Le lendemain, dimanche, je devais passer rendre visite à Richard et je ne m’en sentais pas la force. Non pas que je n’avais pas envie de voir mon meilleur ami, mais simplement, je n’étais pas sûr du tout d’être capable de donner le change pendant des heures. De faire celui qui allait bien. Cela dit, je n’avais pas le choix. Il m’avait prévenu que si je ne passais pas cette fois-ci, il viendrait me chercher « par la peau du cul ». Et je savais qu’il en était tout à fait capable, l’enfoiré.
Je me suis donc lavé de mon mieux, essayant d’éliminer au maximum les traces rougeâtres sur mon visage et les marques de fatigue dues à la beuverie de l’avant-veille. Je me suis habillé rapidement avec ce que j’avais de plus présentable et puis j’ai fait la route jusqu’à chez lui.
Richard habitait à une vingtaine de kilomètres de chez moi, dans une maison à l’écart d’un petit village, au beau milieu de la campagne picarde. Sa « demeure » était située en surplomb d’une vallée boisée, et l’on y accédait par une longue allée bordée de chênes probablement centenaires, dont l’entrée était protégée par les statues jumelles de deux lions protecteurs, déités tutélaires du lieu.
Je parle de demeure car c’était véritablement une propriété assez vaste, aux murs faits de blocs de calcaire, ornés de pignons crantés ; demeure à laquelle il avait fait ajouter une piscine couverte sous une véranda. Devant la propriété se trouvait une vaste pelouse découverte avec, sur la gauche un long pré où paissaient quelques chevaux ; et sur la droite une sorte de bois envahi de ronces, qui n’avait pas été entretenu depuis des années.
C’était là le fief de mon meilleur ami. La demeure du Grand Gatsby au beau milieu de la Picardie.
J’ai garé ma voiture tout en haut de l’allée, et j’ai marché vers la maison. J’ai jeté un vague coup d’œil au bois hirsute, que mon ami ne tarderait sans doute pas à débroussailler un jour. Pour l’heure, son aspect me paraissait vaguement inquiétant. Beau mais négligé, bardé d’épines et d’extensions végétales tentaculaires, comme un jardin d’Eden en friche.
Puis, je me suis approché du pré où les chevaux paissaient. A ma vue, l’un d’eux s’est approché de la barrière. Il a passé son immense tête au-dessus des barbelés, et pendant un instant, j’ai hésité.
Cette bête m’effrayait. C’était une créature maléfique dont la seule envie était de m’arracher la main si j’osais simplement l’approcher de sa gueule, c’était évident. Je le voyais dans la lueur rouge qui irradiait de son œil démoniaque à la vision quadrangulaire.
Je me rendais compte aussi au même moment que ce n’était qu’un cheval et que j’étais complètement idiot. L’animal ne venait sans doute que chercher quelques caresses. J’ai fait un gros effort de volonté, alors, pour tendre ma main vers lui, dans l’idée de caresser son chanfrein rien que pour me prouver qu’il n’y avait là rien à craindre. A cet instant précis, il a tourné la tête d’un geste brusque, et j’ai retiré ma main comme si je venais de me brûler….
Ce n’était pas nouveau : j’étais souvent pris de ces mouvements réflexes de fuite ou de défense : comme si le monde entier était branché sur une ligne à haute-tension. Je détestais ça, mais c’était ainsi : je vivais en permanence dans un champ de mines, où chaque partie de l’univers se révélait hostile, prêt à m’exploser à la tête, et je ne pouvais me fier à rien ni à personne.
J‘ai repris mon chemin.
En m’approchant de l’entrée de la demeure, j’ai jeté un coup d’œil à la piscine vide sous la véranda et un souvenir d’une puissance terrifiante m’a alors soudain rattrapé, répondant dans un contrepoint sarcastique à ma soirée de l’avant-veille. J’avais l’impression qu’une partie de moi encore à vif venait de m’être arrachée à nouveau.
Cinq ans plus tôt, Richard m’avait prêté sa demeure alors que je sortais encore avec Claire. Et je me souvenais avec une précision hallucinante de cette nuit passée à deux dans la piscine enluminée, aux eaux d’un bleu limpide. On y avait baisé langoureusement, lentement, à plusieurs reprises dans la soirée, une bouteille de Jack Daniels à portée de main. La sensation de chaleur au creux de l’estomac due à l’alcool, le contact de sa peau élastique, l’odeur de ses longs cheveux ruisselants, et l’effet de plénitude océanique due à l’eau tiède dans laquelle nous avions baigné étaient toujours là, dans mon esprit, quelque part ; comme la nostalgie d’un paradis perdu. C’était la dernière fois où je m’étais simplement, oui, simplement senti…..calme.
