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Mercredi 10 octobre 2007

            RUPTURE

 

Fulgurance de la brûlure

Dans l’air étincelant

Et puis la nuit glacée comme une trempe

La souffrance a figé

Imprégné ses limites

Comme une empreinte vive

Au creux de ta mémoire

 

Tu marches dans les rues défaites

Dans la nuit du retour

Dans cet espace aseptique

Où palpite un instant

Cette icône imparable

Extatique

Qui brille en souriant :

« Plus jamais »

 

Les pas qui sont faits

Inaudibles dans le torrent du sang

Dans l’effarante fixité des rues

Te mènent vers le jour

Point limite-

Où la fatigue rejoindra l’oubli

 

Plus tard ressurgira

Intensifiée mille fois

Dans un atroce apogée

Au beau milieu du jour

L’image traumatique de la beauté

Et de l’amour

Par David Lantano - Publié dans : Poèmes
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Lundi 8 octobre 2007

Retour à Cracovie, l’hiver 2000. Deux ans plus tard. Cracovie sous vingt centimètres de neige et vingt degrés au-dessous de zéro. Je loue un appartement dans une H.L.M. au nord de la ville pour quelques zlotys la journée. Après avoir transvasé le contenu de mon sac de voyage dans une armoire vide, je décide de tenter une sortie, de rejoindre le Rynek Glowny. Dehors, je m’aperçois que je ne reconnais rien. La version figée, mythifiée de la ville qui avait occupé mon esprit cette dernière année, a disparu sous la neige. C’est une ville sombre du 50ème parallèle Nord, que je découvre. Les passants, en chapka et en manteaux longs, se cachent du vent comme ils peuvent. Les voitures roulent au pas, soulevant des gerbes grises de saumure. Les trottoirs, recouverts de croûtes de neige noircies, sont traîtres et glissants. Les signes et panneaux qui m’avaient servi à me repérer sont oubliés, ou ont été changés. J’ai été idiot de croire que tout serait à la même place, inchangé comme dans une maquette, dans une ville, dans un pays, en constante mutation. Avec cela, impossible d’ouvrir un plan dehors, sans se faire frigorifier ! D’immenses masses d’air glacées s’engouffrent dans le Rynek Glowny au sortir de la rue Slawkowska. Silhouettes sombres, de petites cabines en bois, montées à l’occasion d’un marché d’hiver se serrent sur la place. La Tour de la mairie, d’une mairie disparue, sans doute au cours d’une péripétie quelconque de l’Histoire, se dresse seule, comme un promontoire d’un passé englouti. La Halle aux draps, n’a plus cette apparence estivale festive d’hacienda dont je me rappelle, mais celle d’une créature squelettique rampante, maigre et froide. Les passants se pressent vers des intérieurs inconnus. Je rentre moi aussi, me réchauffer dans un bar. Isolé, solitaire, dans le chaos d’une langue incomprise, je me sens particulièrement bien. Comme sur une autre planète. Il est beaucoup moins pénible, et beaucoup moins troublant de se sentir étranger dans un pays où on l’est véritablement, plutôt que dans sa ville natale. Cela dit, je ne sais pas quoi faire. Je n’ai aucune idée de l’endroit où  retrouver Marta. Je ne me souviens plus des noms des rues où nous allions, ni de celle de son appartement. Rues en « -ska », toutes semblables dans ma mémoire. Tout est flou. Où faut-il commencer cette recherche ? Et ne vaut-il pas mieux l’abandonner et profiter des merveilleuses possibilités qu’offre la ville pour se saouler ? Est-ce que je crois vraiment à la possibilité de la retrouver, de renouer avec un passé vieux de plus de deux ans – avec, pour unique espoir, le souvenir de quelques jours passés ensemble, faut-il le rappeler ? Ou bien est-ce que je veux seulement faire semblant d’y croire, me donner le change à moi-même en jouant les détectives d’opérettes ? À certains moments, j’ai comme un éclair de lucidité sur le ridicule de la situation. Je ne sais pas si elle est seule, je ne sais pas si elle se trouve dans cette ville, je ne sais même pas si elle se souviendrait de moi, au cas improbable où je la retrouverais, tout bafouillant d’émotion. La tentation est grande de tout laisser tomber. Réchauffé à la vodka, je n’arrive pas à me décider vraiment. La peur me commande. Je joue un double-jeu, je me mens. D’un côté « visible », défendable, je prétends profiter d’une petite promenade innocente sur les traces du passé, je me dis que je suis ici par hasard, pour jouir de l’air frais et des pierogi. Alors qu’en vérité, dans une vérité carrément inavouable, je guette comme un animal affamé, la possibilité d’une rencontre, la chance de l’apercevoir, elle, l’incarnation de l’espoir. Je n’ose même pas être franc avec moi-même, dans un pays étranger, alors que personne ne me regarde. C’est pathétique. Je fais dans mon froc. Je suis lâche. De la même façon, je ne peux pas penser non plus aux et si ? accompagnant une quelconque découverte. Cela me ferait trop mal. Je repousse l’échéance. Je me donne le change. Je noie le poisson. Je le bois. J’aviserai, me dis-je. J’aviserai. Avec cette détermination floue, je décide de marcher plein sud, vers la Vistule et ses ponts. D’un côté, parce qu’emprunter la voie royale fait partie d’un itinéraire touristique conseillé, de l’autre parce que je me souviens qu’il y avait un pont dans cette direction, à côté de l’appartement où elle vivait. Je descends donc la rue Grodska et la masse compacte, un peu blanchie, du château de Wavel m’apparaît. Je me souviens du château Renaissance visité un an et demi plus tôt ,avec ses vastes arcades et ses airs de palais d’été mexicain. Avec sa cour, espace blanc lumineux l’été, censée abriter l’un des chakras de l’univers, dixit l’un des étudiants allumés de la ville, compagnon de beuverie d’un soir, aux théories métaphysiques. L’hiver, pour l’heure, l’a transformé en bastion brutal et glacé. Je marche vite, les mains dans les poches. Je traverse Stradom, puis j’arrive à Kazimierz, le quartier pauvre, aux étroites rues pavées. Il y a là, des façades d’immeubles délabrées, des palissades, des cours intérieures humides où des cadres de métal sinistres servent à pendre le linge et à battre les tapis. Sur la Vistule, je trouve successivement deux ponts, most grundwalski et most pilsudskiego J’essaie de me ramener à l’été, marchant le regard brouillé sur l’un de ces ponts, tandis que le taxi de Marta s’éloignait. Lequel avait-ce été ? Le pont pilsudskiego, court, dont les armatures métalliques bleues claires permettaient le passage des tramways ? Ou bien le pont Grundwalski, plus long, plus routier aussi, et au point de vue plus cinématographique ? Impossible de m’en souvenir. Les larmes sont consommées. J’essaie tout de même de retrouver la rue, l’immeuble, de proche en proche. Je tourne dans des rues, reviens sur mes pas. Tout est semblable, indifférent, étranger. Tout est une réalité nouvelle, froide, qui me dit « il faut recommencer, oublier. » Je ne retrouve rien.  Attitude double. Tout en prétendant terminer ma promenade et rentrer enchanté, soulagé: je n’ai rien trouvé. j’abandonne ma recherche et repart, honteusement

