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Jeudi 15 mai 2008
« Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-il, tandis que Leyda, revenue du bar, déposait devant lui, un verre rempli d’un liquide rouge qui ne lui disait rien qui vaille.
-Une liqueur à base d’algues. Un truc de marins. Bois, ça te fera du bien. Ça te réchauffera. »
Ewald trempa précautionneusement ses lèvres dans son verre et faillit s’étouffer. C’était effroyablement amer et incroyablement fort. Il voulut un instant retenir l’attention de Leyda, d’un geste de main et d’un regard, mais avant qu’il ait su que dire exactement, elle avait été distraite par la voix d’un de ses amis qui riait déjà, et l’interpellait de l’autre côté de la tablée. Et en quelques instants, autour de la table, les choses commencèrent à empirer. Dans le bruissement d’insectes de la conversation, il observa le même retour angoissant de l’haïssable bon sens critique qu’il connaissait déjà et qui, en dernière extrémité ne croit pas en la valeur de la passion, la défait, la commente, la raille pour la tenir éloignée et inoffensive comme un conte de bonnes femmes. Il devina dans ces commentaires banals des clients sur le quotidien, des railleries sur la brièveté des idylles et sur le ridicule des amants, incapable de comprendre leur propre naïveté. Le quotidien, maîtrisé par ces gens revenus de tout, ramenait tout à lui, à cette forme de déception tranquille qui était la norme et l’ennemi inconciliable de l’amour, de son amour pour Leyda. Ewald eut peu à peu l’impression d’étouffer. Et tandis que Leyda s’éloignait de lui, sautillante d’excitation et discourant avec l’un de ses innombrables et anonymes amis, d’un sujet dont il ne saurait rien, quatre mois d’une dévotion sans égal furent jetés bas, sans la moindre considération. - Quatre mois, se dit-il. Comme ils avaient passés vite et sans qu’il ait pu à aucun moment s’habituer à la présence de Leyda, ni s’éloigner d’elle plus de quelques heures. Quatre mois qui lui avaient suffit pour se livrer à elle, d’une manière irrémédiable et volontaire, pieds et poings liés. Deux mois de lumière éclatante, voués aux joies fugitives de l’été nordique et puis l’entrée progressive dans l’automne aux nuits déjà longues, avec pour le porter à travers le jour, le souvenir du poids de sa tête sur son épaule, aux moments de grand abandon. Elle avait aimé le provoquer, sachant avec quelle facilité elle parvenait à l’effaroucher. Elle montait sur la table des bars pour une danse furieuse et acrobatique entre les verres des clients. Elle grimpait sur le parapet, rue des quais, et s’avançait en funambule à vingt pas au-dessus de l’eau, non s’en feindre le déséquilibre et la chute à chaque fois. Au milieu du monde, pince-sans-rire, elle faisait des déclarations fracassantes sur ses performances sexuelles en s’amusant d’avance de sa réaction. Profitant d’un coin d’ombre et d’un instant d’intimité, elle lui faisait des avances et des promesses érotiques au creux de l’oreille, lui donnait un bref aperçu de sa totale nudité sous sa robe, puis, après un clin d’œil, retournait conquérante dans le cercle chahuteur de ses amis. Elle le laissait ainsi, fou de désir et tentant de se donner bonne contenance, jusqu’au moment où ils regagneraient sa minuscule chambre de serviteur, pour quelques heures à peine de total abandon. Cette spontanéité, ces actes de volonté imprévisibles, presque des actes de foi en sa faveur, le faisait se sentir homme, divine impression qu’il n’avait même jamais imaginée auparavant, et dont il ne pourrait jamais plus se passer. Il revoyait cette après-midi passé avec elle aux écuries de la ville. Elle avait été fascinée par la noblesse animale et la vitalité intense des chevaux de la garde, tandis qu’il en avait été, pour sa part, vaguement effrayé et honteux. Elle avait monté seule, devant son refus de même essayer, et ayant maîtrisé les premiers écarts tempétueux d’un jeune mâle noir, l’avait regardé en souriant, fière et exaltée. Regard vertical, porté du haut de sa monture, dont il avait eu honte, et qu’il ne parvenait pas à oublier. Aujourd’hui, il avait peur de devoir payer pour cette lâcheté, et il savait ne pas en pouvoir payer le prix. Muet, dans le babil sans signification pour lui des clients, il chercha à nouveau à toute force une solution pour se rapprocher de Leyda, et s’assurer de son amour. Il vida son verre d’un trait. Et puis, une solution simple, d’une extrême limpidité se fit jour à travers son esprit. Il fallait qu’il trouve un moyen pour la lier à lui, d’une manière certaine et irréversible. Il fallait qu’il trouve un moyen pour qu’elle partage sa vie jusqu’à sa mort. Il fallait qu’il trouve un moyen pour qu’il puisse respirer et rentrer au temple, soulagé, sachant que Leyda était à lui. Le mariage... Cela paraissait évident, une merveilleuse et ineffable idée. Bien sûr, l’union suivant les rites du culte d’Eltor poseraient quelques problèmes et quelques conditions -
« Ewald, il faut qu’on arrête, tu sais…murmura Leyda, qui s’était approché de lui sans qu’il s’en rende compte. »
-notamment la conversion de Leyda et son acceptation de vivre à présent selon la loi d’Eltor, mais rien ne paraissait insurmontable, simplement il fallait qu’il lui demande le soir même, sinon-
« Ewald, tu m’écoutes ? »
Le jeune acolyte se rendit enfin compte que Leyda lui parlait, qu’elle lui avait dit une parole qu’il n’avait pas comprise. Quelque chose à propos d’arrêter. Oui, elle avait raison. Lui aussi était fatigué.
« Il faut que tu arrêtes de me suivre, continua Leyda. C’est fini entre nous. Je pense que tu l’as compris depuis longtemps. »
Elle lui tendit, avec un sourire désolé, un autre verre qu’elle avait apporté pour lui et qu’il vida d’un seul geste. Il y eut un bourdonnement intense dans ses oreilles, puis quelque chose qui ressemblait au hurlement d’un chien ou d’un homme, mais très doux, très bas, l’empêchant seulement d’entendre ce que Leyda disait. Quelqu’un rit à côté de lui, très fort. Puis, il perdit pied. Dans la souffrance écrasante qu’avait créait cette révélation –un bruit féroce comme un souffle de bête hurlant à tout instant à son oreille- il reprit conscience à plusieurs reprises au milieu d’une forme de mirage d’alcool, se forçant à danser, à déplacer ses membres d’une manière organisée, invité à cela par Leyda qui revenait sans cesse le chercher, voulant changer l’atroce souffrance de cette séparation en un spectacle à la musique impitoyablement joyeuse. Leyda le tirait vers lui et le fixait de son regard apitoyé, qui le frappait plus sûrement qu’une gifle au travers du visage. Mais lorsque, ayant tout oublié, il essayait de l’attirer à lui à demi pour la supplier encore une fois, à demi pour l’embrasser, elle détournait simplement le visage, avec un rapide signe de dénégation. L’esprit d’Ewald était devenu une machine rhétorique implacable, occupée simplement à la résolution d’un seul et unique problème : comment ramener Leyda à lui ? Il évoqua et repoussa pour cela, en quelques instants des centaines de théories et de stratégies, se proposant des milliers de restrictions et d’épreuves qu’il s’imposerait volontairement, inventa des contrats et des pactes imaginaires avec une Leyda conciliante, non moins imaginaire, qui lui laisserait une chance, un délai pour « faire ses preuves ». Son discours prenait forme, et il se le répétait infiniment, le peaufinait, prévoyant des objections qu’il relevait, prolepses implacables qui le voyaient triompher de la raison momentanément obscurcie de la jeune femme. Il allait changer, se changer entièrement jusqu’à devenir autre, jusqu’à devenir acceptable, « aimable », et qu’importe ce qu’il devrait faire pour cela. Mais chacun de ses raisonnements, après qu’il se fut accordé toutes les concessions imaginables, aboutissait à la même conclusion, à la même proposition irréductible entièrement contenue dans le regard de Leyda: il l’aimait. Elle ne l’aimait plus.
Il but jusqu’à perdre conscience de ses actes. La nuit devint une succession de scènes, de tableaux horrifiques, d’une magnifique fluidité. Aussi longtemps que la nuit durerait, il le savait, tout serait encore possible. Il pourrait changer le cours des évènements, qui n’étaient encore qu’une forme de métal en fusion, possiblement déformable. La limite de l’aube avait disparu, Elmar était devenu une menace imaginaire, un coup de bâton factice dans un spectacle bouffon. Plus rien n’avait d’importance, tout à coup, et alors que les interdits tombaient, que l’image d’Elmar perdait son écrasante influence sur lui, il découvrait la souffrance liée à sa liberté, qui en était peut-être le prix. Alors qu’il s’éloignait un instant, en titubant, de la salle centrale, il lui sembla apercevoir à la limite de son champ de vision, la silhouette d’un homme dont le visage était clairement tourné vers lui. Lorsqu’il s’approcha, hagard, il découvrit, au seuil d’une alcôve, à demi dissimulé dans l’ombre, des cheveux en désordre, un regard qu’il reconnaissait parfaitement, un regard assorti d’un sourire doux, d’une infinie dérision ; celui de Julius. Alors qu’Ewald tentait de faire un pas vers lui- instantanément, Julius était redevenu pour lui un ami, un confident, quelqu’un qui pourrait sans doute le comprendre et l’aider- Julius se déroba et se dirigea vers la sortie, et Ewald se retrouva seul, prêt à prendre n’importe quel autre client à parti, à le tirer par la manche, pour lui expliquer son drame. Il lui semblait que n’importe qui serait à même de se rendre à son avis et de l’encourager à repartir à l’assaut. Leyda vint doucement le ramener dans la salle centrale. Il but à nouveau un verre de cette étonnante liqueur rouge, qui ne paraissait plus aussi forte, puis, chutant au-milieu des tables, il s’évanouit.
par David Lantano
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Lundi 12 mai 2008