Et puis la vision de Claire, s’extrayant de l’eau, nue, parfaitement à l’aise, comme la Sainte Patronne des sports nautiques; cette image douloureuse et précise comme un coup de rasoir refusait tout simplement de disparaître de ma mémoire.
En sonnant à l’entrée, j’ai entendu un bruit de cavalcade derrière la porte, et quelqu’un m’a ouvert difficilement :
J’ai vu alors apparaître à 1m du sol, le beau visage stupéfait d’Anaïs, la fille de Richard, qui devait avoir 4 ou 5 ans :
« Oh ? Baptiste ! », elle a dit d’un ton émerveillé, comme si j’étais le Père-Noël.
Il est vrai que ça faisait très longtemps que je ne l’avais pas vue.
-Salut, ma grande !, j’ai dit, en essayant de sourire de mon mieux. Ben dis-donc, où est-ce que t’étais pendant tout ce temps ? Ça fait longtemps que je t’ai pas vue…
-Ben ? J’étais là, elle m’a répondu, indignée.
-Ah oui, c’est vrai, j’ai dit. C’est moi qui n’y était pas…
Elle s’est retournée et a hurlé vers l’intérieur de la maison :
-Papa ! Maman ! Y’a Baptiste qu’est-là !
Et puis, elle m’a fait entrer.
A l’intérieur, ça sentait bon le jus de viande en train de mijoter et la propreté de lieux soigneusement entretenus. Le salon et la cuisine étaient luxueusement parés et ordonnés, comme des cocons délicieux où il faisait bon vivre. Des cadres présentant des nœuds marins. Des photos d’enfants et de vacances aux Seychelles. De la moquette murale et des meubles volontairement surannés. Un espace de vie. Comme le Loup des Steppes de Hesse, j’étais fasciné par cette faculté à décorer et aménager son nid, d’en faire un véritable foyer qui reflétait la personnalité de ceux qui y vivaient. Je pensais inévitablement aux écureuils et à leurs provisions de noisettes pour l’hiver, comme dans ce livre pour enfants que j’avais lu au CP, plus de 20 ans plus tôt. C’était une faculté dont j’étais totalement dépourvu. Mon « chez moi » était une boîte en carton comparé à leur demeure.
-Hé ! Le retour de l’Homme Invisible ! a crié Richard en venant m’embrasser.
-Faut rien exagérer…
Je l’ai regardé : plutôt petit et trapu, les cheveux noirs aux tempes déjà grisonnantes et ces yeux gris vifs cernés des rides du bonheur. Une vitalité rayonnante. De fines pattes d’oie qui le rendaient immédiatement sympathique.
J’étais vraiment heureux de le revoir.
Valérie, sa femme, est venue à son tour me faire la bise mais avant que j’ai eu le temps de dire quoi que ce soit, Anaïs m’avait attrapé par un doigt et me tirait vers son repère. Elle m’a amené vers un tapis de jeux sous les escaliers qui menaient à l’étage et où elle avait établi un bivouac, bardé d’une tonne de jouets dont le principal élément était une tente Mowgli.
Avant que j’ai eu le temps de réagir, elle m’a expliqué qu’on allait jouer au papa et à la maman.
Soit.
J’ai attrapé sans conviction une poupée James Bond, ou d’un type habillé d’un smoking en tout cas, pendant qu’elle préparait les différents éléments matériels nécessaires aux diverses cérémonies secrètes qu’elle nous réservait.
Lorsqu’elle m’a vue avec mon jouet à la main, elle m’a lancé une regard offusqué :
-Ben ! où est-ce que t’as mis la maman ?
J’y ai réfléchi un instant :
-Y’en a pas, je crois bien. C’est Ken célibataire, j’ai dit en désignant ma figurine. La maman est occupée ailleurs avec Action man….
Je venais là de prononcer un véritable blasphème à ses oreilles :
-Ben, non ! c’est pas possible !, elle m’a affirmé d’un ton qui ne souffrait pas la contradiction. Elle était véritablement péremptoire , comme si ce que je disais n’avait véritablement aucun sens.