Je rejoins la place du marché, au moment où le bugle sonne le Hejnal du haut de l’église Mariacki. Signature mélancolique, à la Nino Rota. Marque implacable de la temporalité : dix heures. Sous la Wieza Ratuszowa, je ralentis le pas. Les passants me frôlent. J’en bouscule certains qui savent où aller, en me retournant brusquement. J’hésite. J’attends. Je gagne du temps. Je regarde la rue Szewska, lumineuse et bondée. Quelque chose m’attend dans cette direction. Je devrais maintenant, sans attendre, retourner dans ce bar sans enseigne de la rue Czarnowiejska, mais il me manque un prétexte. Il n’y a que le passé là-bas. S’y rendre serait rompre délibérément le status quo. S’y rendre serait un acte conscient, suicidaire. S’y rendre serait avouer que je reviens pour elle. Et je ne dois rien laisser filtrer. Pour n’avoir l’air de rien, il me faut me blinder d’abord. Il me faut une armure. Le seul type d’armure qu’un chevalier comme moi puisse porter. Je rentre donc dans un bar et commande à boire. Cinq vodkas glaces et un peu moins de vingt minutes plus tard, la peur recule comme un poulpe blessé. Une aura bienfaisante de chaleur alcoolisée me protège. Plus rien ne m’arrête. Je sors. Au bout de la rue Szewska, l’écran géant publicitaire, réminiscence à la Blade runner, m’indique la voie. Désormais, les passants sortent de leurs trous comme des personnages mécaniques montés sur ressorts. Ce degré d’étrangeté qui est mien devient un avantage. Il ne m’inquiète plus mais participe au décor. De fait, tout devient décor, arrière-plan. La petite musique de l’alcool, sous l’orchestration du désir de vérité, m’ouvre la voie. Le boulevard, largement découvert, me salue froidement. Les arbres du parc plient sous le vent. Plus loin, la rue est là, sombre, déserte, déliquescente. Néons brisés et supermarchés et vidéo-clubs et services de proximité. Je m’approche du bâtiment fortifié. C’est le même chemin. La même ouverture béante. La même entrée anonyme, d’immeuble déclassé. Dedans, c’est l’habituel souffle troglodyte des bars cracoviens, mais c’est aussi l’endroit où vit la peur. Je m’attends, je ne sais pas, à ce qu’une bête atroce et familière vienne me dévorer, à ce qu’on me jette dehors, à ce qu’on me siffle, me frappe, m’ignore, me reconnaisse. Mais non, je suis dans l’antre, tapissé de viscères, du Dragon, et je suis indemne. Effet de profondeur: les salles sont devant moi en enfilades. Cellules au plafond bas, à l’ambiance de vieux dancing en putréfaction. Le bar, dans la salle du fond, apparaît tout en blancheur et en séduction. J’y arrive, le sourire en biais, tétanisé par l’enjeu. Je vois tout de suite le fantôme, assis sur l’un des tabourets du bar. Un fantôme revêtu de chair floue, qui m’apparaît de trois quart. Des cheveux noirs bouffants, une nuque blanche, des yeux glauques cernés d’un replis de peau sombre, maladive. C’est elle. Des conversations ont lieu entre d’autres clients qui me dépassent. Je perds le contact. Au bar, à la droite exacte du fantôme, au plus près que je n’en aie jamais été depuis la rupture, je m’efforce de commander un verre, sans trembler. Je ne peux pas tourner la tête. Comme si un champ de force inconnu m’en empêchait. J’entends sa voix répondre à quelqu’un, une réponse que je ne comprends pas. Est-ce sa voix ? Je ne me souviens plus du son de sa voix.

