Il se réveille en sursaut, au milieu de la nuit, et tout de suite il est plongé dans la peur. Il y a quelque chose, là, à quelques
mètres. Quelque chose qui l’attend, se dit-il, bien qu’il n’ait aucune idée de ce que cela puisse être.
Il y a une seconde, un choc sourd l’a tiré du sommeil, puis il a senti un léger souffle d’air sur sa joue. Mais tout cela est
impossible, aussi ne sait-il pas comment réagir.
Il ne fait pas un geste au tout début, comme s’il risquait de briser le fragile équilibre qui avait jusque là empêcher la chose de
l’attaquer. Puis, lentement, en se redressant dans son lit avec d’infinies précautions, il décide de se raisonner.
Il n’y a rien, il ne peut rien y avoir. Personne n’entrerait dans sa chambre à cette heure-ci, et s’il s’agissait d’un cambrioleur,
il serait déjà mort. Du moins, est-ce ce qu’il imagine de la mentalité d’un professionnel du crime.
Il tousse légèrement et marmonne quelques mots pour se rassurer. Sa voix est bue par les ténèbres. Il se penche alors hors de son
lit et décide d’allumer la lampe de chevet.
Il est sûr, qu’en faisant la lumière, il désintégrera l’ennemi qu’il sait ne pas être là. Mais il lui faut le faire vite, avant de
céder à la panique.
Sa main s’avance alors, timidement, comme un tentacule aveugle à travers l’obscurité, à la recherche de la lampe, ou à défaut, de la table de
nuit. Il sait assez précisément où elle se trouve, aussi est-il surpris de ne pas l’atteindre. Il se penche plus en avant, croyant simplement qu’elle se
trouve un peu plus loin que prévu, et finit par s’étirer de toute sa longueur.
Il ne trouve rien. Il se met alors à balayer l’espace des deux mains, au hasard, sentant peu à peu la peur laisser place à la
colère.
La lampe reste toujours hors de portée.
Il se lève alors et n’a qu’une hâte:actionner l’interrupteur près de la porte d’entrée, pour enfin cesser ce petit jeu stupide. Il
verra alors où se trouve la chose imaginaire et la table de chevet bien plus matérielle. Et il rira s’il faut rire.
Il longe le lit, et se dirige avec précautions, bien qu’assez rapidement vers le fond de la chambre, ses pieds nus glissant sur le carrelage
glacé. Il atteint le mur et il localise l’angle de la pièce par de rapides tâtonnements. Puis, il se met à chercher l’interrupteur.
Quelques battements de cœur plus tard, il se retrouve dans une sorte de nage grotesque le long du mur, les larmes perlant à ses paupières. La lumière
est introuvable.
Il finit par se calmer, et s’adosse au mur. La sueur coule le long de son cou et rend son maillot de corps
poisseux. Il tuerait pour un verre d’eau. Mais pour cela, il va lui falloir sortir.
Il pressent déjà que ce ne sera pas facile. Il ferme les yeux alors, et se fait une image mentale de la disposition des
pièces. Le corridor sortant de sa chambre et menant aux différentes salles de l’étage. La bibliothèque et la petite salle d’eau à gauche. La chambre de sa mère et l’infirmerie
à droite. L’escalier menant au rez-de-chaussée et, au bout du couloir, l’immense fenêtre en forme de rubis qui donne sur le parc et les chênes gardiens. En bas le salon victorien aux meubles
austères, la cuisine toujours en désordre et les chambres inoccupées. Tout cela plongé dans le silence et l’obscurité. Il espère qu’il pourra encore fouler
le sol de ces pièces.
Il se remet debout et se dirige vers l’endroit virtuel où est censé se trouver la porte de la chambre, l’endroit où elle s’était trouvée toutes les
nuits précédentes et qu’il avait assimilé comme tel. Bien entendu, elle n’est pas là et les coups de poings qu’il donne rendent le son mat de la pierre, au lieu du martèlement
sonore auquel il s’était attendu. Il cesse vite et se met à la recherche de la porte de cette chambre-ci. Il lui faut la trouver où qu’elle mène. Parce que s’il ne peut pas
sortir de là, il va devenir fou.
Il fait le tour de la pièce plusieurs fois, et il ne trouve aucune porte, aucune fenêtre, aucun meuble (à part son lit), et aucune aspérité à sa
portée. Les murs semblent totalement lisses.
Quelque chose monte dans sa gorge pour hurler et il lui faut lutter avec une violence inouïe pour se contrôler.
Il essaye alors d’appeler à l’aide, mais il s’arrête vite. Qui pourrait l’entendre? Sa mère dort dans
l’abrutissement chimique des somnifères. Et il n’y a personne d’autre dans la maison. D’ailleurs, il doute qu’il se trouve encore dans sa
maison. Peut-être a-t-il été enlevé?
Il refait une nouvelle fois le tour de la pièce, en se dressant cette fois-ci sur la pointe des pieds, et en étendant au maximum son bras dans l’espoir
de trouver une ouverture. Ce nouvel effort met à rude épreuve son cœur tabagique et il étouffe un rire dément devant le grotesque de la situation.
Pourtant, contre toute attente, cela ne se révèle pas totalement vain.
