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Dimanche 29 mars 2009

Le lendemain, dimanche, je devais passer rendre visite à Richard et je ne m’en sentais pas la force. Non pas que je n’avais pas envie de voir mon meilleur ami, mais simplement, je n’étais pas sûr du tout d’être capable de donner le change pendant des heures. De faire celui qui allait bien. Cela dit, je n’avais pas le choix. Il m’avait prévenu que si je ne passais pas cette fois-ci, il viendrait me chercher « par la peau du cul ». Et je savais qu’il en était tout à fait capable, l’enfoiré.

Je me suis donc lavé de mon mieux, essayant d’éliminer au maximum les traces rougeâtres sur mon visage et les marques de fatigue dues à la beuverie de l’avant-veille. Je me suis habillé rapidement avec ce que j’avais de plus présentable et puis j’ai fait la route jusqu’à chez lui.

Richard habitait à une vingtaine de kilomètres de chez moi, dans une maison à l’écart d’un petit village, au beau milieu de la campagne picarde. Sa « demeure » était située en surplomb d’une vallée boisée, et l’on y accédait par une longue allée bordée de chênes probablement centenaires, dont l’entrée était protégée par les statues jumelles de deux lions protecteurs, déités tutélaires du lieu.

Je parle de demeure car c’était véritablement une propriété assez vaste, aux murs faits de blocs de calcaire, ornés de pignons crantés ; demeure à laquelle il avait fait ajouter une piscine couverte sous une véranda. Devant la propriété se trouvait une vaste pelouse découverte avec, sur la gauche un long pré où paissaient quelques chevaux ; et sur la droite une sorte de bois envahi de ronces, qui n’avait pas été entretenu depuis des années.

C’était là le fief de mon meilleur ami. La demeure du Grand Gatsby au beau milieu de la Picardie.

J’ai garé ma voiture tout en haut de l’allée, et j’ai marché vers la maison. J’ai jeté un vague coup d’œil au bois hirsute, que mon ami ne tarderait sans doute pas à débroussailler un jour. Pour l’heure, son aspect me paraissait vaguement inquiétant. Beau mais négligé, bardé d’épines et d’extensions végétales tentaculaires, comme un jardin d’Eden en friche.

Puis, je me suis approché du pré où les chevaux paissaient. A ma vue, l’un d’eux s’est approché de la barrière. Il a passé son immense tête au-dessus des barbelés, et pendant un instant, j’ai hésité.

Cette bête m’effrayait. C’était une créature maléfique dont la seule envie était de m’arracher la main si j’osais simplement l’approcher de sa gueule, c’était évident. Je le voyais dans la lueur rouge qui irradiait de son œil démoniaque à la vision quadrangulaire.

Je me rendais compte aussi au même moment que ce n’était qu’un cheval et que j’étais complètement idiot. L’animal ne venait sans doute que chercher quelques caresses. J’ai fait un gros effort de volonté, alors, pour tendre ma main vers lui, dans l’idée de caresser son chanfrein rien que pour me prouver qu’il n’y avait là rien à craindre. A cet instant précis, il a tourné la tête d’un geste brusque, et j’ai retiré ma main comme si je venais de me brûler….

      Ce n’était pas nouveau : j’étais souvent pris de ces mouvements réflexes de fuite ou de défense : comme si le monde entier était branché sur une ligne à haute-tension. Je détestais ça, mais c’était ainsi : je vivais en permanence dans un champ de mines, où chaque partie de l’univers se révélait hostile, prêt à m’exploser à la tête, et je ne pouvais me fier à rien ni à personne.

J‘ai repris mon chemin. 

En m’approchant de l’entrée de la demeure, j’ai jeté un coup d’œil à la piscine vide sous la véranda et un souvenir d’une puissance terrifiante m’a alors soudain rattrapé, répondant dans un contrepoint sarcastique à ma soirée de l’avant-veille. J’avais l’impression qu’une partie de moi encore à vif venait de m’être arrachée à nouveau.

Cinq ans plus tôt, Richard m’avait prêté sa demeure alors que je sortais encore avec Claire. Et je me souvenais avec une précision hallucinante de cette nuit passée à deux dans la piscine enluminée, aux eaux d’un bleu limpide. On y avait baisé langoureusement, lentement, à plusieurs reprises dans la soirée, une bouteille de Jack Daniels à portée de main. La sensation de chaleur au creux de l’estomac due à l’alcool, le contact de sa peau élastique, l’odeur de ses longs cheveux ruisselants, et l’effet de plénitude océanique due à l’eau tiède dans laquelle nous avions baigné étaient toujours là, dans mon esprit, quelque part ; comme la nostalgie d’un paradis perdu. C’était la dernière fois où je m’étais simplement, oui, simplement senti…..calme.

Et puis la vision de Claire, s’extrayant de l’eau, nue, parfaitement à l’aise, comme la Sainte Patronne des sports nautiques; cette image douloureuse et précise comme un coup de rasoir refusait tout simplement de disparaître de ma mémoire.

En sonnant à l’entrée, j’ai entendu un bruit de cavalcade derrière la porte, et quelqu’un m’a ouvert difficilement :

J’ai vu alors apparaître à 1m du sol, le beau visage stupéfait d’Anaïs, la fille de Richard, qui devait avoir 4 ou 5 ans :

« Oh ? Baptiste ! », elle a dit d’un ton émerveillé, comme si j’étais le Père-Noël.

 Il est vrai que ça faisait très longtemps que je ne l’avais pas vue.

-Salut, ma grande !, j’ai dit, en essayant de sourire de mon mieux. Ben dis-donc, où est-ce que t’étais pendant tout ce temps ? Ça fait longtemps que je t’ai pas vue…

-Ben ? J’étais là, elle m’a répondu, indignée.

-Ah oui, c’est vrai, j’ai dit. C’est moi qui n’y était pas…

Elle s’est retournée et a hurlé vers l’intérieur de la maison :

-Papa ! Maman ! Y’a Baptiste qu’est-là !

Et puis, elle m’a fait entrer.

A l’intérieur, ça sentait bon le jus de viande en train de mijoter et la propreté de lieux soigneusement entretenus. Le salon et la cuisine étaient luxueusement parés et ordonnés, comme des cocons délicieux où il faisait bon vivre. Des cadres présentant des nœuds marins. Des photos d’enfants et de vacances aux Seychelles. De la moquette murale et des meubles volontairement surannés. Un espace de vie. Comme le Loup des Steppes de Hesse, j’étais fasciné par cette faculté à décorer et aménager son nid, d’en faire un véritable foyer qui reflétait la personnalité de ceux qui y vivaient. Je pensais inévitablement aux écureuils et à leurs provisions de noisettes pour l’hiver, comme dans ce livre pour enfants que j’avais lu au CP, plus de 20 ans plus tôt. C’était une faculté dont j’étais totalement dépourvu. Mon « chez moi » était une boîte en carton comparé à leur demeure.

-Hé ! Le retour de l’Homme Invisible ! a crié Richard en venant m’embrasser.

-Faut rien exagérer…

Je l’ai regardé : plutôt petit et trapu, les cheveux noirs aux tempes déjà grisonnantes et ces yeux gris vifs cernés des rides du bonheur. Une vitalité rayonnante. De fines pattes d’oie qui le rendaient immédiatement sympathique.

J’étais vraiment heureux de le revoir.

Valérie, sa femme, est venue à son tour me faire la bise mais avant que j’ai eu le temps de dire quoi que ce soit, Anaïs m’avait attrapé par un doigt et me tirait vers son repère. Elle m’a amené vers un tapis de jeux sous les escaliers qui menaient à l’étage et où elle avait établi un bivouac, bardé d’une tonne de jouets dont le principal élément était une tente Mowgli.

Avant que j’ai eu le temps de réagir, elle m’a expliqué qu’on allait jouer au papa et à la maman.

Soit.

J’ai attrapé sans conviction une poupée James Bond, ou d’un type habillé d’un smoking en tout cas, pendant qu’elle préparait les différents éléments matériels nécessaires aux diverses cérémonies secrètes qu’elle nous réservait.

Lorsqu’elle m’a vue avec mon jouet à la main, elle m’a lancé une regard offusqué :

-Ben ! où est-ce que t’as mis la maman ?

J’y ai réfléchi un instant :

-Y’en a pas, je crois bien. C’est Ken célibataire, j’ai dit en désignant ma figurine. La maman est occupée ailleurs avec Action man….

Je venais là de prononcer un véritable blasphème à ses oreilles :

-Ben, non ! c’est pas possible !, elle m’a affirmé d’un ton qui ne souffrait pas la contradiction. Elle était véritablement péremptoire , comme si ce que je disais n’avait véritablement aucun sens.

Et puis elle m’a expliqué, d’un ton docte, comme si elle s’adressait à un enfant dissipé qui ne comprenait décidément rien à rien:

-Il faut qu’il y ait le papa et la maman. Après, ils se marient, ils vont dans une maison et pis ils font des bébés…

-Ah ? D’accord ! Un plan simple : ça me va…

Et pour illustrer ses propos, d’office, elle m’a collé une Barbie Cendrillon dans l’autre main. La poupée était beaucoup trop maniérée à mon goût, mais cela, semblait-il, n’entrait pas en ligne de compte…

Avant qu’on ait eu le temps de passer à l’étape du mariage, toutefois, Richard a crié :

-Ma puce, laisse Baptiste tranquille ! On mange…

J’ai reposé les deux futurs époux et j’ai dit :

-Allez, viens, ma grande, on va manger.

Elle m’a suivi, résignée.

-C’est bête que tu sois pas arrivé plus tôt, on aurait pu te faire monter à cheval…Hein, Valérie ? a dit Richard.

-Ben oui, c’est ce qui était prévu à l’origine…

Elle m’a regardé de ses grands yeux fixes dans lesquels je ne parvenais à lire absolument rien. Je sentais qu’elle n’aimait pas beaucoup le fait que j’aie bouleversé ses plans, mais elle ne faisait montre que d’une amitié compassée.

-Ce sera pour une prochaine fois, j’ai dit, soulagé à l’idée de ne pas avoir eu à grimper sur l’une de ces engins de mort.

-Alors, la reprise ? Ça se passe bien, m’a demandé Richard, pour faire diversion.