Paniqué, je sens monter vers moi le parfum qu’elle a mis, mêlé à l’odeur de sa peau. C’est l’exact mélange dont je me souviens: une odeur puissante de chair épanouie, cendrée, brûlante. J’en suis fusillé sur place. Je tourne finalement la tête, histoire de regarder dans la réserve, de lire les tarifs. Je la regarde un quart de seconde. Ce n’est pas elle. Une image proche, mais différente. Plus simple, plus positive. Elle a du comprendre quelque chose à mon manège, pourtant, car elle m’adresse la parole. Nous parlons d’identité, et de traditions, les fêtes de noël approchant. J’apprends les traditions locales. La messe de minuit, bondée de monde. Les douze plats à servir lors du réveillon. Le bris des hosties. Elle m’interroge à son tour mais je suis bien incapable de lui dire ce qu’on fête en France, le jour de Noël. Je lui explique qu’il s’agit plutôt d’un repère culturel, d’une tradition commerciale plutôt que d’une cérémonie religieuse. Je lui explique que l’invention du Père Noël est très pratique, car il évite d’avoir à parler de Jésus et de toute sa clique aux enfants, ce qui effraie la majorité des gens en France. Je ne suis pas certain de la convaincre de la supériorité de la culture laïque française sur la tradition catholique polonaise et pour tout dire, je m’en fous. La quantité d’alcool que j’ai avalée et le regard qu’elle me jette font réaction. J’ai envie de la dévorer là, telle qu ‘elle est, pour apaiser ma nervosité. J’ai envie de la déposer, entière, sur ma langue et de la laisser fondre, avec peut-être une prière pour elle, si elle insiste. Mais elle n ‘a pas l’air si pratiquante que ça. À un moment de la conversation, elle pose son pied nu sur ma cuisse, au niveau de l’aine, m’expliquant que ses chaussures la font souffrir. Je me mets à la masser, en me disant que la nuit sera longue, et que je fais vraiment, vraiment n’importe quoi.
Par David Lantano - Publié dans : L'enfer des caniches (roman)
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Samedi 6 octobre 2007

                     C’est le faisceau perdu, jeté d’un autre espace

                  Qui venait s’infinir au fond de ma pupille;

                  Ce regard déphasé, ce feu d’une autre grâce,

                  D’un ailleurs de beauté, de mystère et de style.

 

                  C’est cet air d’évidence, c’est l’immédiateté

                  Ce calme sanctifié sous un voile de sang,

                  Ce halo supposé qui, soudain révélé,

                  Projetait comme un cri son flot luminescent.

 

                  C’est cet appareillage, vers les lointains systèmes

                  Dans des bras nébuleux aux brûlures sans nom,

                  Aux parfums saturés des rivages extrêmes

                  De lumière et d’acide, d’agrume et de néons.

 

                  C’est ce méplat solaire au-dessus du plexus

                  Où j’allongeais ma gueule dans l’éblouissement,

                  Où j’écoutais son cœur, comme un lointain nexus,

                  Balancer les rayons du spectre du vivant.