        Il eut un accès de honte à ce souvenir. Il n’avait pas trahi, s’insurgea-t-il contre lui-même. Pourtant, il savait en secret qu’il avait tout abandonné cet instant-là, en un battement de cœur, trahi Elmar et quitté la protection de son dieu. Ce bref instant avait recelé une éternité tronquée, un agglomérat d’émotions brûlantes, denses comme le cœur d’une étoile qu’une vie ne suffirait pas à déchiffrer. Quatre mois plus tard, il lui semblait encore ressentir l’effet rayonnant, dévastateur, de cette rencontre, de ce visage qui le regardait et qui faisait paraître absurde les obligations de la foi et la morne consolation du service. Quatre mois plus tard, il en recherchait encore le sens, se nourrissant de chaque infime détail avec un plaisir extatique proche de l’asphyxie.  Il n’avait pas trahi. Bien sûr que non.

Bien sûr, elle s’était échappée. Et pendant un moment, il avait eu l’impression d’un désastre pire que la mort, pire que la trahison. Ce mélange d’effarante douceur, de bonté et de bienveillance badine, à peine entrevu, lui avait été retiré. Il avait été, d’un seul coup, replongé dans l’obscurité et dans la peur avant d’avoir eu le temps d’y rien comprendre. Dépassé par un nouveau groupe d’arrivants, il avait reflué, battu en retraite, comme une âme en peine, d’abord jusqu’au comptoir, pour l’une de ces pintes de bière noire, que semble-t-il tout le monde buvait, puis, peu à peu jusqu’à l’une des rares alcôves qui semblait encore inoccupée. Dans un état de confusion extrême, il avait bu, caché des autres, jusqu’à ce que le fracas de ces émotions intenses s’affaiblît ou plutôt jusqu’à ce qu’il ne devînt plus qu’une forme de chahut théâtral, ou tout se confondait, la trahison de Julius et l’incandescente rencontre de la jeune femme, dans des images distantes et des débats intérieurs qui n’avaient plus d’enjeu. Il était resté ainsi, pendant un temps qu’il lui avait été impossible d’évaluer. Puis, lorsque les clients s’étaient faits plus rares, que l’agitation de la taverne avait décru, il avait osé sortir de son recoin, se dirigeant vers la sortie, bien décidé à rejoindre le temple sans se retourner, protégé de la peur qu’il était par son ivresse. Il avait traversé la taverne sans un regard en arrière. Il revoyait à présent très exactement, ce parcours à demi flottant, à demi titubant dans les couloirs presque déserts de la taverne, jusqu’à cette porte qui s’était ouverte sur la nuit, avec, se découpant en clair-obscur dans la rue, juste devant l’entrée de la taverne, la silhouette saisie dans une posture un peu timide, un pied tourné vers l’autre, de Leyda.

Pouvait-il comparer cette jeune femme à la Leyda actuelle, qui le regardait à peine tandis qu’ils s’installaient à une table commune occupée déjà par certains de ses amis? Il paraissait impossible de croire un instant que ce fût la même personne. Pourtant c’était les mêmes immenses yeux rieurs, consolateurs -qui disaient en substance que rien n’avait d’importance après tout-, les mêmes bras fuselés au fin duvet d’un blond translucide presque blanc, la même démarche souple et sautillante un peu, comme les restes d’une enfance entêtée, un peu vaine. Oui, mais une certaine vertu d’héliotrope, une certaine manière d’incliner son cou délicat en sa direction pour lui prodiguer cet amour jaloux et exclusif avait simplement disparu. Et c’était cela qu’il lui fallait retrouver à tout prix.

« Que veux-tu boire ? lui demanda-t-elle, le tirant un instant hors de sa transe, son regard distrait, papillonnant et saluant les habitués qu’elle connaissait tous, tournés vers eux comme s’ils étaient la base de son existence .

-Quelque chose de fort, répondit-il» Peut-être qu’ainsi, ivre, il pourrait retrouver l’état d’esprit particulier qui avait présidé à leur rencontre. Peut-être qu’il pourrait enfin trouver les mots qui lui manquaient, s’il ne se possédait plus, s’il échappait à lui-même. Elle partit aussitôt vers le bar régler cette formalité.

Oui, celle qu’il avait retrouvée au dehors, quatre mois plus tôt, avait été tout autre. Etrangement et soudainement intimidée, elle avait d’abord paru surprise, ne s’adressant à lui qu’avec réserve. Bien sûr, elle n’avait jamais voulu admettre qu’elle l’avait attendu. Elle avait prétexté le retour de son foulard, mais la première phrase qu’elle lui avait dite avait été :

« Pourquoi as-tu été si long ? » Et du reste, il n’y avait plus eu personne dans les rues à cette heure de la nuit. Elle l’avait entraîné près du parapet, et lui avait nommé, fièrement comme une écolière qui savait sa leçon, chacune des étoiles de la constellation du dragon, précisant que le vieil animal veillerait sur eux s’ils « ne faisaient pas trop de bêtises ». C’était tout ce qu’elle tenait en matière de religion. Puis, elle l’avait embrassé, riant de son air stupéfait, ne sachant sans doute pas elle-même quelle part de désir et quelle part de provocation elle mettait dans cet élan (il lui avait dit qu’il servait Eltor.). Baiser qui avait tiré, en tout cas, toute souffrance hors de sa poitrine comme le souffle de vie d’une immortelle et dont il sentait encore la chaleur rémanente sur ses lèvres. Le reste de la nuit avait filé comme une comète. Ils étaient rentrés, accrochés l’un à l’autre, comme un monstre siamois de vigueur et de vivacité jusqu’à cette vieille masure sur les quais où le douanier, muette figure de gargouille réprobatrice, les avait regardés monter l’escalier par l’entrebâillement de sa porte. Puis, ça avait été un grand bruit de draps défaits, de rires impatients et de baisers, et devant lui, soudain, le corps de Leyda dénudé à la va-vite lui était apparu dans son humaine perfection, étendue radiante d’une beauté inconnue et inespérée. Il avait du pousser un râle ridicule, de surprise, puis quelque chose comme la respiration que l’on prend avant de plonger dans les profondeurs, et ce n’est que bien plus tard, à peine dégrisé, serrant encore la tête endormie de Leyda contre sa poitrine qu’il s’était rendu compte de sa situation. La peur lui était revenue d’un coup, comme une vieille habitude venant le trouver jusque dans son repos. L’aube approchait, et Elmar l’aurait tué s’il ne l’avait pas trouvé au temple aux premières heures du matin. Il lui avait fallu partir à tout prix et espérer courir plus vite que le vent. Leyda s’était moquée de lui, le comparant à une créature de la nuit-un vampire !- qui craignait le retour du soleil, mais elle l’avait aidé à se rhabiller et l’avait mis dehors, encore ébahi, heureux et affolé. Absolument perdu.

Ce matin-là, Elmar l’avait longuement regardé, lorsqu’il l’avait trouvé de nouveau accroupi sur les dalles du temple. Il avait eu l’air inquiet, et vaguement réprobateur, mais, bien heureusement, il n’avait fait aucune remarque, ni posé aucune question à laquelle Ewald aurait eu à répondre. Ewald avait alors remercié Eltor d’avoir fait que le vieux prêtre n’ait rien su et avait tenté de dissimuler sa fatigue du mieux qu’il avait pu. La journée s’était déroulée presque normalement, s’il on avait excepté son air effaré, incapable de la moindre attention, attitude qu’Elmar, assez étonnamment, n’avait pas relevée. Le seul élément notable avait été l’absence de Julius aux offices, ce qui avait inquiété et rassuré à la fois le jeune acolyte. Inquiété car malgré qu’Ewald n’eut rien révélé à Elmar des événements de la veille, son absence était une accusation muette. Il avait l’impression que Julius avait craint qu’il eût dénoncé son comportement, et avait pris ainsi les devants d’une possible humiliante exclusion. Et rassuré car il aurait été incapable, de toutes façons, de soutenir son regard s’il s’était présenté. A partir de ce jour-là, d’ailleurs, on ne revit pas le jeune homme, celui qui s’était prétendu son ami, et si pendant quelques jours Ewald s’en était inquiété, il avait assez vite fini par l’accepter avec reconnaissance. De toutes façons, à partir de ce jour, il n’y avait plus eu de place pour lui, ni pour personne d’autre que Leyda dans sa vie.

par David Lantano
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Mercredi 7 mai 2008

Alors qu’il se frayait un chemin à l’intérieur de la taverne, à demi désertée en ce soir d’automne avancé, derrière la silhouette de Leyda qui marchait sans se retourner, le même endroit, où il s’était réfugié lui apparut en esprit totalement différent, déformé dans sa mémoire par l’angoisse et le mythe de leur rencontre, et par ce que quatre mois de passion y avaient ajouté d’irrémédiable.

