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Mardi 25 septembre 2007 2 25 09 2007 21:14
La nuit. Comme une respiration. C’est un instant échappé au devoir. On n’est pas supposé vivre la nuit. C’est un temps mort, gratuit. Je traîne du côté de la nationale à écouter passer les voitures. Et pourquoi pas ? Il y a une certaine beauté dans les zones industrielles, à peine éclairées. Je passe à côté de grilles fermées. Des tas de sable, matières premières dénuées de vie, absurdes comme moi. Qui les regarde jamais ? Des chiens aboient dans une propriété, comme une négation. J’ai cette sorte de décor inscrite au fond de moi, et j’aurai beau fuir, elle aura ma peau. L’Aisne. L’Aisne avec sa forme de neurasthénie. L’Aisne qui produit des betteraves. L’Aisne qui sent la betterave. L’Aisne qui en a même jusqu’ à la forme, par mimétisme, sans doute. L’alpha et l’oméga de la betterave. L’endroit le plus quelconque au monde. Ah, mais pardon ! N’oublions pas le Gothique. The biggest gothic place in ze world ! Les églises, les cathédrales, les abbayes, les prieurés. On vie gothique, on pisse gothique, on baise gothique. De la naissance à la mort : gothique. Habitants avec mentalité du 12ème au 15ème siècle, cherche partenaire pour éternité de vie moyenâgeuse. Excentriques et sex addicts s’abstenir.
Par David Lantano - Publié dans : L'enfer des caniches (roman)
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Dimanche 23 septembre 2007 7 23 09 2007 11:50

Cracovie- Été 98. Les premiers jours passés avec Marta sont plus denses que vingt années de vie. C’est une décharge, un électrochoc. L’inversion du cycle sommeil-veille. Comme un long rêve comateux. On se donne rendez-vous le soir dans un bar introuvable, sans enseigne, rue czarnowiejska. Quand j’arrive enfin, elle est déjà là. En la voyant assise, souriante, animale, je me demande si c’est bien la fille de la veille. Son visage est à la fois étranger et intensément familier. Il a cette forme de pouvoir instantané. Comme un archétype. J’ai honte de moi, un moment. Ignorant et maladroit, comme un étranger. Elle a cette forme de cynisme léger, impossible à égaler. Quelque chose de cendré et brutal comme un oiseau fusillé en plein vol. Je ne suis pas à la hauteur de ça. Pourtant si, elle m’embrasse. Je suis soulagé. Je vis. Je prends conscience que je vis. Essais de conversations complexes. Elle parle très mal anglais et pas du tout français. L’attention se fixe sur la voix. Sur le mouvement des lèvres. Nos mains se touchent, puis nos visages, puis nos bouches. C’est plus timide, en fait, comme une redécouverte. Est-ce que c’était toi ? Oui. La langue frôle la langue. Est-ce que tu veux de moi ? oui. La peur s’apprivoise. Ses lèvres me délivrent, m’adoubent, me donnent forme humaine. Il y a cette peau intouchable sous le tissus. On enrage. On boit beaucoup, ponctuation du dialogue. Dans les toilettes, elle, adossée au mur, j’écarte sa culotte et lèche sa peau. Elle gémit. Sensation d’émerveillement quasi religieux. Musique plus belle que toutes les chants sacrés. Plus tard, dans sa chambre, elle allume des bougies aux quatre coins de la pièce. Cérémonial. Elle s’assied en tailleur en fumant pour choisir un cd. Puis elle se déshabille et éteint la lumière. Elle vient vers moi.