 

                 C’est sa bleue magnitude, dans les nuits repoussées

                 Qui me cramait les yeux dans le froid sidéral;

                 Quand son feu ruisselant, ma folie fleurissait

                 De douceurs étrangères, de splendeurs digitales.

 

                 C’est sa bouche-vortex, c’est son beau tourbillon

                 Où rugissait l’oubli, au bout de la brisure;

                 Comme un dernier frisson, comme une conclusion,

                 L’abolition du mal, la fin de l’aventure.

 

Par David Lantano - Publié dans : Poèmes
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Jeudi 4 octobre 2007

Automne translucide. En eaux et en feuilles. Je marche dans les allées désertes du jardin d’un lycée. Papiers d’emballage cristallins. L’époque crée sa propre poésie, en matière plastique. Ça va de soit. Amoureux des déchets, des choses mortes. Je reste en contemplation devant un papier de bonbon, une pelure de mandarine. Ce sont des traces, des marques qui ont échappé à leur propriétaire, et ont une vie propre. Elles sont belles de ce qu’on les regarde. De ce qu’on leur invente un parcours, une trajectoire. Ce fruit mort : quelles lèvres de jeunes filles (évidemment) en a sucé la pulpe ? Quelles mains prestes ont froissé et jeté ce papier, après avoir goulûment (ou machinalement ?) englouti son contenu ?

J’entre dans un bar et je bois sans discontinuité. Je bois sans raison, sans soif. Je bois pour boire. Je bois pour le geste de boire. Je bois pour me donner envie de boire. Le prochain verre est le bon, c’est sûr. Il me ramènera à la vie. Il sera glacé et pourtant chaud et aimant. Maternel. L’alcool m’aime. L’alcool me rend moi-même. Je ressors du bar, joyeux, et plein de bonne volonté. Je souris aux grands-mères. Je parle aux chiens des rues en leur disant leurs quatre vérités. Il y a un lien de filiation entre eux et moi. Filiation par la faim, par le rut. Je suis moi, mais je suis un autre. Je suis le garçon de quinze ans aux rêves imprécis mais puissants. Je suis le garçon incapable, mais pourtant plus fort que tous. L’énergie incomprise de l’adolescence. Je traîne vers la rivière. Je fais des ronds dans l’eau. Je vois les lycéennes rentrer en chaloupant sur les trottoirs. Je ne souris plus. Le soleil ne brille plus. Je suis saoul. Il est cinq heures de l’après-midi en ville.

Par David Lantano - Publié dans : L'enfer des caniches (roman)
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Mardi 2 octobre 2007

Automne 98. De retour en France, l’image de Marta, de cette Marta perdue, s’enfle comme une tumeur. Je la vois ; je la pressens partout, en négatif. C’est une image noire, infinie, portée, comme issue d’un théâtre d’ombres. Camera oscura. C’est un manque, un hoquet, un balbutiement, une stase, un gouffre. Marta endormie, irradiant sa chaleur à mon côté. Marta sur l’écran, au cinéma, rejouant toutes les scènes vécues dans cet été organique. Marta sur le siège du passager, commentant mes errements dans la circulation, avec ce sens de la contradiction bienveillante qui n’existe que dans certain recoin obscur de mon cerveau,  que dans certain éclairage automnal du rêve. Marta dévalant la pente de mes soûleries. Marta vipère consolante. Le venin et le népenthès. Marta marchant à côté de moi dans le petit matin haineux ; mon double par l’esprit et par la chair, comme dans ce rêve de plénitude fait jadis, où nous traversions un désert de sable, presque nus, une vasque d’eau sur l’épaule jusqu’au port où nous attendait mon voilier. Ses questions et ses réponses sur le boulevard, je les fais moi-même. Je souris tout seul à ses mots qui sont miens. Monologues caressants. Rêveries et réfutations. Dialectique perverse de l’obsession. L’obsession, l’hydre aux gueules exactement identiques. Toutes les filles aperçues de dos ressemblent à Marta. Et quand elles se retournent, je distords les traits de leur visage en esprit, pour qu’elles le deviennent. Tout ce qui n’est pas elle, est décevant. Tout ce qui n’est pas elle est nul et non avenu. Revue de détails. Rêve d’une précision surnaturelle : Elle, assise dans un bar à un coin de table. Inclinaison orgueilleuse de sa nuque. La fumée de sa cigarette réduite à un fil parfaitement vertical. Elle sourit avec ce sourire voluptueux d’alligator femelle. Que je sois assis à une table à quelques mètres d’elle n’y change rien. La séparation est prononcée. Le fossé est infranchissable, infini, en temps et en espace, et cela même en rêve. Elle me sourit pourtant. Elle m’aperçoit. Elle ne peut pas plus que moi, combler la distance qui nous sépare, mais elle m’écrit quelques mots sur une note qu’elle laisse sous son verre avant de partir. Que disent ces mots ? Ils n’ont pas d’existence physique. Ils ne laissent de trace sur aucun papier. Ce sont des mots retranscrits par ma machinerie intime en battements de cœur, en pulsations, en ondes de chaleur. Ce sont des forces qui disent : « Oui, nous sommes d’une même matière, d’un même sang et rien ne peut s’achever entre nous. Oui, je fais de ta souffrance absurde, une farce avec mon rire. Oui, je précède ta peur et l’annihile et je te donne vie par notre union. » Nos entretiens dans la nuit sont ceux de deux vampires ailés, asphyxiés et pantelants. De deux étrangers égarés en terre humaine. Nous partageons un secret féroce, clandestin.  Nous rions souvent de désespoir. D’un désespoir léger comme un vin clair. Nous n’avons pas d’existence légale. Nous luttons, pieds à pieds, pour survivre au jour glacial.