-Oui, oui, ça va…Super…

-Ah ? Tu vois ?, il a dit, enthousiaste, Je te l’avais bien dit que tu faisais bien de reprendre…

-T’avais raison, comme toujours…

Et puis la conversation a continué, comme il allait de soi dans ce genre de dîner, jusqu’à ce qu’on en arrive à parler d’art. Il semblait que Valérie était une grande fan d’art conceptuel, d’installations et de ce genre de choses. Sans doute quelque chose qu’elle avait vu dans un magazine féminin. J’essayais de lui expliquer qu’il y avait tout de même une grande part de fumisterie dans tout ce barnum ; qu’il fallait essayer de rester lucide, mais elle m’a alors rétorqué :

-Ah oui tu as peut-être raison…en même temps, qu’est-ce que t’en sais ? T’es pas un artiste à ce que je sache ? T’en sais pas plus que moi…

Elle disait ça en souriant et avant que j’ai eu le temps de me sentir vexé, je me suis rendu compte qu’elle avait raison. C’était vrai, après tout, il fallait que je me rappelle que je n’avais rien d’un véritable artiste….

Le dîner se déroulait comme sur du velours. Valérie faisait des propositions à son mari sur un ton plein de tendresse amoureuse (de mettre de la musique, de diminuer un peu l’intensité lumineuse, etc…) et je me sentais envieux et malheureux car j’aurais voulu être à la place de mon pote avec dans le rôle de Valérie, l’inaccessible Lena…J’avais un besoin presque désespéré d’une vie de ce genre qui m’aurait pourtant paru insupportable avec la plupart des femmes que j’avais croisées. Mais avec Lena, j’aurais tout à fait été prêt à jouer le jeu, cette mécanique fluide et ancienne de la vie du foyer avec ces gestes presque archétypaux de la vie à deux. Un truc vieux comme la vie des troglodytes….

Cette double présence/absence de Lena me rendait tour à tour envieux et malheureux et je m’enfilais verre sur verre en écoutant les menus propos de Valérie sur le dernier CD de Garou qui était « véritablement » superbe avec des textes si justes. J’essayais de faire taire mon sens de la répartie, je savais que ce n’était pas la peine de parler de ce que j’aimais et je voulais juste me laisser porter par l’atmosphère de calme que j’aimais dans ce havre de paix.  

Avant le dessert, Anaïs m’a à nouveau pris par la main pour, cette fois, me mener à l’étage. J’ai compris que c’était du au fait qu’elle n’avait pas de petits voisins de son âge et qu’elle devait franchement s’ennuyer. Elle était particulièrement contente de trouver enfin quelqu’un avec qui jouer…

-Dix minutes seulement, ma chérie, après tu vas te coucher, a dit Valérie…Tandis que sa fille m’enlevait à leur plateau de fromages.

Elle m’a fait monter l’escalier pour me montrer sa chambre, toute fière. Et il faut dire que la quantité de jouets rassemblés là aurait largement eu de quoi contenter les enfants d’un village africain.

-Chut !, elle m’a alors chuchoté, portant son doigt à ses lèvres. J’ai un secret…

-D’accord, ai-je répondu sur le même ton.

Puis, elle m’a mené vers un coin de sa chambre, vers une dépendance, datant sûrement de l’âge du Charleston. Il y avait là un petit espace. Quelque chose comme un conduit d’aération inutile montant du rez-de-chaussée.

-Là, tu peux entendre tout ce qu’ils disent, elle m’a dit, les yeux brillants de roublardise. Comme ça quand je sais que je vais prendre une fessée, je suis toute triste (elle me fit alors une démonstration de jeune fille battue qui m’aurait presque arraché des larmes) et ils ne me font rien du tout…

-Humm, essaie de garder ton secret jusqu’à l’adolescence, alors. Tu verras que ça te sera très utile…

Malgré moi, je me suis avancé près du conduit d’aération.

Et c’est vrai qu’on entendait bien, même quand ceux d’en bas parlaient à voix basse. J’ai d’abord reconnu Valérie :

-Non, mais pourquoi, je suis obligée de le supporter ? Il a l’air d’un zombi. T’as vu sa tête ! Je suis sûre qu’il s’est mis à la drogue. Je sais que c’est un de tes copains, mais, franchement, je veux pas de lui comme modèle pour Anaïs, à son âge, quand-même, tu sais comment elle est influençable…

-Oui, comme tu le dis, c’est mon pote, a dit la voix de Richard. Et j’ai aucunement l’intention de le laisser tomber. C’est un mec bien, simplement, laisse-lui sa chance…

-Ah, c’est un mec bien ? Et depuis quand ? Il en fout pas une ! C’est vrai, non ? Ça faisait des années qu’il n’avait même pas de travail ! De toutes façons, tu serais capable d’inviter à la maison tous les crève-la-faim de la région, si je te laissais faire….

-Bon dieu, c’est Baptiste, mon copain d’enfance, c’est pas la créature de Frankenstein ! Il ne fait de mal qu’à lui-même…

J’ai eu l’impression d’une brûlure en entendant ces dernières paroles. Décidément, je n’arrivais à tromper personne.

-Ah oui, et combien de fois il nous a invité chez lui, ton copain ? Il arrive à la maison, sans même une fleur !

Merde, j’avais oublié les fleurs…

-Il s’en fout juste complètement, et toi, t’es même pas capable de te rendre compte de ça ! C’est juste un profiteur, un pique-assiette !

-Un profiteur ?  a protesté mon pote, Mais on ne le voit jamais ! Il ne veut jamais venir….

-C’est parce qu’il se croit supérieur, ça, c’est tout ! Il se prend pour une espèce d’artiste au-dessus de tout, Monsieur l’écrivain,  et toi tu le laisses faire. Il y a des règles quand-même, je sais pas, moi ! Regarde Philippe. On l’invite une fois à la maison, et puis la fois d’après c’est eux qui nous invitent…C’est le minimum…. C’est comme ça que ça marche…Y’a des règles dans la vie…Si tu comprends même pas ça,…D’ailleurs, je comprends même pas comment tu peux le laisser tout seul avec notre fille….De toutes façons, papa me l’a toujours dit….

-Quoi ? qu’est-ce qu’il a encore dit ton père ?

-Non, rien, laisse tomber…

J’ai décidé de redescendre avant que Richard n’ait eu à réagir.

-Je crois que je vais y aller, j’ai dit, une fois en bas. Je suis un peu fatigué.

Valérie m’a regardé, complètement catastrophée. Son don pour la comédie était stupéfiant :

-Mais tu ne vas pas partir maintenant, quand même ? On a même pas entamé la Forêt-Noire….

-Vraiment, je suis fatigué, j’ai insisté.

Valérie, le sourire aux lèvres, compatissante, est alors venue me faire la bise et me souhaiter au revoir.

Richard m’a accompagné seul sur le perron de sa propriété.

On a fait quelques pas sans rien dire. Le silence et l’air de la nuit étaient partout comme une chape autour de nous.

-Ça a l’air d’être compliqué pour toi avec Valérie, j’ai dit, lui révélant ce que j’avais entendu.

Il m’a accompagné jusqu’à ma voiture :

-Tu veux dire qu’elle me fait sacrément ch…, oui !, il a rit tristement. Mais elle a pas toujours été comme ça, tu sais ?

Et avant que j’ai eu le temps de réagir, il a continué :

-Avant, elle était pleine d’humour, facile à vivre, et prête à tout pour qu’on soit ensemble, je veux vraiment que tu me croies là-dessus.

J’ai fait oui de la tête.

-Mais depuis….la naissance de la petite, on dirait, un vrai tyran…..Je ne la reconnais plus. Avant, j’aurais pu lui demander d’escalader l’Everest avec moi, elle n’aurait pas bronché…Maintenant, elle déverse sa haine sans discontinuer…Je veux dire, c’est pas seulement toi….

-Pourquoi, j’ai dit…Pourquoi est-ce que tu ne la quittes pas ?

Mais j’ai tout de suite eu la réponse :

-C’est parce que tu n’as pas d’enfant, toi-même, tu ne comprends pas…Il est hors de question que je lui laisse Anaïs pour elle toute seule….

Et puis, il a continué comme s’il affirmait une profession de foi :

-Ça fait deux ans que nous dormons dans des chambres séparées, et qu’on essaie de sauvegarder les apparences, mais elle est plus douée pour ça que moi….Les femmes sont toujours plus douées pour ça que nous….

Puis semblant réfuter un argument que je n’avais même pas prononcé :

-Oh, ne t’inquiète pas, je connais tellement de monde en ville que si j’ai besoin de trouver un peu de « réconfort » , c’est pas un problème. D’ailleurs, je ne vois même pas pourquoi j’aurais à m’en excuser, c’est juste que tout ça est un tel gâchis…..Finalement, je me suis trompé sur toi, t’as bien raison de rester célibataire…

-Euh, je suis pas sûr de ça, là-dessus, j’ai juste dit. Par contre, toi, je sais pas comment tu fais…

-Avec le boulot et la construction de la maison, t’inquiète pas, va, j’ai pas le temps de m’ennuyer. Y’a les combles à refaire, le bois à défricher….C’est pas le travail qui manque. Je reste toujours occupé, ça m’évite de trop penser.

Au-dessus de la pelouse, c’était une nuit sans lune, absolument noire.

-Il fait tellement sombre, j’ai dit, d’une voix brisée que j’ai tout de suite détestée….

-T’inquiète pas, demain, le soleil se lèvera à nouveau.

-J’aimerais bien qu’il ne se lève plus jamais, j’ai dit.

Alors, je me suis rendu compte que malgré toutes mes bonnes résolutions, j’étais en train de craquer à nouveau…

-Ça va pas ? Si tu veux, tu peux dormir à la maison….

-Non, c’est pas ça, j’ai dit, subitement suffocant, c’est juste qu’il y a…. pas assez….

L’obscurité environnante n’avait plus rien à avoir avec le soir consolateur que j’aimais tant. C’était l’autre sorte d’obscurité, l’obscurité envahissante, épaisse comme de la boue. Celle, absolue, des marais aux milieux de forêts Borhéeennes, qui pénétrait vos poumons et vous empêchait de respirer. Celle qui vous disait que le lendemain serait encore pire….. 

-C’est juste, j’ai dit, qu’il n’y a pas assez, qu’il n’y aura jamais assez…

Je me détestais car je sentais que je commençais à nouveau à lâcher prise….

-Même si j’avais l’univers entier à mes pieds, j’ai dit, même ça, ça serait pas assez….

-Putain, Baptiste ! Comment tu fais pour te mettre dans des états pareils ?

Richard a senti que je n’allais pas bien, et il m’a alors à nouveau proposé de rester chez lui, et d’attendre le matin pour repartir.

-Si tu as besoin de quoi que ce soit, je suis là . Tu vas pas faire une connerie, hein ?, il a dit , inquiet.

