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Dimanche 28 juin 2009

                                                            36

 

De retour à l’école et de nouveau des évaluations. Un test de mathématiques. Tous les élèves étaient déjà sortis en récréation, la plupart se foutant bien de leur note.

J’ai alors vu à nouveau la petite Camille en larmes, secouée de sanglots lorsque je lui ai rendu sa note : 2 sur 10. Il s’agissait d’un contrôle de numération où il fallait comparer des nombres. Elle avait simplement inversé les signes < et >. Ce qui faisait qu’elle avait presque tout faux.

« Elle va me tuer !, je l’ai entendue gémir.

Je suis allé m’agenouiller près d’elle.

-Qui ça ?, j’ai dit, le plus doucement possible.

-Ma mère ! Elle va me tuer ! J’ai même pas la moyenne…

-Allons, c’est pas si grave, c’est juste une note.

-Siiii, c’est grave ! J’ai même pas la moyenne…

-Bon, quelle erreur est-ce que tu as fait ?

-J’ai….j’ai…j’ai inversé les signes.

-Voilà, donc tu as compris, c’est le plus important…

Mais elle s’est mise à nouveau à pleurer en prévision de ce qui l’attendait à la maison.

J’ai pris une feuille vierge et j’ai concocté un nouveau test en deux minutes avec des nombres différents. Puis, je lui ai tendu la feuille.

-Tiens, refais-le !

Elle a pris sa nouvelle chance sans vraiment y croire et puis au bout de quelques minutes à peine, elle avait tout complété. Je l’ai corrigé sur le champ en sortant mon redoutable stylo rouge.

-Voilà, 10 sur 10, j’ai dit en la félicitant ! Bravo ! Tu as tout compris.

-Mais ? Mon premier contrôle ?

-Quel premier contrôle ?, j’ai dit.

Puis, j’ai pris sa première interrogation que j’ai chiffonnée en boule et jetée à la poubelle.

-10 sur 10, c’est parfait. Allez, va jouer maintenant !

Elle est alors sortie comme un fantôme, sans vraiment y croire, encore sous le coup de l’émotion. En fait, je ne pouvais pas m’empêcher d’avoir de la compassion pour cette gamine. Quand je voyais sa manière de se comporter, j’avais l’impression de me voir à son âge…

L’après-midi, avait lieu la suite des répétitions de la pièce. Pour cela, un des conseillers municipaux avait eu l’idée d’apporter pour un test l’un de ces énormes ventilateurs d’un mètre de diamètre qui servirait en principe à simuler la tornade du début du spectacle. On devait voir ce que cela donnerait dans des conditions réelles.

Après un temps nécessaire d’installation, dans les conditions qui correspondraient à celle du début de la pièce, on a allumé le ventilo.

On peut dire que l’efficacité du système dépassait toutes nos espérances.

En effet, lorsque le régisseur/employé de mairie a déclenché l’engin, tous les décors ont été soufflés et renversés en un clin d’œil, et les acteurs décoiffés et rendus inaudibles par le vacarme du dispositif.

C’était réussi : on avait un véritable ouragan sur scène.

Le type de la mairie a fini par couper son engin.

-Je crois qu’il faudrait essayer une puissance inférieure, j’ai dit, tandis qu’on essayait tant bien que mal de remettre les décors de carton-pâte en place.

-C’est la puissance minimale, m’a alors confié l’homme au ventilateur…

-Bon, alors, faudrait essayer avec quelque chose de plus petit. Peut-être un ventilateur domestique…

Il m’ a regardé, goguenard :

-Oui, ou alors avec un sèche-cheveux….

Après de longues minutes de discussions techniques, le problème paraissait insoluble. Et je me suis avoué vaincu :

-Bon, je crois qu’on se passera d’effets spéciaux, finalement. »

On a ensuite enchaîné avec la scène-clé du spectacle. La plus importante de toutes. Celle où Dorothée après moult déboires, finissait enfin par rencontrer le Magicien d’Oz et lui faisait part de sa requête : à savoir, rentrer chez elle au Kansas. Le Magicien qui s’était révélé n’être qu’un sympathique charlatan, décidait alors de trouver tout de même un moyen pour aider la petite fille.

C’est à ce moment-là que j’ai entendu à nouveau Alexandre faire des siennes :

-Wouah, elle est complètement débile !, il a dit, découvrant la scène interprétée par Manon et Thomas disparaissants à moitié sous leurs costumes.

-Ah bon ?, j’ai dit. Et on peut savoir pourquoi, je te prie ?

-Bah paske, pourquoi est-ce qu’elle veut revenir ? C’est complètement débile : elle a plein de pouvoirs et tout, et elle veut revenir dans sa baraque pourrite dans son patelin tout naze…Moi, je reviendrais jamais..

Je sentais que les autres élèves partageaient assez cette opinion. Alexandre avait soulevé là, une question cruciale.

Parce que  les champs de coquelicots  et les épouvantails parleurs, on finit par s’en lasser, je pensais, parce que le pays imaginaire ne reste enchanteur que le temps d’en connaître les règles, les lois auxquelles il faudrait bien finir par se plier… »

Mais au lieu de ça, j’ai dit :

-Elle veut revenir parce que son oncle et sa tante lui manquent, qu’elle a besoin de grandir avec eux et avec d’autres garçons et filles de son âge. Après tout, il n’y en a pas au pays d’Oz. Et puis, elle voudra sans doute avoir un petit copain plus tard, et peut-être se marier…Où est-ce qu’elle le trouverait au pays d’Oz ? Il faut bien qu’elle vive avec les humains…

Je n’arrivais pas à croire à ce que j’étais en train de dire.

-Ouah !, c’est débile ! Toutes façons, je m’en fous, je viendrai pas au spectacle, alors…

-Oui, moi non plus, j’ai entendu d’autres voix se manifester, profitant de la brèche offerte par l’intervention d’Alexandre.

Je suis alors intervenu pour leur rappeler que tout ce qu’on avait travaillé jusque là était super et que les spectateurs attendaient de les voir sur scène avec impatience. Je leur ai dit qu’après le spectacle, ils seraient fiers de leur performance, qu’ils adoreraient se faire applaudir. Et puis, ne pas venir, ce serait aussi abandonner lâchement leurs camarades. C’était hors de question.

Mais j’avais beau me démener, je me sentais tout de même inquiet à l’idée que plusieurs d’entre eux puissent être absents, le jour du spectacle. Je n’avais aucune idée de comment je résoudrais le problème, si cela arrivait.

Après la répétition, en fin de journée, nous sommes retournés en classe pour ranger leurs affaires et se préparer au départ.

Là, j’ai pu à nouveau constater avec soulagement qu’encore une fois, aucun vêtement n’avait été découpé. Mon système de prévention fonctionnait apparemment plutôt bien.

Je savais que je ne connaîtrais sans doute jamais le coupable avec ce système, mais, après tout, ce n’était pas ce qui m’importait le plus.

Ce qui m’amusait plutôt, c’était mon « dispositif de sécurité » en lui-même. Pour tout dire, je n’avais pas eu la moindre envie de me lancer dans une opération d’espionnage quotidien et ce que j’avais installé n’était qu’une vieille webcam dont j’avais tranché le fil et qui n’enregistrait rien du tout. Les élèves, pourtant, ne se doutaient de rien, apparemment.

Après tout, je me suis dit, ce ne sont que des enfants.

 

 

 

                                                        37

 

C’était la nuit. Il y avait un air lancinant d’orgue de barbarie autour de nous. Un air joyeux presque insupportable, allant jusqu’à imiter une forme de folie médiévale. Je ne savais pas où j’allais, mais j’étais sûr d’aller quelque part. Je suivais mes pas fixés sur une longue route pavée de pierres jaunes. Je ne contrôlais rien du tout. À un moment, je finis par lever la tête, et juste à côté de moi, je vis Lena, dans un bizarre accoutrement. Elle portait une jolie robe de conte de fée et des claquettes en rubis. Ses cheveux étaient noués dans des sortes de nattes ridicules et ses lèvres étaient barbouillées d’un rouge criard. Je ne savais pas pourquoi, mais cela me paraissait à la fois surprenant et inquiétant.

Plus tard, nous rencontrâmes une sorte de brouillard plein de fureur et de choses sombres, et alors je vis des êtres gigantesques, vaguement humanoïdes, mais à la virilité prononcée, venir à notre rencontre. L’épouvantail et l’homme de fer blanc qui nous accompagnaient tentèrent d’intervenir. Mais malgré leur bonne volonté, ils furent bien vite mis à terre par ces forces de la nature qui n’en avaient qu’à la jeune femme à mes côtés. Après quelques instants de lutte, l’épouvantail et l’homme de fer blancs furent réduits au silence et à l’inaction, et les pervers aux membres visqueux se dirigèrent alors vers mon amie. Je voulus intervenir alors. J’étais décidé à réduire les assaillants à l’état de steaks tartares.

C’est alors que je me rendis compte que je ne pouvais rien faire.

J’étais paralysé par la peur.

Les monstres commencèrent à attraper Lena et à l’allonger au sol, sans que je ne puisse réagir. Je commençais à assister au viol en hurlant de toute la puissance de ma haine et de ma terreur, et puis je levai les mains vers mon visage, dans un paroxysme d’horreur.

Ce n’était pas des mains , mais des pattes de lion que je vis.

J’incarnais le lion poltron, évidemment.

Je ne pouvais rien faire, rien faire, rien faire.

J’ai manqué un battement de cœur et puis je me suis réveillé.

J’étais en sueur, seul dans mon lit, essayant de ne pas voir un signe annonciateur dans ce cauchemar.

 

Par David Lantano - Publié dans : Kit de survie en milieu hostile(roman)
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Lundi 22 juin 2009

À table, Richard et Lena riaient ensemble et je me sentais exclu. Ils avaient cette forme de complicité immédiate qui mettait à l’écart l’entourage indésirable devenu simple spectateurs. Les envieux et les non-affranchis. Ils s’étaient reconnus comme membres du même club. Ce qui les réunissait, c’était ce concert de U2 à Bercy dont j’ignorais tout mais auquel ils avaient assisté quelques années plus tôt et dont ils gardaient un souvenir apparemment inoubliable. Ils nous décrivaient chaque moment fort comme si nous n’aurions du ne connaître que cela. Les tribulations de Bono et de sa bande semblaient être le seul sujet digne d’intérêt. Malheureusement, je n’avais rien à dire là-dessus.

Le décor était somptueux. Pour célébrer ma première sortie avec un individu de sexe féminin depuis plusieurs années, Richard avait sorti l’argenterie des grands jours. Nous déjeunions presque dans un restaurant 4 étoiles. J’aurais du me sentir heureux et fier alors, et pourtant, j’avais toujours du mal à me sentir bien. J’avais toujours cette impression habituelle d’être à l’écart, sur la corde raide. Proche de commettre l’irréparable. Je souriais pourtant, crispé, ne désirant en aucun cas briser l’ambiance de douce euphorie.