Il y a des jours entiers, vécus dans l’effarement, où je fais la bascule entre la douceur sublime, à peine supportable du souvenir, et le manque atroce du présent. La désillusion me souffle. Ma mémoire m’intoxique. Ma pensée consciente fourbit ses armes contre moi. Elle m’atomise et me suicide avec volupté. Mes associations d’idées me précipitent d’un seul accord, dans le même enfer. Parfums en parfums. Rires en rires. Marches en marches. Mouvement perpétuel qui m’éreinte et qui m’asphyxie. Marta règne sur moi par l’absence. Sa toute puissante absence.

Il n’est pas possible de la retrouver. Du moins, j’essaie de m’en convaincre. J’ai peur de perdre, si cela arrivait, cette férocité absolue, ce coup de poignard permanent qui me tient en vie bien qu’imbécile et transi. Je jalouse cette force. Je veux la garder vivante au creux de moi, comme une blessure secrète et incandescente. J’ai peur de mourir, en  revoyant Marta, dans les bras d’un autre. Je ne peux affronter cette possibilité pétrifiante : et si il n’y avait rien de vrai ? Si je ne parvenais pas à faire coïncider sa bouche véritable, avec celle qui murmure sans fin dans mon cerveau ?. Je la retrouve, je lui parle, elle a un haussement de sourcil léger et sa bouche prononce :  « Qui ? », parole fatidique qui m’anéantit, brise ma colonne vertébrale et me ramène à l’état larvaire de nullité vasouillarde. Cela, je ne peux l’imaginer. Deux ans passent pourtant, et l’obsession me pousse aux limites de l’éblouissement. J’étouffe, je ris et je pleure dans le même temps. J’ai des illuminations de saint alcoolique. Je ne dors plus. Dévoué, je dresse des chapelles à son adoration chaque jour mais j’en ai marre. Je ne peux pas porter cela plus longtemps. Je sais qu’il faut la retrouver pour savoir s’il faut vivre ou mourir. Je repars pour Cracovie.

Par David Lantano - Publié dans : L'enfer des caniches (roman)
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Dimanche 30 septembre 2007

Visite chez mes parents qui se plaignent de ne plus me voir. Que leur dire ? Non, je n’ai pas retrouvé de travail. Oui, je cherche. Non, je ne bois pas. Bien sûr que non. Mes parents sont en phase avec la vie de « la Cité ». Ils ont la naïveté nécessaire pour être heureux en société. Ils croient aux institutions, à la justice, à la valeur morale du travail. Ils croient que toute peine mérite salaire, que l’abnégation finit par payer. Ils croient aussi qu’on se fait à tout. Mais, moi je ne peux pas m’y faire. Moi, je ne me fais à rien.

 Ils vieillissent à toute allure. C’est assez effrayant. Leur peau se creuse, se déforme comme une pomme filmée en accéléré. Je voudrais inverser le processus, faire disparaître leurs rides comme une crème miracle, repigmenter leur cheveux. Leur redonner l’allure qu’ils avaient sur ces photos où ils aménageaient leur maison fraîchement achetée, et sur lesquelles on avait tous des coupes de cheveux pas possibles. J’aimerais en avoir le pouvoir, même au dépens de ma vie. Vœu pieu qui ne me coûte rien, je sais bien. Mais sincère. Je pense à Robert Howard qui se suicida à la mort de sa mère. Est-ce que je saurai mieux faire ?

