Le 31 mai, le moment tant attendu de la représentation du Magicien d’Oz est finalement arrivé. Représentation qui serait immédiatement suivie de la kermesse de
l’école.
On y était finalement.
Lorsque je suis arrivé à l’école le matin du jour J, j’étais dans un état de nerfs difficilement supportable, quelque part entre la rage meurtrière et le désespoir
calmés à coups de vodka.
Quand tous les enfants sont arrivés, déjà en costumes, certains prêts à en découdre et d’autres n’en menant pas large, je me suis rendu compte alors que Thomas
manquait à l’appel.
Thomas : le Magicien d’Oz.
J’étais stupéfait. Je m’étais bien attendu à l’absence de certains élèves dont les rôles se révéleraient peut-être finalement supprimables, mais je ne m’étais
certainement pas attendu à ça.
C’était bien simple : sans Magicien d’Oz, on n’avait plus qu’à tout annuler.
Lorsque j’ai annoncé la nouvelle aux élèves : j’ai entendu un « oh ! » de consternation : preuve qu’ils ne se foutaient pas de la pièce au
point qu’ils le prétendaient, finalement. Manon a alors dit : « Ben, Alexandre, il a qu’à le jouer, le magicien d’Oz, il le connaît le rôle !
-Oui, si Alexandre veut le jouer, pourquoi pas, j’ai dit, indifférent, sinon, tant pis on annule…
Je savais que si j’insistais pour qu’il joue, Alexandre se ferait un plaisir de refuser.
Tous les enfants s’y sont alors mis, se tournant vers Alexandre :
-Allez ! Allez, Alexandre !
C’était un véritable plébiscite.
Celui-ci a fini par hausser les épaules, faussement modeste :
-Booooooon, d’accord….
J’ai alors emmené toute la classe dans la salle où étaient déjà installés les décors et la cinquantaine de chaises pour le public. Tous les enfants se sont mis à
courir dans tous les sens dans les coulisses, et puis, quand les parents sont arrivés, j’ai senti la peur s’abattre sur eux. Tout à coup, ils faisaient moins les malins. Même Alexandre ne
trouvait plus rien à dire.
Je les ai encouragés à nouveau de mon mieux, mais mon regard était rivé sur Lena qui s’était glissée parmi les spectateurs avec les autres instits. Je ne sais pas
si j’étais très convaincant en meneur de troupes.
Quand la lumière s’est éteinte et que la musique s’est mise en marche, j’ai vu tous les élèves se taire instantanément ; concentrés comme je ne les avais
jamais vus.
Le spectacle s’est déroulé comme dans un rêve ; cent fois mieux que dans la moins mauvaise de nos répétitions. Les élèves chantaient presque juste et
connaissaient leurs répliques et même Camille a réussi à articuler à haute voix ses deux phrases de dialogue. Quant à Alexandre, il a réussi à dire son texte sans erreur, et sans faire le crétin.
Le spectacle était une réussite de bout en bout.
Quand la lumière est revenue. Le triomphe était total. Les parents étaient debout et applaudissaient à tout rompre. Les acteurs ne savaient plus où se mettre. Ils
rougissaient de plaisir en venant saluer devant l’assistance. Même Lena souriait et acclamait les enfants.
Ma mission était miraculeusement accomplie.
J’aurais du me sentir heureux et fier alors. Mais je savais pourquoi j’en étais incapable :
J’étais de ceux qui vivaient dans la peur. L’un de ceux que les années finissaient toujours par démolir. L’un de ces enterrés vivants qui passaient leur temps à
essayer de fuir. C’était sans espoir de succès, évidemment. Où que l’on se terre, l’angoisse finissait toujours par nous rattraper. C’était l’œil d’Abel qui perçait les murs des blockhaus et des
abris anti-atomiques ; qui venait nous chercher jusque dans notre tombe.
Pour ceux de mon espèce, la bonheur, la fierté, la joie étaient des émotions hors d’atteinte. Nous n’avions accès qu’au soulagement ; cette sous-émotion
pitoyable, cette pâtée pour chien des faibles : c’était tout ce que j’étais capable de ressentir, cette fois aussi, malgré la réussite du spectacle.
Après la pièce, pourtant, j’ai décidé de me diriger vers Lena, mais aussitôt, je l’ai vue disparaître avec les autres instits et je me suis de nouveau retrouvé pris
dans ma valse-hésitation, entre les parents d’élèves qui m’entouraient. De nouveau, je me sentais perdu et incapable d’engager la moindre conversation.