Et puis elle m’a expliqué, d’un ton docte, comme si elle s’adressait à un enfant dissipé qui ne comprenait décidément rien à rien:
-Il faut qu’il y ait le papa et la maman. Après, ils se marient, ils vont dans une maison et pis ils font des bébés…
-Ah ? D’accord ! Un plan simple : ça me va…
Et pour illustrer ses propos, d’office, elle m’a collé une Barbie Cendrillon dans l’autre main. La poupée était beaucoup trop maniérée à mon goût, mais cela, semblait-il, n’entrait pas en ligne de compte…
Avant qu’on ait eu le temps de passer à l’étape du mariage, toutefois, Richard a crié :
-Ma puce, laisse Baptiste tranquille ! On mange…
J’ai reposé les deux futurs époux et j’ai dit :
-Allez, viens, ma grande, on va manger.
Elle m’a suivi, résignée.
-C’est bête que tu sois pas arrivé plus tôt, on aurait pu te faire monter à cheval…Hein, Valérie ? a dit Richard.
-Ben oui, c’est ce qui était prévu à l’origine…
Elle m’a regardé de ses grands yeux fixes dans lesquels je ne parvenais à lire absolument rien. Je sentais qu’elle n’aimait pas beaucoup le fait que j’aie bouleversé ses plans, mais elle ne faisait montre que d’une amitié compassée.
-Ce sera pour une prochaine fois, j’ai dit, soulagé à l’idée de ne pas avoir eu à grimper sur l’une de ces engins de mort.
-Alors, la reprise ? Ça se passe bien, m’a demandé Richard, pour faire diversion.
-Oui, oui, ça va…Super…
-Ah ? Tu vois ?, il a dit, enthousiaste, Je te l’avais bien dit que tu faisais bien de reprendre…
-T’avais raison, comme toujours…
Et puis la conversation a continué, comme il allait de soi dans ce genre de dîner, jusqu’à ce qu’on en arrive à parler d’art. Il semblait que Valérie était une grande fan d’art conceptuel, d’installations et de ce genre de choses. Sans doute quelque chose qu’elle avait vu dans un magazine féminin. J’essayais de lui expliquer qu’il y avait tout de même une grande part de fumisterie dans tout ce barnum ; qu’il fallait essayer de rester lucide, mais elle m’a alors rétorqué :
-Ah oui tu as peut-être raison…en même temps, qu’est-ce que t’en sais ? T’es pas un artiste à ce que je sache ? T’en sais pas plus que moi…
Elle disait ça en souriant et avant que j’ai eu le temps de me sentir vexé, je me suis rendu compte qu’elle avait raison. C’était vrai, après tout, il fallait que je me rappelle que je n’avais rien d’un véritable artiste….
Le dîner se déroulait comme sur du velours. Valérie faisait des propositions à son mari sur un ton plein de tendresse amoureuse (de mettre de la musique, de diminuer un peu l’intensité lumineuse, etc…) et je me sentais envieux et malheureux car j’aurais voulu être à la place de mon pote avec dans le rôle de Valérie, l’inaccessible Lena…J’avais un besoin presque désespéré d’une vie de ce genre qui m’aurait pourtant paru insupportable avec la plupart des femmes que j’avais croisées. Mais avec Lena, j’aurais tout à fait été prêt à jouer le jeu, cette mécanique fluide et ancienne de la vie du foyer avec ces gestes presque archétypaux de la vie à deux. Un truc vieux comme la vie des troglodytes….
Cette double présence/absence de Lena me rendait tour à tour envieux et malheureux et je m’enfilais verre sur verre en écoutant les menus propos de Valérie sur le dernier CD de Garou qui était « véritablement » superbe avec des textes si justes. J’essayais de faire taire mon sens de la répartie, je savais que ce n’était pas la peine de parler de ce que j’aimais et je voulais juste me laisser porter par l’atmosphère de calme que j’aimais dans ce havre de paix.
Avant le dessert, Anaïs m’a à nouveau pris par la main pour, cette fois, me mener à l’étage. J’ai compris que c’était du au fait qu’elle n’avait pas de petits voisins de son âge et qu’elle devait franchement s’ennuyer. Elle était particulièrement contente de trouver enfin quelqu’un avec qui jouer…
-Dix minutes seulement, ma chérie, après tu vas te coucher, a dit Valérie…Tandis que sa fille m’enlevait à leur plateau de fromages.