-Non, j’ai dit, c’est rien, il faut juste que j’y aille. Demain, j’ai une nouvelle journée de classe et je n’ai encore rien préparé. Il va bien falloir que je trouve quelque chose…. »

 

 

Par David Lantano - Publié dans : Kit de survie en milieu hostile(roman)
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Dimanche 22 mars 2009

    J’étais allongé sur mon lit, à demi-inconscient et j’entendais monter des voix de la cage d’escalier. C’étaient des rugissements de bêtes et des ordres militaires qui s’adressaient à moi  à travers la cloison. Des voix glaciales et pénétrantes qui me transperçaient comme des éclairs. J’étais bouillant, en fusion et j’avais l’impression de dormir dans un courant électrique à haute tension. Quelquefois, on frappait aux portes et les murs de l’immeuble tremblaient dans l’obscurité. Il y avait des travaux quelque part et les bruits de scie circulaire émettaient des gémissements d’horreur de jeunes filles en détresse. J’avais l’impression qu’on me cherchait ; que quelqu’un était entré dans ma chambre et se promenait en ricanant autour de mon lit comme s’il en était le véritable propriétaire. J’avais l’impression qu’on me voulait du mal, qu’à cause de moi, une catastrophe était sur le point de se produire, sans que je sache laquelle exactement ni à quel moment précis elle adviendrait. Avant même le réveil, enraciné dans mon esprit malade, l’angoisse était déjà là. Je l’avais emportée jusque dans mon lit.

J’ai repris conscience et tout de suite les questions sont arrivées, comme les premiers parasites sur les lieux du crime. Qu’avais-je fait la veille ? Je ne me souvenais plus exactement. Avais-je insulté, frappé quelqu’un ? J’avais sûrement fracassé ma voiture, eu un accident, tué un innocent….ça ne faisait aucun doute. À moins que la police ne m’ait arrêté pour ivresse sur la voie publique ? Mon esprit anxieux cherchait sans arrêt des raisons pour m’affliger. J’allais être renvoyé, puni, battu, d’une manière ou d’une autre. J’essayais de me souvenir de l’horreur évidente que j’avais provoquée. Il devait bien y en avoir une…Je ne pouvais pas m’en empêcher.  J’étais sûrement blessé ou malade, malade d’un mal incurable. Mon cerveau cherchait désespérément les preuves de mes crimes de la veille. Et de leurs conséquences.

Et puis, peu à peu, des images subliminales de la soirée me sont revenues. C’étaient comme des carrés de celluloïd découpées dans une bobine de cinéma, des flashs accusatoires :

Moi, assis au bar regardant le cul marin de la jeune naïade s’éloignant à juste droit. Moi, m’approchant d’un groupe de jeunes filles se foutant visiblement de ma gueule sans même que je m’en rende compte sur le moment. Moi, essayant de causer littérature à une femme qui en profitait pour s’éclipser le plus vite possible. J’ai essayé alors de me rendormir, de me cacher sous mon oreiller, de ne plus penser à rien. Mais les images revenaient, implacables : Moi, m’enfilant des verres à n’en plus finir. Moi, pleurant et jouant mon rôle de clown triste devant un parterre de jeunes abrutis. Moi, en faisant des tonnes, lourdingue, ridicule, pitoyable. Et moi, surtout, me perdant dans ce vol plané, cette expulsion expéditive par les videurs de la boîte.

Alors la honte a commencé à faire son apparition. Une honte surpuissante, térébrante, investissant chaque parcelle de mon être. Je ne voulais plus vivre. J’avais juste envie de me cacher jusqu’à la fin des temps. Je savais que je ne serais plus jamais admis dans cette boîte, que j’étais devenu un paria local. Et ce n’était même pas le pire.

J’essayais absolument de me rendormir, mais dès que je restais immobile plus de quelques minutes dans la même position, j’avais l’impression de suffoquer, de me momifier sur place. C’était insupportable.  Et puis des fantasmes de mort ont commencé à m’assaillir. Des fantasmes de perforation. Des types invisibles me fouaillaient les entrailles à coups de lance répétés. Je ne pouvais plus dormir. Il fallait absolument me lever et marcher, me mettre en mouvement jusqu’à ce que la souffrance, cette force de pétrification démoniaque ait peu à peu reflué.

Même dans mon lit, je ne pouvais pas trouvé le repos.

Le crabe était déjà là.

Alors, je me suis levé, en urgence, me suis habillé, et je suis sorti pour marcher. Marcher jusqu’à l’épuisement. Marcher jusqu’à ce que mon cerveau cesse de dérouler à vide la même bobine impossible. Il fallait marcher, marcher jusqu’à l’anéantissement.

Mais au cours de la marche à travers la ville, d’autres images me sont revenues, peu à peu. Comme après une lente séance horrifique de développement photo :

Le visage, particulièrement, d’une magnifique femme brune aux traits déformés par la colère semblait flottait dans l’éther et revenait sans cesse, comme une accusation.

Oh, non !

Même sans parole, je reconnaissais ce visage et je savais ce que cela signifiait.

Après avoir été éjecté de la boîte, je n’étais pas rentré chez moi directement , comme je l’avais d’abord pensé, non, j’avais marché jusqu’à la rue Saint Abre, au numéro 9,  et j’avais sonné à sa porte :

Claire.

Bon Dieu ! J’étais allé la réveiller en pleine nuit !

Je ne me souvenais pas de tout, bien sûr, mais la vision de son visage de gorgone ne cessait de revenir. Elle m’avait parlé, hurlé des imprécations dans les oreilles, alors. Mais tout ce dont je me souvenais c’était de quelques phrases intelligibles:

-Bon dieu, mais, t’es complètement saoul ! qu’est-ce qui te prend, tout à coup de venir me voir maintenant, et en pleine nuit, en plus? Mais on a plus rien à se dire depuis longtemps ! On est à peine sorti 2 semaines ensemble, Baptiste, et puis, ça fait 5 ans de ça ! 5 ans, putain ! Non, mais t’es un gamin ou quoi ? Tu passes jamais à autre chose ?

Je ne sais plus du tout ce que j’avais pu lui répondre, mais alors que je continuais ma marche pour essayer de venir à bout de l’excitation morbide comme des souvenirs encombrants, je me disais qu’elle avait raison. C’était là un de mes plus gros problèmes :

J’étais un maniaque et il était vrai que je n’oubliais jamais rien.

Je ne passais pas à autre chose.

Je ne passais jamais à autre chose.

Par David Lantano - Publié dans : Kit de survie en milieu hostile(roman)
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Samedi 14 mars 2009

Après une sorte d’ellipse temporelle et spatiale, je me suis retrouvé assis au bar de la principale boîte de la ville. A cause du léger effet de rémanence rétinienne quand je tournais la tête, et de la musique qui me parvenait aux tympans, moelleuse et assourdie : j’ai compris que j’avais déjà dû écluser comme un malade. Le problème était que cela ne suffisait pas à me calmer. La peau de mon visage et de mon corps étaient certes anesthésiée ; je ne ressentais plus rien en surface. Mais à l’intérieur, c’était comme un réacteur en fusion, le cœur d’un volcan. Un bête gigantesque et blessée s’agitait convulsivement pour demander sa pitance, et elle n’était pas contente.

Elle exigeait d’être nourrie tout de suite ou elle allait faire un malheur.

J’ai fait un tour d’horizon. Une grande salle rectangulaire de type hangar à bestiaux découpée ça et là par des murs porteurs. Partout des groupes d’humains assis sur des canapés autour de tables basses où reposaient des bouteilles de JB et des petits seaux de glaçons.

Pendant un court instant, la voix de la raison m’a parlé. Mais elle était faible et ridicule comme celle d’un séraphin bâillonné :

Rentre tout de suite chez toi pendant qu’il en est encore temps ! Tu vas faire n’importe quoi si tu restes plus longtemps, tu le sais très bien! Comporte-toi en adulte, bon sang! Mate-toi un porno, branle-toi un bon coup et essaie juste de dormir ! Il y aura d’autres fois, d’autres occasions…

Mais pour la bête qui rugissait au fond de mon cerveau, le temps n’existait pas et il était hors de question de rentrer bredouille. Pas cette fois-ci.

    Tout à coup, j’ai vu apparaître à mes côtés, comme par enchantement, une jeune créature ambrée venue commander probablement du jus de fruit ou une coupe de champagne, comme c’était là la coutume locale pour les jeunes femmes de la ville. Elle devait avoir à peine dépassé la vingtaine et j’avais envie de la faire fondre sur ma langue comme un bonbon acidulé. Elle était jolie, en plus, brune, avec un tee-shirt trop court qui découvrait son nombril. Sa peau avait un aspect souple et satiné comme si elle venait tout juste de sortir de l’utérus de quelque mammifère marin. Le mignon piercing qu’elle portait au nombril confirmait d’ailleurs mon intuition sur sa nature de Delphinidé.

Sûrement une femme de goût.

IL EST DE TOUTE PREMIERE IMPORTANCE DE LUI FAIRE COMPRENDRE QUE TU REPRESENTES SON FUTUR, CE SOIR, grondait la bête, tandis que l’angelot de la raison murmurait en pure perte: « mais bon dieu, laisse cette gamine tranquille, espèce d’ivrogne ».

VAS-Y, PARLE-LUI, MONTRE-LUI QUE TU ES UN HOMME, UN VRAI ! UTILISE TOUTES LES RESSOURCES DE LA RHETORIQUE ET DE LA DIALECTIQUE, ENVOUTE-LA PAR TON IMMENSE CULTURE…

J’étais bien d’accord avec la bête, mais le problème était que j’avais tellement bu, que ma syntaxe orale foutait le camp. Et puis, qu’est-ce que je pouvais bien dire à cette gamine ? J’y connaissais rien moi à la Starac’…

J’ai hésité, et puis, je me suis finalement tourné vers elle. J’ai dit :

-Sa….

Elle a pris ses verres et s’est barrée.

-…lut !

Je l’ai regardé s’éloigner sans un regard en arrière.

-Oui, j’ai dit à son dos et à son mignon petit cul disparaissant dans les limbes du R’n’B, moi aussi ça va pas mal…

Pour fêter ça, j’ai recommandé une vodka, et puis, je me suis levé, me mettant en chasse, un verre à la main.

Ce que je voyais me rendait malade. Des couples enlacés comme des nœuds de vipères aux langues nerveuses. Des visages hilares, participant à une sinistre foire des ténèbres. Partout, je recherchais ce qui pouvait être seul et féminin. Mais je ne découvrais rien. Les filles sortaient ensemble comme des groupes d’antilopes se protégeant des prédateurs de la savane. Et les couples étaient solidement formés, presque cimentés à coup de salive. Bref, il n’y avait rien là pour moi.

-Nan, mais tu vois pas qu’elle veut pas te parler !

Un type m’a repoussé d’un grand coup d’épaule alors que j’essayais juste d’adresser la parole à une fille.