Le lendemain après-midi, je suis à la gare routière. L’endroit le moins glamour de Cracovie. Bâtiments vestiges des années soixante. Tout est crade comme dans un cauchemar socialiste. Mais, il y a cette énergie chaotique de l’est qui me fascine. J’achète des lunettes de soleil à cinq zlotys en attendant Marta. Elle arrive en retard avec ses amis et nous partons pour les montagnes. Elle passe tout le trajet à dormir sur mon épaule. Je sens son corps s’appuyer contre moi à chaque cahot du car délabré.  Le voyage dure une heure. Je voudrais qu’on arrive jamais. Le car nous laisse à Zakopane. Une station touristique dans les Tatras. Grand espace frais ouvert. De larges allées descendent des versants montagneux. Nous marchons au hasard des rues. Le vent emplit l’espace comme en Atlantide. Elle a pris ma main. Mais qui est-elle ? C’est un mystère. Une aberration. Je la laisse me guider comme un chien d’aveugle. Un de ses amis comédien nous rejoint. Jeune homme blond, grande gueule. Imperméable au vent. Il y a de grandes accolades théâtrales. Il y a des rires et des blagues polonaises. Des musiciens en tenue traditionnelle des Tatras jouent dans le bar-chalet où il nous mène. Je commence à être saoul et je chante. Du Ferré. Solipsisme d’alcoolique, je pense, mais le pire est qu’ils connaissent. Ils ne comprennent rien, mais ils connaissent. Le soir tombe. Nous sommes dans un club étrange. Murs nus en pierre de taille. Marta disparaît. Les verres se remplissent d’eux mêmes avant d’avoir été vidés. Le passage pour arriver au bar est envahi par la brume des fumigènes. Un espace de brume onirique. Quelques mètres de néant originel, palpitant de possibilités. Des formes passent fantasmatiques. Esprits vaudous. Femelles fantastiques aux seins de faïence. Des arcs électriques crépitent, reliant ma bouche à toutes ces extrémités acides. Ce n’est pas l’esprit, ni la lanterne de Diogène qui m’ouvre la voie. C’est le désir qui me guide. La faim repoussant les ténèbres. Je navigue au radar dans un infra-monde sanglant, lueurs rouges et vapeurs de sodium. Je détecte une forme dans la fumée et nous mêlons nos bouches sans plus rien voir du tout. Ce n’est pas une chose humaine que j’étreins. C’est un principe, un élément, un spasme. Un animal marin, fluide et feu. C’est un poison adoré, infernal que j’avale dans ce baiser. Mélange d’alcool, de sel et de fumée. J’ai retrouvé Marta. Nous sortons du bar tard dans la nuit. Comme aucun endroit où dormir n’a été prévu, il semble - je le comprends au bout d’un moment- que nous devions passer la nuit dehors, en attendant le bus du retour qui ne viendra qu’au matin. Nous attendons donc, assis sur les marches de la gare routière, glacés, fatigués. Marta se serre contre moi, reposant sa tête contre ma poitrine, s’abandonnant totalement à mon étreinte. Sa chaleur pénètre, coule directement à travers moi. Une chaleur vitale dans un cocon de chair. Je suis fort soudain, je la protège avec une sensation de bonheur irréel. Sur les marches de la gare routière, jusqu’au matin, je redécouvre l’idée de bien. Un extrait du serment du mariage me traverse  « chérir et protéger ». To have and to hold. Naïveté absolue. J’ai envie d’être bon pour elle.

Par David Lantano - Publié dans : L'enfer des caniches (roman)
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Vendredi 21 septembre 2007 5 21 09 2007 18:11

Déplorable après-midi passé en ville dans un hyper-marché. Rien acheté.  Fait semblant de m’intéresser aux articles, dans la foule affolante des jeunes ménagères et des étudiantes. Regards perdus dans cette concentration de femmes occupées. Celles qui paient à la caisse. Celles qu’on voit venir de loin. Celles qui surgissent d’un rayon comme d’un corral de western et vous descendent d’un regard. Mouvements des yeux équivoques. Regards persistants. Vus ! Bouches adorables. Minces et vives. Vues ! Cheveux flottants, légers, sur nuques blanches. Vus ! Seins plaqués, sages et maîtrisés. Vus ! Culs affleurant sous les toiles fines des pantalons. Culottes devinées Vus ! Vus ! Vus ! À la fin, je ne sais plus où donner de la queue . Mécanisme du  « je vois, je veux ». Le désir est douloureusement repoussé : la vue est un sens tyrannique ! J’aimerais les emmener avec moi dans mon pieu. Toutes. Organiser des roulements, des voyages en car. Il faudrait peut-être se serrer un peu. J’aurais un agenda surchargé. Mais je ne refuserais jamais personne. Promis !
La vue est un sens tyrannique, c’est vrai. Quatre-vingt pour cent de l’information qui arrive au cerveau passe par le nerf optique. Je souffre du spectacle mais je suis quand même incapable de pousser le raisonnement jusqu’au bout et de prendre les mesures qui s’imposent. De même, je reste incapable de me faire eunuque sous prétexte que la testostérone qui me met dans un tel état est sécrétée par mes gonades. Si un androïde était créé à l’image d’un homme, il n’aurait ni yeux, ni couilles, ou bien, après réflexion, il finirait par se les arracher.