Anaïs, sûrement attirée par le rayon-tracteur du charisme de Lena, avait depuis longtemps trouvé sa place sur ses genoux. Valérie ne disait rien, les lèvres serrés, mais pour Richard, il était clair que Lena avait réussi son examen de passage haut la main.

À un moment, Richard a décidé de descendre à la cave pour chercher quelque bonne bouteille, et il m’a demandé si ça ne me gênait pas de venir lui donner un coup de main. Bien sûr, j’ai acquiescé.

Lorsque j’ai descendu les marches qui menaient à la cave derrière lui, j’ai entendu Richard me demander :

-Non, mais, où est-ce que tu l’as trouvée, celle-là ?

J’ai pensé un instant qu’il se foutait de moi, et puis il s’est retourné et j’ai vu son visage émerveillé, comme je ne l’avais que rarement vu auparavant. Ça m’a fait un choc.

-Comment t’as fait, espèce d’enfoiré, pour trouver une fille pareille ? Tu sors jamais de chez toi…

-Je sais pas, j’ai dit. Ça doit être mon charme naturel.

Je dois dire que pour la première fois depuis longtemps, je me sentais fier comme un patron de bar.

-C’est autre chose que l’autre cinglée que tu nous avais amenée l’autre fois. Bon dieu, elle, elle est carrément GÉNIALE !

-Richard…

-En tout cas, mon pote, fais pas tout foirer, cette fois-ci, t’en trouveras pas beaucoup des comme ça…

-C’est pas mon intention.

-Putain, c’est Romy Schneider!

-T’es con!

-Attends, on va lui trouver une bouteille de jour de fêtes. Ah ! Voilà : Un Château Lafite-Rothschild 1990….. Bon, je comptais la garder pour le mariage d’Anaïs, mais là, je crois que ça s’impose. On va lui en mettre plein la vue ! Ah ! Mon POTE !, il s’est écrié

Et puis, il m’a attrapé par le cou pour me frictionner le crâne d’enthousiasme, comme si nous étions encore collégiens.

Après être remontés, en effet, la bouteille a fait son petit effet, comme Richard l’avait prévu. Et Lena, un peu pompette, a été forcée de se laisser entraîner par Anaïs qui voulait lui montrer sa chambre de princesse des collines.

Et puis quand elle est redescendue, et quand le café a été bu et rebu, il a été temps de passer aux choses sérieuses, et nous sommes sortis prendre l’air.

Le temps était venu de la promenade à cheval.

Alors que Valérie, Richard et Lena étaient déjà en selle depuis longtemps, moi, je prenais mon temps, quasiment paralysé par la vue de « Pépère », le cheval qu’ils m’avaient laissé. Une bête à la contenance pourtant débonnaire comme ils me l’avaient assuré.

Pourtant, sans avoir l’air d’y toucher, je regardais Pépère et Pépère me regardait, ruminant son frein. Et il y avait là un défi qu’on ne pouvait mésestimer entre l’Homme et l’Animal. C’était un duel à mort. Et c’était moi qui était censé monter sur cette chose récalcitrante, incertaine et instable dont la torpeur simulée cachait sans aucun doute des tendances à la folie meurtrière.

J’ai fini par prendre ma respiration et j’ai escaladé la bête comme j’ai pu. Je me suis alors tout de suite retrouvé en déséquilibre, presque allongé au travers du dos de ma monture. Et celle-ci s’est mise alors à tourner sur elle-même. J’ai aussitôt entendu un déluge de conseils contradictoires et humiliants venues des trois autres cavaliers de l’Apocalypse, et finalement j’ai fini par réussir à me rétablir par moi-même. Je tenais en selle, et j’ai même réussi à tourner ma monture dans la bonne direction. Ce qui tenait du miracle.   

Richard a alors pris la tête de notre chevauchée qui menait au-delà d’une barrière, sur un chemin boueux, dans les bois, vers un destin inconnu et sans aucun doute néfaste.

Je suivais de mon mieux, mais l’engin bougeait dans tous les sens et au bout de cent mètres à peine, j’avais le cul en compote. J’essayais de rester extrêmement concentré, mais en fait, j’étais crispé à l’extrême, mon seul souci étant de ne pas démonter. Je me prenais en pleine figure toutes les branches qui étaient à ma portée. Pourtant au bout de quelques minutes de désespoir assumé, j’ai commencé à reprendre confiance et à avoir l’impression que tout ça nous menait quelque part, finalement. Il était même bien possible qu’une vague notion de plaisir soit associée à ce genre de crapahutage moyenâgeux . Vingt minutes à peine plus tard, c’est bien simple, tandis que nous surgissions sur un près largement découvert, en contrebas du chemin que nous suivions, je me sentais presque héroïque, Alexandre chevauchant Bucéphale. Un héros vainqueur habitué à toutes les batailles, à toutes les expériences. Excepté peut-être, cet incomparable mal au cul.

Cette impression de voltige et de toute puissance a bien duré vingt minutes avant que Pépère ne décide qu’il en soit autrement. Après une période de trot assez tranquille, le visage fouetté par les odeurs d’herbes et de décharges sauvages, j’ai senti ma monture partir au galop de sa propre initiative, pour une raison inconnue. En un instant, je ne contrôlais plus rien. Le bestiau fonçait tête la première devant lui, comme sur l’hippodrome de Longchamp. Je n’arrivais plus à l’arrêter. Je me suis mis à gémir et à me plaindre de manière plus ou moins minable et articulée, lorsque j’ai vu Richard chevaucher à ma rencontre et ramener ma monture à la raison. Il nous a fait faire demi-tour et nous avons alors continué notre promenade sans incident.

Lorsque j’ai vu le regard admiratif que Lena portait à Richard, j’ai eu soudain l’impression d’être un enfant sur un poney. Ça m’a fait mal, très mal, l’espace d’une seconde, mais je n’ai rien dit alors. J’étais bien trop fier pour ça.

Plus tard, nous avons fini, comme par miracle, par rejoindre le bercail, et avant de le quitter, Richard nous a averti qu’il organisait une petite réception la semaine suivante à l’occasion de son anniversaire, et que, bien sûr, il comptait sur nous. Évidemment, il n’était pas question de refuser.

Par David Lantano - Publié dans : Kit de survie en milieu hostile(roman)
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Samedi 13 juin 2009

                                                           33

 

La vie avec Lena était un étrange mélange d’émotions. Bien sûr, recouvrant tout, il y avait cette impression rayonnante d’euphorie qui investissait tout mon être comme la chaleur d’un soleil dévorant. Être simplement près d’elle était une surprise constamment renouvelée, un rêve qui s’éveillait dans un nouveau rêve. Une forme de bien-être presque habituel dont on ne pouvait imaginer l’absence, quand on y avait goûté une fois. Le toucher, le goût, la voix. Tout sens prenait une dimension supplémentaire en sa présence ; dimension dont j’avais oublié jusqu’à l’existence ; qui paraissait presque comme une habitude endormie. C’était une forme de fluidité simple et pourtant extraordinairement naturelle qui venait à bout de tous les cynismes.

J’y étais effroyablement sensible.

Pourtant, nous étions à tel point différents que l’angoisse de la perte n’était jamais totalement absente. Bien qu’euphorique, je n’étais jamais véritablement tranquille non plus avec elle, pressentant déjà une fin tragique à cette histoire. J’étais en représentation constante avec elle, essayant d’être bon et aimant un jour, essayant d’être à la fois, quand je pensais qu’il le fallait, indifférent et sarcastique, essayant de joindre l’alpha et l’oméga, de résoudre l’équation à douze inconnues ; essayant d’être toujours neuf. Il fallait ne pas être prévisible. Ne pas être simplement moi-même. Mais différent, plus, ailleurs, autrement. Sinon, elle me quitterait. J’en étais sûr….

Paradoxalement, j’étais presque plus heureux quand elle n’était pas là ! Car alors, je savais que je ne pouvais pas commettre d’impair devant ses yeux ; commettre l’irrémédiable qui la ferait me quitter avec un frisson de dégoût. Savoir qu’elle était avec moi me suffisait. Quand elle n’était pas là, je pouvais souffler. Arrêter de bomber le torse et de m’inventer une simplicité convaincante.

Elle, par contre, ne faisait aucun effort, c’était évident. Et c’est en l’observant de près, que j’ai fini par percer peu à peu son secret. Le secret de sa simplicité.

Son monde à elle, cette version existentielle du Paradis de Dante était une illusion de bonheur qui ne se donnait pas à voir comme un miracle, mais qu’elle nourrissait et entretenait comme un jardin. C’était Béatrice se mouvant dans un espace mental infini avec une volupté d’ange femelle. Mais cet espace, c’est elle qui se le créait chaque jour. En valorisant, en théâtralisant, en mettant en scène son bonheur quotidien. C’était une œuvre continuelle d’émerveillement actif. Une concession au réel dont j’étais parfaitement incapable.

Lorsque nous attendions au restaurant, elle évoquait déjà avec volupté, tous les goûts et les senteurs de ce qui constituerait notre repas à venir ; comme si cela le rendait déjà plus réel.

Lors de nos promenades, elle rendait hommage aux couleurs de l’automne finissant et à la naissance du printemps.

Lorsqu’elle m’entraînait dans ce magasin d’ameublement de son pays d’origine afin que je puisse enfin décorer mon appart, elle se réjouissait d’avance de toutes les modifications : meubles, vaisselle, posters, que nous choisirions pour aménager ma cellule de prison.

Elle avait constamment faim de découvertes, de connaissances et d’expériences nouvelles. Elle voulait aller partout et discuter avec tout le monde de tous les sujets. Rien n’était figé chez elle et très peu de choses l’ennuyaient. C’est là que j’ai eu cette nouvelle vision d’elle.

Ce n’est pas le visage de Lena enfant que j’ai vu alors, mais celle d’une Lena âgée, aux cheveux blancs et aux rides du bonheur. Le sourire confiant. Une Lena d’un futur possible de soixante-dix ans. Je savais qu’il serait bon de vivre alors près de cette belle vieillarde-là…

Mais ce ne serait pas facile. Car je n’étais pas comme elle. Moi, je le savais, j’étais lucide jusqu’à l’absurde et mon monde était un boule de roches étriquée, un minuscule abri sans atmosphère jonché de rocs glaciaux aux arêtes coupantes comme des rasoirs. Ma lucidité se payait cher. J’étais un triste sire.

J’espérais qu’elle ne s’en apercevrait jamais. 

 

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« -Dis donc, ça fait longtemps que t’es pas passé, m’a dit Richard au téléphone, tu peux venir à la maison dimanche, si tu veux…

Au son de sa voix, j’ai eu l’impression qu’il avait un peu bu. Il était bizarrement euphorique. Ce qui ne lui ressemblait pas.