L’endroit d’alors, vision partielle et fragmentaire, s’était présenté à lui, dans son état de peur stupéfaite, comme une suite de couloirs aux épais tapis noirs et aux tentures rouges sang (Il étaient en fait plutôt roses sombres et maculés de suie, constatait-il aujourd’hui, inexplicablement et irrémédiablement déçu). Ce qu’il avait pu en voir alors ou plutôt en deviner avait donné sur une série d’alcôves à peine mieux éclairées où se mouvaient des ombres lentes (ombres qui n’étaient plus à présent que des phantasmes dans des alcôves noires et désertes). Il avait aperçu la moitié d’une pièce centrale, vaste et éclaboussée d’une lumière sanglante qui brillait à travers la soie d’un rideau translucide ainsi qu’un comptoir géant qui y accueillait les clients. Lumière et comptoirs étaient d’ailleurs toujours présents. Mais si la taverne en ce soir d’automne était à moitié vide, celle d’alors avait été bondée.

Avant d’avoir réalisé ce qu’il faisait, perdu et dépassé, il s’était retrouvé à mi-chemin de la salle, incapable de faire marche arrière. La masse sonore des clients qui étaient entrés avec lui l’avaient  bousculé et dépassé, devenant au fur et à mesure, plus bruyante et plus sombre. Des marins, pour la plupart, qui riaient fort et qui s’émerveillaient de la puissance de leurs rots. Ewald, à son grand effarement, s’était rendu compte qu’il était ivre. Il voyait passer en désordre, les détails de la brutale vitalité des clients : vestes de cuir noir des hommes,  bras musclés,  chemises de lin ouverts sur des poitrines viriles qui l’effrayaient et le cernaient de toutes parts.

Lorsqu’il avait enfin passé le fin rideau de soie, il s’était aperçu à quel point ses longs cheveux, sa peau blafarde  et son air effarouché le trahissaient, le désignant comme un serviteur d’Eltor égaré. Sa conscience morale bafouée, qui se confondait dans une partie encore lucide de son esprit, avec le visage furieux d’Elmar, n’avait cessé de lui répéter qu’il aurait du rentrer, qu’il était un petit enfant fugueur, totalement stupide et déraisonnable. Et la honte qui n’avait fait qu’amplifier son angoisse d’être découvert, d’être pris, lui avait donné l’air d’une victime désignée. Pourtant à chaque fois, qu’il avait songé à s’enfuir, l’idée de cette partie de la ville plongée dans l’ombre entre le port et le quartier du temple, l’idée de cette étendue noire, pleine de dangers inconnus qu’il aurait eue à franchir alors, l’en avait dissuadé.  

Il avait vu certains hommes lui adresser des œillades et des petits baisers moqueurs, et il s’était enfoncé dans la pièce pour leur échapper.

C’était alors que cela était arrivé, se dit-il, contournant à la suite de Leyda, une immense table ronde qu’un unique couple occupait pour l’heure et qui gênait l’accès au comptoir. C’était à cet endroit précis, pensa-t-il comme s’il avait espéré voir surgir de l’ombre d’une alcôve, un fantôme, un reflet même amoindri de cet instant créateur qui aurait pu alléger son angoisse, ou peut-être une simple remarque, un geste de connivence de Leyda qui reconnaîtrait le caractère sacré de cette table, mais il n’y eut pas de fantôme et Leyda se faufila sans même un regard vers le fond de la salle où il la suivit.

      C’était pourtant là que tout avait commencé. Lorsque, tentant de contourner l’immense table surchargée, secouée par le choc des chopes de tous les marins qui s’y appuyaient alors, il avait buté sur la jambe de l’un d’entre eux (accident ou malveillance, il ne le saurait jamais) et s’était retrouvé à terre sous les éclats de rire de la tablée. Il avait senti un chatouillis de cheveux dans son cou et une main serviable qui l’avait relevé, le hissant avec une force peu commune, et le rétablissant sur ses pieds. Elle l’avait relevé ! Quatre mois plus tard, cela signifiait toujours quelque chose pour lui. Tellement choqué-presque écrasé aurait-il pu dire- par la vue de ce visage aux yeux rayonnants de joie qui lui faisait face, il n’avait pas entendu tout de suite ce qu’elle avait dit.

« Nous avons presque les mêmes, avait-elle répété, comme si elle avait parlé à un enfant idiot, désignant ses longs cheveux blonds qui étaient alors défaits et les portant à la rencontre des siens. Peut-être est-on frère et sœurs ? Je suis orpheline. » Son sourire indiquait qu’elle avait plaisanté évidemment. Mais sur le moment, il lui avait été impossible de le comprendre. 

Le simple rappel de cette scène, magnifiée dans sa mémoire, porta à ses lèvres un mélancolique sourire que Leyda ne remarqua pas.

« Moi non plus, était-il tout juste parvenu à marmonner. Moi non plus, je n’ai plus de parents. 

-Alors c’est peut-être vrai. Enfants de la même nuit…, avait-elle répondu, souriante et pourtant sérieuse. Enfants de la même nuit… quoiqu’elle ait voulu dire par là. »

Puis elle avait relevé des traces de sang provenant des doigts coupés d’Ewald sur le dos de sa main et dénouant le mince foulard translucide qu’elle portait, lui avait fait un rapide bandage, plus en signe de plaisanterie qu’en une réelle intention de soins, la bande d’étoffe trop mince, ressemblant plus à un prix qu’à un pansement. Puis, sans manière aucune, elle avait fait disparaître les quelques gouttes de sang de sa main-un sang sombre, presque noir avait-il noté- d’un rapide coup de langue de chatte. De lionne, rectifia-t-il. Pas de chatte. Elle était semblable à une lionne. Elle le lui avait dit. Le geste, furtif, avait été porté non pas sur le dos de la main de la jeune femme, avait-il semblé, mais le long de l’épine dorsale d’Ewald, effleurant chacun de ses nerfs dans leur inflorescence. Puis aussi rapidement qu’elle était apparue, avant qu’il n’ait su que dire pour la retenir, elle s’était échappée vers la sortie, sans un mot de plus.

par David Lantano
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Dimanche 4 mai 2008

Ils avaient mis une heure à rejoindre le quartier du port et quand ils avaient enfin aperçu l’embouchure sombre du fleuve et les premiers mâts des navires marchands à quai, le soleil était déjà bas perché derrière le promontoire. Une animation fiévreuse avait occupé les quelques rues du quartier, alors que dans le reste de la ville, tous les habitants s’étaient déjà claquemurés chez eux, comme il se devait, ou tout au moins étaient sur le point de le faire. Il était bien connu que seul les criminels et les désœuvrés traînaient dans les rues après le coucher du soleil, et Ewald s’était senti perdu au milieu de ses silhouettes sans visage se rendant à des rendez-vous mystérieux et probablement défendus. Julius, lui, avait semblé parfaitement à l’aise dans ce monde d’entre chien et loup et il avait entraîné son ami vers une rue d’où montaient des éclats de voix et l’écho d’une musique assourdie. La rue en question était déjà éclairée par l’entrée de plusieurs tavernes, dont la lumière des lanternes révélaient le nom gravé sur des enseignes : Le ventre de la Baleine, l’anguille adamantine, l’espadon étincelant…Des noms faisant références à ces passages mineurs du Saint Livre, à ces paraboles les plus antiques où la morale naïve était tout juste différente de celles des contes de fées, et qu’Ewald connaissait mal.

Ebahi, Ewald avait accompagné son ami, descendant les quelques marches menant au Roc brisé, un endroit situé tout au fond de la rue longeant le vieux parapet qui protégeait l’entrée du port. A l’intérieur, une lourde odeur stagnante de tabac chaud les avait accueilli. La taverne était constituée d’un simple comptoir, de quelques tables reposant sur des tapis élimés, et de buveurs effondrés sur leurs chaises. Ils s’étaient installés à une table et pendant qu’Ewald avait jeté des regards plein d’inquiétude aux clients aux trois quarts ivres autour de lui, Julius avait commandé deux larges pintes d’un liquide noire et écumant. D’un geste de réconfort, Julius avait passé son bras sur l’épaule de son ami :

« Pourquoi es-tu toujours tellement inquiet ? C’est comme si le ciel allait te tomber dessus en permanence.

-Je ne devrais pas être ici, c’est tout. Je ne devrais pas être ici à boire avec des licencieux, des gloutons et des pervers. (Il jeta un regard de dégoût aux buveurs lymphatiques qui leur faisaient face) J’ai l’impression d’étouffer, si tu veux savoir. Si jamais Elmar l’apprend…

-Il ne le saura pas, ne t’inquiètes pas. Tu devrais apprendre à te détendre. Nous sommes là pour nous amuser je te le rappelle. »

Ewald avait avalé une longue gorgée de sa bière et avait grimacé :

« Pouah ! Qu’est-ce que c’est que cette horreur ?

-De la bière. Bois-là peu à peu jusqu’à ce que tu t’habitues au goût et tu verras que tu finiras par aimer ça.

-Pas question. Pas étonnant que les prêtres n’aient pas le droit d’en boire.

-Oh, ils en boivent. Certainement pas à Osgord, et certainement pas devant tout le monde, mais crois-moi, dans les petites villes du Plétant, ils ne s’en privent pas.

-Dégénérés, avait marmonné Ewald.