Par David Lantano - Publié dans : L'enfer des caniches (roman)
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Mercredi 19 septembre 2007 3 19 09 2007 22:51

La vie nocturne est ridiculement chère dans les bars. En cas de disette, on préfèrera un pack de bières près du canal, à regarder se répandre les lumières des réverbères sur l’eau. L’alcool donne envie de se noyer. On s’imagine qu’on ne sentirait rien avec trois grammes dans le sang. Il suffirait de descendre, pas à pas. Un peu de nage, et puis l’hydrocution. Rêve de mort. Ou pas vraiment de mort, mais plutôt de non-vie. Quand j’étais adolescent, je rêvais de sortir complètement saoul et complètement nu, une nuit d’hiver, pour aller m’endormir sous un arbre. J’imaginais la mort par hypothermie comme la plus douce qui soit. J’étais dans un tel état de nerf, que je riais et pleurais tout le temps sans raison. Je ne pouvais pas parler à une fille. Je ne pouvais même pas IMAGINER parler à une fille. Comment peut-on se brimer autant soi-même ?

   Etat de rage catatonique. Les livres me tombent des mains. Faut-il préférer le macramé à la littérature ? Peu importe, voyons. Toutes les formes de passion sont égales. Toute forme d’art ne vaut que pour ce que l’on veut bien y apporter. Et je ne peux plus rien apporter. J’ai un grave déficit de l’intérêt. Il faudrait que je trouve quelque chose pour m’occuper. Quelque chose qui ait du sens. Collectionner des timbres ou des capsules de bières, par exemple. Ce qu’il y a d’intéressant dans la collection, c’est qu’elle vous empêche de penser à la mort. Il y a toujours une nouvelle pièce à dénicher. Toujours un après. L’ensemble des données du problème est défini et plus ou moins maîtrisable. Pas besoin de penser à la vie. Il suffit de l’oublier.

On ne devrait jamais vivre pour quelqu’un d’autre. Croire qu’on ne pourrait pas continuer autrement. C’est une illusion. On peut toujours vivre. Même amputé. Même comme un poulet sans tête. Le corps cherche à prolonger stupidement, coûte que coûte, les conditions qui le maintiennent en vie.  On ne devrait jamais placer son bonheur dans les bras d’une autre. Essayer de plaire à tout prix. Guetter un sourire, même fugace, sur les lèvres de celle qu’on aime quand on n’en a pas les moyens. Et puis, elle avait raison. Je ne sais rien faire, vraiment. Je suis inadapté. Je passe à travers la vie « réelle ». Je ne sais pas changer une roue. Je ne connais rien à la mécanique. Je serais bien incapable de bâtir un mur, de monter une chaudière ou une antenne satellite. Je suis totalement vide, sans volonté ni ambition. Je ne suis rien ni personne. Je n’ai pas d’identité. Mon absence d’implication, de présence, me fait un peu peur. Je ne sais même pas si je saurais allumer un feu, s’il le fallait. L’impression d’avoir passé ma vie en hibernation, et de ne me réveiller qu’à peine. Epuisé à force d’essayer de cacher la simple vérité.