-Tu pourrais ajouter un couvert ?

-Pas de problème. Pour un individu mâle ou femelle ?

-Carrément femelle.

-Ooooooh ! Voyez-vous ça ? Allez, dis-moi tout, play-boy. Elle est mignonne ? Elle a de gros seins ?

-Richard, arrête…

-Ben quoi ! Je m’intéresse, c’est normal.

Puis, soudain inquiet :

-Oh, non ! Dis-moi pas que tu t’es remis avec Claire ?

-Non, j’ai dit, c’est pas Claire. C’est quelqu’un d’autre. Une fille bien. Et j’ai pas envie de la décevoir.

-Je suis sûr que ça va bien se passer, t’inquiète pas…

-C’est assez récent, en fait. T’es le premier à qui j’en parle.

-Je suis flatté. Oh !, tu sais ce qui serait bien ? Je vous invite pour le déjeuner, comme ça on pourra passer l’après-midi à la propriété, au grand air…

-Oui, bonne idée, j’ai dit, sans réfléchir…

-On pourra faire une longue balade à cheval…

Merde, j’avais oublié les chevaux

-Elle aime ça, l’équitation, ta copine ?

-J’en ai bien peur, oui…

-Super alors !, il a rigolé. Pis pour toi, ça sera ton baptême du feu, en même temps.

-Oui, j’attends ça avec impatience, comme tu l’imagines. 

Je l’ai entendu rire au bout du fil. Il connaissait mon appréhension pour toutes les bestioles plus grosses qu’un hamster.

J’ai téléphoné ensuite à Lena pour lui en parler, espérant qu’elle aurait d’autres projets à la même date, mais j’en ai été pour mes frais :

-Il a des chevaux ?, elle m’a dit. Mais c’est une merveilleuse idée ! Bien sûr que je suis d’accord. J’ai même hâte de te voir monter à cheval. Ça sera ta première fois, c’est ça ? Je suis sûr que tu vas adorer. »

Je n’ai rien répondu mais je sentais déjà que mon dimanche allait être compliqué.

Par David Lantano - Publié dans : Kit de survie en milieu hostile(roman)
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Mardi 2 juin 2009

Après le week-end, Lena est partie passer quelques jours chez Muriel, le temps de trouver une solution. Bien sûr, on se reverrait très régulièrement, mais il était un peu tôt pour qu’elle s’installe chez moi, m’avait-elle expliqué et je le comprenais bien. En fait, ça m’arrangeait plutôt. J’étais même soulagé. Ça me laissait le temps de faire un grand ménage de printemps dans mon appartement; le genre de ménage que j’entreprenais habituellement avec la fréquence d’un plan quinquennal, quoique bien moins régulièrement.

Et puis, le lundi, j’ai du retourner à l’école, et même si je le faisais toujours sans aucun enthousiasme ; disons que j’avais au moins récupéré un peu d’énergie. Pour tout dire, j’étais carrément euphorique par instant, à l’idée que Lena partageait désormais ma vie.

Je me suis dit qu’il fallait absolument s’occuper du plus urgent : régler cette affaire de mystérieux vandalisme avant de me faire virer et de me voir trimballer d’école en école : là, où je ferais le moins de vagues.

 Loin de Lena.

 Sauf que ne savais pas comment m’y prendre. J’avais déjà « interrogé » tous les élèves de la classe un par un, le plus discrètement possible, et pas un n’avait vu quoi que ce soit. Tous prétendaient ne rien savoir. J’étais sûr que ce n’était pas possible. Mais celui qui faisait ça, les menaçait sûrement de représailles s’ils disaient quelque chose, et ils cédaient sûrement au maître-chanteur.

Alors j’ai eu une idée digne d’un agent du FBI dans un film de série Z.

Et le lundi matin, après que mes élèves se soient tous bien installés à leur table, je leur ai désigné l’instrument que j’avais installé en haut de l’armoire :

-Ceci est une webcam sans fil qui filme et enregistre tout ce qui se passe dans la classe, j’ai expliqué, d’un ton solennel. Elle fonctionne même quand l’ordinateur est éteint et filme toute la classe. Si jamais la moindre affaire est à nouveau « coupée », je regarderais ce que la caméra a filmé. J’interviendrais alors personnellement pour que les parents de l’élève qui a fait ça ait à rembourser toutes les dégradations…

Le silence s’est fait dans la classe. Je voyais les regards curieux se tournaient vers l’œil noir de la caméra qui les observait du haut de l’armoire. Hors de leur portée.

Pour être sûr que tout le monde avait bien compris ce que je venais de dire, j’ai fait plusieurs fois et par plusieurs élèves répéter et reformuler mon avertissement. Et puis, j’ai pu commencer la classe.

Je me suis rendu compte alors à quel point tout paraissait plus facile, plus à distance. Tout ce que je faisais en classe me coûtait beaucoup moins d’énergie qu’auparavant. Et même si je n’étais pas devenu tout à coup, amoureux de mon boulot, et si je n’étais toujours certainement pas un bon prof, au moins, j’étais capable de faire semblant. Les cris et les énervements des élèves n’étaient plus une accusation directe, une agression envers ma personne. Je gérais un peu mieux en en faisant beaucoup moins…

Vers la fin de la journée, alors qu’il restait moins d’une heure de classe, j’ai entendu quelqu’un demander l’habituel :

« Maît’ ? On peut faire un foot ?

Il parlait sans conviction. Mais pour une fois, ma réponse n’était plus la même :

-Allez, j’ai dit, c’est parti ! »

Ils m’ont d’abord regardé, interdits, et puis ils ont hurlé de joie. C’était la première fois que j’accédais à leur demande.

Ce n’était pas l’heure de l’EPS prévue dans l’emploi du temps, je dois dire, mais je m’en foutais, j’avais aussi envie de prendre l’air. Nous sommes donc sortis dans la cour de récréation que nous avions pour nous tous seuls. Et puis j’ai envoyé Nicolas chercher un ballon et les chasubles.

    J’ai fait regroupé la classe près du terrain omnisports de la cour, où traînait le chat de Christiane, l’instit qui habitait au-dessus de l’école. L’animal est d’abord venu vers moi, et j’ai hésité rien qu’un instant avant de le caresser. Et puis j’ai tendu la main vers le dessus de sa tête pour le gratouiller. Le vieux matou s’est laissé faire quelques secondes, et puis, il a fait un geste brusque de la tête et à nouveau, j’ai retiré ma main comme si j’étais sûr qu’il allait me griffer.

Alexandre avait tout vu :

-Hé Maît’, t’as peur des mouches ? »

Une expression que je n’avais plus entendue depuis le collège. Je n’ai rien répondu tandis qu’une masse d’élèves se précipitait pour caresser l’animal qui a battu en retraite précipitamment.

Dès que Nicolas est revenu avec les chasubles, j’ai formé les équipes. Les bleus contre les rouges. J’ai mis d’office Kevin et Alexandre dans l’équipe rouge. Quant à moi, je jouerais avec les bleus.

Le match a commencé. Au début, je me contentais de faire des passes en ne participant presque pas. Après tout, c’était aux élèves de jouer. Et puis les rouges ont rapidement mené 3-0, et j’ai vu Alexandre marquer son deuxième but. Il s’est alors approché de Quentin, l’un des joueurs bleus, et a fait semblant de lui mettre un coup de tête. Quentin a eu un mouvement réflexe de défense, et Alexandre s’est à nouveau foutu de lui. C’est à ce moment-là que j’ai décidé de m’investir un peu plus dans le jeu de mon équipe.

Dès le coup d’envoi suivant, c’est simple, je n’ai pas lâché Alexandre. Et dès qu’il a touché le ballon, je l’ai récupéré par un tacle assez appuyé qui l’a fait tomber à terre.

Il était furieux et stupéfait.

-MAIS ! T’AS PAS LE DROIT DE FAIRE ÇA ! 

Je l’ai relevé :

-Oh, mon pauvre bichon, j’ai dit, navré. Tu vas pas pleurer, quand même ?

Je l’ai vu alors devenir furieux, prêt à en découdre.

Je m’amusais bien.

Le match a repris et j’ai continué. Dès qu’Alexandre touchait le ballon, j’étais sur lui pour lui reprendre. Je n’hésitais pas, pour ça, à utiliser honteusement mes 90 kg et mon mètre 85, pour jouer physique, « épaule contre épaule » contre la superstar de ma classe. Et puis, voyant, qu’il commençait véritablement à s’énerver, je me suis mis à commenter à voix-haute le match :

Oh oui ! Le maître récupère le ballon dans les pieds d’Alexandre, il crochète Kevin et déborde sur la gauche. Centre en retrait. Quentin est là pour reprendre : Buuuuuut ! 3-1 ! Les bleus réduisent le score ! Quelle magnifique action ! Et quel but de Quentin pour les bleus !

J’ai continué ainsi mon manège, n’épargnant rien à ce pauvre Alexandre, qui écumait et valdinguait dans tous les sens, et puis, lorsque les bleus ont commencé à gagner : 4-3. J’ai eu ce que je voulais.

-M’EN FOUS TOUTES FAÇONS, C’EST DE LA TRICHE ! MOI, JE JOUE PAS AVEC DES TRICHEURS !

Et puis bien sur, il a jeté sa chasuble et il a quitté le match dont le cours ne lui plaisait pas.

J’étais content. Mon attitude était extrêmement mesquine, je le savais bien, mais qu’est-ce que ça faisait du bien !

J’ai continué de jouer dix minutes, histoire qu’Alexandre ne croie pas que c’était lui qui décidait de la durée du match, et puis, j’ai fait rentrer les élèves. Il était plus que l’heure.

Ils ont rangé leurs affaires et puis je les ai fait sortir dans un ordre relatif.

Aucun blouson n’avait été lacéré cette fois-ci.

 

Par David Lantano - Publié dans : Kit de survie en milieu hostile(roman)
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Dimanche 24 mai 2009

Le lendemain matin, j’étais allongé, souriant, madré, les bras largement étendus le long du traversin. J’étais comme Conan le Conquérant en son harem, regardant avec un plaisir de barbare repus la jeune princesse de Thulé se serrant contre lui.

En fait, je ne parvenais pas véritablement à y croire et je m’imaginais qu’elle allait disparaître à chaque fois que je clignais des yeux. Mais non. Elle était toujours là et refusait de se volatiliser comme de bon droit.

Je venais de me rendre compte pour la première fois que j’étais réellement chez moi maintenant. Cette foutue envie d’être ailleurs, cette incapacité à me concentrer sur l’instant présent avait simplement disparu comme par enchantement. Et même mieux : j’en voulais plus !