-A ta santé, avait répondu Julius, souriant largement. »

Ils avaient ensuite parlé, s’il s’en souvenait bien, de la situation critique dans le sud du Plétant, ravagé par la population grandissante des annélites qui allaient jusqu’à mettre en danger les gouvernements humains. Là-bas, toute l’activité commerciale était considérablement ralentie et les risques de famine n’étaient pas négligeables. Les villes touchées par la présence corruptrice de ces parasites femelles, de ces succubes innombrables à la grâce maléfique qui tuaient ou provoquaient la ruine des hommes étaient de plus en plus nombreuses. Ces villes s’endormaient, devenaient semblables à de vastes fumeries d’opium. Leurs sociétés régressaient, devenaient lymphatiques, négligentes en tout point. La plupart des villes côtières du Plétant et du Riémont vivaient alors presque en autarcie, produisant juste ce qui leur fallait pour survivre. Seules les femmes échappaient à cette corruption.

« Elmar dit que c’est le manque de foi qui ravage le littoral. Les habitants de la côte et les méridionaux en général ont abandonné Eltor et Eltor les a abandonnés. Cela n’arriverait jamais ici, avait fièrement déclaré Ewald. Des soldats de la foi, voilà ce qu’il nous faudrait. Et c’est d’ailleurs sans doute ce qui va arriver.

-Qu’est-ce que tu veux dire ?

-J’en ai beaucoup entendu parler. Les prêtres d’Eltor veulent armer une troupe de fidèles combattants éradiquer la menace annélite. Je crois que c’est le grand projet d’Elmar.

-J’avoue que j’aimerais bien voir à quoi elles ressemblent. On dit que ce sont des séductrices innées, aux puissants enchantements.

-Tu risquerais d’y succomber. D’après ce que je sais, ta foi n’est pas suffisante.

-Je crois que je ne risque pas grand chose, avait déclaré Julius, gratifiant son ami d’un sourire énigmatique. »

Malgré sa réticence initiale, Ewald avait avalé de grandes lampées de sa bière. Il s’était senti traqué, observé de tous les coins de la taverne. Il n’avait pas su quoi faire de ses mains et de son corps en ce lieu. Il lui avait fallu faire un effort incroyable simplement pour ne pas s’enfuir en courant, simplement pour contrôler l’usage de ses membres. La bière l’avait aidé, c’était certain.

« Pourquoi seulement maintenant ? Pour quelle raison sont-elles devenues une telle menace aujourd’hui ? Autrefois, on entendait à peine parler d’elles. Elles n’étaient à peine plus qu’une légende…

-Autrefois les barbares occupaient le Riémont et une bonne part du Plétant. Elles n’avaient pas le dessus sur ceux-là. Je suppose que d’une manière ou d’une autre, ils contrôlaient leur population.

-Et maintenant ?

-Et maintenant nous sommes faibles comme des nouveaux-nés. Nous autres citadins indolents avons du sang de navet dans les veines…

-Parle pour toi. » 

Peu à peu, Ewald avait senti son angoisse se déliter, s’évaporer comme un produit volatil. Peu à peu, il avait senti l’emprise qui l’avait tenu écrasé- comme s’il s’était tenu sans défense dans le poing d’Eltor- se délier et le laisser respirer. Le soulagement avait été si intense qu’il s’était mis à pleurer sans bruit. Se méprenant sur son état d’esprit, Julius avait passé les mains dans les cheveux défaits de son ami et, à cet instant précis, tout s’était accéléré.

Il y avait eu un instant de gêne et de rire forcé pendant lequel Julius avait fixé son regard dans celui de son ami. Puis, prenant soudain une décision qu’il avait sans doute longtemps repoussée, Julius avait approché son visage de celui d’Ewald et avait posé ses lèvres sur les lèvres de l’acolyte stupéfait.

Tout avait volé en éclats. Ewald était tombé à la renverse, tenant son verre aux trois quarts vide, qui s’était brisé lorsqu’il avait atteint le sol. La main en sang, Ewald s’était relevé horrifié avec l’insupportable impression d’avoir été lamentablement floué. Les yeux fixés sur Julius, tout emplis d’une accusation muette, il s’était relevé comme un pantin mal équilibré et avait filé vers la sortie.

Il s’était retrouvé dehors avant d’avoir compris comment il était arrivé là, et il avait eu soudain peur. Il avait bu et le halo des lanternes avait plongé soudain la rue dans un clair-obscur de cauchemar. Les silhouettes d’hommes qu’il avait croisées avaient parues prêtes à le poignarder au passage, riant sauvagement de son incroyable naïveté. Il avait aperçu au bout de la rue, le gouffre noir de l’avenue qui le ramènerait au temple et il avait perdu tout courage. Il avait été littéralement pétrifié par l’idée d’être rejoint par Julius ou par un autre dégénéré. Plus que tout, il avait eu peur que Julius ne le suive et qu’il ne tentât de s’expliquer. Il n’aurait pas été capable d’affronter cela. Alors, marchant au hasard, il était entré à l’Anguille adamantine
par David Lantano
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Mercredi 30 avril 2008

Cela avait été un jour si lumineux que la ville semblait avoir abandonné une partie de sa lourdeur oppressante. Travaillant dans les travées du temple depuis l’aube, il n’avait d’ailleurs pas eu le temps d’en profiter avant qu’Elmar, son supérieur et maître ne poussât les portes du temple quelques heures plus tard. Il eut malgré lui un élan de respect et d’angoisse mêlés, à l’évocation du bâtiment à l’austère simplicité où il avait passé l’essentiel de sa vie et de ses journées, ainsi que toutes ses nuits, depuis son jeune âge. C’était en fait, comme si le temple faisait partie de lui, comme s’il habitait dans le poing d’Eltor épousant les formes dures de ce bâtiment oblong, à la fois protecteur et menaçant, fait d’un granit noir brillant, sans aspérité. Un toit d’ardoises caréné, et à l’intérieur des arcs en plein-cintre, qui soutenaient une voûte basse rappelaient d’ailleurs, s’il était besoin, la proximité du dieu observant ses fidèles avec rien moins que de la longanimité.

 Elmar était entré, froid et impérieux, comme c’était son habitude, et n’apercevant pas son disciple, agenouillé derrière les travées, occupé à frotter sans relâche les pavés qui constituaient le sol du temple, avait tonné son nom. 

-J’arrive, Père, avait-il répondu. Il s’était maladroitement relevé de son poste et s’était dirigé vers le vieux prêtre d’une démarche accélérée (Elmar n’aimait pas attendre). Arrivé à sa hauteur, il s’était incliné docilement, comme la règle le commandait, laissant la haute stature du vieil homme le dominer, évitant du mieux qu’il pouvait de croiser son regard pur et féroce qui le laissait chaque fois tout empli de honte et d’angoisse.

-Quel est ton dieu et ton devoir ?

-Je sers Eltor de tout mon cœur et de toute mon âme jusqu’à la limite de mes forces, avait récité Ewald. J’abjure toute mauvaise pensée, et je renie les attractions du malin. Je me mets sous la clairvoyante protection de mon dieu, jusqu’à ce qu’à mon heure, il m’amène en son pays de justice…

-Relève-toi, avait dit Elmar, posant une main sur son front tandis que l’autre se posait sur son épaule avec une effroyable pesanteur. Ewald luttant contre la poigne de son maître pour se relever, dans cette attitude qui était à demi un jeu, à demi une épreuve testant la force de sa volonté, avait été alors forcé de regarder son supérieur.

     Elmar était, à l’image du dieu qu’il servait, un homme dur qui paraissait directement taillé dans un de ces blocs de granit qui faisaient l’identité d’Osgord. On disait de lui qu’il avait plus de deux cents ans et que s’il avait gardé presque l’intégralité de l’immense force physique qu’il avait possédée lors de son ordination, il le devait à une discipline de vie sans faille et à une foi sans égale en son dieu et en sa doctrine. Ses longs cheveux blancs filasses encadraient un visage impavide où seuls brillaient d’un éclat accusateur ses yeux d’un bleu ultra-marin. Lorsqu’il les fixait sur un fidèle, c’était l’âme de celui-ci qu’il scrutait avec une attention et un manque de complaisance difficilement supportable par l’intéressé. Dans son quartier, Elmar était à la fois le prêtre et l’examinateur scrupuleux des consciences des citadins. Il siégeait d’ailleurs, circonstance qu’Ewald avait pensé utiliser, en tant que juge-gardien au tribunal de la ville.

« Que faisais-tu ? Quelqu’un d’autre aurait pu entrer et n’aurait trouvé personne pour l’accueillir.

-Je briquais le sol, là où Magnar …vous savez….,avait bredouillé Ewald à grand peine. Je l’avais déjà nettoyé hier, bien sûr, mais l’odeur…Je n’arrivais pas à la faire partir, alors… Je voulais vous accueillir mais je ne vous ai pas entendu entrer.

-C’est bien, s’était radouci Elmar. Magnar, crois-moi, n’est pas prêt de remettre les pieds au temple.

-Je l’ai entendu dire que ce n’était pas de sa faute, qu’il était malade, avait-il suggéré au vieil homme.

-Malade ? Il était saoul comme un porc, oui. Ce qu’il a fait est inexcusable. Mais, il paiera pour cela, Eltor y veillera. »

Elmar ne lui avait pas dit –pensant qu’Ewald l’ignorait- qu’il connaissait très bien le vieux charron pour lequel travaillait Magnar, et que celui-ci, quand il irait lui parler, veillerait à le punir comme il se devait. Par quelque corvée interminable, par exemple….