Elle m’a fait monter l’escalier pour me montrer sa chambre, toute fière. Et il faut dire que la quantité de jouets rassemblés là aurait largement eu de quoi contenter les enfants d’un village africain.
-Chut !, elle m’a alors chuchoté, portant son doigt à ses lèvres. J’ai un secret…
-D’accord, ai-je répondu sur le même ton.
Puis, elle m’a mené vers un coin de sa chambre, vers une dépendance, datant sûrement de l’âge du Charleston. Il y avait là un petit espace. Quelque chose comme un conduit d’aération inutile montant du rez-de-chaussée.
-Là, tu peux entendre tout ce qu’ils disent, elle m’a dit, les yeux brillants de roublardise. Comme ça quand je sais que je vais prendre une fessée, je suis toute triste (elle me fit alors une démonstration de jeune fille battue qui m’aurait presque arraché des larmes) et ils ne me font rien du tout…
-Humm, essaie de garder ton secret jusqu’à l’adolescence, alors. Tu verras que ça te sera très utile…
Malgré moi, je me suis avancé près du conduit d’aération.
Et c’est vrai qu’on entendait bien, même quand ceux d’en bas parlaient à voix basse. J’ai d’abord reconnu Valérie :
-Non, mais pourquoi, je suis obligée de le supporter ? Il a l’air d’un zombi. T’as vu sa tête ! Je suis sûre qu’il s’est mis à la drogue. Je sais que c’est un de tes copains, mais, franchement, je veux pas de lui comme modèle pour Anaïs, à son âge, quand-même, tu sais comment elle est influençable…
-Oui, comme tu le dis, c’est mon pote, a dit la voix de Richard. Et j’ai aucunement l’intention de le laisser tomber. C’est un mec bien, simplement, laisse-lui sa chance…
-Ah, c’est un mec bien ? Et depuis quand ? Il en fout pas une ! C’est vrai, non ? Ça faisait des années qu’il n’avait même pas de travail ! De toutes façons, tu serais capable d’inviter à la maison tous les crève-la-faim de la région, si je te laissais faire….
-Bon dieu, c’est Baptiste, mon copain d’enfance, c’est pas la créature de Frankenstein ! Il ne fait de mal qu’à lui-même…
J’ai eu l’impression d’une brûlure en entendant ces dernières paroles. Décidément, je n’arrivais à tromper personne.
-Ah oui, et combien de fois il nous a invité chez lui, ton copain ? Il arrive à la maison, sans même une fleur !
Merde, j’avais oublié les fleurs…
-Il s’en fout juste complètement, et toi, t’es même pas capable de te rendre compte de ça ! C’est juste un profiteur, un pique-assiette !
-Un profiteur ? a protesté mon pote, Mais on ne le voit jamais ! Il ne veut jamais venir….
-C’est parce qu’il se croit supérieur, ça, c’est tout ! Il se prend pour une espèce d’artiste au-dessus de tout, Monsieur l’écrivain, et toi tu le laisses faire. Il y a des règles quand-même, je sais pas, moi ! Regarde Philippe. On l’invite une fois à la maison, et puis la fois d’après c’est eux qui nous invitent…C’est le minimum…. C’est comme ça que ça marche…Y’a des règles dans la vie…Si tu comprends même pas ça,…D’ailleurs, je comprends même pas comment tu peux le laisser tout seul avec notre fille….De toutes façons, papa me l’a toujours dit….
-Quoi ? qu’est-ce qu’il a encore dit ton père ?
-Non, rien, laisse tomber…
J’ai décidé de redescendre avant que Richard n’ait eu à réagir.
-Je crois que je vais y aller, j’ai dit, une fois en bas. Je suis un peu fatigué.
Valérie m’a regardé, complètement catastrophée. Son don pour la comédie était stupéfiant :
-Mais tu ne vas pas partir maintenant, quand même ? On a même pas entamé la Forêt-Noire….
-Vraiment, je suis fatigué, j’ai insisté.
Valérie, le sourire aux lèvres, compatissante, est alors venue me faire la bise et me souhaiter au revoir.
Richard m’a accompagné seul sur le perron de sa propriété.