Alors, une telle joie m’a envahi peu à peu que je me suis senti venir des passions d’explorateur naturaliste et j’ai entrepris aussitôt le décompte de ses os à coup de baisers. J’en étais à plus de mille sept cents, quand elle m’a supplié, en riant, d’arrêter.

Mais, redécouvrant soudainement la courbe mignonne de son cul affolant, parsemé d’un fin duvet à la blondeur extrême, presque blanche, j’ai brandi un drapeau imaginaire et j’ai déclamé d’un ton solennel:

« Je revendique cette terre au nom de la couronne de France ! », et puis j’ai planté ce drapeau dans sa fesse gauche, ce qui l’a fait rire.

-Tu es complètement fou !

-Oui, je sais, merci !

Et puis, j’ai découvert, en fouillant un peu, un bracelet de cheville portant une inscription apocryphe : räka

-Raka !, j’ai dit, comme un archéologue de pacotille.

-Non, räka, elle m’a corrigé, en riant, avec cette prononciation typiquement scandinave.

-Qu’est-ce que c’est ?

-Ça veut dire « crevette ». C’était mon surnom quand j’étais gamine. Faut dire que j’étais pas bien grosse….

-Tu l’es toujours pas…Y’a pas grand chose à bouffer la dessus, j’ai dit en soupesant sa jambe.

Elle m’a mis des baffes pour de rire, j’ai essayé de l’en empêcher et le pugilat a dégénéré vers une forme de lutte non-homologuée où les combattants n’étaient pas pressés de s’arrêter.

Ensuite, on a dormi un peu et puis, au réveil, elle m’a interrogé sur l’état de mon appartement. Presque pas de mobilier, ni de décoration, des murs blancs :

J’ai hésité, alors, je ne savais pas comment lui dire.

-Ah ? Ça, c’est parce qu’il est possible que je parte bientôt, j’ai expliqué…

-Où ça ?

-Je sais pas: autre part, ailleurs. Peut-être que je ne resterais pas dans cette ville très longtemps. Comment savoir ? Faut toujours être prêt à partir…

-Et quand est-ce que t’as l’intention de partir, alors ?

-Je sais pas. Un jour, peut-être. Pourquoi prendre la peine de décorer un appartement si on est pas sûr d’y rester….

-Tu n’es pas sûr de grand chose, en fait.

-Oui, t’as remarqué aussi, hein ?

-Ça doit être bizarre quand-même de vivre dans un appartement vide, comme ça…je sais pas, je ne m’y sentirais pas à l’aise.

-On s’y fait, j’ai menti… »

On a passé toute la matinée au lit et si ça n’avait tenu qu’à moi, on aurait pu y passer le week-end. Et puis, à un moment, elle m’a demandé, toute excitée :

-Oh ! Fais-moi lire ton roman !

-Il est pas terminé…

-C’est pas grave !, elle m’a assuré, je veux savoir ce que tu écris…

J’y ai réfléchi un instant, me demandant si ça en valait vraiment la peine, si elle n’allait pas se foutre de moi. Et puis comme n’importe quel écrivaillon narcissique, j’ai accepté. Je suis allé lui chercher la bête.

-Tu seras franche, hein ? J’ai dit…

-T’inquiète pas pour ça. Je suis sûre que tu es très doué. Je le sens…

Alors je l’ai regardée lire ce qui m’avait occupé pendant la majeure partie de la dernière année, avec une boule d’appréhension bloquée au travers de la gorge. Regarder quelqu’un lire un livre qu’on avait écrit avait quelque chose de la torture chinoise. C’était un spectacle lent et inexpressif qui vous donnait largement le temps d’imaginer le pire.

Elle tournait les pages, silencieuse. Les unes après les autres, sans jamais relever les yeux des feuilles volantes. Et il me semblait pouvoir imaginer ce qu’elle découvrait au fil des pages :

 

L’histoire se déroulait au début du 20ème siècle. Les scientifiques des pays occidentaux avaient capté un signal électromagnétique mystérieux provenant du cercle arctique. Après plusieurs semaines d’analyses, les experts avaient conclu qu’il s’agissait d’une sorte de SOS en morse qui était sans cesse répété. Les allemands avaient réagi les premiers et avaient organisé une expédition polaire extrêmement bien équipée pour l’époque. Hélas, six mois plus tard, on était toujours sans nouvelle d’eux. Alors, une expédition britannique avait pris le relais. Et c’était là, qu’intervenaient les protagonistes de mon histoire. Le capitaine Robertson et son équipe avaient à leur tour préparé une expédition avec un double objectif. Venir en aide à la précédente équipe, et découvrir l’origine du signal. On suivait alors leurs préparatifs. Ils s’équipaient largement, pour parer à n’importe quelle éventualité, pensaient-ils. Emportant des vivres et du matériel de soin, mais aussi des armes, des outils et même des explosifs. J’avais ensuite décrit leur long voyage largement documenté à travers l’Océan Arctique. J’avais fait un gros effort pour essayer de rendre cette partie réaliste, me renseignant sur les équipements de l’époque, la navigation et les termes exacts de glaciologie ; tout en essayant de donner vie à ces personnages d’aventuriers sans doute un peu naïfs mais farouchement déterminés. Plus tard, le navire de l’expédition finissait par être pris dans les glaces et les hommes étaient obligés de l’abandonner et de poursuivre sur la banquise en utilisant leurs chiens de traîneau. Ils continuaient, toujours guidés par le signal, et découvraient des indices étranges. Des traces de pas au beau milieu de la banquise alors qu’il n’y avait pas une habitation humaine à moins de 500 km à la ronde. L’action s’accélérait soudain lorsque une nuit, alors qu’ils campaient, ils étaient attaqués par une horde d’êtres étranges, humanoïdes à la peau bleue craquelée, des sauvages en état de folie furieuse qui avaient réussi en un temps record à tuer quinze membres d’équipage et la moitié des chiens de traîneau . C’était une partie que j’avais voulue la plus sanglante et barbare possible. Et j’avais écrit de longs passages de morts brutales et de morsures inhumaines. La violence surgissait comme le passage d’une étoile filante. Immédiate et imprévisible. Mais le capitaine Robertson avait de la ressource et à l’aide de haches, et de harpons, combattant dans la nuit à la lueur des lanternes, il avait réussi à organiser la défense de son expédition et à tuer leurs agresseurs déchaînés. Le lendemain, ils avaient pu examiner de plus près les monstres qui les avaient si sauvagement attaqués. Des êtres à forme humaine, donc, mais dont les yeux étaient d’une seule teinte, rouge sang, sans iris. La peau de ces êtres était bleue, glacée et craquelée en de nombreux endroits, leurs vêtements étaient non identifiables, une forme de charpie de fourrures variées.

C’était là que se terminait ce que j’avais écrit de mon roman. Le style était sec comme un coup de trique et les images les plus évocatrices possibles. Le protagoniste, le capitaine Robertson était le personnage central, celui qui m’intéressait évidemment le plus. Le prototype de l’homme fort et entêté presque jusqu’à la folie, le garant le plus sûr de la survie de son équipée…L’homme que je rêvais d’être….  

 

Quand elle a eu fini, elle a déposé le manuscrit au bord du lit et m’a regardé :

-C’est vraiment toi qui a écrit ça ?

-Pourquoi ? ça te plait pas ?

Elle a cherché ses mots et j’ai à nouveau craint le pire :

-C’est juste, elle a dit, impressionnée….je savais pas que tu écrivais comme ça…Il faut absolument que tu le publies…

J’étais paralysé par le compliment.

-Et ensuite, il se passe quoi, alors ?

-Ça, je peux pas te le dire…

-Allez ! elle a alors minaudé, faisant glisser son joli pied le long de ma cuisse en guise d’argument.

-Ben non, vraiment je peux pas…

-Allez, s’il te plaît. Si tu me le dis, je serai très gentille avec toi, je te promets.

-Comment ça, très gentille ?

Elle m’a alors regardé avec un sourire de conspiratrice, et puis elle s’est mise à m’embrasser, posant des baisers légers comme des battements d’ailes de papillons le long de mon torse, et plus bas. Aussitôt, le vieux Maréchal fourbu s’est remis au garde-à-vous pour ce qui s’est vite révélé être un nouveau 14 juillet.

Alors, s’étant acquitté de sa tentative convaincante de corruption, Lena s’est mise à sourire.

-Et donc, cette fin ?, elle a dit.

J’ai eu un grand soupir et puis je n’ai pas pu m’empêcher de rire :

-Ben, vraiment, je ne peux pas te le dire parce que je ne l’ai pas encore trouvée.

Elle s’est jetée sur moi et s’est mise à me tambouriner la poitrine :

-Espèce de salaud ! Tu m’as laissée faire !

-Ça avait l’air de te faire tellement plaisir, je voulais pas te contrarier, j’ai poursuivi, toujours sans parvenir à m’arrêter de rire.

Et puis, peu à peu, on a fini par se calmer.

-Ok, à ton tour, maintenant, j’ai alors dit, fais-moi lire ce que tu écris. T’as ton carnet, non ?

Je l’ai aussitôt sentie se raidir :

-Hors de question !

-Ben quoi, tu vas pas te dégonfler quand même ! C’est comme quand on joue au docteur, je t’ai montré le mien, maintenant, c’est à ton tour.

-Jamais de la vie. Vraiment, ça n’a rien à voir avec ce que tu écris et je suis sûr que tu détesterais…

-Mais non, je suis sûr que non…

-N’insiste pas.

-Si tu me le montres pas, je vais aller le chercher moi-même, je te préviens…

Elle s’est soudain relevée sur les coudes et m’a regardé, affolée :

-T’oserais quand-même pas ?

-Je vais me gêner, tiens. C’est donnant, donnant…dans ce genre de trucs. Et j’ai horreur de l’injustice.

Elle y a réfléchi pendant une éternité et puis elle a fini par s’avouer vaincue :

-D’accord, mais je te préviens que tu vas vraiment détester…. »

Elle m’a alors donné son carnet ouvert à la page de son roman, et je me suis mis à lire.

J’ai tourné les pages comme elle l’avait fait pour moi et je l’ai sentie tout aussi crispée. Elle attendait mon avis. Lorsque j’ai eu terminé son début de roman, j’avais eu plus que le temps nécessaire pour me faire mon idée :

C’était consternant. Une sorte de conte new-age plein de mièvrerie sur le sens de la vie, dégoulinant de bons sentiments, à faire passer Paolo Coelho pour Friedrich Nietzsche. Ça parlait de karma, de lien spirituel entre les êtres et de toutes ces conneries de magazines féminins. Il n’y avait aucune réelle difficulté, aucune adversité dans l’histoire que Lena écrivait. Juste des coïncidences et des circonstances. Le « destin » amenait une réponse inévitable et paisible aux questions que se posaient des personnages falots, exemptés de toute souffrance existentielle, uniquement du fait de leur croyance en leur « étoile ». C’était tout. Elle n’évitait que de justesse la référence à l’astrologie. J’étais absolument écœuré. Je n’arrivais pas à croire que quelqu’un vivant dans le monde réel puisse écrire, ou même penser, quelque chose comme ça.