-Je fais rien de mal, j’ai dit, j’essaie juste de lui adresser la parole…

-Elle veut pas te parler, c’est clair ? Alors tu dégages ou je te fous mon poing sur la gueule….

J’ai laissé coulé.

Plus tard, je me suis retrouvé dans un groupe de jeunes gens, toujours le verre de vodka à la main, souriant connement. Et puis, je l’ai senti venir, montant des profondeurs précambriennes de mon esprit malade. Des vapeurs d’ammoniaque, des miasmes fétides : l’exhalaison perverse de la haine de soi. La pire forme d’émotion humaine.

Oh non ! j’ai pensé tout de suite. Mais il n’y avait rien à faire, ça remontait jusqu’à mes yeux et me brûlait. Je pleurais et souriais en même temps.

J’ai expliqué au groupe, en riant, que j’étais un gros naze, un inadapté, un Léviathan, une créature des marais. Ça les faisait bien rire, ça, la « créature des marais », surtout que j’en rajoutais dans le délire monstre d’Halloween. Il n’y avait qu’une fille qui ne riait pas. Une jeune blonde aux grands yeux, un autre clone quasi-parfait de Lena qui essayait d’expliquer à ses copains que ça n’avait rien de drôle et que j’étais certainement en train d’en baver un max. Je me suis senti soudainement honteux d’être percé à jour, et je leur ai affirmé à tous que bien sûr que non que je n’en bavais pas du tout, que c’était n’importe quoi, que j’allais parfaitement bien, que tout ça n’était qu’une blague qu’il ne fallait pas prendre au sérieux (il était hors de question de me faire prendre en pitié).

Et puis, quasi-Lena s’est approchée de moi, souriante, pleine de compassion, comme une sorte de Vierge Marie hyper sexy, enluminée comme un sapin de noël, et j’ai eu l’espace d’une fraction de seconde, l’impression qu’elle comprenait exactement ce dont je parlais.

Alors, j’ai porté ma main à son flanc.

Ensuite, tout a été très vite. Sans comprendre ce qui m’arrivait j’étais allongé par terre, mon verre (hélas pas encore vide) brisé, et quelqu’un me filait des coups de lattes dans les côtes venus d’autre part. Et puis quelqu’un m’a relevé par le colback comme si je ne pesais rien du tout et m’a fait valdingué, mi rampant, mi volant vers la sortie, jusqu’à m’éjecter. La porte du pénitencier s’est refermée sur moi.

J’ai tambouriné comme un malade pour qu’ils me laissent rentrer. Je n’avais qu’une idée en tête : aller rechercher quasi-Lena, et la ramener chez moi où je la chérirais en idole comme il se devait. Elle me comprenait, elle, j’en étais sûr ! Je l’avais lu dans ses yeux, bon dieu !

Rien à faire. J’ai du rester dans la rue pendant un temps difficilement estimable, titubant, pissant sur la porte du club, et puis, finissant par comprendre que les portes de l’enfer ne s’ouvriraient plus pour moi, ce soir-là, j’ai fini par rentrer. 

Par David Lantano - Publié dans : Kit de survie en milieu hostile(roman)
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Dimanche 8 mars 2009

Le reste de l’après-midi est passé dans une sorte d’irréalité cotonneuse. Je voyais les élèves me parler mais je n’arrivais pas vraiment à donner un sens à leur phrases qui arrivaient jusqu’à moi, déformées, comme prononcées dans une chambre d’échos. J’agissais comme un robot déconnecté. J’avais l’impression d’être un figurant dans un film sans scénario. Mais je n’essayais même rien pour changer quoi que ce soit à la situation et ça n’était pas si désagréable, finalement.

Mais lorsque j’ai quitté l’école, après la classe, et que la nouvelle a fait de nouveau son chemin dans mon cerveau, rugissante, je l’ai senti à nouveau monter dans ma gorge :

Le crabe.

Sortant de son terrier, plus puissant et plus en colère que je ne l’avais jamais ressenti. Je me sentais à tel point sur le point de mourir ou de devenir fou que j’avais peur de quitter la route et de me foutre dans un fossé. J’ai été obligé d’arrêter la voiture en urgence au bord d’un bois. Et puis, je suis sorti comme un halluciné. 

Je suffoquais. J’avais envie de m’arracher la peau de la poitrine. Je regardais partout autour de moi pour y chercher une solution, mais tout était inerte et tranquillement hostile. Une nature sale, domestiquée, des arbres alignés en rangées militaires. Même là, on ne pouvait échapper à l’Homme. J’ai regardé la cime des grands ifs qui se balançaient dans le ciel couleur de cauchemar. J’avais envie de grimper aux plus hautes branches, simplement pour pouvoir tendre ma bouche au-dessus des nuages et pouvoir prendre quelques goulées d’oxygène. Mais, j’en étais incapable et ça n’aurait servi à rien, de toutes façons, je le savais bien. Tout effort était inutile et ne faisait que m’enfoncer d’avantage. J’étais comme englué, paralysé. J’étais comme un vieux singe figé dans un hiver nucléaire. Il n’y avait de réconfort nulle part dans l’univers pour moi.

C’est là que j’ai compris ce qu’était l’Enfer terrestre.

C’était l’arrêt du temps. Le présent continu de la souffrance humaine. La stagnation de toute volonté, de tout processus, de tout désir. Il n’y avait plus d’évolution, en enfer. Il n’y avait pas de lendemain, en enfer, et toutes les images de bonheur ou de soulagement n’étaient que des images sépias pourrissantes dénuées de toute signification. L’enfer, c’était un instant fatal se reproduisant à l’infini, un supplice se répercutant comme un jeu de miroirs sans fin. Un effet de larsen vidéo centré sur un visage hurlant d’emmuré vivant.

Le cerveau reptilien comprenait parfaitement cette cartographie infernale, lui. Et il me le faisait savoir. Il n’y aura plus rien pour te sauver, disait-il. Il n’y a plus de futur et tu n’iras jamais mieux., tu le sais bien. Ne crois rien de tout cela. Ce ne sont que des mensonges. Il n’y a qu’une chose qui existe et c’est :

MAINTENANT MAINTENANT MAINTENANT MAINTENANT MAINTENANT

    Je savais qu’il y avait tout de même un moyen pour s’en sortir. Pour m’échapper de la grande galerie des glaces infernales en trichant un peu. Mais il était hors de question que je me taille les veines.

Déjà, mes parents ne seraient sûrement pas contents et en plus, j’aurais foutu plein de sang sur mes fringues…

En désespoir de cause, j’ai trouvé une autre solution. J’allais trouvé une remplaçante à Lena. N’importe laquelle. C’était une situation d’urgence et la nature de sa remplaçante n’avait pas d’importance. Le soir-même, j’allais me saouler et écumer les bars. J’allais draguer toutes les filles que je pourrais. Surtout les filles bourrées, je me suis dit. J’étais bon, en filles bourrées, normalement. Et j’en ramènerais une à l’appart. J’aurais quelqu’un à serrer dans mes bras cette nuit. Un peu de chaleur féminine. Je n’en demandais pas plus.

En tout état de cause : il était hors de question que je dorme seul cette nuit. C’était une question de vie ou de mort.

         Pour célébrer ma décision, je suis allé chercher la bouteille de vodka du coffre et j’ai bu ce qu’il en restait. Et puis, j’ai dit très distinctement aux arbres qui m’entouraient, levant ma bouteille pour un toast déterminé : « Chevaliers ? A l’attaque ! »

Par David Lantano - Publié dans : Kit de survie en milieu hostile(roman)
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Lundi 23 février 2009

C’était le jeudi après la classe et on était tout prêt des vacances de Noël. Des traînées grises sur un ciel de lait caillé écrasaient le centre-ville où je suis sorti pour un ravitaillement. J’ai croisé les habituels spécimens locaux qui m’étaient plus étrangers que les animaux de la savane : des fans de Johnny Halliday portant l’idole sur leur veste en jean, des jeunes types coiffés de crêtes gélifiées dans des bombers ornés de têtes de pitbull, qui entraînaient de délicieuses Esmeraldas de province dans des cafés. J’ai de nouveau eu cette impression définitive d’exclusion, de non-appartenance à la race humaine. Je me suis arrêté un instant devant un magasin de parfums où j’ai cru deviner ma vie future dans la vitrine. Une vision sans fin de journées gigognes en enfilade dans la grande galerie des glaces du quotidien. J’ai repensé à ce que m’avait dit Richard et je me suis rendu compte qu’il n’avait pas entièrement tort. Je me suis vu à 50 ans, dans une sorte de brutale accélération temporelle, aigri, alcoolique, vivant d’arrangements avec le réel et avec ma conscience écœurée, et j’ai su, au fond, que ce n’était pas ce que je voulais : Je ne voulais pas devenir une espèce de pseudo-artiste torturé et l’unique consolation de l’alcool somnifère ne me suffirait bientôt plus, j’en étais parfaitement conscient.

En fait, seul dans la rue avec mes sacs de bières aux mains, j’ai songé à ce que c’était de pouvoir penser à une femme. D’en avoir le droit parce qu’elle vous l’avait laissé. De pouvoir la couvrir de cadeaux. De vous donner comme but de lui plaire avec déjà, l’anticipation jouissive de son sourire heureusement surpris à la découverte de votre présence dans la même pièce qu’elle ; tout comme cela avait déjà eu lieu pour moi, par le passé, dans une autre vie. Je savais bien, en même temps que c’était idiot, et que les cadeaux et les attentions ne m’avaient jamais aidé à en garder une ; que ça ne fonctionnerait sans doute pas plus la prochaine fois. Après tout, elles m’avaient toutes fuit comme le roadrunner fuyant Wil le coyote depuis un certain temps et je n’attirais plus que les cinglées et les cas désespérés. Mais même pour des filles autant capables d’empathie que des serial-killers, je ne pouvais pas m’empêcher d’essayer de leur plaire. C’était plus fort que moi. Le plus important était de pouvoir donner. D’avoir le droit de donner. Un homme, finalement, malgré tout le pathos et le ridicule avéré des faits, n’avait pas besoin de plus que ça, quand il aimait.

Et puis tout à coup, alors que je continuais à regarder l’intérieur du magasin avec une confuse impression de mélancolie déplacée, je l’ai aperçue en reflet sur les vitres teintées de la vitrine. Me souriant avec un air où se mêlaient à part égale l’angélisme et le sarcasme.

Lena.

Je me suis aussitôt retourné, déjà oppressé, mais la jeune fille blonde qui se tenait sur le trottoir derrière moi n’avait pas 18 ans, et n’était qu’une imitation d’elle, une version adolescente de celle qui m’attirait plus que tout. Elle m’a jeté un regard agressif d’animal sauvage puis s’est éloignée rapidement.