Par David Lantano - Publié dans : L'enfer des caniches (roman)
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Lundi 17 septembre 2007 1 17 09 2007 20:28

Cracovie- Marta buvait autant que moi. Elle pouvait boire sans s’arrêter, en moins d’une heure, une bouteille de vodka à elle seule. Elle allait jusqu’au k.o . Elle le recherchait. Été 98, Lorsque je la rencontrai, la première fois, nous étions tous les deux tellement saouls dans ce bar que c’était juste l’instinct qui nous tenait debout. L’endroit était tout à fait semblable à ces rêves récurrents d’un bordel électrique, où le pressentiment du sexe résonne comme le bourdonnement d’un générateur haute tension, où les contacts entre les corps laissent des étincelles et des crépitements d’orage. Elle se tenait, muette et immobile dans mon chemin, comme un double ironique. Sans un bruit, je descendis vers elle. J’allai dans l’ombre-mort qu’elle projetait.  Vie, nuit. Mort, jour. Saut quantique irréversible. Dès que l’on se toucha, je perdis complètement pieds. Comme si je sortais de moi-même. On commença à baiser sur l’une des banquettes du bar, moi tentant désespéramment de lui enlever son slip, elle essayant de m’aider. Je voyais passer du coin de l’œil, les derniers clients, qui repartaient effarouchés, en passant devant la banquette, quand ils réalisaient ce qu’il se passait. Heureusement, ses amis nous sortirent de là et nous mirent dans un taxi. En essayant difficilement de nous séparer. Je ne comprends toujours pas, ce qu’il se passa cette nuit-là. De quoi cela avait-il tenu ? Du rêve ? Du cauchemar ? Du grand guignol ? Avait-ce été l’aboutissement de quelque chose de vital ? Un ordre préprogrammé déclenché par la vue ? Un accident du destin ? Un miracle statistique ? Deux balles perdues se fracassant l’une contre l’autre ? Deux assoiffés aspirant avec des bouches de vampire une source unique, avec l’impression effarante d’être cette source, de la mettre en partage ? Peut-être. Où peut-être cela avait-il juste été une nuit d’ivrognerie un peu plus dégueulasse que les autres. Qui sait ?

Par David Lantano - Publié dans : L'enfer des caniches (roman)
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Dimanche 16 septembre 2007 7 16 09 2007 13:29

Samedi. Jour comme un autre quand on ne travaille pas. Quand je bossais jadis, souvenir d’un autre âge, c’était la quille. Le jour qu’on lorgnait toute la semaine sur le calendrier. Le week-end messianique qui devait apporter la satisfaction du corps, le repos du guerrier. Mort le lundi, ressuscité le vendredi soir. Amen ! Je rêvais de rencontres, de « partenaires sexuelles », collé au bar. Bien souvent, la seule chose d’assurée était la charge hebdomadaire et la gueule de bois qui la sanctionne. Au point où l’alcool, longtemps attendu, finissait par remplacer l’objet du désir. Plus simple, plus concret, plus disponible. Je ne sortais plus que pour boire. Aujourd’hui, je ne travaille plus et je peux me consacrer à l’alcool. C’est ma petite fiancée. L’ennuyeux quand on boit tous les jours, c’est qu’il devient difficile d’être vraiment saoul. J’ai bu récemment cinq litres de bière et une bouteille de vodka en un soir et je tenais encore debout. Mes amis sont effarés de me voir boire autant. Ils pensent à quelque don satanique. Je suis une bête de foire. Un jour ou l’autre je vais bien finir par tomber.

Par David Lantano - Publié dans : L'enfer des caniches (roman)
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Mercredi 12 septembre 2007 3 12 09 2007 15:24