On a fait quelques pas sans rien dire. Le silence et l’air de la nuit étaient partout comme une chape autour de nous.
-Ça a l’air d’être compliqué pour toi avec Valérie, j’ai dit, lui révélant ce que j’avais entendu.
Il m’a accompagné jusqu’à ma voiture :
-Tu veux dire qu’elle me fait sacrément ch…, oui !, il a rit tristement. Mais elle a pas toujours été comme ça, tu sais ?
Et avant que j’ai eu le temps de réagir, il a continué :
-Avant, elle était pleine d’humour, facile à vivre, et prête à tout pour qu’on soit ensemble, je veux vraiment que tu me croies là-dessus.
J’ai fait oui de la tête.
-Mais depuis….la naissance de la petite, on dirait, un vrai tyran…..Je ne la reconnais plus. Avant, j’aurais pu lui demander d’escalader l’Everest avec moi, elle n’aurait pas bronché…Maintenant, elle déverse sa haine sans discontinuer…Je veux dire, c’est pas seulement toi….
-Pourquoi, j’ai dit…Pourquoi est-ce que tu ne la quittes pas ?
Mais j’ai tout de suite eu la réponse :
-C’est parce que tu n’as pas d’enfant, toi-même, tu ne comprends pas…Il est hors de question que je lui laisse Anaïs pour elle toute seule….
Et puis, il a continué comme s’il affirmait une profession de foi :
-Ça fait deux ans que nous dormons dans des chambres séparées, et qu’on essaie de sauvegarder les apparences, mais elle est plus douée pour ça que moi….Les femmes sont toujours plus douées pour ça que nous….
Puis semblant réfuter un argument que je n’avais même pas prononcé :
-Oh, ne t’inquiète pas, je connais tellement de monde en ville que si j’ai besoin de trouver un peu de « réconfort » , c’est pas un problème. D’ailleurs, je ne vois même pas pourquoi j’aurais à m’en excuser, c’est juste que tout ça est un tel gâchis…..Finalement, je me suis trompé sur toi, t’as bien raison de rester célibataire…
-Euh, je suis pas sûr de ça, là-dessus, j’ai juste dit. Par contre, toi, je sais pas comment tu
fais…
-Avec le boulot et la construction de la maison, t’inquiète pas, va, j’ai pas le temps de m’ennuyer. Y’a les combles à refaire, le bois à défricher….C’est pas le travail qui manque. Je reste toujours occupé, ça m’évite de trop penser.
Au-dessus de la pelouse, c’était une nuit sans lune, absolument noire.
-Il fait tellement sombre, j’ai dit, d’une voix brisée que j’ai tout de suite détestée….
-T’inquiète pas, demain, le soleil se lèvera à nouveau.
-J’aimerais bien qu’il ne se lève plus jamais, j’ai dit.
Alors, je me suis rendu compte que malgré toutes mes bonnes résolutions, j’étais en train de craquer à nouveau…
-Ça va pas ? Si tu veux, tu peux dormir à la maison….
-Non, c’est pas ça, j’ai dit, subitement suffocant, c’est juste qu’il y a…. pas assez….
L’obscurité environnante n’avait plus rien à avoir avec le soir consolateur que j’aimais tant. C’était l’autre sorte d’obscurité, l’obscurité envahissante, épaisse comme de la boue. Celle, absolue, des marais aux milieux de forêts Borhéeennes, qui pénétrait vos poumons et vous empêchait de respirer. Celle qui vous disait que le lendemain serait encore pire…..
-C’est juste, j’ai dit, qu’il n’y a pas assez, qu’il n’y aura jamais assez…
Je me détestais car je sentais que je commençais à nouveau à lâcher prise….
-Même si j’avais l’univers entier à mes pieds, j’ai dit, même ça, ça serait pas assez….
-Putain, Baptiste ! Comment tu fais pour te mettre dans des états pareils ?
Richard a senti que je n’allais pas bien, et il m’a alors à nouveau proposé de rester chez lui, et d’attendre le matin pour repartir.
-Si tu as besoin de quoi que ce soit, je suis là . Tu vas pas faire une connerie, hein ?, il a dit , inquiet.
-Non, j’ai dit, c’est rien, il faut juste que j’y aille. Demain, j’ai une nouvelle journée de classe et je n’ai encore rien préparé. Il va bien falloir que je trouve quelque chose…. »
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