C’est là que j’ai compris que je n’avais plus le choix, ni même la force d’attendre un miracle. Mon cerveau reptilien n’admettrait aucune rebuffade. Les vacances étaient toutes proches et je ne la verrai plus pendant deux semaines. Largement le temps, pour qu’un grand type pas compliqué, un gars sportif, facile à vivre arborant un grand sourire Colgate me la pique lors d’une séance de sports d’hiver. Je ne pouvais plus perdre de temps.

Un sentiment d’urgence m’a aussitôt envahi. Le temps me rattrapait : dès le lendemain, je me jetterais à l’eau et je lui expliquerais tout ce qu’elle aurait à comprendre. Je m’excuserais pour ce baiser stupide et non-autorisé. J’étais prêt à tout pour me livrer entièrement à elle pieds et poings liés, et même si je n’allais pas très, très bien, il fallait bien l’avouer, je savais que le don total de ma personne en valait la peine, d’une certaine façon. J’étais peut-être fou, mais j’avais des réserves de forces et de simplicité pour ce genre de cas précis. J’étais capable d’être drôle, bon et aimant ; capable de rendre quelqu’un heureux. Je n’avais aucun doute la-dessus. J’étais tellement sincère, tellement convaincu, que ça suffirait sûrement. Il faudrait bien que ça suffise. 

 

                                     19   

 

 J’ai passé toute la nuit du jeudi sans dormir, incapable de trouver le sommeil, comme à la veille d’une bataille décisive. Si bien que le lendemain matin, j’étais si fatigué que la tension qui m’avait habité la veille avait vaguement reflué.

Je savais parfaitement que je devrais être léger et séduisant et avant de partir, j’ai essayé de m’entraîner à sourire dans le miroir. J’essayais de fixer une expression à la fois pleine d’empathie et de douce assurance à mon visage atone de mormon dépressif.

Hé salut ! Comment-tu vas ?Moi super : je joue sur du velours….Je me disais que peut-être on pourrait…

Le résultat était pitoyable : le mieux que je pouvais faire ressemblait dangereusement au sourire psychotique de Charles Manson ou d’un autre gourou cosmoplanétaire auteur de meurtres en série. Pas tout à fait ce que j’espérais.

Tant pis, il faudrait improviser.

Le trajet jusqu’à l’école a été comme la traversée d’un rêve, vu à travers un verre dépoli. Il pleuvait et les lumières des phares des voitures que je croisais lançaient des petits signaux de détresse sur l’asphalte luisant, dans le jour pas encore tout a fait levé. Sombre était mon humeur, sombre et perdue dans cette sorte de vertige des sens, de cette hypersensibilité qui me prenait lorsque j’étais fiévreux. Je croyais voir, se reflétant déjà sur les vitres de ma voiture, l’image d’une nuque, d’une mèche de cheveux blonds lui appartenant. Il me semblait par moments, la tenir déjà à mes côtés, et j’entamais alors des bribes de conversation en subvocalises avec son fantôme assis juste à ma droite. Je me disais que les automobilistes qui me voyaient, me croisant en contresens, devaient me prendre pour un cinglé.

     A l’école, je souriais déjà, et j’ai commencé par faire se ranger les élèves dans le couloir devant la classe. C’est à ce moment que je me suis rendu compte que Kevin était en retard. J’ai cru un moment qu’il ne viendrait plus (Oh ! Quel dommage !), puis, je l’ai vu arriver en courant, rejoignant les rangs avec un sourire exalté. Je l’ai alors entendu me crier :

« HE MAIT’ ! TU SAIS CE QUE C’EST LA PIP’ ?

Il a explosé de rire en me mimant avec son pouce ce qu’il avait sans doute vu chez lui, la veille à la télévision. Le visionnage de DVD pornos étant probablement l’équivalent familial du Monopoly dans sa famille.

-C’est ça la pip’, maît’ ! C’est ça la pip’ ! »

Nouvel éclat de rire.

Bon Dieu , il était à peine 9 heures et je ne savais même pas comment gérer ce genre de situation. J’ai essayé de le calmer en essayant de ne pas trop lui prêter attention et ça a plus ou moins marché, il a fini par se taire un peu, se contentant de pénétrer dans la classe en se dandinant comme un lascar de banlieue. Mais dès ces premières heures de la matinée, je me sentais sur la défensive, étrangement inquiet, comme ayant capté une augure négative sur la suite de la matinée. J’espérais simplement qu’il s’agissait d’une péripétie sans importance, mais je me sentais déjà oppressé.

Et puis, je me suis seulement rendu compte à ce moment-là des conséquences évidentes de mon projet.  Même si j’arrivais à mes fins avec Lena, ce ne serait que le début d’un autre enfer où je devrais prouver à chaque instant que je la méritais. Ce serait une autre épreuve, beaucoup plus valable , certes, mais en même temps largement plus redoutable. Il fallait déjà me préparer à devoir marcher sur le feu… 

Les premières heures de la journée, après le français et la récréation, étaient dédiées à la répétition de la pièce. Après cette séance, où nous devions progresser jusqu’à un bon tiers du spectacle, dans mon idée, je passerais véritablement à l’action avec Lena à la pause de midi. Je viendrais faire ma déclaration sans équivoque. Quelque chose de sincère et de simple, sans trop de chichis. Du genre : lui demander, décontracté surtout, d’aller prendre un verre ensemble. Hors de question de faire dans le médiéval et l’amour courtois…J’essayais de minimiser l’affaire, mais de quelques manières que je le prenne, je savais que j’allais tout de même me jeter à l’eau. Et que ce serait tout ou rien….

      La scène que nous étions censés travailler ce matin-là était celle des champs de coquelicots, où la plupart des personnages du conte en route pour la Cité d’ Oz risquaient une sorte d’endormissement éternel à la Belle au bois dormant dû aux vapeurs narcotiques des plantes susdites. Seuls l’épouvantail et l’Homme en Fer-Blanc, totalement immunisés aux drogues étaient alors capables d’aider leurs compagnons d’infortune (Dorothée et son chien Toto) en les portant dans leurs bras. Ce qui excluait le lion, bien trop lourd, hélas.

J’ai essayé d’expliquer la charge dramatique de la scène à mes élèves apprentis-comédiens, et étrangement, ils y paraissaient réceptifs. Quentin, qui jouait l’Homme de Fer-Blanc et Alexis, l‘épouvantail, étaient tout fiers de porter dans leurs bras, qui, Dorothée, qui, la peluche canine incarnant Toto, jusqu’à une zone saine, stérile, à l’abri des vapeurs délétères.

Mais j’avais oublié Kevin.

Soudain, j’ai entendu quelqu’un crier : « Maît’ ! Y’a Kevin qui se barre ! »

Et lorsque je me suis retourné, j’ai effectivement pu constater, que Kevin, en costume de Munchkin, avait ouvert la porte de la salle de motricité qu’il était en train de traverser la cour de récréation en courant. Paniqué, j’ai juste eu le temps de dire à Manon d’aller prévenir Mme. Ellisson, puis, je me suis lancé à la poursuite de mon élève en fuite. Lorsque je me suis mis à traverser la cour à mon tour, je me suis rendu compte qu’il était déjà arrivé à la grille d’entrée. Il s’est alors retourné vers moi, et a fait une sorte de danse sur place. C’était une sorte de twist puéril, il pliait les genoux et les bras avec une coordination motrice correspondant tout juste à un enfant de grande section de maternelle. Une sorte de mouvement de chimpanzé ultra-excité. Ce faisant : il tendait ses deux majeurs en ma direction en forme de défi à sa mesure. Puis, il a ouvert la grille, et s’est enfui dans la rue.

J’ai rejoint la grille d’entrée, et je l’ai aperçu un peu plus loin, où il continuait à me défier. J’étais terrifié à l’idée des conséquences de ses actes.

Je me suis lancé à sa poursuite dans les rues de la ville, mais cet enfoiré courait vite et mon physique d’alcoolique ne m’aidait pas beaucoup à le rattraper. Je me sentais complètement idiot. Je courais à la poursuite d’un lutin psychotique à travers des rues d’une petite ville de province. Ça n’avait aucun sens. Je m’imaginais déjà m’adressant aux passants : Pardon, vous n’auriez pas vu passer un petit elfe ? Moustachu, 1m20, rire débile ?

Je l’ai perdu de vue un instant, puis, j’ai fini par retrouver sa trace plus haut dans la rue qui menait à la mairie. Il s’était arrêté et me regardait en souriant.

J’ai vu ses yeux euphoriques et son sourire idiot me défier une nouvelle fois, et puis, il a traversé la rue.

C’est à ce moment-là, que j’ai vu le camion de livraison, qui descendait à pleine vitesse en sens inverse.

J’ai vu mon lutin traverser, juste au moment où le camion le rejoignait.

Et puis, il est passé sous les roues du véhicule dans un grand bruit d’écrasement :

Ce qui est passé dans mon esprit alors m’a transpercé comme la foudre des conséquences :

ACCIDENT.

BLESSURE.

MORT.

RESPONSABILITÉ.

JUGEMENT.

CONDAMNATION.

COUPABLE. COUPABLE. COUPABLE.

PRISON….

J’ai cru que je mourrais sur place. Crucifié..

Et puis, je l’ai vu réapparaître derrière le camion, qui venait de klaxonner en urgence.

Kevin s’est arrêté, stupéfait, comme s’il venait de se rendre compte qu’il venait d’échapper à la mort.

-Allez, reviens ! J’ai crié. Tu vois bien que tu vas te faire écraser ! Et puis où est-ce que tu cours comme ça ? Tu vas nulle part, là ! Y’a rien du tout par là. Ta place, elle est avec nous, tu le sais bien. Tu veux quand-même pas que j’appelle les gendarmes pour qu’ils viennent te chercher, non ?

Puis, adoucissant le ton, essayant de l’amadouer comme on pouvait le faire avec certains animaux intelligents:

-T’inquiète pas, tu seras pas puni, mais il faut vraiment que tu reviennes….Tes camarades, ils t’attendent. Tu vas pas les laisser tout seuls, quand-même ?

Finalement, tout doucement, je l’ai vu baisser la tête et marcher en ma direction. Je me sentais tremblant, réchappé de justesse au pire. J’avais l’impression d’avoir réussi provisoirement à dompter un animal d’une planète inconnue.

La répétition a été interrompue, bien sûr. Et j’ai amené Kevin dans le bureau du directeur en lui expliquant ce qui s’était passé:

« C’est pas vrai, il a fait ça ! Rhoo !, toi alors, il lui a dit, en le menaçant du doigt. T’en as pas assez de faire des bêtises ? »

C’était tout. Il serait privé de récré ou quelque chose comme ça, mais ça n’irait pas plus loin. Ni les parents, ni les services sociaux, ni personne d’autre ne seraient mis au courant. Il ne s’était pratiquement rien passé. Un événement banal, en somme.