Retourner à la vie d’avant la vie. Rentrer, comme on rentre en soi pour de bon. Se retirer. Régression consentie, avalée, digérée. Voilà justement ce que je suis incapable de faire. Je sors traîner mes lattes dans la ville morte, comme soufflée par un ouragan. Mais ce n’est qu’habituel dans une petite ville de France, après tout. Rues vides à sept heures du soir. Tout le monde à la soupe. L’avenir appartient à ceux qui se couchent tôt. Mendier un regard, une attention dans la rue. Recherche frénétique d’une cohérence perdue, d’un avenir imaginable, mais rien.  Rien ne me tient plus debout que l’inertie, la force de l’habitude. Je ne souffre même plus. Ma chère douleur m’a été enlevée. J’échappe au froid , à la faim et à la plupart des sources de douleurs physiques. Je vis dans un ennui confortable et stupide. Je m’active juste assez pour mon lot de gratifications quotidiennes, qui m’empêchent de pourrir sur place. Mon monde est celui de la consolation et de la honte. Je ne suis plus capable d’y échapper. J’avais autrefois vécu de proche en proche, de petits marchés en petits arrangements, shooté à l’espoir du lendemain, vagues projets artistiques, cathédrales de vide jamais abouties, même rarement débutées. Mais j’ai passé l’âge d’y croire. J’ai passé la main. Je n’ai même plus envie de m’imaginer capable de quelque chose. Je me déçois. Que devrais-je souhaiter ? Qu’est-ce qui me fera tenir pour voir la suite ?

L’alcool. L’alcool remplace l’imagination. L’alcool remplace le talent. Où vont-ils chercher l’énergie de bâtir des nations, d’écrire des opéras ? Avec des mecs comme moi, on n’aurait jamais été sur la lune. On aurait même pas découvert l’Amérique. Pas de pyramides. Pas de commerce. Pas de guerre. Chacun pour soi. Pas d’électricité, ni d’antibiotiques. Mes semblables n’auraient jamais rien inventé. A part la pornographie, peut-être…On boirait du jus de fruit macéré, vêtus de peaux de bêtes. On mourrait de la grippe à vingt ans. Alléluia !

Par David Lantano - Publié dans : L'enfer des caniches (roman)
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Lundi 10 septembre 2007 1 10 09 2007 21:08

Cracovie. Printemps 2001. L’appartement dans la rue Sebastiana. Image du passé enterrée vive et sans cérémonie. Bête vorace qui renâcle et qui rue encore. Murs humides, espace résonnant comme celui d’une chapelle. Le corps de Marta, unique source de chaleur et de parfum que j’écoutais gémir doucement. Oh, que ce son était comme un alléluia !

Il y a eu un temps où l’alcool nous permettait de rester ensemble. Le bar du prochain verre, oasis brillant aux flacons sagement rangés devant un miroir :

wyborowa, smirnoff, becherovka, absolut, finlandia, zubrowka, rum, captain morgan, metaxa, tequila, j.walker, j.daniels, ballantines, gin, beefeater, stock, napoleon, blue bols, adwokat, bailey’s, jagermeister, zoladkowa, martini, porto, campari, malibu, szampan, wino, redbull, krupnik.

Après quelques verres, son regard n’était plus pour personne.  Marta montait sur la table et dansait. Je m’imaginais que c’était pour moi. Ou je faisais semblant de le croire. Quand elle descendait, la chaleur de ses bras m’entourait, elle m’embrassait, elle s’abandonnait enfin. C’était l’alcool qui faisait ça. Rendons-lui grâce. Pour les fois où elle tombait, je la portais jusqu’au taxi, et je la couchais à peine consciente. Et le plus dingue, c’est que je ne l’en aimais que plus.

J’ai une forme de tendresse violente pour ce genre de comportement irresponsable. Dire et faire ce qu’il ne faut pas. Echapper aux conventions, à la morale. Dick racontait qu’il était tombé amoureux d’une fille, parce qu’elle avait commis un vol devant ses yeux. Se faisant humaine. Echappant à la loi du nombre. Les filles égoïstes sont toujours les plus attirantes. Corollaire : les filles attirantes sont toujours égoïstes.