« oui, père, avait-il  acquiescé en évitant le regard du prêtre. » Le vieil homme avait alors abaissé sur lui, un regard satisfait et tout empli de paternalisme.

Elmar n’était en réalité pas son père naturel, mais il l’avait découvert nouveau-né, abandonné sur le parvis du temple. Il l’avait élevé comme il l’avait été lui-même dans la connaissance de la foi et l’abnégation du service. Elmar pourtant se trompait sur le caractère réel d’Ewald et si le jeune acolyte était bien de ces êtres timides et influençables que les tenants de l’autorité terrifiaient facilement, un garçon rendu servile par une longue éducation à la honte et à la culpabilité, la raison de sa docilité s’appuyait surtout sur la connaissance qu’il avait de l’étendue du pouvoir du vieil homme, ce que celui-ci ignorait ou sous-estimait complètement. Ewald songeait parfois avec fascination et horreur, à tous ces fidèles du quartier qui avaient mal agi et que l’influence d’Elmar avait permis de punir comme il se devait.  Ce jour-là, il s’était souvenu, entre tous, d’une femme infidèle qui était venue la veille, supplier le vieux prêtre de lui donner l’absolution et de l’accepter à nouveau dans l’enceinte protectrice du temple. Il avait longuement songé au visage incongru de la femme, ruisselante de larmes, et à sa silhouette braillarde, toute tremblante d’émotions obscènes dans ce sanctuaire silencieux. Il se rappelait précisément –encore aujourd’hui- ce qu’elle avait présenté comme des excuses. Cela avait été plus fort qu’elle avait-elle dit. Elle n’avait voulu faire de mal à personne mais elle était faible, oh, si faible. Elle ne le referait plus, bien sûr, elle voulait seulement…elle voulait seulement….Et Elmar qui l’avait regardée de haut, superbe, impassible et qui avait prononcé le seul nom qui la condamnait, qui la poignardait sans pitié. Le seul nom qui convenait : celui de son mari. Elle avait semblé se ratatiner sous l’effet d’un mauvais sort et avait glissé au sol cédant sous le poids d’une vérité qu’elle ne pouvait accepter. Elle avait paru presque étouffer sous la honte, mais Elmar n’avait pas esquissé un geste et elle avait fini par se relever toute seule.  Puis, Elmar l’avait regardé s’échapper par le portail de la chapelle, sans même ciller, comme si elle n’avait été rien de plus qu’une bête enfuie de l’enclos.

Ewald qui avait observé la scène, en cachette, en avait ressenti un frisson étrange d’horreur et de dégoût pour cette attitude suicidaire, ainsi qu’une honte violente pour cette femme et pour la façon dont elle s’était humiliée sans pudeur. Jamais de la vie, il n’aurait même imaginé, quant à lui, se produire d’une manière si outrageusement blasphématoire. Son visage s’empourprait à cette seule idée. Par contraste, l’admiration qu’il portait au vieux prêtre inflexible n’en était ressortie que grandie.

« Quand tu auras fini, tu iras passer ta robe. Le premier office ne va pas tarder à commencer.

-Bien, père. »

Mais le vieux prêtre avait surpris un fugace sourire inattendu sur son visage au moment où il  s’était détourné.

« Tu souris ? avait demandé Elmar. Puis-je savoir ce qui te mets dans une humeur pareille ?

-Rien du tout, père. »

En fait, il avait songé à ce moment de liberté à la fin de son service où Julius, le garçon qu’il prenait alors pour son ami, viendrait le rejoindre et l’entraînerait en ville se balader.

Sachant pertinemment qu’Elmar n’appréciait pas du tout son ami et qu’il lui interdirait toute sortie s’il apprenait la nouvelle, il avait eu soudain peur qu’il ne lui saisisse le menton dans sa main et ne le force à le regarder. Il savait qu’il aurait été alors forcé de tout lui avouer.

« Je…je songeais à cette fois où vous aviez guéri Luane, le charpentier. C’était tellement incroyable. »

Une poutre s’était effondré sur le dos de Luane, quelques mois plus tôt, alors qu’il tentait de rénover une ancienne bâtisse abandonnée aux abords de la ville. La poutre lui avait rompu l’échine, et il aurait normalement du mourir, mais sa famille, très pieuse, l’avait porté jusqu’au temple, et Elmar, le prêtre de justice s’était fait thaumaturge et l’avait sauvé en lui imposant les mains. Ce qu’il faisait rarement. A ce sujet, d’ailleurs, Ewald n’avait pas feint son émerveillement. Les capacités de guérisseur de son vieux maître le fascinant réellement.

« Ce n’était rien, vraiment, avait dit Elmar, agacé.

-Mais vous l’avez guéri, avait insisté Ewald, impressionné. Il aurait du mourir.

-Luane est un brave homme, et un fervent serviteur d’Eltor. Notre dieu a simplement décidé qu’il ne méritait pas de mourir à cet instant-là. Je te l’ai déjà répété : ce n’est pas moi qui l’ai soigné, mais Eltor par mon entremise. » Elmar avait soupiré : « Tu ne dois pas penser à cela. Cette guérison ne doit pas influencer ta foi en Eltor. Cette manifestation de son pouvoir n’est qu’une conséquence de la foi et surtout pas sa cause. J’aurais préféré que tu ne vois pas ça. »

Mais Elmar ne pouvait rien changé à cela. Ewald avait vu. Et de la même façon qu’un enfant se souvenait des fluides colorés et des tours de passe-passe frappant l’imagination dans une leçon de science, oubliant bien vite tout de leur principe, Ewald se souviendrait de cette guérison miraculeuse en en oubliant les circonstances.

Elmar avait désigné d’un signe de tête les travées de la chapelle et l’avait enjoint à retourner au travail.

       Lorsqu’il eut terminé la préparation de l’office du matin : nettoyer l’ensemble des travées, polir et oindre la sainte épée de justice qu’il présenterait au prêtre au moment voulu, vérifier la bonne sécheresse des pigments rouges qui servaient à l’onction d’humiliation : un trait de cinabre tracé par la main du prêtre sur le visage des fidèles et représentant la honte de leurs fautes, Ewald avait passé sa robe informe et grise d’Acolyte, dont les seuls signes ostentatoires étaient les parements argentés en forme de T aux bas des manches et avait assisté Elmar durant toute la cérémonie. La cérémonie avait été brève, d’ailleurs, à peine plus longue qu’une collation. Les fidèles présents assistaient à l’office avant de se rendre à leur travail. Les paroles du prêtre devaient leur fournir matière à réflexion durant leur journée.

Ewald avait repéré dans la troupe sombre des fidèles le visage espiègle de son « ami », assis au troisième rang. Alors que la plupart de ceux qui assistaient à l’office avaient pris des airs affligés de pénitents, engoncés et timides dans leur pauvres vêtements, ensommeillés mais appliqués à ne pas commettre d’impair, Julius avait souri, impertinent. Il avait regardé Ewald, avec les yeux brillants de ceux qui partagent un secret et Ewald avait rougi violemment en détournant les yeux pour ne pas être démasqué.

Ce matin-là, Elmar avait fait une longue homélie sur le démon de la luxure et sur les multiples dangers de la séduction, devant le retable évocateur où Eltor, d’ailleurs, comme en une vivante démonstration, tranchait la tête du démon. Tous les fidèles avaient baissé la tête, gênés, sachant parfaitement que l’homélie désignait la femme adultère absente, dont la place à côté de son mari était restée inoccupée. Elmar avait pris un long temps de pause avant de conclure :

« La passion ronge l’âme et les chairs (les mots étaient encore présents dans l’esprit inquiet d’Ewald), et vous rend semblables à ces bêtes avides qui hantent la forêt boréale. L’homme dévoré par la passion est un être dépossédé de lui-même, qui n’a plus de sens commun, ni de force et qui renonce de lui-même à la bienveillante présence protectrice d’Eltor. N’espérez pas trouver dans un autre corps un refuge plus accessible à votre foi, ce ne serait que le foyer d’une grande douleur et d’une grande désespérance. Je vous le dis : il ne vous est pas donné d’aimer autrement qu’en Eltor ni d’aimer d’autre être que celui désigné par lui pour la croissance et la prospérité de son royaume dans ce monde. Tenez vous éloignés du désir de possession, des fausses joies de la séduction et du sexe. N’accusez pas votre faiblesse. Eltor vous a donné force et volonté pour résister à ces désastreuses tentations. Soyez digne et impassible comme lui et vous serez sauvés de la honte. Sinon…vous serez perdus à jamais.»  Et ce disant, il avait plongé son regard dans celui du mari trompé. Mais le regard dur de l’homme était resté fixé sur le vide et les muscles de ces mâchoires s’étaient à peine crispés.

       Après l’office, les fidèles étaient sortis sagement, en file indienne pour se rendre à leur travail. Ewald avait eu peur un instant que Julius n’en profitât pour lui faire un clin d’œil ou quelque signe de complicité désastreux mais il s’était contenté de sortir sans un regard pour lui. Ewald en avait été soulagé.

Et puis la matinée avait passé, Ewald avait étudié les textes sacrés sous la férule vigilante d’Elmar. Ce jour-là, il n’avait d’ailleurs pas commis la moindre erreur de mémoire sur l’une ou l’autre des six cents cinquante interdictions formelles ou sur les mille cinq cents restrictions découlant de l’exégèse osgordienne du Livre d’Eltor et Elmar l’avait même félicité d’un bref signe de tête.