Revenu dans la classe, j’ai entendu les élèves s’inquiéter de mon visage. Apparemment, j’avais une tête bizarre, j’étais tout rouge. « ça va pas, maît’ ? »

Je ne savais pas quoi leur répondre. A vrai dire, je me sentais vidé, frissonnant, comme rescapé d’un accident de la route. Je ressentais soudainement en plein, le contre-coup du choc…

Apparemment, cette fois-ci, ce n’était pas juste dans ma tête.

Alors, pour finalement constater par moi-même ce de quoi ils parlaient, je me suis rendu aux toilettes à midi. Là, j’ai pu admirer mon visage dans la glace. Je n’étais pas beau à voir :

Ma peau partait en longues plaques rouges partout autour de mon nez. Il y avait aussi de longues striures qui me barraient les joues en biais. Somatisation. J’avais l’air d’un figurant irradié lors d’une attaque nucléaire dans un film d’horreur de série Z.

J’ai tout de suite compris que l’Opération Lena venait d’être reportée de force. J’ai fait un gros effort pour me raisonner alors. Ce n’était pas grave, je me suis dit, ce serait pour plus tard, le plus important pour l’instant était de se calmer et de terminer la journée….

Lorsque je suis sorti des toilettes, j’ai vu Martial arriver vers moi d’un pas rapide. Il avait l’air tellement heureux, tellement fier de lui, qu’il m’a même adressé la parole. C’était un événement.

-Je l’ai eu ! Je l’ai eu ! Bon dieu, ce que je lui ai mis !

-Qui ça ? J’ai dit, par réflexe….

-Thierry!

Il a vu que je ne voyais même pas de qui il voulait parler et qu’il était une nouvelle fois obligé de me faire la leçon :

-Ben, Thierry Legere, le champion de Picardie de Judo, quoi ! Ippon  direct que je lui ai mis, au bout de deux minutes de combat à peine. T’aurais vu ça…..

Je ne réagissais toujours pas… En fait, bien sûr, je me foutais complètement de son judo et de tous les Thierry de la Terre. Ça l’a énervé, comme s’il était évident que je devais savoir de qui il parlait :

-Thierry ! Thierry !

Nouveau regard indifférent de ma part :

-Le mec de Lena, quoi !

Il a tout de suite vu l’effet que sa déclaration provoquait sur moi et je l’ai vu soudain sourire, sadique, plus qu’heureux de pouvoir m’enfoncer :

-Quoi ? Tu savais pas ?

Il essayait de capter un signe de faiblesse de ma part. Mais s’il y avait une chose que je savais, c’était que j’aurais préféré crever sur place plutôt que lui donner satisfaction. Je dois dire alors que j’ai fait preuve d’une merveilleuse contenance. J’étais fier de moi :

-Ah ?, j’ai dit. Non, je savais pas….mais alors là, tu sais….Je m’en fous complètement ! »

 

Par David Lantano - Publié dans : Kit de survie en milieu hostile(roman)
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Mardi 10 février 2009
Le lendemain matin, j’ai fait la distribution des rôles pour le spectacle avec une impression d’irréalité dure à supporter. J’étais au plus mal et j’évitais dorénavant tout contact avec mes collègues. Je rasais les murs. Mais en classe, même si je n’en avais pas envie, je ne pouvais échapper à la préparation de la pièce. Il était temps de commencer les répétitions.
Le rôle de Dorothée reviendrait évidemment à Manon. C’était le genre de gamine pour qui n’importe qu’elle activité scolaire était hyper-motivante. Elle levait la main toutes les dix secondes en classe et avait des opinions sur à peu près tous les sujets. Son énergie était inépuisable. J’aurais pu lui annoncer qu’on allait nettoyer toute l’école à la brosse à dents qu’elle se serait encore portée volontaire. Je savais qu’elle ne me laisserait pas tomber et c’était tant mieux car j’avais vraiment besoin de pouvoir me fier à quelqu’un dans cette école. Thomas, le Monsieur je sais tout de la classe serait évidemment le Magicien d’Oz, mais pour les autres, je manquais d’idées et je leur ai demandé leur avis.
Alexandre et Kevin ne voulaient rien faire, bien entendu, puisque la pièce était complètement débile. Je leur ai expliqué qu’ils n’avaient pas le choix et que j’imaginais bien Alexandre dans le rôle du lion. C’était le seul à pouvoir jouer convenablement l’animal royal. Peut-être flatté et ne voulant en tout cas pas être puni à nouveau, il a fini par accepter. Quant à Kevin, il était inutile d’attendre de lui le moindre effort, je le savais parfaitement. Il n’apprendrait jamais un texte, même de quelques lignes, et serait prêt à tout pour saborder la pièce si on lui en donnait la possibilité. Je lui ai donc confié le rôle très important et très supprimable d’un munchkin muet qui ferait un signe de la main à Dorothée et à ses compères alors qu’ils s’en iraient à la recherche de la Cité d’Emeraude. (Les munchkins, bien sûr, étaient le nom des lutins qui vivaient aux pays d’Oz.) et ça a eu l’air de lui convenir.
Pour le rôle de la gentille sorcière du Nord qui aidait Dorothée au début du spectacle, j’ai songé à Camille, une excellente élève dont je n’avais pratiquement jamais entendu la voix auparavant. Je me suis alors tourné vers elle pour lui proposer le rôle. C’était une gamine toute frêle, aux grands yeux d’héroïne de manga pathétique. Elle m’a regardé comme un lapin pris dans les phares d’un trente-huit tonnes sur une route de campagne. Elle a fait simplement non de la tête.
« Allez, Camille. Tu es une excellente élève. Tu en es tout à fait capable…" Non de la tête.
« Tu ne veux pas impressionner tes parents ? Je suis sûr qu’ils seraient fiers de toi. »
Non de la tête.
« Je sais que c’est difficile pour toi, mais une fois que tu l’auras fait, tu verras que ça te plaira. »
Devant mon insistance, elle est devenue rouge, se retenant visiblement de se mettre à pleurer et j’ai battu en retraite, lui expliquant que je lui donnerais alors un plus petit rôle. Que je verrais bien. Que allons, allons, ce n’était pas grave.
Non de la tête.
J’ai distribué les autres rôles, un peu au hasard et puis j'ai expliqué le déroulement de la séance tel que je l'imaginais. Il était temps d'y aller.
Plus moyen de reculer.

Après quelques dernières consignes de bonne tenue, j’ai alors emmené ma horde de wisigoths dans la « salle de motricité » située derrière la classe de Lena. J’ai vu tout de suite que malgré mes consignes, je traînais derrière moi une bande chaotique surexcitée au lieu d’une classe d’enfants sages et j’ai voulu y remédier aussitôt. J’ai demandé d’une voix forte aux élèves qui gravitaient autour de moi de venir se ranger deux par deux, et j’y suis presque parvenu après 5 minutes d’effort, Alexandre me gratifiant d’un « oui, chef ! » et d’un salut militaire.

Et puis, ils sont rentrés avec impatience dans la salle où nous attendaient déjà quelques dames choisies de la maison de retraite qui devaient nous présenter l’aboutissement de leurs travaux de couturières/costumières.

Mes élèves leur ont dit bonjour presque sans y être forcés, et ils se sont assis par terre à ma demande. J’ai entendu Alexandre murmurer :

« ‘Tain, les vieux trucs de la guerre ! »

Je n’ai pas réagi. Je ne savais pas s’ils parlaient des retraitées ou des costumes prévus pour le spectacle. Il faut dire que ces derniers étaient assez angoissants.

Il y en avait pour toutes les couleurs ; les plus criardes surtout, comme « aimaient les enfants ». Ça sentait les longues heures de crochet, de point de croix et de tricotage avant la sieste. Les petites vieilles avaient fait de leur mieux, et elles étaient fières de leur travail, ça se voyait à leur expression. Mais les enfants m’avaient l’air moins convaincu.

« Hé, oh, non mais moi, j’mets pas ça, hein ? »

J’ai senti que j’allais devoir être extrêmement enthousiaste pour convaincre tout le monde.

Et une fois, la présentation des costumes terminée, j’ai dit d’une fois ferme, en me frottant les mains d’impatience :

« Bon, allez, on va remercier les gentilles dames de la maison de retraite et puis on va essayer nos costumes. Comme ça on prendra une photo pour le blog de la classe. »

Bon gré, mal gré alors, les élèves se sont levés pour enfiler leurs déguisements. Et j’ai pris un peu de recul pour observer le résultat.

C’était saisissant :