Par David Lantano - Publié dans : L'enfer des caniches (roman)
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Samedi 8 septembre 2007 6 08 09 2007 18:00

 Le réveil est cassé ou c’est tout comme. Je chôme, tu chômes, il chôme… La ville l’après-midi, appartient aux chômeurs, et donc, elle m’appartient. Je m’en empare. Il est vrai de dire que l’absence d’emploi exclut. Pas de participation à la bonne marche de la nation. Mais il y a le privilège de voir derrière le rideau : la vie quotidienne saisissante des bars, vécue heure après heure, les parkings de supermarché, la nuit. Ce sont de drôles d’endroits, surréels.  Je les aime aux  heures où l’on n’y va pas. L’impression d’instants surpris, secrets, juste pour moi. Je rêve de me faire enfermer dans un hyper-marché du meuble, au rayon literie avec une strip-teaseuse Mais les strip-teaseuses travaillent, elles aussi. Que vais-je devenir ? Je me souviens des années où je travaillais encore à la cartonnerie où mon père avait passé sa vie. Les réveils hallucinés à six heures du matin, avec déjà en imagination la longue journée qui se profilait, perdue, inutile, et infamante, à rentabiliser mes propriétés mécaniques jusqu’à la nausée . Et puis, la crainte des patrons, des supérieurs à éviter, spectres auxquels je n’avais jamais pensé auparavant. La peur qui me faisait me sentir moins que rien, me marquait comme un inférieur, un soumis. J’allais à reculons faire quelque chose que je ne voulais pas faire, qui ne signifiait rien pour moi, pour gagner de l’argent et pouvoir repartir le lendemain. Pire, je ne pensais pas à une autre solution, que je pourrais être autorisé à rêver d’autre chose, à arrêter cette absurdité. Il fallait travailler : tout le monde le faisait. J’en était réduit à espérer que quelque chose viendrait me sauver, un événement indéfinissable, une guerre, un tremblement de terre, puisque je ne pouvais pas me sauver moi-même. Je me souviens que sur la route, le matin, je longeais des champs et des bois qui me paraissaient receler tout un mystère, un potentiel inexploré. Je voulais arrêter ma voiture et entrer dans une forêt. Je voulais marcher dans les sillons gelés des champs et oublier l’heure de pointe à la fabrique. Je voulais passer ma main dans les branches d’un arbre et jeter des cailloux dans les ornières emplies d’eau des chemins. Pas pour un amour romantique grotesque de la nature, mais parce que je ne pouvais pas le faire ! Parce que ma trajectoire me mènerait inexorablement au travail qui m’attendait et qu’il n’y avait rien que je puisse changer à cela. Je compris depuis lors que je voulais une liberté totale. Et que rien de moins ne me satisferait. Finalement, la boîte finit par fermer et je me retrouvai au chômage. La meilleure chose qui m’arrivait depuis longtemps. Je décidai de ne plus en chercher. Depuis c’est le sacerdoce du chômage.

     Je me promène dans la nuit. Je sors cassé d’un bar et j’essaie de rentrer chez moi. Bizarrement, le mot me fait rire. Chez moi, si seulement cela voulait dire quelque chose. Si seulement le mot avait une valeur d’évidence, un sens épique. Le chez moi d’Ulysse, de Du Bellay. Le chez moi récompense qui devrait apparaître clairement au bout d’une route d’épreuves. Un chez moi qu’on atteindrait peut-être jamais, de délivrance et de soulagement. Et pas celui, vide et sans raison, au coin de la rue, où je reviens dormir chaque nuit, absurdement. 

Par David Lantano - Publié dans : L'enfer des caniches (roman)
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Mercredi 5 septembre 2007 3 05 09 2007 17:03

5 septembre plat comme un ennui télévisé. Je sors parfois le soir, rien que pour me sentir absent. La solitude en public a un effet d’étrangeté, de mise en abîme. Des masques en regardent d’autres. Suffisamment saoul, on peut trouver ça drôle. Tout est une question d’état d’esprit. S’amuser d’un rien, cultiver l’étrangeté et la distance : c’est ce qu’il faudrait savoir faire. Images aqueuses de rues et d’affiches. Mes chaussures prennent l’eau. Traînées spongieuses de lacets gonflés d’hydrocarbure. Fatigué, je rentre à temps pour la fin d’un porno. Intrigue efficace (ah !ah !), où tous les problèmes se règlent à coup de bites. L’image de la baise plus rapide que la conscience, à tous les sens du terme. Fantasme bref d’un Eldorado du sexe où toutes les mains sont crispées et humides…

       Je pense à mon désir comme à une bouche, comme à une gueule, plutôt. Quand je sors, je suis cette gueule. Je m’y résigne. J’y enfourne tout ce qui peut me calmer: des verres d’alcool, des langues de femmes, de la viande; tout ce qui est chaud et palpitant. Du sel et du sang.