Puis, il avait passé l’après-midi aux travaux ménagers : cuisine, lessive consciencieuse de ces vêtements et de ceux du vieil homme, et entretien du temple et du domicile d’Elmar, une petite maison sans jardin, aux murs blanchis à la chaux. Enfin, lorsque le soleil avait décliné, après le rapide office du soir, il était resté au temple seul, laissant son maître pour la nuit. Il y avait attendu Julius qui l’avait rejoint peu après sur le parvis du temple, avec son air d’arsouille, chafouin, les cheveux en bataille, incapable, avait-il semblé, de se départir de son petit sourire moqueur. Julius…

Une fulgurance douloureuse, teintée de honte et d’humiliation surgit à l’évocation du garçon qui avait été son ami.

Sa trahison restait, quatre mois après les faits, comme une brûlure encore vive, à laquelle il ne songeait pas volontiers. Surtout qu’il y avait, au-delà de cette honte de s’être laissé berné, un vague relent nauséeux de culpabilité dont il ne voulait pas découvrir l’origine…

« Tu as bien appris tes leçons ? lui avait demandé Julius. J’avais l’intention d’aller faire un tour, mais je ne sais pas pour toi. Tu n’as peut-être pas la permission.

-Julius, qu’est-ce qui t’as pris de faire des grimaces pareilles pendant le sermon ? tu es complètement fou. Je t’assure que si Elmar t’avais surpris tu n’aurais pas pu t’asseoir pendant des jours. Je devrais te dénoncer…

-Avec un nom pareil, tu devrais sans doute (Ewald était le nom d’un saint dans le Livre d’Eltor qui, adolescent, avait dénoncé toute sa famille à la garde parce qu’ils détroussaient les cadavres et qui, quelques heures à peine après son héroïque conduite, avait été tué par son frère.) Vous êtes tellement sérieux, vous, les osgordiens. Dans le Plétant, on ne fait pas de tels affaires pour si peu.

-Si peu ? Parodier l’office religieux est un blasphème qui pourrait t’envoyer en prison.

-Je ne parodiais pas, je me détendais les mâchoires. J’ai failli rester paralysé à force de serrer les dents, tu devrais comprendre.

Ewald était resté stupéfait de l’audace de son ami. C’était cela, c’était cette attitude qu’il avait admiré en secret chez lui, bien qu’il ait alors absolument refusé de le reconnaître. Il faut dire que Julius n’était pas un natif d’Osgord ce qui expliquait en partie son irrespect.  Nouvel arrivé dans la sombre cité portuaire, venu d’une petite ville de l’intérieur du Plétant, sa foi n’était ni très forte ni très réelle. Le garçon s’était toutefois révélé pour Ewald une source de surprises excitantes, qui l’avaient émerveillé et lui avait fait honte à la fois. Des sensations mêlées qu’il croyait alors sans danger et qu’il n’avait eu aucune envie d’abandonner s’il pouvait l’éviter. 

-Je t’assure que tu as tort de plaisanter. Elmar est un homme bon, mais il juge sévèrement et son pouvoir est immense par ici.

-Très bien, très bien avait soupiré Julius. Alors, tu viens ou pas ?

-Je viens. Laisse-moi me changer et j’arrive. Mais je t’en prie ne blasphème plus, c’est insupportable. »

Julius avait émis un petit grommellement moqueur mais il n’avait pas protesté.

Quand Ewald était revenu, habillé d’une courte tunique blanche hors d’âge, et de sandales de peau, Julius avait tout de même eu un mouvement de surprise ;

« C’est pas vrai. Tu n’as que ça à te mettre ? On dirait que tu as été habillé par ma grand-mère.

-Je ne sors pas souvent, tu sais bien. Et puis l’apparence n’a aucune importance.

-Pour nettoyer les travées de la chapelle peut-être, mais pour sortir en ville, j’en doute.

-Tu avais promis...

-D’accord, d’accord. Allons-y. »

Ils avaient descendu la petite rue du temple et s’étaient dirigés vers le centre de la ville. Le soleil déclinant avait redonné à Osgord le lugubre aspect martial qu’elle avait en partie perdu pendant le jour. C’était la silhouette d’une ville arrachée à la terre par la force de la conviction des hommes. Angles saillants, formes de casemates des maisons aux fenêtres petites, absence de décoration.

« Alors, Elmar est un homme à craindre, hein ? avait voulu savoir Julius.

-C’est un homme juste, simplement. Il récompense et il punit ainsi que le veut Eltor…

-J’imagine que ça ne doit pas toujours être facile pour toi… »

En réponse, Ewald s’était contenté de relever sa tunique et de présenter, non sans une certaine étrange fierté morbide, son dos à son ami. Même dans la demi-obscurité, il avait été facile de discerner les zébrures violettes qui envahissaient toute la surface de la peau entre les lombes et les omoplates.

« Cela ne fait pas vraiment mal, avait assuré Ewald. Il fait cela pour mon bien, pour m’éviter d’autres erreurs. J’ai de la chance d’avoir un guide comme lui.

-Mais qu’est-ce que tu as fait pour mériter ça ? avait dit Julius dans un souffle.

-J’ai refusé d’admettre que j’avais tort. C’était stupide. Je savais très bien que j’aurais du être là pour préparer la cérémonie mais j’étais sorti regarder les bateaux. Et il a du préparer tout lui-même. C’était bien fait pour moi. »

Ils avaient marché en silence pendant un moment, et s’étaient arrêtés sur le pont au-dessous duquel coulait la Rivière Noire (qui était en fait la dénomination plaisante du fleuve qui traversait Osgord et dont les eaux restaient sombres tout au long de l’année.)

-Et il est toujours aussi dur ? Avec tout le monde ? avait reprit Julius » Ewald avait semblé réfléchir un moment.

« Une fois, une jeune fille du quartier est venue le voir parce qu’elle était tombée enceinte. Elle était venue pour qu’il bénisse le futur enfant et qu’il lui pardonne car son mariage n’avait pas été consacré et qu’elle aurait du rester vierge.

-Et alors ?

-Il l’a renvoyée et a prévenu les parents de la jeune fille qui l’ont chassée. Puis il m’a expliqué pourquoi il devait faire cela. Je n’ai pas versé une larme sur elle, avait-il dit fièrement. Après tout, elle n’a eu que ce qu’elle méritait. Elle était folle, je crois.

-Qu’est-ce qu’elle est devenue ? »

Ewald s’était contenté de désigner l’eau noire d’un geste de tête indolent.

« Elle a choisi cette solution. Elle doit être en train de chercher son chemin à travers la forêt à l’heure qu’il est. Mais je doute que son fantôme soit beau à voir. Elle était gonflée comme une outre quand on l’a sortie de là. »

Julius était resté un instant stupéfait de son ton désinvolte, ne parvenant pas, par faiblesse sans doute, à condamner comme il le fallait l’aberrante conduite de la jeune fille.

« Le chemin est tracé, avait alors expliqué Ewald, citant les écritures. Il fallait qu’elle soit folle pour s’en écarter.

-Elle était sans doute désespérée, complètement perdue. Ne crois-tu pas que ce genre de choses arrive ? N’as-tu pas peur de t’en écarter toi aussi un jour ? »

Ewald s’était retourné brusquement et lui avait jeté un long regard inquiet :

« Oh, si, j’ai peur. J’ai tout le temps peur, tu entends. Tout le temps. C’est pour ça que ça ne m’arrivera jamais. » Puis s’étant rendu compte de la portée de ses paroles, il avait ajouté très vite :

« Mais tu ne parles que de sa sévérité, tu ne veux parler que des égarés. N’oublie pas qu’il aide les justes, dit-il. Qu’il les aide et les soigne. Lorsqu’il y a dix ans, un navire de pêche s’est fracassé sur le promontoire, de nuit et en pleine tempête, c’est Elmar qui a guidé les recherches.

-J’ai entendu parler de ça.

-Grâce à la puissance de sa foi, on voyait dans les eaux du port aussi clair qu’en plein jour comme si des rais de lumières avaient percé l’obscurité des eaux.. C’est comme ça qu’on a empêché la plupart des marins de se noyer. Et c’est ensuite lui qui a soigné les rescapés. Je me souviens très bien de ça. Je n’avais pas dix ans quand je l’ai vu faire. Il a fait transporter les blessés jusqu’au temple qu’il avait aménagé en hôpital et toute la nuit et tout le jour suivant, il est passé d’un blessé à un autre en leur imposant les mains, réduisant leurs fractures, refermant leurs plaies, jusqu’à en tomber d’épuisement. Pas un seul instant, il n’a fermé l’œil.

-Je sais, mes parents m’ont déjà raconté cette histoire. C’est un saint homme…

-Et tous les jours son travail est immense. Il juge et punit les assassins, les conspirateurs et les sorciers. Il recueille les petits enfants abandonnés et leur redonne un foyer. Il a ce pouvoir de guérir et de protéger ; il a ce pouvoir de changer les gens, comprends-tu ?

-Oui, je sais qui il est et ce qu’il représente, mais…

-Et puisque nous sommes derrière lui, puisque nous sommes ses enfants, qu’avons-nous à craindre ? avait achevé Ewald, en jubilant, gloussant avec une certaine euphorie maladive. »

Julius avait voulu d’abord répondre, très conscient des quelques menaces intimes, tapies bien au-dessous de la ligne de flottaison de la foi, qui échappaient à l’influence protectrice du vieux prêtre. Mais, il n’avait rien dit ne voulant pas faire de peine à Ewald et avait entraîné son ami vers les quartiers est.