-Alors ?, elle a fini par me demander, inquiète.

Je l’ai regardée et j’ai souri :

-J’adore ! »

Par David Lantano - Publié dans : Kit de survie en milieu hostile(roman)
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Vendredi 15 mai 2009

J’ai attendu que tout le monde soit parti, assis sur le capot de ma voiture. Je ne voulais voir personne pendant que je recrachais les gravillons que cet enfoiré m’avait fait avaler. C’est alors que j’ai vu que Lena n’était pas encore partie et qu’elle venait vers moi avec un visage de désolation. A ce moment-là, je n’avais plus rien à foutre de rien. Je ne reviendrais plus à l’école. J’allais tout plaquer. Et je n’étais pas du tout disposé à discuter de mes torts avec qui que ce soit….

« Oh, non ! je lui ai dit tandis qu’elle s’approchait avec sa tête de Mère Térésa. Pas ça, s’il te plaît ! Epargne-moi ta putain de commisération ! Je suis pas en état de supporter ta pitié ! »

Elle s’est arrêtée, choquée :

-J’allais te demander si tu voulais bien me ramener, elle a dit. Mais je pense que je pourrais faire du stop…

Elle a fait alors demi-tour pour quitter l’école. Bien évidemment, je l’ai rattrapée avant qu’elle ait atteint la grille.

-Qu’est-ce que t’as dit ?…, puis, réalisant seulement : Pourquoi ? J’ai demandé, abasourdi.

-Pourquoi ? C’est vraiment important pour toi de savoir ?

-C’est juste que….j’y comprends rien, là….

Pour tout dire, elle n’avait pas l’air d’aller très bien, elle-même :

-Pourquoi c’est toujours aussi compliqué, hein ?

Comme je ne comprenais pas de quoi elle voulait parler exactement, elle a fini par m’expliquer :

-Ça se passe pas très bien avec mon copain. D’ailleurs…, elle a hésité, c’est même tout à fait fini et je n’ai aucune envie de rentrer le voir….Je pensais que tu serais volontaire pour me ….

-Ben oui, bien sûr, j’ai dit, sans véritablement arriver à croire à ce qu’elle me proposait.

Elle est alors montée dans ma voiture et je l’ai regardée faire comme si ce n’était pas tout à fait réel.

J’étais à tel point stupéfait qu’une fois dans l’habitacle, elle a posé son doigt sur la commissure de mes lèvres pour la relever dans un simulacre de sourire. D’habitude, je détestais qu’on me fasse ça, mais là, je ne savais pas quoi dire…

-Pourquoi moi ?…Les autres t’ont pas expliqué ?

-Je me moque de ce que les autres pensent. David est moi, on a jamais fait partie de leur petite conspiration. Et je déteste plus que tout l’hypocrisie. Parce qu’il y a un truc que personne ne t’a dit : c’est que Maryse était nouvelle dans l’école, et ils ont sacrément chargé sa classe à la rentrée. En gros, tu te retrouves avec pas mal des élèves les plus durs de CM1….

Non, ça n’a rien à voir….c’est à cause de ce que tu as dit sur l’écriture, tu te rappelles ? L’écriture-totémique. La magie des mots…c’était juste…..j’avais jamais pensé à ça comme ça mais je pense que c’est…. tellement vrai…

J’ai essayé de me souvenir de ce que j’avais bien pu lui raconter sur l’art d’écrire des trucs pas trop débiles ; histoire de pouvoir être cohérent avec moi-même, mais j’avais oublié la plupart des conneries que j’avais pu dire à cet instant-là. J’avais navigué dans le brouillard. C’était l’oracle qui avait parlé par ma bouche…

-Et puis, bon, je suis pas aveugle, hein ?, elle a ajouté, en souriant de nouveau.

-Justement, j’ai bafouillé, je voulais te dire, bon, ça fait longtemps que j’essaie mais j’ai jamais réussi à…

Elle m’a interrompu par un baiser et j’ai senti sa langue comme un petit poisson de rivière frétiller dans ma bouche…

-Beurk, elle a dit en riant, tu as un goût de poussière…

J’étais tellement stupéfait que tout ce que j’ai trouvé à dire, c’est :

-Oui, j’aime bien lécher la cour les soirs de conseil des maîtres.

J’allais lui demander où j’allais la déposer, si elle préférait un hôtel ou alors aller chez une de ses amies, mais je n’ai pas eu le temps de m’exprimer :

-Bon alors, on va chez toi ?, elle a dit

-Euh …ok…On va chez moi…..Bien sûr…..Pas de problème….

Et avant que j’ai eu le temps de comprendre ce qui se passait nous étions en route vers mon appart.

Dix minutes plus tôt, j’étais au fond du trou, à manger la poussière, et maintenant j’emmenais Lena chez moi.

-Tu es venue comment ce matin, alors ?, j’ai fini par demander, pour briser le silence que j’avais peur de voir s’installer trop durablement.

-C’est Muriel qui m’a déposée…

-T’aurais pu repartir avec elle alors ?

-Oui, j’aurais pu…..T’aurais préféré ?

Je l’ai regardé rien qu’un instant, elle souriait, sûre d’elle, absolument sublime et insurpassable.

-Non, non, je crois que c’est mieux comme ça, t’as raison…

Et puis, je me suis rendu soudain compte que j’étais plus proche du but que je ne l’avais jamais été ; et l’angoisse m’a rattrapé avec une vitesse et une impression effarante de familiarité. A partir de cet instant, plus rien ne serait le fruit du hasard, je le comprenais parfaitement. J’allais devoir marcher au bord du précipice ; faire un numéro d’équilibriste à chaque seconde que je passerais avec elle. J’allais devoir éviter de commettre les mêmes erreurs que j’avais commises avec d’autres, être extrêmement vigilant à chacun de mes gestes, à chacune de mes paroles. Il allait falloir que je me montre à la hauteur avec elle, que je la séduise, que je lui donne l’envie de rester avec moi et je savais déjà que ce serait infiniment compliqué. C’était pathétique :

Je ne sortais pas encore avec elle que j’étais déjà terrorisé à l’idée de la perdre.

Comme pour confirmer mes doutes, j’ai eu une vision soudaine, bien qu’un peu vague, de l’état dans lequel j’avais laissé mon appart le matin-même et j’ai senti une vague d’inquiétude monter peu à peu dans mon cerveau brouillé. Elle a eu l’air de remarquer ma gêne :

-Y’a quelque chose qui va pas chez toi ? T’es pas seul ? C’est pas grave, tu sais, tu peux me laisser chez Muriel…

-Mais non, j’ai dit, bien sûr que non….c’est juste qu’il faudra que tu me laisses quelques minutes, le temps de faire un peu de …rangement….

J’avais un mauvais pressentiment.

-Oh, t’inquiète pas, je sais à quoi ressemblent les chambres de mecs célibataires...

-Si, si, j’insiste. Je serais pas long, je t’assure….

 Finalement, arrivés au bas de mon immeuble, je lui ai dit : laisse moi juste 10 minutes.

« Merde », je me suis dit en descendant de la voiture.

« Merde, merde, merde ! » en montant les quatre étages en courant. Puis j’ai ouvert la porte de mon appartement :

Oh ! Merde !

C’était pire que ce que je croyais :

L’endroit était un véritable repère d’alcoolique. Un bordel indescriptible, l’appartement de Charles Bukowski après trois semaines de soûlerie non-stop.. Des bouteilles d’alcool vides dans tous les coins :

 Trois bouteilles de JB, quatre bouteilles de Zubrowka, une de Ricard, une de Pastis, deux bouteilles de Metaxa, trois bouteilles de Cointreau, une bouteille de Gentiane, cinq bouteilles de Calvados, deux bouteilles de Brandy, quatre bouteilles de tequila et une de mescal (in Memoriam Malcolm Lowry) et une ignoble mais pourtant massive bouteille de vin de table premier prix que j’avais du acheter dans un état d’ébriété plus qu’avancé.

Et puis des bières vides.

Des canettes de bières en nombre suffisant pour être recyclées en Boeing 747. Une publicité gratuite pour la prohibition. Aucun moyen pour moi, d’inviter Cendrillon, qui croisait sagement ses mains sur sa jupe en bas dans la voiture, dans ce repère du stupre et de la dépravation. Bon dieu, je voulais juste lui faire bonne impression, moi !

Elle aurait pu me prévenir au moins ! Comment j’aurais pu deviner, aussi ?

Je ne pouvais pas remplir les poubelles, il était trop tard pour ça, alors en désespoir de cause, j’ai repéré la remise : c’était un petit couloir qui donnait sur les fenêtres nord de l’appartement : personne n’allait jamais là-bas. Ça me servirait de débarras, je n’avais pas d’autre choix. Alors, j’ai poussé un couinement ridicule et je me suis mis au travail, comme un fou, attrapant toutes les bouteilles que je pouvais, courant et sautant de tous côtés, en lévitation, comme Nijinski au-dessus des chaises et de la table basse. Mais il y en avait toujours plus. Des bouteilles, des bouteilles et des bouteilles ! Plus j’en balançais dans la réserve, plus en apparaissaient de nouvelles. C’était sans fin….

Après un moment, pourtant, j’ai vu que l’appartement avait l’air à peu près normal. Sauf que mon lit était défait : ce que j’ai arrangé vite fait en utilisant la couette comme une muleta. Et sauf que ça puait encore l’alcool. Alors j’ai retrouvé mon désodorisant à la lavande et j’en ai foutu partout en espérant qu’on ait presque l’impression d’être en Provence. J’ai regardé le résultat : Le sol était sale et la vaisselle s’empilait dans l’évier. C’était quand-même moche, voire très moche.

Et puis l’interphone a sonné, et j’ai été obligé d’arrêter les frais et de venir la chercher au bas de mon immeuble.

-Tu planques un cadavre dans ton placard ?, elle a dit

-Exactement, mais bon, là ça va, il est vraiment mort…

Et puis je l’ai faite monter dans ma demeure, le cœur battant à 180 pulsations/minute.

Nous nous sommes assis bien calmement sur mon canapé et je lui ai proposé quelque chose à boire, comme un type bien, je pensais, était censé le faire: un café, un jus d’orange, un verre d’eau, peut-être ?

-T’as pas quelque chose de plus fort ?, elle a demandé. J’ai envie d’être un peu folle ce soir…

-Ah ? ça, je sais pas, attends, je vais regarder…

Je me suis levé et j’ai sorti comme par un tour de magie une bouteille de whisky entamée d’un placard. 

-Ah si, tiens !, je me suis étonné, j’ai un peu de whisky si tu veux ?