Car au milieu du mur de droite, à plus de deux mètres de hauteur, ses mains rencontrent une rainure.
Aussitôt, pris d’une euphorie soudaine, il se met à explorer sa nouvelle découverte. Procédant par petits bonds successifs, il tente
de cerner la nature et les limites de cette nouvelle anomalie.
Bientôt, il a compris.
La rainure est la partie inférieure d’une ouverture.
Sans hésitation il décide alors de l’escalader et d’une traction poussive, il se retrouve allongé, sur un sol métallique glacé, l’ouverture se
révélant, en fait, un tunnel juste assez grand pour qu’il l’emprunte en rampant.
Un bref coup d’œil autour de lui, lui fait remarquer un détail: les murs semblent émettre une lueur rouge si faible, qu’il se demande si ce n’est pas
une hallucination. Ne sachant que faire et ne pouvant reculer, il commence à ramper, s’introduisant plus profondément vers l’inconnu.
Au bout d’un temps incroyablement long, passé à avancer comme une limace, ou plutôt comme un gros ver blanc, des idées désagréables commencent à
l’effleurer :
Et s’il ne pouvait pas ressortir? Et s’il était condamné à ramper pour toujours, condamné à lécher sa sueur avant de mourir de
soif? Et si la lueur rouge qu’il devine était un gaz toxique, en train de ronger ses poumons? Et si le tunnel était un piège?
Et plus que tout, que ferait-il s’il restait bloqué?
Cette dernière idée fait son cœur se contracter brutalement.
Il s’arrête soudain, venant de remarquer un nouveau détail. Il y a un son, un bruit de fond tout autour de lui, un murmure bas et
ronflant, et surtout très rythmique, extrêmement rythmique. Le bruit que pourrait faire une machine aux pistons puissants et très sûrs. Des pistons habitués
à la compression.
Soudain, il sent les murs se rapprocher, se refermer sur lui. Et une peur suffocante s’empare de chaque particule de son être.
Commence alors une danse étrange entre lui et les parois. Celles-ci se referment sur lui, mais ne vont jamais tout à fait jusqu’à l’écraser. Non, elles
prolongent le supplice. Elles se séparent en cylindres plus fins qui font comme une combinaison complexe de pistons autour de lui. Ils le contraignent à prendre des postures étranges, il ne peut
mettre son corps que là où il reste de l’espace et cet espace est très restreint, de plus en plus restreint. Il enfonce sa main dans un espace libre, et sent sa cheville se faire écraser, il la
retire et se retrouve le genou collé au visage quand un cylindre glisse et lui permet de relever un peu la tête, il sent alors sa main repoussée par un piston et il lui faut se contorsionner à
nouveau... Après, quelques minutes de cette activité il est aux frontières de la folie.
Combien de temps reste-t-il alors, supplicié, ahanant et pleurant dans cette machine folle? Il ne saurait le dire, c’est un cauchemar et le temps est
élastique. Il aimerait pouvoir revenir en arrière, mais cela lui est impossible. Du reste, il ne sait plus discerner l’arrière de l’avant. Il n’y a plus de direction, ici. Il n’est nulle part, au
centre d’un trou noir, au milieu d’un vide délétère, forcé de rester en mouvement continuel pour occuper un espace contraint. Il comprend que cela ne s’arrêtera plus, désormais. Et même si cela
s’arrête à un moment, cela perdurera d’une autre façon, bien longtemps plus tard...
Après un moment impossible à mesurer, il finit tout de même par croire qu’il se déplace dans le tunnel, aux fines imperfections qu’il remarque sur les
murs. Et cela lui redonne un vague espoir…Jusqu’au moment, beaucoup plus tard, où il réalise que ces tâches et ces éraflures reviennent par intervalle régulier. Ce qui ne peut avoir qu’une seule
explication. Sa reptation est un perpétuel recommencement. Un cercle sans fin.
Le temps des vivants s’est arrêté pour lui. Il vit désormais dans le temps cyclique des damnés.
Soudain, il y a une sensation de chute puis un choc. Il pousse un cri rauque de douleur. Il vient de tomber de quelques mètres sur une surface dure et
froide. Il reste un instant sans pouvoir bouger, épuisé, n’arrivant pas à réaliser qu’il est libre : il n’est plus le jouet de la machine. D’ailleurs, il n’entend plus rien venant de
derrière lui, comme si elle n’avait jamais existée. Le soulagement investit son corps comme un orgasme magnifié. Le simple fait de pouvoir se relever, rester immobile et respirer le fait pleurer
de bonheur. Le cercle est rompu. Le supplice a pris fin.
Il tend les mains devant lui et tourne sur lui-même en babillant comme un enfant. Il se rend compte qu’il est dans une pièce sombre et chaude. Il n’y
voit presque rien. De quelque part devant, lui parvient un léger ronflement, mais ce bruit n’a étrangement rien d’effrayant . Il s’avance précautionneusement vers la source du son et découvre un
lit. Quelqu’un dort et son sommeil est agité car sa respiration est saccadée. Il se dirige vers la tête du lit et se penche vers le dormeur. Il n’a pas besoin de lumière pour reconnaître le
visage. C’est le sien.
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