« Où allons-nous ? avait demandé Ewald, après quelques centaines de pas.

-On change d’air. Cap vers le port, avait répondu Julius en souriant.

-Tu as raison. A cette heure les bateaux rentrent de la pêche. J’aimerais bien les voir décharger tous ces poissons ruisselants sur le sable…

-Je pensais plutôt à une taverne. »

Ewald avait eu un temps d’arrêt en dévisageant son ami. Julius l’avait déjà entraîné à des actes qui frôlaient de très près les interdictions majeures du Saint Livre. Le verre de vin qu’il avait bu la semaine précédente, par exemple, c’est à Julius qu’il l’avait dû. Il l’avait bu chez ses parents tandis qu’ils étaient sortis. Ce soir-là, il avait ri jusqu’aux larmes, sentant une douleur s’échapper de lui dont il ignorait l’existence même. Pour une fois, il s’était senti léger, échappant à l’écrasement d’une peur qu’il ne comprenait pas. C’était comme si elle s’était échappée de lui par la voie des airs.

« Les prêtres d’Eltor n’ont pas le droit de se rendre dans ce genre d’endroit, s’était-il mollement défendu.

-Tu n’es pas prêtre, mais un simple acolyte. Un larbin tout juste bon à nettoyer les sols, avait dit Julius en souriant à pleines dents. Et puis, personne n’en saura rien. Je n’imagine pas un membre de la congrégation s’y rendre non plus. Et si on en rencontre un, il sera bien forcé de se taire aussi. 

-Bon, si tu le dis. Mais on ne reste pas longtemps, d’accord ? »