J’ai juste eu le temps de croiser par maladresse la mère d’Alexandre qui a dit à son fils qui s’en allait:
-Ben, tu pourrais dire au revoir à ton maître..
Alexandre s’est éloigné en courant et s’est juste retourné pour crier, goguenard :
-Ouais, en vouère, maît !
Après quelques trop longues minutes de faux-fuyants et de sourires factices, j’ai fini par sortir pour me retrouver dans la cour où la kermesse avait débuté. Les
stands étaient tenus par les parents d’élèves et il y avait là tout ce qu’on pouvait imaginer de jeux de foire : chamboule-tout, jet d’anneaux, jeux de fléchettes, etc, etc…tout cela dans le
but de récupérer un pactole pour la coopérative scolaire. Ça sentait la saucisse-frites, et la sono assourdissante jouait tous les standards des mariages et des fêtes foraines. J’ai cherché là
aussi dans le public qui se pressait déjà, sa chevelure blonde partout dans les stands et autour, mais Lena avait disparu.
J’ai alors senti quelqu’un me taper dans le dos. Je me suis retourné et « crevette » était là.
-Viens, elle a dit, on va parler dans ta classe.
Une fois à l’abri, elle m’a félicité :
-Le spectacle était super, vraiment…
J’ai essayé de m’expliquer :
-Je n’ai jamais voulu te faire de mal, j’ai dit…
-Je sais…
-C’était un accident stupide, ça n’arrivera plus jamais, je te le jure…
-Je sais...
-Lena, je suis pas parfait mais je suis pas un salaud. Je sais que j’ai merdé et je voudrais juste rectifier le tir. Je veux te traiter comme tu le mérites…Si tu me
laisses une chance, je te jure que tu pourras toujours compter sur moi…
-Je sais que tu le penses. Mais il ne s’agit pas de ça…Écoute, je t’assure que je suis pas fâchée contre toi. Je ne t’en veux même pas…J’ai juste réfléchi.
-Lena, je peux pas…je sais que j’ai été nul, mais j’ai pas les moyens de te perdre….pas maintenant…
-Baptiste, tu te rends bien compte qu’on peut pas continuer ensemble…
-Pourquoi ? C’était juste une erreur…
-C’est juste pas possible…Il y a quelque chose qui ne va pas chez toi, tu es malade, Baptiste…Tu t’en rends compte, quand-même ?
J’ai essayé d’y réfléchir, mais je n’y comprenais rien. Malade ? Moi ?
-Je croyais que tu ramassais les animaux blessés ?
-Je sais pas les soigner, les comme toi…
-Mais tu étais bien avec moi !, tu souriais tout le temps, tu étais heureuse, tu m’aimais…
Pour la première fois, elle a soufflé, un peu agacée devant mon insistance :
-Non, ça, c’est parce que tu m’as jamais vue quand je suis vraiment amoureuse…
Là, elle a réussi à me faire fermer ma gueule. Je savais plus trop quoi dire.
-Tu es finalement retournée avec ton mec, alors ?
-Je suis retournée avec personne. Par contre…
-Par contre ?
-Je retourne en Suède à la fin de l’année scolaire. Je quitte le pays…
Avant que j’ai eu le temps de réagir, elle a tendu sa main ouverte devant mon visage. Elle tenait une sorte de petit papier plié dans sa paume.
-Tiens, vas-y, souffle, elle a dit
-Qu’est-ce que c’est ?
-C’est pas un de tes trucs ? L’écriture-totem ? Peut-être que ça marchera cette fois-ci…
Je me demandais ce qu’elle avait bien pu écrire sur son bout de papier votif. De quoi voulait-elle que je me débarrasse ? Était-ce de ma peur, de ma lâcheté,
de ma jalousie ? Était-ce de ma « maladie » ?
Pensant que ça pouvait peut-être m’aider à la récupérer, j’ai fini par souffler et j’ai vu s’envoler le papier jusque sous mon bureau. J’en ai été pour mes
frais.
-Baptiste, je ne t’aime pas.
Elle a dit.