Mon père radote. Il ramène des piles de livres qu’il trouve dans une benne à la déchèterie. C’est une sorte de Don Quichotte moderne. Un défenseur de la culture. Un rôle étrange pour lui, qui ne lit rien d’autre que le programme télé. Il me montre ses nouvelles acquisitions, anxieusement, pour savoir si elles m’intéressent, si je les ai déjà lues ou s’il faut en trouver d’autres. Il les collectionnent, les classent, les bichonnent. Il me donne l’impression de les avoir écrites lui-même. Ma mère commence là où mon père s’achève. Elle commente, critique, analyse chaque geste, chaque attitude, chaque vêtement, comme si j’étais en représentation permanente pour la famille. Chaque chose fait sens. Elle est en guerre permanente contre la nature humaine et l’entropie. Elle me prend à témoin, écœurée, comme si j’étais son champion. Désolé, maman, ton fils est un ivrogne. Tu ne peux pas compter sur lui. Le constat est toujours le même : Mon père s’en fout . Il attend que ça se passe. Ma mère enrage et trépigne. Ça fait quarante ans.        

Le soir, je me suicide avec mon doigt dans mon bar préféré. Suicide en plastique, manufacturé. Faux et pathétique comme une love story.  Je bois donc je suis une chose buvante. Peut-on atteindre la délivrance par une pratique exigeante de la boisson ? Il le faut. Il faut s’époumoner. Il faut s’éradiquer. Il faut s’émasculer avec style. L’extinction du désir mène à la béatitude. J’ai un dégoût violent pour la baise, pour la trique qui gigote comme une électrode dans la gelée. Oui, capitaine ! Paré à la manœuvre ! C’est l’heure de se répandre, d’assurer la descendance. N’importe quelle traînée fera l’affaire. Augmentez la cadence ! En cette matière, je ne distingue pas le bon grain de l’ivraie. Je ne vois pas plus loin que le bout de ma bite. Je dis des mots d’amour à des femelles placides, ruminant des rengaines. C’est intéressant ! J’aime beaucoup ce que tu dis. Je suis tout à fait d’accord et d’ailleurs, moi aussi…Je me trouve des passions soudaines pour l’économie, la comptabilité, la moto, l’équitation…Et tant d’autres tristes domaines.  Je mens, je mens, je mens. J’inventerais n’importe quoi, pire qu’un vendeur d’occasions pour y voir d’un peu plus près. Effet d’accélération alcoolique. Vision de cauchemar dans la galerie des monstres. Je colle ma bouche à des énormités. Je me parjure et me renie cent fois pour cet aliment au parfum de chair et au goût de charogne. Je me dégoûte ! Les hommes haïssent les femmes par paresse, parce qu’ils n’ont pas la force de se haïr eux-mêmes. Et parce qu’ils dépendent d’elles. La vraie liberté, ce serait de dormir seul, toujours.      

Je dors. Et je suis poursuivi par des vampires. Ou des monstres sanguinolents . Ou des policiers. Je ne fais pas bien la différence. Scénario simple et répétitif. La lutte pour la survie.

Je me réveille au moment de me faire étriper ou en transperçant un mur du labyrinthe. L’échappée belle ! Une belle métaphore, un joyeux raccourci de l’existence. Réchappé de l’école, éduqué mais amorphe. Réchappé du service national. Pied plat, dégoût de l’autorité. Réchappé du boulot. Fainéantise despotique, aucun respect pour l’ouvrage. Réchappé du mariage, de la vie de couple. Les filles sont en général peu motivées par mon mode de vie.

Bien peu de mots pourraient me décrire mieux que cela : je suis un fuyard.

Par David Lantano - Publié dans : L'enfer des caniches (roman)
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Jeudi 27 septembre 2007

Cracovie- Été 98. Chose étrange : la façon dont Marta gravite autour de moi. Un instant, je suis dans sa chaleur, dans la brûlure de sa bouche. L’instant d’après, elle s’éloigne, pieds nus dans l’appartement. Elle se détache totalement, dialogue avec ses amis, plaisante avec eux, change la musique, chantonne. Elle ne me regarde pas, ne m’adresse aucune parole, ni aucune attention pendant des heures. D’une manière inconsciente, je sais qu’il faut partir. Elle l’a dit : c’est notre dernier jour ensemble. Son attitude rend les choses plus simples. Rien d’important ne s’est produit, j’ai tout imaginé. Je trouve un instant pour lui dire. Je m’attends à un haussement d’épaules et à une accolade. Mais elle se met à pleurer et à se serrer contre moi. Pourtant, elle ne dit rien. Un instant plus tard, elle part rejoindre une amie en taxi. Elle me demande si je veux l’accompagner. Je dis non. Je rentre à mon appartement à pied. Quand le taxi me dépasse je me rends compte seulement de ce que j’ai fait. Le soir, je me saoule et je pleure comme un ivrogne au-dessus de la cuvette des toilettes. Gueule de bois émotionnelle. La douleur est brutale, mais supportable et pour tout dire, presque agréable. En tout cas, elle est bien préférable aux remous nauséeux quasi obsessionnels qui viendront les jours suivants. Cette impression délicieuse d’être toujours avec elle, suivie de rappels brutaux de la situation. Elle a coulé hors de moi.