Je voudrais manger tout ce qui brûle et qui sent bon. Je suis un animal. Je suis un ogre. Quand je ferme les yeux, ce sont les mêmes images que je vois comme des infinitifs : boire, manger, baiser, PRENDRE. Tout le reste au fond, m’est indifférent.

Je pourrais aussi me réduire à mes mains, s’il le fallait. Une gueule et des mains. Des mains pour saisir, empoigner, attirer, caresser, étreindre. L’évolution a fait de moi, l’animal le plus efficace pour la satisfaction du désir, et les désirs sont légion et battent le pavé.

   Je vois les filles comme des sources à épuiser, comme des principes femelles, des petites boîtes à musique sexuelle en attente de musique. Je me FORCE à les voir ainsi, parce que ce par quoi elles échappent à leurs sens, ne m’intéresse pas, ne peut pas m’intéresser. Je me fous de leurs idées et de leurs opinions dérisoires sur un monde qui ne me touche pas, et de tout ce qui n’anime pas leur corps et qu’elle peuvent contrôler. Une idée n’a pas de chaleur et un esprit, c’est un désert de glace. Qu’elles me prêtent leur cul pour me nourrir, et je pourrai alors discuter de l’accessoire.

   Je fais ce que je sais faire depuis l’enfance: j’amène ce que j’aime à ma bouche. Je n’ai pas beaucoup progressé depuis. Je suis un vampire affamé. Je suis un animal unique, un animal qui aime. J’ai besoin de me remplir pour reprendre forme humaine. Au milieu des autres présences, je me suis fait mon idée de l’amour: la peau la plus vibrante et le sang le plus rouge. On insiste. On s’énerve. Je ne veux rien comprendre. Je suis seul et j’ai peu de patience. Tandis qu’une fille me parle, je fixe parfois sa peau. Et c’est elle qui me parle son langage essentiel.  J’imagine l’intérieur de ses chairs : le cœur petit comme un poing, le lent mouvement circadien des fluides, les plissures les plus intimes, la chaleur impudique qui en monte comme un halo. Je veux être de cette chaleur. Je souffre de n’en être pas plus proche. À lécher et à avaler…Aimer, est un verbe de violence.

 

   J’aime donc je vis. Primitivement. J’ai une mémoire de requin qui se souvient de ses proies. Août 2002, mes derniers jours à Cracovie. J’ai la tête encore couverte d’hématomes. Souvenir du week-end. Avec ma chemise hawaïenne et mes rouflaquettes de capitaine d’Empire, je traîne dans les rues aux noms tirés au hasard dans les évangiles: rue du Saint-Sacrement, de la Toussaint, Saint-Jean, Saint-Thomas, etc…Les axes mêmes de la ville, semblent figurer une croix autour de l’immense place du marché : Florianska, Sienna, Grodska, Szewska. J’ai rendez-vous avec Marcin, quelque part dans Kazimierz mais je ne suis pas pressé. Le centre ville est si dense qu’on a l’impression qu’il tient dans la main. Je le traverse sans but apparent, crispé, comme sur des cendres chaudes. Je connais les distances. De la place du marché à la gare : dix minutes, de l’appartement à la place du marché: vingt minutes, du quartier juif à la place du marché : quinze minutes. L’espace de temps conscient entre chaque bar étant variable et peu calculable. Je croise plus de belles filles qu’on pourrait s’en faire en 100 ans de vie dans un océan d’œstrogène. Ça perturbe ma boussole. Filles agiles et fines aux petits seins. Fashion victims portant bottes de cow-boy sur jupes ultra-courtes, ou mis-bas de joueuses de football et rangers. Poupées barbie au goût probable de barbe à papa, mâchonnant force chewing-gum. Duos de filles maniérées, bronzées aux uv toute l’année, m’as-tu-vu, (oh que oui). Serveuses prestes et indifférentes aux fines chemises blanches. Cheveux très noirs. Cheveux très blonds. Cheveux rasés. Grandes filles dégingandées à moitié folles. Je navigue au plus près. Il y a de longs instants de silence filés entre elles et moi. De longs instants de marche parallèle. Presque une parade, une parade douloureuse. Je veux m’oublier encore, je veux me prendre au jeu. Je veux m’imaginer une complicité à ma portée. Je présume déjà du teint très pâle ou très doré de leur peau sous ma bouche. Du mouvement élastique de leurs seins. De l’inflexion particulière de leur voix. De cet abandon négligé des filles sensitives. Je me les invente en dialogue, prestes et volontaires avec une bouche qui dit oui. Elles ne me refusent rien, car elles me devinent, m’espèrent, me comprennent. Elles ne me refusent rien car il le faut. C’est une liaison sacrée. Puis, lorsqu’elles s’éloignent, empruntent une rue sécante, entrent dans un magasin où je ne peux aller sans rompre l’équivoque, c’est plus qu’une séparation. C’est un déchirement. Elles sont à moi, de toute éternité. Elles me sont promises par mon désir. Je me sens déçu et trahi. Elles auraient été bien avec moi. Elles n’auraient jamais su qui je suis.