Je suis resté pétrifié pendant un si long moment qu’elle a fini par s’inquiéter :
-Ben, dis quelque chose, mets-toi en colère, insulte-moi…
J’y ai réfléchi un instant, mais ça avait l’air d’être au-dessus de mes forces :
-Euh….ouais, j’ai dit en essayant de trouver mes mots dans le brouillard, ….euh, va te faire foutre, connasse, j’ai pas besoin de toi. Je veux plus jamais te
revoir. De toutes façons, j’ai jamais pu saquer les blondes….J’ai bon, là ?
Je manquais quand-même vachement de conviction et je l’ai vu essayer de tendre sa main vers mon visage pour me consoler.
Je l’en ai empêchée. Il était hors de question de me faire prendre en pitié.
Alors, finalement, elle a fait deux pas de retrait, elle a ouvert la porte de ma classe et puis elle est partie.
Je n’ai pas pu m’empêcher alors, d’aller ramasser le papier sous mon bureau et je l’ai déplié. Il était juste écrit :
Baptiste + Lena
Évidemment
Alors ça m’a rattrapé :
Il y a eu quelque chose comme une déflagration silencieuse et j’ai eu l’impression de mourir. Et puis toute l’étendue des mois et des années à venir s’est montrée à
moi comme un vide sidéral à traverser.
Je savais ce qu’il en était.
Les premiers jours, saoulés à mort seraient presque les plus faciles, je ne sentirais presque rien ; et puis il y aurait la deuxième vague qui durerait des
semaines et des semaines, où je ne pourrais plus dormir, où je ne pourrais plus me concentrer la moindre minute sur quoi que ce soit, où même l’alcool n’agirait plus, et où il faudrait dialoguer
ad infinitum avec le poulpe abjecte cramponné à ma nuque qui me rappellerait chaque seconde que je me trouvais au moment + alpha de mon anéantissement, qu’elle était partie et que c’était de ma
faute. Il faudrait marcher des heures toute la journée pour essayer de ne plus penser à rien et dès que je m’arrêterais, le remords reprendrait ses droits. Il faudrait lutter pied à pied, se
battre contre les pulsions de morts, les rebords de fenêtres, les lames de rasoirs et les millions d’années de sommeil en pilules cachés dans ma table de nuit. Ce serait une nouvelle traversée de
l’enfer où il faudrait que je tienne le choc tout en sachant que plus rien n’avait d’importance…
Mais je crois que le plus dur à supporter, c’était cette putain de musique de fête foraine : Patrick Sébastien vantant les exploits nautiques du petit bonhomme
en mousse.
J’étais censé rester à la kermesse, je le savais bien, tenir un stand ou faire au moins acte de présence, mais je me sentais à bout de force. L’air de rien, je me
suis dirigé vers la grille de l’école pour me tirer. Mais j’avais été repéré :
-M. Demangel ! M. Demangel!
Je me suis retourné pour découvrir une femme qui tirait derrière elle, la petite Camille. À l’instant même où j’ai compris qu’il s’agissait de sa mère, j’ai aussi
compris l’attitude de mon élève. La mère avait un visage froid, aux yeux ophidiens, figés dans l’expression immuable d’une déité malveillante et sectaire. Elle avait l’air aussi aimable et
compréhensive que l’infirmière Ratched dans « Vol au-dessus d’un nid de coucou ». Elle me faisait froid dans le dos. Pas étonnant que la petite faisait dans sa culotte à l’idée de
décevoir sa maman.
-Ma fille voudrait vous dire quelque chose, m’a signalé la harpie.
-Ah ?, j’ai dit, en me tournant vers mon élève. Alors, ça t’a plu ?
-Oh ouais, maît’, c’était génial !
Et pour la première fois de l’année, je crois, je l’ai vue sourire : un parfait petit croissant d’ivoire.
-Ah…c’est bien alors… »
J’étais content pour elle, vraiment, mais c’était un sentiment abstrait pour moi. Je me sentais vide. Au delà de toute émotion. Et puis, j’ai continué ma route pour
me tirer en douce.
J’ai pris la voiture et j’ai mis l’autoradio à fond.
J’ai conduit à travers champs où les blés presque mûrs semblaient déjà me narguer. À un moment, j’ai repensé au spectacle et j’ai compris la morale un peu
vieillotte de l’histoire : There’s no place like home : Rien ne valait la bonne douceur du foyer. C’était comme si cela s’adressait à moi d’une manière sarcastique.
Puisqu’elle était partie, je n’avais plus de chez moi et je ne savais pas comment j’allais m’en sortir. Le mois de juin arrivait.
Il allait falloir le traverser.
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