-Ben oui, carrément…

J’ai rempli deux verres, et je me suis mis à siroter le mien avec circonspection. Et puis, assez rapidement, on s’est mis à se rouler des pelles comme des collégiens. C’est là que, peu à peu, l’angoisse a commencé à gagner du terrain. Je savais parfaitement ce qui allait suivre et ça me terrorisait au moins autant que ça m’attirait. Je me suis rendu compte que ça faisait une éternité que je n’avais pas réussi à entraîner quelqu’un dans mon lit et j’avais peur de ne pas être capable d’assurer. J’avais une libido d’huître déprimée et j’étais persuadé que je n’arriverais jamais à bander.

Dieu tout puissant, je ne crois pas en toi mais s’il te plaît, donne moi la force de faire mon devoir, ne me fais pas ce coup-là…

Et puis, comme je m’y attendais, nous sommes passés dans ma chambre. Là, on a commencé à se déshabiller fébrilement l’un l’autre. J’étais de nouveau terrifié, surtout lorsque j’ai vu apparaître son petit corps mignon, galbé dans le velours, le genre à être chanté par les troubadours du Moyen-Age. Quand je l’ai vue entièrement nue, j’ai cru que j’allais faire un arrêt cardiaque :

Elle était magnifique, vibrante. Je n’avais jamais vu quelqu’un comme ça, auparavant. Il fallait faire quelque chose. Il fallait avertir l’opinion publique immédiatement. J’avais envie d’appeler l’UNESCO pour demander son classement prioritaire au patrimoine mondiale de l’Humanité.

J’ai hésité un instant. En fait, j’ai presque reculé, et puis, elle s’est serrée contre moi, j’ai senti ses petits seins ourlées de perles contre mon torse maigre et alors toute peur m’a instantanément abandonné. Toute angoisse est sortie de mon corps comme un fantôme lors d’un exorcisme. Elle était comme une sorte de vampire positive. Elle aspirait tout ce qui n’allait pas chez moi.

Et soudainement, je me suis rendu compte que j’étais réintégré dans l’espace-temps ; que j’étais soudainement là, présent dans ma chair, et ne pensant à rien d’autre qu’à ce qui se présentait à moi. J’étais entièrement focalisé. Pour la première fois depuis une éternité, j’étais exactement là où je voulais être. Elle me rendait réel.

C’est alors que je l’ai sentie venir. Une marche triomphante comme une ouverture à la Beethov’. Ça me revenait comme en quatorze. Je sentais mon épée de chair, mon obélisque ascensionnel, mon glaive d’amour cyclopéen revenir à la vie, se gonfler de sang et de vigueur chevaleresque ; à la fois Excalibur, Joyeuse et Durandal. En un instant glorieux, je rassemblais les troupes :Montjoie ! Saint-Denis ! La victoire était mienne !

Voilà que, tout à coup, je hissais haut les couleurs de la virilité triomphante. Je bandais comme un barbare dopé à la testostérone.

 Bon dieu, je revivais !

Pour essayer de me contredire, la voix est revenue alors pour me mettre en garde à tout prix :

Surtout ne t’habitue pas à ça surtout ne t’habitue pas à ça SURTOUT NE T’HABITUE PAS…

Mais je m’en foutais. Je n’écoutais plus rien. J’avais coupé le son.

Je l’ai allongée sur mon humble paillasse et je l’ai entendue me chuchoter : « Oh, s’il te plaît, sois doux ! »

J’ai été le plus doux et le plus lent, le plus tendre possible. En fait, j’avais même l’impression d’agir dans un temps ralenti ou chaque geste prenait une valeur particulière, primordiale, comme si nous étions les derniers êtres vivants de la planète. J’avais le regard perdu dans ses yeux hyper-clairs qui ne me quittaient pas et qui semblaient me dire : oui, je le veux, maintenant, maintenant, maintenant… Elle ne faisait presque aucun bruit, serrant simplement les dents comme pour réprimer une douleur imprononçable. Si bien qu’au bout d’un long moment, j’ai cru que je m’y prenais mal. Et puis, soudainement, elle a été prise de violents spasmes silencieux d’épileptique. Son corps a décrit un arc comme une parenthèse de chair. Délicieuse perte de coordination motrice momentanée. On aurait dit un poisson de rivière qu’on électrocute.

Je n’avais jamais rien vu d’aussi beau.

Par David Lantano - Publié dans : Kit de survie en milieu hostile(roman)
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Lundi 4 mai 2009

Le soir même avait lieu un « conseil des maîtres » : ce genre de réunion interminable où les instits de l’école se devaient d’expliquer les différents projets, de justifier les dépenses, de proposer la hauteur des bacs à sable, etc…

Le conseil de déroulait d’une manière tout à fait habituelle, infiniment ennuyeuse…Et vu mon état moral et l’avis que certains de mes collègues avaient sur moi, je me contentais de garder le silence en attendant la fin. De toutes façons, mes propres « projets » étaient au point mort et cette affaire de vandalisme quasi-quotidien vampirisait toute mon énergie. Je ne pouvais pas faire le malin.

Même Lena, qui participait habituellement avec engouement à ce genre de punition collective paraissait maussade, en retrait, perdue dans ses pensées.

Mais au bout d’une demie heure de tergiversations administratives, les choses ont un peu évoluées quand David, un prof de CE1, adversaire acharné de notre champion de judo, a pris la parole, au beau milieu d’un discours où Martial présentait ses projets hollywoodiens pour sa classe :

-Oui, c’est super, ça, Martial, mais j’aimerais bien savoir pourquoi tu n’as pas dit à Baptiste que c’est toi qui avait téléphoné à l’Inspection pour parler de sa classe et que tu as demandé aux parents de faire une pétition pour le faire virer… Dénonciations anonymes, ça me fait penser à une certaine période de l’Histoire de France. Vichy ? ça te dit quelque chose ?

J’étais sidéré.

Martial a accusé le coup un court moment, mais il a vite repris le dessus :

-J’ai estimé que les élèves n’étaient pas en sécurité dans sa classe, donc je n’ai fait que mon devoir… Et c’est ce que vous auriez tous du faire aussi. Après tout, c’est pas de ma faute s’il est pas capable de gérer sa classe….

-Hé, je suis là, connard ! j’ai dit, pour qu’il daigne enfin s’adresser à moi. T’aurais peut-être pu au moins m’en parler. Je veux dire : je suis le premier concerné dans cette affaire…

Il a fini par me regarder et il a eu une moue dubitative :

-Oui, peut-être que je m’y suis mal pris. Mais ça ne change rien au problème. Les enfants sont livrés à eux-mêmes et tu ne fais rien pour les aider. Je suis désolé mais t’as qu’à faire ton travail. C’est pas de ma faute à moi si t’es pas capable de gérer ta classe…

Il y a eu un long moment de flottement pendant lequel j’ai vu des regards se détourner de moi. A part David et Lena, personne ne me soutenait…J’étais un gros nul et ils étaient impatients de se débarrasser de moi.

Je n’ai rien ajouté alors, et j’ai passé le reste de la séance à triturer mon stylo, et à faire des petits dessins de meurtres sanglants. Je me sentais blessé et en colère. Très en colère.

Après la réunion, nous sommes sortis sur le parking où il faisait déjà nuit. A ce moment-là, la colère qui m’avait envahi durant toute la réunion, mêlée à la honte et au désespoir, s’est subitement libérée. Il fallait que ça sorte, il était hors de question qu’il s’en tire comme ça. Alors, sans pouvoir m’arrêter, je me suis mis à hurler en direction de Martial :

-Hé ! enfoiré !, j’ai dit, la prochaine fois que t’as quelque chose à me reprocher tu viens me le dire dans les yeux. Espèce de donneuse…

Il s’est retourné et m’a regardé avec mépris :

-Je vais pas te le répéter cent fois, il a soupiré, je te l’ai déjà expliqué : c’est toi l’unique responsable, si t’as des problèmes avec tes élèves. C’est pas de ma faute si t’es pas capable de gérer ta classe…..

C’était la fois de trop et tout à coup j’ai vu rouge. J’ai totalement pété les plombs. J’ai senti une immense onde de rage libératrice me parcourir le corps.

Je n’ai pas prononcé un mot et je lui ai foncé dessus la tête la première. J’avais envie de le tuer, de le « défoncer », comme disaient mes élèves. Mais avant que j’ai pu lui rentrer dans le lard, il s’est esquivé et m’a accueilli par un harai goshi, balayage par la hanche, et je me suis retrouvé par terre pendant qu’il me maintenait le visage au sol. Il y a eu des cris autour, on se serrait cru dans la cour d’un collège pendant une baston d’élèves. Je m’attendais presque à ce qu’ils se mettent tous à crier :

« Du sang ! De la chique et du mollard ! »

Finalement, ils ont réussi à le faire lâcher prise. Il s’est relevé en me regardant, l’air supérieur. Et puis, il s’est épousseté les fringues, s’est éloigné et il est rentré chez lui en vainqueur, pendant que je mordais la poussière.

Par David Lantano - Publié dans : Kit de survie en milieu hostile(roman)
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Dimanche 26 avril 2009

                                                     27

 

C’était après l’une de ces journées absurdes. Nous avions à nouveau fini la classe par une nouvelle longue et inutile répétition du Magicien d’Oz.(le passage du Gardien des Portes, juste avant que les personnages ne pénètrent dans la fabuleuse cité d’Oz). Et puis, au moment où j’allais enfin lâcher les élèves pour qu’ils prennent leur car, j’ai entendu Manon hurler.

Elle m’a alors montré son blouson et j’ai vu que celui-ci portait les traces d’une grande lacération aux bords nets. Certainement faite à l’aide d’un cutter.

Elle était en larmes et moi j’étais anéanti. J’ai interrogé tout le monde. Est-ce que quelqu’un a vu qui a fait ça ?

Pas de réponse. Personne n’avait rien vu.

-C’est toi qui a fait ça, Kevin ?

Il m’a regardé en souriant :

-Non, maît’, tu peux me fouiller si tu veux….

Il a écarté les bras, en signe christique d’innocence. Je ne savais pas quoi faire. J’espérais simplement que les parents de Manon ne réagiraient pas trop violemment.

Ce qui a tout d’abord été le cas, je dois le reconnaître.

Le lendemain, malheureusement, la même chose est arrivée. Cette fois-ci, c’était la veste sport Nike de Mathilde qui était lacérée. De nouveau, une élève en pleurs….

De nouveau, personne n’avait rien vu. Personne ne savait rien.

J’ai alors expliqué la situation à Serge qui m’a gentiment conseillé :

« Ah, oui, là, tu ferais mieux de résoudre le problème rapidement, sinon, les parents vont pas tarder à te tomber dessus… »

C’était tout. Lui, ne ferait rien. Ce n’était pas son problème.