  Août 2002 donc, et le vide aspirant de la déception. Le zéro absolu de l’espérance. Ce qui me liait à Marta n’était plus, avalé, anéanti. J’étais seul à nouveau. Sans le voir venir, le dégoût s’était installé, sans tristesse, sans cri. Méthodique. Subitement, l’idée d’un futur maîtrisable me faisait sourire. L’idée de bâtir, de faire le bien, se retrouvait soufflée comme par une onde de choc. Plus même de douleur ne subsistait à laquelle se raccrocher. Une douleur véritable comme une tension vitale, un pont vers quelque chose. La stupéfaction résonnait, toutes les attaches coupées nettes, sectionnées à coup de dents : j’étais libre ! Tandis que je descendais la rue Grodska, j’essayais de me faire à cette idée. Mais je m’aperçus que je pensais encore comme une partie d’un couple. Je pensais encore double et moitié. Je marchais encore comme un esclave attaché à ses chaînes, incapable de s’en débarrasser. Pire, qui les réclamait pour son salut. Je regardais toutes les filles de la ville, et je les voulais toutes. J’étais prêt à tout pour servir à nouveau ; revenir à ce magma d’émotions intenses, primitives que j’avais quitté avec Marta et où je pourrais à nouveau me fondre. J’étais prêt à tout pour recommencer ; repartir à zéro avec une autre version d’elle. Je voulais une prolongation, comme si cet espace de temps vécu, onirique, inerte, si impeccablement délimité, n’avait jamais pris fin.

Dans Kazimierz, je retrouvai Marcin, assis à une table dans un bar, près de la fenêtre, rue Szeroka. Marcin, avec sa gueule de vampire aristocrate à la Eric Von Stroheim, et sa mentalité d’adolescent pervers. Marcin, extraverti et mystique, fumait en tenant sa cigarette à quatre doigts. D’après lui, il y avait beaucoup à faire encore pour moi ici, même après ce qui s’était passé. Je devais rester et ouvrir un bar, une école, un restaurant. Ou bien écrire un livre. Tout était aussi simple que ça. C’est ça, lui dis-je. Je vais écrire. Et après ça, tu auras tellement honte de moi, que tu voudras ma mort. Il se mit à rire. Il essaya encore un peu de me convaincre, sans avoir l’air d’y toucher, mais je ne pouvais pas rester. L’image de Marta emplissait la ville, son animalité, la puissance de son regard ennemi, supérieur, matriarcal-ou quelque soit le nom qu’on puisse lui donner- me faisait peur. J’avais peur de ce que je pouvais faire si je restais là. Le lendemain, je repartais pour la France. 

 


 

Par David Lantano - Publié dans : L'enfer des caniches (roman)
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