par David Lantano
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Lundi 28 avril 2008
Ils remontèrent la rue des quais vers le nord, Ewald suivant comme un condamné l’invraisemblablement légère, presque immatérielle, silhouette de Leyda le long de la rue luisante, s’éloignant peu à peu du parapet et de la présence obsédante du vent venu du large. « J’ai réfléchi…commença Ewald, sans savoir exactement ce qu’il allait dire, mais voulant par son entrain, attirer absolument l’attention de la jeune femme. Dans quelques jours, Elmar siègera au tribunal et l’office du soir sera annulé. Je n’aurai rien à faire alors, rien à préparer et il me sera facile de m’échapper. On pourrait peut-être longer la côte jusqu’aux plages noires…
-Sauf que si l’on nous voit partir ensemble, on dira que je pars te noyer dans le courant ou quelque chose comme ça. Ceux de ton temple ne m’aiment pas beaucoup, et m’aimeront encore moins si tu rejettes tes devoirs pour moi. Ils seraient bien capables de me pendre pour ça.
-Ne dis pas ça ! Ils ne te connaissent pas, je leur expliquerai. (puis changeant d’angle d’attaque, se résolvant à faire preuve de plus de lucidité) Et puis, personne ne nous verra. On fera bien attention. Je crois qu’il y a des criques là-bas, où personne ne va jamais. On pourra s’y cacher et peut-être pécher. Il n’y a aucune interdiction majeure à ce sujet. Enfin, pas que je sache…
-Ou bien on se baignera nus ? A moins que ça, ce soit interdit… »
Leyda éclata de rire devant l’expression d’Ewald où se lisait, d’une manière assez pathétique, l’espoir et l’embarras le plus total. « Je me demande même si le cas a été prévu dans ton livre… » Ewald ne répondit pas. Une souvenir prit forme dans l’esprit du jeune garçon. Une scène comme une forme de contrepoint ironique à celle qu’il vivait à cet instant précis : Un mois plus tôt, alors qu’ils étaient étendus, tous les deux nus, le corps mince de Leyda abandonné contre le sien dans la minuscule couche de sa chambre de serviteur, ç’avait été elle qui lui avait fait une proposition : « Prenons le premier navire pour le Riémont avait-elle dit. Juste toi et moi. J’ai envie de voir quelque chose de nouveau avec toi. Après tout, rien ne nous retient ici…
-N’as-tu pas peur ?…On dit que des créatures ravagent les villes… Ce ne serait peut-être pas sûr, avait-il, assez stupidement répondu. Elle avait alors éclaté d’un rire taquin. Mais son regard avait été étrangement sérieux. -Est-ce que tu crois que j’ai quelque chose à craindre d’elles ? » Et Ewald, rougissant, s’était confondu en serments de fidélité qui n’avait fait que déclencher l’hilarité de Leyda et une série de baisers qui n’avait jamais semblé devoir finir. Ewald repensa à cette suggestion « badine ». Le Riémont. Un port comme Saskara sans doute. Et peut-être par la suite feraient-ils la route jusqu’à l’immortelle Salestre à la douceur de vivre légendaire. Peut-être… Ce qui l’avait terrifié alors, ç’avait été cette possibilité de tout abandonner et de devenir un réprouvé, un paria. La possibilité d’être avec elle à toute heure du jour et de la nuit, de commencer une nouvelle vie dans un endroit qui leur serait étranger à tous deux et de ne dépendre que l’un de l’autre pour leur survie, lui avait paru une chance extraordinaire, certes, mais une chance à laquelle il aurait toujours largement le temps de repenser. Il avait hésité, oui. Pour tout dire, il avait eu peur alors d’être incapable de lui dire non. Aujourd’hui, il aurait tout donné pour qu’elle lui demande à nouveau. Car que restait-il de cette invitation au voyage ? Absolument rien. Une boutade sans importance. Oubliée depuis longtemps. C’était comme si elle n’avait jamais été prononcée Ils y eut un instant de silence. Puis, Leyda reprit la parole. Ewald souhaita de toutes ses forces que la jeune femme lui donnât une explication, qu’elle dissipât ses doutes par une déclaration sincère et pleine de sens, sur laquelle il pourrait s’appuyer. Mais- « Tu n’as pas faim ? dit-elle. Je meure de faim. Viens, je t’invite. » Ewald, maussade, suivit la jeune femme dans une gargote où il regarda un cuisinier désenchanté jeter une livre de morue dans l’huile bouillante. Puis, il la regarda manger, fasciné par le pâle éclat nacré de ses dents déchirant la chair marine, spectacle sacrilège d’une naïade carnivore surprise en pleine action. Se léchant les doigts, elle eut un demi-sourire d’excuse tandis qu’elle dévorait en quelques minutes son plat frugal et frustre de poisson et de raves et s’indigna de son manque d’appétit, ce à quoi il ne sut que répondre. Il n’avait pas faim en vérité. Ils ressortirent bien vite de la gargote, et Ewald chercha désespérément une parole amusante, anodine, qui pourrait briser le silence qui s’était installé entre eux comme une condamnation. Il y avait l’espace de quelques jours, ce silence n’aurait pas été un problème, célébrant simplement, comme il le fallait, leur amour profond et tout empli de recueillement. Il n’en allait pas de même, ce soir-là. Ewald le pressentait. Leyda, au reste, paraissait gagnée par un accès de mélancolie qui répondait à l’angoisse d’Ewald, de manière troublante. Ce n’était peut-être qu’une coïncidence, qu’un trouble passager du à une toute autre cause. La froideur de la rue, peut-être, ou des difficultés financières (les quelques pièces que possédaient Leyda avaient une origine mystérieuse qui ne devait sûrement pas être fiable ni régulière). Mais dans l’état de nerfs d’Ewald, tout assombrissement de la jeune femme était malheureux et forcément accusateur. Il lui fallait trouver quelque chose, parler avant qu’elle ne parle ; ou ce qu’elle pourrait dire pourrait être terrible. Il n’était pas trop tard, s’efforça-t-il de penser encore une fois. Il avait encore le temps. Mais l’espoir devenait étouffant, et se retournait contre lui comme un chien méchant. Il pensa à-
-Est-ce que tu crois qu’ils sont jamais délivrés ? dit-elle. Est-ce qu’il y a une fin à leurs souffrances ?
-De qui parles-tu ? demanda Ewald, ébahi.
-Les égarés…
Les égarés. Pourquoi fallait-il donc qu’elle parle de cela ? Une horreur et une honte abjecte le saisirent à leur simple évocation. Les égarés. Des âmes en peine qui erraient à jamais dans l’ombre des arbres glacés, sans volonté, ni réconfort. Des cris de bêtes féroces et des souffrances d’illuminés. Des fantômes humains, payant éternellement le crime de leur incroyance et de leur acte contre nature. La menace idéale d’un enfer pour les fidèles d’Eltor. Et un enfer proche, oh si proche… Leyda tourna la tête un instant, comme si elle s’attendait à les voir apparaître au bout de la rue des quais. Ewald poussa un cri d’horreur :
-Non ! Ne regarde pas vers le nord en parlant d’eux ! Ne sais-tu pas que cela porte malheur ? Je t’en prie Leyda, ne fais pas ça. Qu’est-ce qui te prend ? -Allons, ce ne sont que des légendes. Je suis persuadée que je pourrais aller cueillir des fleurs dans cette maudite forêt, sans qu’il ne m’arrive rien du tout. Mais, toi oui. Toi, je pense que tu pourrais les voir. Elle eut un regard d’étrange compassion, un regard désolé pour Ewald et continua :
-J’ai parlé au colporteur. Tu sais, l’homme dont la charrette pourrit devant ma fenêtre. Pauvre homme ! Il s’accuse de tous les crimes imaginables. Sa fille de quinze ans est morte et il s’en veut.
-Elle s’est…
-Suicidée, oui. Pour une raison qu’il ignore même, mais est-ce que l’on comprend ce que l’on fait à cet âge ? Défenestrée. Il a retrouvé son corps, les os brisés, dans la ruelle derrière leur maison. Je n’ose imaginer ce qu’il a ressenti. Il est comme fou, maintenant. Il dit qu’il va la rejoindre. J’ai peur qu’il fasse quelque chose d’insensé. Est-ce qu’elle est vraiment perdue ?
-Oui, elle l’est. Si elle s’est donné la mort, il n’y a plus rien à faire. Ce n’est pas un jeu, Leyda. Les égarés sont réels. Elle est l’un d’eux maintenant. Il regarda Leyda qui le fixait avec désolation. « Pauvre petite poupée brisée, ajouta-t-il, assez hypocritement. »
Acolyte d’Eltor, il savait ce qu’il advenait de ce troupeau d’âmes perdues : les suicidés de la forêt boréale. Leur triste destinée était d’être changés en spectres et d’errer à jamais, flottants au gré du vent, sous la noire protection des arbres, sous l’emprise de quelque chose de plus noir encore, un être qu’on appelait le Hurleur-dans-la-forêt. Cette créature à demi divine était pris par les habitants de la ville pour une espèce de Père fouettard dont on menaçait les enfants turbulents. Il savait, lui, que l’être était très réel et bien plus dangereux qu’un personnage de conte. Vivant au sein d’un arbre gigantesque et terrible, qui disait-on était capable d’inspirer une forme d’effroi sacré propre à certaines structures végétales immortelles, créations intermédiaires entre la splendeur de la nature et la férocité du mal, il attirait aussi à lui certains vivants marginaux, les âmes en peine et les désespérés, les appelant grâce à un chant doux comme un angélus du soir, et les liant à lui par un pacte. Il était le pire ennemi des disciples d’Eltor, évidemment, et une provocation permanente pour eux. Il revenait comme l’ennemi éternel, le corrupteur à combattre, dans nombres de sermons avec nombres d’identités différentes comme autant de masques : le grand écorcheur, la bête, le trompeur, l’illusionniste, qui ne devait pas faire oublier qu’il était unique et très réel. Même si personne au temple ne l’avait jamais vu. Songeant au père désespéré à la mort de sa fille, il repensa au secret des pactes que le Hurleur liait avec ses victimes encore en vie : en échange de son aide consolatrice, le Hurleur demandait à sa victime de commettre un crime de sa main. C’était seulement alors que le pacte était scellé. C’était seulement alors que la pauvre victime volontaire était perdue pour les hommes… Cela, il ne pouvait le dire à Leyda. De même qu’il ne pouvait réellement éprouver de pitié pour la jeune suicidée. Le culte d’Eltor, dans cette lutte, réprouvant toute forme d’apitoiement malvenu pour ces égarés, qui avaient, après tout, de leur plein gré quitté la bienveillante protection de leur dieu…
-Non, il n’y a plus rien à faire pour elle, confirma Ewald, d’une voix éteinte. » Sans qu’il s’en soit vraiment aperçu, le ciel s’était tout à fait assombri et ils étaient entrés dans la nuit noire. Ewald se rendit compte, encore une fois, du peu de temps qui lui restait avec Leyda, avant d’être obligé de rentrer. Il devrait être dès l’aube au travail dans les travées du temple. Et surtout, surtout, il se rendit compte du peu de temps qui lui restait pour trouver une solution, un moyen qui changerait le vague sourire de commisération de la jeune femme, sourire las d’une enfant pour un animal malade, en ce visage aux yeux agrandis, débordants d’amour qu’il connaissait d’elle encore quelques jours auparavant. Il eut la conviction que rentrer sans cela, signifierait sa perte et sa ruine définitive. Il n’était pas question de l’envisager. Pour éviter cela, bien sûr, il lui faudrait être léger, aérien, plein d’un humour tranquille comme celui du jeune marin. Sauf que l’effort nécessaire pour accéder à cette légèreté le rendait encore plus nerveux et maladroit si cela était possible. « Allons boire un verre, dit Leyda, rompant finalement le silence qui s’était installé entre eux, et dissipant du même coup, cette forme de mélancolie qui ne lui était pas naturelle. » Ils se dirigèrent vers la taverne de L’Anguille adamantine, l’endroit où ils s’étaient rencontrés et au moment même où ils en franchirent le seuil, Ewald eut une vision nette, impeccable de ce même seuil franchi quatre mois plus tôt, dans l’autre sens cette fois, avec dans la rue, l’énigmatique et sombre silhouette de la jeune femme qui l’avait attendu. Toute la force irrationnelle qu’avait pris cette journée d’été dans son esprit, revint le percuter avec une violence stupéfiante.
par David Lantano
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Dimanche 27 avril 2008
« Leyda !
-Oh, c’est toi, dit-elle en se retournant. Son sourire était teintée d’une sollicitude un peu gênée. Ne devrais-tu pas être couché à l’heure qu’il est, serviteur d’Eltor ? Ton maître te tirerait les oreilles, s’il apprenait ça.
 -Il ferait bien plus que me tirer les oreilles, crois-moi. Mais ce n’est rien. Je voulais te voir parce que…
-Regarde là-bas, dit-elle, en désignant quelque chose sur l’océan à cinquante pas de là. Je crois que c’est un ours des glaces. Je l’observe depuis toute à l’heure… Ewald scruta de son mieux la lourde étendue noire à peine éclairée par la lune mais ne put rien discerner d’autres que le mouvement régulier de la houle.
-Les ours des glaces ne descendent jamais aussi loin au sud, tu dois sûrement te tromper.
-Celui-là doit être un explorateur, sourit-elle. Tiens, le revoilà ! Regarde bien. Cette fois-ci, Ewald put effectivement distinguer une tache blanche se détachant sur la surface noire des flots, qui, vu sa talle relative, devait désigner un gigantesque animal. La fourrure luisante, en effet, signalait sans doute possible un ours. L’ours souffla, puis replongea son immense tête sous l’eau. -J’irais bien le rejoindre, reprit Leyda. Je n’ai jamais vu d’ours des glaces et il n’est pas loin du rivage…
-Mais tu es folle ! Ces bêtes sont carnivores !
-Mais non, il est juste en train de pêcher comme tout le monde ici. Et je crois être un peu trop grosse pour qu’il me prenne pour une crevette ou un poisson. Et puis, il est peut-être perdu, je pourrais le remettre sur la bonne voie, qui sait ?
-Et par ce froid ? L’eau doit être glacée, tu risquerais de mourir avant d’avoir fait trois brassées.
-Je suis plutôt bonne nageuse, et en allant assez vite, je ne sentirais pas le froid. Non, c’est juste que je n’ai rien mis sous ma robe et que je n’aurais pas de quoi me sécher, sinon…Bah !, tant pis, ce sera pour une autre fois. Dis-moi, qu’est-ce que tu fais ici à cette heure? Je croyais que ton maître te l’interdisait…
-C’est à dire que je voulais…Pourquoi ne me laisses-tu pas t’accompagner, le soir ? C’est si dangereux, et je tiens tellement à toi.
-Est-ce bien vrai ? Dis-moi ce que tu ressens exactement.
-Et bien…J’ai l’impression de fondre doucement quand je te regarde. C’est une joie qui me fait mal partout et je ne peux pas m’en passer. C’est idiot, je sais bien mais j’aimerais te faire tenir entière dans l’espace de mes bras et te bercer comme un petit animal blessé. Leyda se contenta de tourner sur elle même en écartant les bras.
-Tu vois ? Aucune trace de blessure. Je suis en parfaite santé. » Elle sourit avec compassion et posa sa main sur sa joue. « C’est bien, dit-elle seulement. Il faut continuer » Il ne remarqua pas que cette fois non plus –comme depuis quelques jours- elle n’avait pas passé sa main dans ses cheveux, ni même ne l’avait embrassé, comme elle le faisait toujours auparavant.
-C’est ici que nous sommes venus la première fois. Tu t’en souviens ?
-Oui. Non. Bien sûr, dit-elle, distraite. La constellation du Dragon…. »
Les douze étoiles formant le Dragon, qu’ils avaient longuement contemplées quatre mois plus tôt, avec l’œil du sacré animal brillant plus follement que les autres, n’étaient plus visible ce soir d’automne. Le ciel bas aux nuages comme des boursouflures cachait en fait toute l’étendue du firmament. Il n’y en avait que pour la masse écrasée des habitations terrestres et pour les flots grondants bordés d’écume dans le contrebas. Tandis que tout là-bas, hors de vue, il pleuvait doucement dans l’océan.
«Allons, ne sois pas si théâtral. Elle sera là, de nouveau l’été prochain, tu sais dit Leyda. Tu la reverras, cette fichue bestiole.
-Mais je m’en fiche du dragon, ou de toutes les autres créatures du bestiaire. Tu le sais bien. Je voulais juste que… » Ewald avait eu un instant l’intention de lui demander de passer la nuit avec lui –elle ne l’avait plus fait depuis quelques semaines déjà, détestant devoir se lever avant l’aube et le retour d’Elmar- mais il était parfaitement incapable de formuler une proposition à ce point audacieuse et inconvenante. Et plus que cela, il avait en fait peur d’entendre sa réponse. Le souvenir de ce qu’elle lui avait dit lors de leur première nuit ensemble, lui revint soudain : « Tu fais l’amour comme une femme, lui avait-elle murmuré. Pas étonnant, avec une crinière pareille… », r