Les jours suivants, j’ai donc confisqué tous les ciseaux de la classe que j’ai placés dans une caisse au-dessus de l’armoire, hors de portée des élèves. J’ai fait ouvrir tous les sacs et toutes les trousses pour vérifier l’absence d’objet tranchant. Il n’y avait rien à signaler.

En fin de journée, deux nouveaux blousons avaient été lacérés.

J’avais l’impression de devenir fou.

Le lendemain matin, j’avais huit parents d’élèves furieux devant ma classe. Ils me hurlaient dessus. J’étais un irresponsable, les élèves n’étaient pas en sécurité dans ma classe, ça n’allait pas se passer comme ça, etc, etc… 

Je sentais bien que je n’étais pas loin de craquer.

La même journée, malgré toutes les confiscations, un autre blouson était lacéré.

 

                                                       28

 

Je ne dormais plus. Je buvais comme un trou. J’étais une véritable loque. Me lever le matin me demandait des efforts titanesques. Je me tapais les 12 travaux d’Hercule chaque jour….

C’était une période où mon simple but était de traverser la journée sans incident, heure après heure, en détestant chacune des minutes que je passais à l’école.

Un soir, j’ai eu la surprise de recevoir un coup de téléphone de mon supérieur hiérarchique :

« J’ai appris qu’il y avait des problèmes dans votre classe, M. Demangel. Je crois qu’il serait bon qu’on se rencontre…

-Des problèmes ? Heu ? Non, oui, bien sûr, d’accord…

-Bien, je passerai donc vous voir en classe cet après-midi. »

Super, j’ai pensé, comme si j’avais besoin de ça.

 L’après-midi même, donc, M. l’Inspecteur Départementale de L’Éducation Nationale était installé dans le fond de la classe et il assistait à ma séance de français.

Les gamins gueulaient dans tous les sens et n’arrêtaient pas de m’interrompre. Ils n’écoutaient absolument rien de ce que je disais. C’était la catastrophe quotidienne.

A la fin de l’heure, j’ai eu droit à la discussion avec mon supérieur. Je savais très bien comment ça allait se passer : j’allais devoir formuler mon auto-critique. Ce genre de tête à tête avait toujours un petit côté procès stalinien. Et je ne me suis pas trompé :

Il m’a d’abord longuement regardé, sans rien dire, avec son faux sourire figé de compassion :

« D’après vous, M.Demangel, quel est le rôle d’un enseignant ?

-C’est un modèle, j’ai dit. Il doit montrer l’exemple à ses élèves par son discours et son attitude. Et puis bien sûr, il doit transmettre le savoir….

-Exactement. Et est-ce que vous avez l’impression d’incarner ce modèle ?

-Euh…non, je crois pas…enfin, pas tout à fait….

-Voilà, il a souri, vous voyez ? Vous le dites vous même. Vous ne vous comportez pas en enseignant…Oh, je vous accorde une chose : les élèves vous aiment bien, c’est évident.

Première nouvelle.

-Mais il y a beaucoup trop d’éléments qui ne vont pas dans votre enseignement, à la fois d’un point de vue pédagogique ou même simplement didactique. Pour être parfaitement honnête avec vous, je dirais même que votre enseignement est dans l’ensemble assez…indigent. Mais bon, nous reparlerons de tout ça une autre fois, je ne suis pas là pour vous inspecter aujourd’hui, d’ailleurs. Il y a des choses, disons, plus préoccupantes qui ne concernent pas directement votre pratique éducative. Vous voyez de quoi je parle ?

-Oui, j’ai dit, les affaires lacérées….

-Exactement ! A ce sujet… bon, je ne devrais pas vous dire ça, mais il y a une pétition qui circule parmi les parents d’élèves pour vous renvoyer de cette école.

Il m’a regardé droit dans les yeux, grave.

-Je tiens à vous dire que je n’approuve absolument pas ce genre de méthode ! Mais vous comprendrez qu’il m’est difficile de faire comme si de rien n’était. Je vais donc essayer de calmer les parents pour l’instant et vous laisser quelques jours pour régler le problème. Ensuite, je serais obligé de prendre des sanctions à votre égard, ce qui ne m’amuse pas du tout, croyez le bien… »

Par David Lantano - Publié dans : Kit de survie en milieu hostile(roman)
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Lundi 20 avril 2009

Je suis assis à l’arrière d’un bus. Mon cœur bat tranquillement dans le coton. Le calme qui emplit tout mon être est une évidence, comme s’il n’y avait là, aucune autre attitude possible à adopter en cet endroit. Je porte un costume clair qui se prêterait assez à d’étranges jeux anglais sous les arbres. D’ailleurs, je suis convié à une cérémonie future ; cérémonie sylvestre dont je ne me rappelle plus la nature exacte. Il faut dire que je suis dans un rêve. Je le comprends tout de suite. Du reste, les éléments l’indiquant sont assez nombreux :

Il y a d’abord cette lumière particulière qui entre à verse par les vitres du véhicule ; cette luminosité printanière à peine secouée de frissons d’ombre en formes de palmes. À cela il faut ajouter le parfum des pinèdes qui vient jusqu’à moi, par les vitres ouvertes, comme une longue respiration océanique à l’indéfinissable délicatesse qui confine au sublime. Et puis, surtout, il y a cette impression euphorique d’être au milieu d’un monde en ouverture, où un avenir serein est envisageable. Il y a, pas loin, un avènement possible, comme le début d’une ère de joie presque enfantine, une promesse de plénitude à portée de main…

Je me retourne et je la vois assise à ma droite. Calme et enjouée, le léger déplacement d’air dans la cabine met de la romance dans ses cheveux. Elle me salue tout de suite d’un sourire radieux, interdit par la Convention de Genève depuis des années déjà. Et je me rends compte tout de suite qu’elle a cette alliance de qualités interdite dans une société moderne : la beauté, la grâce, l’intelligence et une forme de douceur sans défense qui passerait volontiers pour de la naïveté. Comme si elle n’était pas le produit du monde réel, mais le fantasme d’un auteur de romans d’aventures des années 50. Comme si elle n’avait jamais grandi parmi les hommes, mais au milieu d’une jungle, élevée par des bêtes ou sur une planète sous la tranquille égide d’une intelligence extra-terrestre. Il est évident qu’elle n’a jamais évalué sa valeur esthétique marchande sur la Terre :

Elle ne sait même pas qu’elle est belle !

Elle me dit qu’elle s’appelle Cassiopée et pourquoi pas, après tout ?, me dis-je. Je suis dans un rêve. J’ai déjà entendu pire.

-Voilà qui n’est pas courant, je réplique, plein d’à propos, avec une voix gentelemanesque d’universitaire de roman de spéculative fiction du 19ème siècle. Vos parents sont astrophysiciens ?

-Mon père est le premier homme à avoir marché sur Gamma de la Lyre IV.

-Vous êtes la fille du célèbre John Carter ?

-Pour le pire et pour le meilleur….

-Hé bien, dis-je en la regardant, moi qui le tenais pour le plus grand héros de l’Humanité, je me rends compte que je ne connaissais pas encore son plus bel exploit…

Elle sourit de plus belle, innocemment, à ma subtile tentative perverse de séduction.

-Et que faites-vous ici ?, je ne puis qu’ajouter, encouragé par sa réaction rien moins que farouche.

-Oh, je suis en voyage d’étude à travers l’espace des civilisations. Je prends des notes…je souhaite devenir xénoanthropologue…

Ce faisant, elle désigne l’intérieur de la cabine d’un geste de la main gauche et je comprends de quoi il s’agit. Ma perception du monde extérieur s’adapte peu à peu au décor.

L’autobus est en fait une capsule de voyage spatio-temporel. Chaque station correspond à un évènement particulier de l’Histoire Humaine : Erection des grandes pyramides, Martyr du Christ, Guerre d’Indépendance américaine, Colonisation de Tau Ceti II, etc…Evènements auquel il est possible d’assister en temps que témoin indétectable.

Le véhicule, je m’en aperçois mieux maintenant est occupé en majeure partie par des espèces sentientes extra-terrestres :

Il y a là, un groupes de Rugh’an : ces myriapodes à plumes aux yeux pédonculés, s’exprimant uniquement par échange de phéromones ; les Phalis, des insectoïdes fédéralistes ultra-libéraux ; et des Lumos, des humanoïdes phosphorescents communicants grâce aux décharges lumineuses de leur yeux à pupilles verticales…

-Et vous ?, me demande-t-elle. En visite de tourisme ?

-Pas tout à fait, dis-je, d’un ton assez satisfait. Je suis moi même Historien spécialiste des civilisations.

-Lesquelles ?

-Toutes : passées, présentes, futures…Je suis attendu à la Cérémonie des Adieux sur Primus…

-Ouah, quelle chance ! J’ai entendu dire que très peu d’humains y étaient conviés.

-Oui, c’est en remerciement pour mes travaux sur la société anté-rogulienne des autochtones Primusiens qui a permis de faire avancer leurs droits à l’indépendance au conseil Inter-galactique.

Elle semble me regarder maintenant avec une expression d’adoration très encourageante.

-Vous en voulez ? me demande-t-elle

Et je vois qu’elle tient entre ses mains un pot de glace au parfum subtil de fruits altoriens.

-Pourquoi pas ?

Elle me tend alors sa cuillère et, après une légère hésitation, je tends la bouche pour avaler la mixture glacée. Le goût en est simplement fabuleux.

-Vous en avez un peu, là, me dit-elle.

Et puis avant que j’ai eu le temps d’essuyer la commissure de mes lèvres, elle se penche vers moi et devance mon geste d’un baiser suçon discret.

-Excusez-moi, j’ai dérapé, me dit-elle…

-Mais ce n’est rien, voyons, je vous en prie…dérapez, dérapez…

Je me sens devenir moelleux comme du chocolat fondu. Une chaleur inconnue parcourt mes veines comme un raz-de-marée.

Soudain, la sensation est interrompue sans douceur:

-BON CYNTHIA, TU VAS TE LEVER OUI ? ÇA FAIT TROIS FOIS QUE J’ TEUL’DIT’ J’AI DES TRUCS À FAIRE !

La voix hystérique de la voisine du dessus s’infiltre à coup de marteau-piqueur dans mon rêve.

-NAN, TU PEUX PAS DORMIR ! PUTAIIIIIIIIN ! C’EST PAS VRAI ! QUELLE ESPÈCE DE CONNASSE ! TU FOUS RIEN DU TOUT ! J’ME CRÈVE LE CUL POUR TOI ET TOI T’EN BRANLES PAS UNE ! DEJA, TU VAS COMMENCER PAR ME LAVER TA CHAMBRE, CA PUE LA MORT, LANE DANS…

-…

-OUI BAH C’EST CA ! VA BOSSER UN PEU TU VERRAS C’QUE C’EST ! PUTAIIIIN…

-….