Par David Lantano - Publié dans : L'enfer des caniches (roman)
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Mardi 25 septembre 2007
La nuit. Comme une respiration. C’est un instant échappé au devoir. On n’est pas supposé vivre la nuit. C’est un temps mort, gratuit. Je traîne du côté de la nationale à écouter passer les voitures. Et pourquoi pas ? Il y a une certaine beauté dans les zones industrielles, à peine éclairées. Je passe à côté de grilles fermées. Des tas de sable, matières premières dénuées de vie, absurdes comme moi. Qui les regarde jamais ? Des chiens aboient dans une propriété, comme une négation. J’ai cette sorte de décor inscrite au fond de moi, et j’aurai beau fuir, elle aura ma peau. L’Aisne. L’Aisne avec sa forme de neurasthénie. L’Aisne qui produit des betteraves. L’Aisne qui sent la betterave. L’Aisne qui en a même jusqu’ à la forme, par mimétisme, sans doute. L’alpha et l’oméga de la betterave. L’endroit le plus quelconque au monde. Ah, mais pardon ! N’oublions pas le Gothique. The biggest gothic place in ze world ! Les églises, les cathédrales, les abbayes, les prieurés. On vie gothique, on pisse gothique, on baise gothique. De la naissance à la mort : gothique. Habitants avec mentalité du 12ème au 15ème siècle, cherche partenaire pour éternité de vie moyenâgeuse. Excentriques et sex addicts s’abstenir.
Par David Lantano - Publié dans : L'enfer des caniches (roman)
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Dimanche 23 septembre 2007

Cracovie- Été 98. Les premiers jours passés avec Marta sont plus denses que vingt années de vie. C’est une décharge, un électrochoc. L’inversion du cycle sommeil-veille. Comme un long rêve comateux. On se donne rendez-vous le soir dans un bar introuvable, sans enseigne, rue czarnowiejska. Quand j’arrive enfin, elle est déjà là. En la voyant assise, souriante, animale, je me demande si c’est bien la fille de la veille. Son visage est à la fois étranger et intensément familier. Il a cette forme de pouvoir instantané. Comme un archétype. J’ai honte de moi, un moment. Ignorant et maladroit, comme un étranger. Elle a cette forme de cynisme léger, impossible à égaler. Quelque chose de cendré et brutal comme un oiseau fusillé en plein vol. Je ne suis pas à la hauteur de ça. Pourtant si, elle m’embrasse. Je suis soulagé. Je vis. Je prends conscience que je vis. Essais de conversations complexes. Elle parle très mal anglais et pas du tout français. L’attention se fixe sur la voix. Sur le mouvement des lèvres. Nos mains se touchent, puis nos visages, puis nos bouches. C’est plus timide, en fait, comme une redécouverte. Est-ce que c’était toi ? Oui. La langue frôle la langue. Est-ce que tu veux de moi ? oui. La peur s’apprivoise. Ses lèvres me délivrent, m’adoubent, me donnent forme humaine. Il y a cette peau intouchable sous le tissus. On enrage. On boit beaucoup, ponctuation du dialogue. Dans les toilettes, elle, adossée au mur, j’écarte sa culotte et lèche sa peau. Elle gémit. Sensation d’émerveillement quasi religieux. Musique plus belle que toutes les chants sacrés. Plus tard, dans sa chambre, elle allume des bougies aux quatre coins de la pièce. Cérémonial. Elle s’assied en tailleur en fumant pour choisir un cd. Puis elle se déshabille et éteint la lumière. Elle vient vers moi.