Ils avaient l’air d’une troupe de bagnards humiliés dans leurs costumes trop grands. Aussi mal à l’aise que des pingouins pris dans une marée noire. Alexandre, la mâchoire serrée dans son costume de lion en peluche, était prêt à casser la gueule au premier élève assez fou pour émettre une remarque à son égard. Quant à Kevin, avec son chapeau pointu à clochettes et son début de moustache, il ressemblait à un intermédiaire entre le lutin farceur et le pré-délinquant. Je me demandais bien comment j’allais faire pour leur faire répéter leur rôle.
J’ai tout de même commencé les répétitions avec des acteurs raides comme des piquets et pour la plupart démotivés à l’extrême. Les élèves n’arrêtaient pas de me rapporter que « Kevin y dit qu’y va s’tirer ». Je leur répondais que bien sûr que non, il ne se tirerait pas. Où serait-il allé ? Mais la rumeur ne désenflait pas.
Les premières scènes ne se sont tout de même pas trop mal passées, sauvées par l’abattage héroïque de Manon, jusqu’à ce qu’on en arrive à la scène où le lion poltron intervenait. Le texte disait que le lion attaquait le chien Toto et que Dorothée venait alors à son secours, giflant le lion qui battait alors en retraite. Mais lorsque Alexandre a compris ce qu’on attendait de lui, il a refusé tout net.
« Mwa, non, vas-y, j’ai pas peur d’elle, là…
 -Alexandre, tu joues un rôle. Ce n’est pas toi qui as peur, c’est le lion.
 -M’en fous, c’est débile, c’est pas une fille qui va me faire peur. Attends, je lui rentre dedans, moi. J’la défonce…»
J’ai eu beau lui expliquer comme je le pouvais, il était impossible pour lui de se montrer dans une position de faiblesse, même pour jouer.
Je lui ai donné un autre rôle mais au moment de jouer, il sabordait son personnage, parlant avec une voix de débile, en faisant des grimaces pour faire rire les autres. Il voulait bien faire le guignol, mais uniquement selon ses propres règles, uniquement aux dépends de tout ce qui ressemblait de près ou de loin à une activité scolaire. Ce qui fait que j’ai dû le punir une nouvelle fois et lui retirer tout rôle. Il ne serait que le remplaçant du Magicien d’Oz, au cas où Thomas serait absent le jour fatidique.
« M’en fous, j’apprendrai pas de toutes façons… »
Et puis, il y a eu la répétition de la scène où une cigogne venait au secours de l’épouvantail. C’était une scène très courte où le rôle de l’oiseau devait être tenu par Camille. À ce moment là, j’ai entendu monter les premières remarques à la fois dégoûtées et tout excitées de ma troupe des farfadets :
« Ouah, ça pue ! », « Oh, maît ! c’est dégoûtant ! », « ‘tain, tu pourrais te retenir, dégueulasse ! »
J’ai à mon tour détecté l’odeur. Une effluve lourde, stagnante de merde chaude emplissait peu à peu la salle. Les miasmes acides, richement azotés, d’une chiasse de mauvaise augure. Une odeur que je connaissais bien. Une autre manifestation gastrique de la grande peur universelle qui régnait sur le monde.
Il n’était pas difficile de découvrir d’où ça provenait. Camille se trouvait là, prostrée, blanche comme la mort. Toute honteuse. En larmes.
« Bébé Camille, elle sait pas qui faut faire caca dans le popot ? a déclaré Alexandre, sarcastique, ce qui a déclenché le rire de toute la classe. Ben dis donc, je viendrai jamais chez toi, moi… »
Kevin, ayant enfin découvert une occasion de faire parler de lui, s’est mis à rire d’une manière hystérique, de son atroce rire puéril « ouah, ah, ah, elle a chié !…. Elle a chié !…. » Il suffoquait de rire, stupéfait qu’une chose aussi drôle et inattendue puisse arriver en classe. Il ne pouvait plus s’arrêter.
Camille était en perdition, ses larmes se changeant en gémissements à mesure que les autres se foutaient d’elle. J’ai crié pour faire taire tout le monde. Mais même alors, j’ai vu que tous les visages étaient encore hilares. Les enfants se regardaient, s’entraînaient l’un l’autre à prolonger le rire général.
Je me suis rendu compte alors que je ne savais pas ce que j’allais bien pouvoir faire de Camille. Je n’avais pas d’affaires de rechange pour elle, et je ne pouvais pas me contenter de l’envoyer aux toilettes. J’ai pensé un instant à appeler ses parents pour qu’ils viennent la chercher ou lui apporter une culotte propre, mais ils n’habitaient pas la ville et travaillaient. De plus, je ne pouvais pas laisser la classe seule pendant que j’irais téléphoner. En désespoir de cause, je suis allé frapper à la porte de la classe de Lena.
Elle m’a tout de suite ouvert et je lui ai expliqué la situation. Elle m’a dit de ne pas m’inquiéter. Elle avait toujours des vêtements de rechange dans son armoire pour ce genre de situations. Et puis elle a essayé de rassurer Camille : un petit oubli, c’étaient des choses qui arrivaient. Ce n’était pas grave. Il ne fallait pas pleurer. Elle allait tout arranger.
«Tu vas venir avec moi, ma grande. On va régler le problème entre filles. Ce n’est rien du tout. »
Puis, elle m’a fait un sourire de connivence et a posé un baiser très peu professionnel dans les cheveux de Camille avant d’amener mon élève aux toilettes.
Quelques minutes plus tard, Camille était de retour, honteuse mais les yeux secs, sentant bon le savon et le désodorisant wc à la lavande.
Il y a eu quelques nouveaux sourires moqueurs, mais j’ai alors annoncé que le prochain qui ferait une réflexion la copierait deux cent fois à la récréation, ce qui a eu au moins le don de les faire taire. La préparation du spectacle pouvait reprendre.
À midi, j’ai frappé à la porte de la classe de Lena pour la remercier. J’avais une excuse pour aller lui parler. Quand je suis entré, je l’ai trouvée assise à son bureau avec devant elle, un tupperware ouvert contenant une salade de tomates (ce qui tendait à montrer qu’elle aussi mangeait seule et qu’elle n’avait peut-être pas participé à mon lynchage de la veille) et un carnet sur laquelle elle était en train de griffonner.
Elle s’est arrêtée un instant pendant que je lui expliquais laborieusement que j’avais apprécié ce qu’elle avait fait avec Camille le matin même. Elle a fait un vague geste de main. Ce n’était rien. Ne sachant quoi dire, j’ai demandé :
« Tu prépares déjà ta journée de demain ?
-Non. En fait, je prends des notes pour mon livre. Je tiens une sorte de journal où j’écris des pensées, des poèmes, comme ça me vient. Un début de roman aussi, j’ai toujours aimé écrire…
-Moi aussi, j’écris…, je n’ai pas pu m’empêcher de dire.
-Oh ? Super. Qu’est-ce que tu écris ? Un roman ?
-Oui… Et c’était vrai, bien sûr, mais dès que je l’ai dit, je me suis senti ridicule et vaguement honteux.
Comme si je venais de prétendre à un quelconque titre ou statut d’artiste créateur. Je n’avais rien d’un véritable écrivain. Je le savais. J’étais un velléitaire obsessionnel. Monsieur un-mot-par-jour. Le facteur Cheval de la littérature. Prétendre le contraire était une imposture. Je n’étais pas et n’avais rien à voir avec un véritable écrivain.
Elle m’a expliqué qu’elle s’intéressait au sens de la vie, à la destinée. Elle croyait que chaque être avait une voie qu’il se devait de rechercher et de poursuivre inlassablement.
-Et toi, ça parle de quoi ce que tu écris ?
-Euh…en général, ça parle d’un peu de tout, de la vie…ça dépend en fait… Voyant que je n’étais pas très convaincant, j’ai essayé de me reprendre :
 -Ce qui m’intéresse le plus, je crois, c’est ce qui échappe à la conscience morale. Ce qu’on ne contrôle pas et qu’on ne choisit pas.
-Comment ça ?
-Ce que je veux dire c’est qu’on est élevé selon les lois de la morale, c’est ce qu’on enseigne à nos élèves en tout cas, mais je pense vraiment qu’on fait en partie fausse route, que toute ce dressage est largement insuffisant pour vivre dans le monde réel. En réalité nous sommes des animaux conscients qui vivons dans le règne des faits. Et dans ce monde, les gentils ne gagnent pas toujours, loin de là. En réalité, ceux qui ont les dents les plus longues vont beaucoup plus loin que les autres, la sensibilité et l’empathie sont plus des béquilles qu’autre chose. C’est ça que nous devrions véritablement apprendre aux gamins: la rage, la frustration et la déception. C’est ce qui ressemble le plus à ce qui les attend plus tard lorsqu’ils seront adultes. On leur fait croire que respecter les règles suffira à les rendre heureux alors que ça suffira seulement à se faire répondre poliment dans les boutiques et les administrations… C’est comme si on les abandonnait au massacre qui les attend, on les laisse se débrouiller plus tard avec la réalité qui va leur rentrer en pleine tête comme un train express lancé à pleine vitesse. Il y a quelque chose qu’on ne leur donne jamais, auquel ils n’ont pas accès… Quand j’y pense, je crois que les écrivains et les inadaptés sont tous à la recherche de ça, de la pièce manquante… De cette cohérence qui les tourmente et qu’ils ne trouveront jamais à l’école….Cette manière de trouver une façon convaincante d’être au monde…y’a-t-il une réponse à ça ?, je veux dire qu’est-il arrivé à Malcolm Lowry, Stefan Zweig, Virginia Woolf, Vladimir Maïakovski, Sylvia Plath, John Kennedy Toole ?
Je pensais qu’elle s’en fichait complètement, que mon discours la gênerait comme pour tous les autres, mais j’ai vu qu’elle me regardait, comme fascinée, alors j’ai continué dans mon délire. J’étai parti. On ne pouvait plus m’arrêter.
Ça tenait presque plus de la conférence universitaire que du monologue. Tout y passait en vrac. J’ai parlé de techniques d’écriture et de tout ce qui avait de l’importance pour moi : la concision et la simplicité ; l’expression la plus juste et la plus forte de ce qui avait du sens, même si j’avais toujours l’impression de m’y prendre à chaque fois, d’une manière beaucoup trop maladroite. De ne jamais toucher au but.
-Pour moi, j’ai dit, l’écriture participe un peu de ça, j’essaie de rassembler les faits pour créer une sorte de totem, j’écris pour éloigner le mauvais œil…
-Et ça marche ?
-Non.
Elle a éclaté de rire et pendant un instant, j’ai eu l’impression d’être plus proche d’elle que je ne l’avais jamais été.
Elle m’a un peu parlé d’elle. Ses parents étaient issus d’une petite ville du sud de la Suède. Son père, qui avait obtenu la direction d’une entreprise dans le nord de la France, y avait entraîné toute sa famille des années auparavant. Elle avait neuf ans. Récemment, ils avaient regagné le pays et elle leur rendait visite régulièrement.
Elle m’a demandé de lui suggérer des livres à lire et j’en ai cités quelques uns au hasard, qu’elle a notés dans son carnet. Et puis, avant que j’ai eu le temps de penser à quoi que ce soit d’autre, l’heure de reprendre la classe a sonné.
Par David Lantano - Publié dans : Kit de survie en milieu hostile(roman)
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Lundi 26 janvier 2009

A midi, je suis retourné chercher mon tupperware-repas dans le coffre de ma voiture. Là, j’ai constaté que la bouteille de vodka que je gardais en cas de coup dur s’était renversée et avait inondé une partie du coffre. Dans le sinistre, j’ai repêché un livre de poche de Knut Hamsun ainsi que le manuscrit d’un roman puéril écrit deux ans plus tôt ; roman que je n’avais jamais eu le courage d’envoyer à un éditeur. Les deux ouvrages étaient irrécupérables, totalement imprégnés d’alcool et partant en lambeaux. Ce n’était pas grave pour le manuscrit mais j’étais déçu pour le Hamsun. Il faudrait que j’en vole un nouvel exemplaire à la bibliothèque municipale.

J’ai pris mon tupperware et puis, au milieu du parking, j’ai eu un instant d’hésitation.   

En général, je mangeais seul dans ma voiture. Mais cette fois-ci, après l’épisode du matin, il fallait que je la voie, elle. Il n’y avait pas d’alternative possible. Si je ne le faisais pas, je ne pourrais pas dormir. Je m’en voudrais à mort.  