-NAN ! NAN, TU T’BARRERAS NULLE-PART ! T’ES MINEURE ! METS TOI BIEN CA DANS L’CRANE, MA COCOTTE ! TU TE BARRES, J’APPELLE DIRECT’ LES FLICS POUR QUI T’RAMENENT. AH ! TU VAS VOIR UN PEU !

-…

-OUI, ALORS LA, SI TU CROIS QUE TON PERE EN A QUELQUE CHOSE A FOUTRE…IL EST PAS SI CON QUE CA, VA…

Il y a un claquement de porte, des bruits de pas de pachyderme, puis un début de monologue :

-NAN MAIS QUELLE CONNASSE, J’TE JURE ! Il Y A LA PIRE DES CONNASSES DANS MON APPART’ ET C’EST MA FILLE ! AH ? A’ BOUGERA PAS SON CUL, HEIN ? NAN CA, C’EST TROP DUR POUR MADAME.

Puis s’adressant de nouveau à sa fille :

-TU T’LEVES, MERDE ? J’VIENS D’TE DIRE QUE J’AI DES COURSES A FAIRE ! ALORS TU VAS ME BOUGER TON TROU DU CUL ET TU VAS ALLER TE LAVER…

 

Grâce à une maîtrise supérieure de mes forces mentales et de ma fine connaissance de la mécanique des rêves, je réussis à réintégrer la capsule spatio-temporelle pour me rendre compte aussitôt que Cassiopée n’est plus assise à ma droite. Je me lève, inquiet et pars à sa recherche, bousculant au passage les Kmars, humanoïdes égocentriques chitineux, et les Nols, ces boules de fourrure épicuriennes dont le système politique étrangement oligarchique n’a jamais encore été réellement compris. Je finis par la retrouver au centre de la capsule dont la surface entièrement transparente permet d’admirer un panorama de la fondation de la première cité Atlante.

-J’ai une idée, lui dis-je. Peut-être pourrais-je vous servir de guide, après tout, j’ai quelques connaissances à partager et la Cérémonie des Adieux n’est que dans quelques semaines de cela.

-Vous accepteriez ?, me dit-elle, éberluée, le bras négligemment étendue le long de la barre de pole-dancing du milieu de la capsule.

Et je me demande à nouveau ce qui pousse ces femmes gaulées comme des déesses à porter des vêtements si près du corps…

-Ma foi oui, pourquoi pas ?

Elle se penche vers moi et j’ai a nouveau l’impression d’entrer en fusion. Tout est liquide ou aérien dans l’univers et ça swingue dans tous les sens. Elle a accepté. Je me rends compte alors avec une joie extraordinaire de ce que cela signifie :

Nous allons passé la journée entière ensemble !

Je pense journée, mais c’est déjà plus : semaine, mois, année, vie, éternité….

 

-DIS-DONC, ADRIEN, IL A PASSE LA SOIREE ICI, HIER, HEIN ? TU M’L’AVAIS PAS DIT CA ? IL A OUBLIE SA VESTE…

-…

-OUAIS, OUAIS, ME PRENDS PAS POUR UNE CONNE. PUTAIIIINN ! T’ES QU’UNE POURRITURE, D’TOUTES FACONS, TU FAIS TES COUPS EN DOUCE. T’ETAIS CENSEE REVISER, PARCE QUE J’TE RAPPELLE QUE MADAME NE FOUT RIEN EN CLASSE. TU ME REPONDS QUAND J’TE PARLE ?

-…

-NAN ! NAN ! J’EN AI RIEN A FOUTRE, J’EN AI RIEN A FOUTTTTTTTRE, J’TE DIS! JE SUIS TA MERE ET TU ME DOIS LE RESPECT, ESPECE DE CONNASSE !

-…

-BON, TU T’LEVES, MAN’ANT ? ‘TAIN, SI TU T’LEVES PAS ? J’VAIS V’NIR TE PETER LA GUEULE, J’TE PASSE PAR LA FENETRE ? J’TE PREVIENS….J’EN AI MARRE DE TOI. J’EN AI MARRE DE TA GUEULE…J’ME CASSE LE CUL POUR TOI ET C’EST COMME CA QUE TU M’REMERCIES ?

 

Cette fois-ci, j’ai beaucoup plus de mal à réintégrer le rêve, et malgré les efforts, je constate peu à peu les changements. La luminosité a baissé et c’est le soir. Je ne suis plus à bord d’une capsule spatio-temporelle, mais à bord d’un train de banlieue tout bringuebalant.

Je ne sais plus où elle est, en tout cas pas à côté de moi.. J’essaie de la retrouver, mais son prénom m’échappe déjà: Andromède, Bételgeuse, Aldébran, un truc comme ça…J’essaie de la faire revenir mais sans succès. Non ! NON !, je me dis, mais même l’image de son visage se volatilise irrémédiablement.

 

-MAMAN, ARREEEEEEEETE…..EUUUUU ! MOUUUUUUUUUUUUUUAAAAAAH !

Et puis, je me souviens. Je me souviens qu’elle est descendue sans moi à la station précédente.

Je suis seul

-AH NON, A’ VA PAS S’METT’ A CHIALER, MAINTENANT, PUTAIIIIIIIIIIIIN ! CYNTHIA, TU FERMES TA GUEULE ET TU TE LEVES TOUT DE SUITE !

 

Bon, la voisine a raison. Je ferais mieux de me lever…..  

Par David Lantano - Publié dans : nouvelles
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Lundi 13 avril 2009

Quelques jours plus tard, après la classe, j’ai fini par rencontrer la mère d’Alexandre. J’avais l’intention de lui expliquer ce qui n’allait pas dans le comportement de son fils. Mais alors que je les recevais dans ma classe, j’ai tout de suite entendu Alexandre apostropher sa mère :

« Nan, mais c’est toi, là ! T’arrêtes pas de m’énerver, tu me fous des tartes !

-Mais chéri, elle a dit, des fois, tu le mérites, aussi…

Alexandre s’est avancé en roulant des épaules avant de daigner s’asseoir.

-Madame, je pense qu’il faut faire quelque chose rapidement à propos d’Alexandre ; au sujet de son comportement. Il a une manière de s’adresser aux adultes, notamment, qui n’est pas admissible….

Puis m’adressant au fils prodigue :

-Tu vois, Alexandre, tu ne peux pas me parler comme à un copain, parce que je suis pas ton copain…

-Ben si, t’es mon copain !

La mère a alors essayé d’intervenir :

-Oui, chéri, le maître est un peu ton copain, c’est vrai, mais quand même pas tout à fait. Il faut que tu l’écoutes….

Merci de votre aide, madame…

Alexandre s’est alors levé pour déambuler dans la classe et aller faire des dessins au tableau, faisant signe que le cours que suivait la conversation ne lui seyait pas.

-Viens t’asseoir, j’ai dit, commençant déjà à m’énerver, on n’a pas encore fini.

-Oooooh !, il a soufflé, comme si on lui faisait perdre son temps.

-Oui, chéri, a dit sa maman, viens avec nous. On veut savoir pourquoi tu n’écoutes pas…

Puis, se tournant vers moi :

-C’est vrai qu’il a un caractère fort. Mais c’est bien, en même temps, il se laisse pas faire. C’est ce que je lui dis à la maison : s’il y a quelqu’un qui t’embête, tu réponds. Te laisse pas faire…

-Je crois que c’est un peu plus compliqué que ça, Ma.-

-Vous savez, le divorce lui a fait beaucoup de mal, m’a-t-elle coupé. Parce qu’il a pas l’air comme ça, mais il est très sensible. Je me demandais….si c’était pas un enfant précoce, en fait ?

-Précoce ? Qu’est-ce que vous voulez-dire ?

-Ben, vous savez, un surdoué, quoi…Peut-être que c’est pour ça qu’il est comme ça. Peut-être que c’est parce c’est trop facile pour lui et qu’il s’ennuie…

Je n’ai pas pu m’empêcher de sourire :

-Oh, il est très possible qu’il s’ennuie oui, mais je vous assure qu’il n’a rien d’un surdoué.

Alexandre en minaudant a fini par venir se rasseoir. Mais il n’était certainement pas prêt pour autant pour une confession :

-Alexandre ! Tu écoutes un peu ? Ton maître te dit qu’il faut que tu sois plus sage, comme à la maison.

-Ben, je suis pas sage à la maison…Pis c’est de ta faute si je travaille pas, tu me fous des tartes, aussi….

Sentant qu’elle commençait à perdre la face, la mère s’est soudain emportée :

-Ecoute, il faut que tu travailles en classe, sinon t’auras plus la télé dans ta chambre, j’te préviens !

-Bah alors là, si tu fais ça, je te préviens, je fous plus rien ! »

Alexandre était impossible à déstabiliser. A la vitesse de sa réaction, j’ai compris qu’il devait avoir une longue habitude de la « négociation » avec sa mère. Quoi qu’on lui dise, il avait toujours le dernier mot. Il obtenait toujours ce qu’il voulait.

Plus tard, la mère, voulant sans doute sauver la face, a insisté pour me parler en privé. Là, elle a fondu en larmes :

-Vous comprenez, son père a essayé de me tuer. Et il me menace toujours. Et je sais pas quoi faire. Alexandre passe un week-end sur deux avec son père et comme il a peur de lui, son père et ses copains le font boire, et il va dormir à je sais pas quelle heure. Je sais pas comment arrêter ça….

-Je ne sais pas madame, vous êtes allée voir la gendarmerie ?

-Oui, mais ils disent qu’ils peuvent rien faire de plus. Mon ex-mari n’a juste plus le droit de m’approcher, mais ça change rien au problème.

Elle pleurait sans pouvoir s’arrêter :

-Oh, s’il vous plaît, dites-moi ce que je dois faire avec lui, je ne m’en sors plus….S’il vous plaît, dites-moi, dites-moi. »

J’ai essayé de lui expliquer comment s’en sortir avec son fils ; comment reprendre la main à la maison (je connaissais bien la théorie), mais elle voulait parler de son mari. Et là, j’étais perdu.

 J’aurais bien aimé l’aider mais je ne savais franchement pas quoi lui dire. Je n’étais ni un psy, ni un conseiller conjugal, ni un tueur à gage, après tout.

J’ai eu toutes les difficultés du monde à écourter la conversation. Et elle s’est mis à me raconter chacun des évènements les plus sordides de son existence avec le père d’Alexandre. Comme si, d’un coup de baguette magique, j’allais pouvoir régler tous ses problèmes.

Enfin, après une bonne heure de révélations trash, j’ai fini par réussir à m’en débarrasser. Je me sentais à la fois infiniment soulagé, passablement écœuré et complètement inutile. 

Mais je n’ai pas eu trop le temps d’y penser, quelques jours à peine plus tard, a commencé l’affaire des fringues lacérées.

Par David Lantano - Publié dans : Kit de survie en milieu hostile(roman)
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