Le lendemain après-midi, je suis à la gare routière. L’endroit le moins glamour de Cracovie. Bâtiments vestiges des années soixante. Tout est crade comme dans un cauchemar socialiste. Mais, il y a cette énergie chaotique de l’est qui me fascine. J’achète des lunettes de soleil à cinq zlotys en attendant Marta. Elle arrive en retard avec ses amis et nous partons pour les montagnes. Elle passe tout le trajet à dormir sur mon épaule. Je sens son corps s’appuyer contre moi à chaque cahot du car délabré.  Le voyage dure une heure. Je voudrais qu’on arrive jamais. Le car nous laisse à Zakopane. Une station touristique dans les Tatras. Grand espace frais ouvert. De larges allées descendent des versants montagneux. Nous marchons au hasard des rues. Le vent emplit l’espace comme en Atlantide. Elle a pris ma main. Mais qui est-elle ? C’est un mystère. Une aberration. Je la laisse me guider comme un chien d’aveugle. Un de ses amis comédien nous rejoint. Jeune homme blond, grande gueule. Imperméable au vent. Il y a de grandes accolades théâtrales. Il y a des rires et des blagues polonaises. Des musiciens en tenue traditionnelle des Tatras jouent dans le bar-chalet où il nous mène. Je commence à être saoul et je chante. Du Ferré. Solipsisme d’alcoolique, je pense, mais le pire est qu’ils connaissent. Ils ne comprennent rien, mais ils connaissent. Le soir tombe. Nous sommes dans un club étrange. Murs nus en pierre de taille. Marta disparaît. Les verres se remplissent d’eux mêmes avant d’avoir été vidés. Le passage pour arriver au bar est envahi par la brume des fumigènes. Un espace de brume onirique. Quelques mètres de néant originel, palpitant de possibilités. Des formes passent fantasmatiques. Esprits vaudous. Femelles fantastiques aux seins de faïence. Des arcs électriques crépitent, reliant ma bouche à toutes ces extrémités acides. Ce n’est pas l’esprit, ni la lanterne de Diogène qui m’ouvre la voie. C’est le désir qui me guide. La faim repoussant les ténèbres. Je navigue au radar dans un infra-monde sanglant, lueurs rouges et vapeurs de sodium. Je détecte une forme dans la fumée et nous mêlons nos bouches sans plus rien voir du tout. Ce n’est pas une chose humaine que j’étreins. C’est un principe, un élément, un spasme. Un animal marin, fluide et feu. C’est un poison adoré, infernal que j’avale dans ce baiser. Mélange d’alcool, de sel et de fumée. J’ai retrouvé Marta. Nous sortons du bar tard dans la nuit. Comme aucun endroit où dormir n’a été prévu, il semble - je le comprends au bout d’un moment- que nous devions passer la nuit dehors, en attendant le bus du retour qui ne viendra qu’au matin. Nous attendons donc, assis sur les marches de la gare routière, glacés, fatigués. Marta se serre contre moi, reposant sa tête contre ma poitrine, s’abandonnant totalement à mon étreinte. Sa chaleur pénètre, coule directement à travers moi. Une chaleur vitale dans un cocon de chair. Je suis fort soudain, je la protège avec une sensation de bonheur irréel. Sur les marches de la gare routière, jusqu’au matin, je redécouvre l’idée de bien. Un extrait du serment du mariage me traverse  « chérir et protéger ». To have and to hold. Naïveté absolue. J’ai envie d’être bon pour elle.

Par David Lantano - Publié dans : L'enfer des caniches (roman)
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Vendredi 21 septembre 2007

Déplorable après-midi passé en ville dans un hyper-marché. Rien acheté.  Fait semblant de m’intéresser aux articles, dans la foule affolante des jeunes ménagères et des étudiantes. Regards perdus dans cette concentration de femmes occupées. Celles qui paient à la caisse. Celles qu’on voit venir de loin. Celles qui surgissent d’un rayon comme d’un corral de western et vous descendent d’un regard. Mouvements des yeux équivoques. Regards persistants. Vus ! Bouches adorables. Minces et vives. Vues ! Cheveux flottants, légers, sur nuques blanches. Vus ! Seins plaqués, sages et maîtrisés. Vus ! Culs affleurant sous les toiles fines des pantalons. Culottes devinées Vus ! Vus ! Vus ! À la fin, je ne sais plus où donner de la queue . Mécanisme du  « je vois, je veux ». Le désir est douloureusement repoussé : la vue est un sens tyrannique ! J’aimerais les emmener avec moi dans mon pieu. Toutes. Organiser des roulements, des voyages en car. Il faudrait peut-être se serrer un peu. J’aurais un agenda surchargé. Mais je ne refuserais jamais personne. Promis !
La vue est un sens tyrannique, c’est vrai. Quatre-vingt pour cent de l’information qui arrive au cerveau passe par le nerf optique. Je souffre du spectacle mais je suis quand même incapable de pousser le raisonnement jusqu’au bout et de prendre les mesures qui s’imposent. De même, je reste incapable de me faire eunuque sous prétexte que la testostérone qui me met dans un tel état est sécrétée par mes gonades. Si un androïde était créé à l’image d’un homme, il n’aurait ni yeux, ni couilles, ou bien, après réflexion, il finirait par se les arracher.

Par David Lantano - Publié dans : L'enfer des caniches (roman)
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