J’ai refermé le coffre et j’ai marché en direction de la salle commune où les autres prenaient leurs repas. J’ai franchi la zone neutre matérialisée par le préau qui faisait encore chambre d’échos aux cris d’enfants dispersés. Et puis, j’ai fait l’effort d’avancer en direction de la porte du réfectoire, marchant doucement, comme un rêveur stupéfait dans le labyrinthe d’une nécropole souterraine. Puis, je me suis arrêté, hésitant, à un mètre de la porte, l’impression d’être un abruti, complètement ridicule, un tupperware à la main. Je ne pouvais plus entrer. Je n’arrivais pas à rassembler mes forces pour être prêt au dialogue. L’idée de parler à qui que ce soit, de socialiser, m’était d’ailleurs insoutenable, quant à aller affronter un groupe de professionnels de l’éducation, il ne fallait même pas y songer. J’en étais bien incapable.

C’est à ce moment là que je les ai entendus parler à travers la porte, leurs voix étranges, déformées, mais familières d’une manière atroce, évoquant un quotidien extra-terrestre qui avait pour moi des inflexions de propagande nazie. Je reconnaissais leurs voix, comme venues d’ailleurs, du bout d’un long tunnel brumeux :

Martial : j’ai pris huit kilos de muscle en 3 mois. Et mon entraînement est au top du top. Cette fois-ci, je vais le battre, Thierry. Ça sera moi le champion, cette saison…

Christiane :Oui, enfin, je suis sûr que Thierry ne dit pas comme toi. L’année dernière au tournoi de l’école, il t’a bien eu, si je me souviens bien. C’est vrai que j’y connais rien au judo mais il est sacrément fort, quand-même. Je serais toi, je serai pas aussi sûr…

Martial :J’étais mal préparé, c’est tout. Mais cette fois-ci, avec tout ce que j’ai donné à l’entraînement, je suis sûr que je vais l’avoir. J’ai beaucoup travaillé mon spécial. Attends, c’est celui-là…

Christiane : Non, mais arrête, lâche-moi ! On est pas sur un tatami, là…

Martial : Tu vois ? Thierry ne le connaît pas, celui-là. Je le garde en réserve. Il fera moins son malin quand je lui mettrai son ippon.

Muriel :À propos, y’aura une démonstration, cette année à l’école ?

Martial :On sait pas encore. A chaque fois, faut tout déménager et tout installer, les gars sont pas très chauds…

Christiane (s’esclaffant ) : T’as qu’à demander un coup de main à Baptiste !

(Rire général)

Martial : Ah, me saoule pas avec celui-là !….A chaque fois, c’est pareil, il faut toujours qu’ils nous envoient les pires…

Muriel : Comment ça ?

Martial : Tu sais pas ? Pourtant tout le monde le connaît dans la circonscription, il a une sacrée réputation. C’est pour ça que personne n’en veut plus dans les écoles. Comment tu crois qu’il a atterri ici ? Comme on est l’école poubelle du coin, l’Inspection nous l’a refilé et c’est encore à nous de nous débrouiller avec. Ça commence vraiment à m’énerver…

Muriel : Qu’est-ce qu’il a fait, au juste ?

Martial : Oh, je sais plus, il a essayé de se suicider ou quelque chose comme ça, je crois. Après ça, l’Inspection l’a mis en congé thérapeutique. Ça fait bien cinq ans qu’il a pas bossé. On espérait ne plus le revoir, mais bon, fallait pas trop rêver…Dans chaque école où il est passé, y’a toujours eu plein de problèmes avec lui, alors forcément les autres en ont marre. Non, mais t’as entendu le chantier qu’il y a dans sa classe ? C’est n’importe quoi…

Muriel : C’est vrai qu’il est un peu spécial. Il a pas l’air méchant, mais bon, c’est clair que ça va lui faire tout drôle quand les parents vont lui tomber dessus…

Martial (furieux) : Un peu spécial ? Non mais attends, de quoi on parle, là ? Il est chargé de l’éducation des enfants, quand-même ! S’il est pas capable de tenir une classe, il a qu’à faire autre chose ! On est pas là pour accueillir tous les tarés de la région ! Je comprends pas pourquoi, on le vire pas carrément, tiens ! Dans le privé, on aurait pas pris de pincettes pour le foutre à la porte depuis longtemps. C’est l’avenir des enfants qui est en jeu, merde !  

      Je n’ai pas entendu la suite. Je ne savais pas ce que pensait Lena de moi, je n’avais pas entendu le son de sa voix, mais j’ai compris qu’elle aussi était probablement au courant de ma situation et ça m’a tout à coup fait horreur. Je ne voulais pas qu’elle sache qui j’étais vraiment. Je ne voulais pas qu’elle croie que j’étais un monstre ou un taré. Je ne pouvais pas l’entendre me clouer au pilori comme les autres. Je n’en avais pas la force. Je voulais qu’elle imagine que j’étais un mec normal, quelqu’un de bien. Quelqu’un avec qui elle pourrait avoir envie d’être.

Lentement, sans faire de bruit, j’ai rebroussé chemin jusqu’à ma voiture.

 

Par David Lantano - Publié dans : Kit de survie en milieu hostile(roman)
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Mardi 20 janvier 2009

J’ai le nez fin et droit la paupière un peu lourde

Les bras coupés très courts au-dessous des épaules

Je n’aime rien tant que la neige

Qui descend à rebours

J’ai les yeux flamboyants pour les forêts polaires

Je respire la santé

Suis la reine des pommes

Sous mon scaphandre chair

Je brille par mon absence

Je vais bien je vais seule

Dans les parcs l’automne

A l’hôpital l’autre jour

J’ai manqué l’occasion de me taire

Je suis la fille du roi des Roms

Je me crois tout permis

Je suis la fille du roi des Roms

La fille du roi des Roms

Par David Lantano - Publié dans : Poèmes
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Mercredi 14 janvier 2009

Plus je vieillis et plus je m’éloigne

Sans le vouloir, je deviens étranger à tout

Je ne comprends les autres, le monde, ou moi-même

Que par fulgurances et spasmes

Les nerfs aiguisés au rasoir puis plongés dans l'alcool

Le rappel foudroyant des us et coutumes et des bonnes manières

Me sauve encore du ridicule

Mais je suis fatigué de l’habitude habituelle des habitués

Et les désirs humains

Me font ricaner comme un atroce fossoyeur

Je ne sais même plus quoi rêver je m’éloigne

Et je m’éloigne encore

Où m’emmène ce bateau sans capitaine ?

Dieu sait

Mais il fera naufrage bientôt.

 

Par David Lantano - Publié dans : Poèmes
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Mardi 13 janvier 2009

   Pour ceux qui ne connaissent pas l’œuvre de Franck L. Baum, Le Magicien d’Oz est l’histoire d’une petite orpheline qui vit chez son oncle et sa tante quelque part dans une vieille maison au beau milieu des mornes plaines agricoles du Kansas. Un jour, une tornade emporte l’orpheline et son petit chien dans un monde imaginaire tout pleins de couleurs vives, de sorcières et d’êtres merveilleux. Elle se met alors à la recherche du Magicien d’Oz qui seul pourra lui permettre de revenir chez elle.

Durant son périple, elle emprunte la fameuse route de briques jaunes qui mène à la Cité d’émeraudes du royaume d’Oz où vit le magicien éponyme et rencontre en route quelques faire-valoir, tous construits sur le même modèle de personnage en quête de qualités humaines (un épouvantail sans cervelle, un bûcheron en fer-blanc sans cœur, un lion sans courage). Ils se joignent à elles pour aller demander de l’aide au grand maître ès sorcellerie, qui seul pourra résoudre leur problème.

   Le livre était un classique de la littérature jeunesse américaine, dont un film avait été tiré en 1939 avec Judy Garland.

   Et puis, soixante ans plus tard, il semblait que J-F Roudy, une espèce de psychopathe, conseiller pédagogique d’une quelconque Inspection avait décidé d’en faire une comédie musicale enfantine en version française. Il avait pour cela réécrit les paroles des chansons du film. Le résultat était terrifiant. De la guimauve dégoulinante de bons sentiments. Des mélodies joyeuses pleines de niaiseries à faire vomir d’horreur une meute de Bisounours. Et c’était moi qui était chargé de l’enseigner aux enfants.

   Un matin, j’ai donc fait lever la classe et je me suis entendu chanter d’une voix blanche le thème principal du spectacle selon J-F Roudy :

 

Là-bas, au pied de l’arc-en-ciel-euuuu

Au pays des merv-eille-euuuuuu

L’est un rêve fabu-leuuuuuuux

Plus bleu que le fond de tes yeuuuuuux !

 

Je me sentais parfaitement ridicule mais par une sorte de miracle, je chantais relativement juste. Et les élèves se sont soudain tus, stupéfait d’entendre ma voix chanter. Une voix, faible mais claire, que d’ailleurs moi-même, je ne reconnaissais pas, comme si l’esprit d’un petit chanteur à la croix de bois s’était emparé de mon corps. J’ai été soudain interrompu par quelqu’un qui frappait à la vitre de la porte de la classe. J’ai reconnu tout de suite Lena et je me suis tu, gêné comme un ado pris en flagrant délit de masturbation nocturne. Surtout que je croyais qu’elle m’en voulait. Je suis allé lui ouvrir. Elle voulait juste m’emprunter quelques livres pour sa classe.

« Je savais pas que tu chantais comme ça…, m’a-t-elle dit.

-Oui, on commence à travailler sur le spectacle. Je me suis dit que ce serait très motivant pour les élèves, j’ai menti.

-J’ai hâte de voir ça… »

Elle a souri et j’ai détourné le regard. Je venais juste de réaliser qu’elle ne semblait pas m’en vouloir pour mon faux-pas de la veille et je n’arrivais pas à y croire. Je l’ai regardée regagner sa classe dans le couloir. Elle s’est retournée une nouvelle fois et m’a souri à nouveau, ses yeux fixés sur moi, un peu plus longtemps que nécessaire avant de disparaître. Je suis rentré à mon tour, déboussolé, comme si je venais d’avoir une vision. Une énergie nouvelle venait d’investir mes poumons et tout mon être. J’ai repris la chanson et soudain, je me suis rendu compte que je voyais la situation sous un jour nouveau. Inexplicablement, l’angoisse avait reflué, un voile s’était levé dans mon cerveau malade. J’avais récupéré un peu de longueur de chaîne. Et tout à coup, ce n’était plus vingt-huit ennemis, vingt-huit nains vicieux complotant ma ruine que j’avais devant moi, mais simplement des enfants vulnérables, capables d’enthousiasme, attendant simplement qu’on les guide. C’était comme si je comprenais enfin ce qu’on attendait de moi.

 

Par David Lantano - Publié dans : Kit de survie en milieu hostile(roman)
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