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Dimanche 20 avril 2008
Le début d'une novella qui est une sorte d'introduction au roman sur lequel je bosse en ce moment. C'est de la "fantasy", alors ne soyez pas surpris par les noms imaginaires :-)

                             Le Hurleur-dans-la-Forêt

 

Un soir d’automne au ciel brouillé par la pluie et par les sautes de vent, Ewald Elmarsan, jeune acolyte du temple nord d’Eltor, à Osgord, observait l’entrée d’une vieille masure à deux étages à l’extrémité sud des quais. Il attendait ainsi, patiemment, dissimulé derrière le cadavre d’une charrette sans roue -dont il n’avait jamais vu le propriétaire les soirs précédents -comme si sa vie en dépendait. Et peut-être était-ce le cas.  Il était absolument immobile depuis plus d’une heure déjà mais le temps avait peu d’importance pour lui. Et la bruine se mêlant aux embruns puants des eaux du port ne le gênait pas. Un sentiment mêlé d’urgence et d’espoir l’habitait. Il n’était pas trop tard, se disait-il. Il lui resterait encore le temps.

Dans quelques instants, il le savait, elle allait sortir, et tout son esprit, tout son être était concentré sur l’instant précis où sa spectrale et vive silhouette, soudaine comme une apparition, se matérialiserait dans l’espace du seuil. Lorsque cela viendrait, il la rejoindrait, souriant, comme attiré en rêve par la lueur douce de l’intérieur, ou bien il la laisserait s’éloigner de quelques pas, et ferait un détour, s’arrangeant pour la surprendre au coin d’une rue, le long de l’un de ses parcours nocturnes préférés. Il s’efforcerait alors d’imiter de son mieux sa démarche sautillante et légère, se planterait devant elle comme par mégarde et lui prendrait la main. Il la verrait alors lui sourire…

Il hésita un instant. Il aurait pu aller frapper à sa porte, bien sûr, en fait, il en mourrait d’envie, mais elle lui avait demandé de ne pas le faire. Elle habitait une mansarde minuscule dans cette masure et le vieux douanier du rez-de-chaussée qui lui permettait de vivre là, pour presque rien –ce presque rien n’ayant jamais été clairement défini- était ridiculement jaloux et surveillait sans relâche ses allées et venues. Le bougre avait l’oreille fine, et d’après ce dont Ewald se souvenait de lui-un visage de murène aperçu par l’entrebâillement d’une porte- il n’avait aucune peine à croire tout le mal qu’il pourrait leur causer s’il le voulait, leur couple étant une cible particulièrement vulnérable. C’est que, de fait, si Ewald était acolyte d’Eltor, ce qui n’était pas si anodin à Osgord, elle en revanche n’en était pas même une fidèle et, pire que cela, elle ne semblait croire en rien, en tout cas en rien qu’elle puisse énoncer clairement. Leur relation était à ce point de vue rigoureusement inacceptable. En fait, si jamais le vieux les dénonçait-

-La lumière à l’étage s’éteignit soudainement et Ewald retint son souffle. Quelques battements de cœur plus tard, un pour chaque pas imaginaire dans l’escalier, la porte s’ouvrit et le visage d’Ewald se figea dans une expression de stupéfaction émerveillée –comme s’il n’avait pas attendu toute la journée cet instant-là. Une silhouette se découpa en léger contre-jour  dans l’embrasure de la porte. « Leyda… »ne put-il s’empêcher de murmurer.

Comme si elle avait entendu son nom, la jeune femme se tourna dans sa direction, semblant interroger l’air du soir d’un air amusé, mais elle ne le vit pas et Ewald n’osa se découvrir. D’où il était pourtant, il pouvait voir son visage, son large visage ambré aux pommettes puissamment marquées comme celles d’un garçon. Une lionne, pensa-t-il. Elle lui avait dit, le corrigeant, qu’elle avait été une lionne lors d’une vie précédente. Ses cheveux d’un blond pâle étaient rejetés en arrière et comme à chaque fois, ils donnaient à ses yeux gris-bleus – gris-bleus mais différents l’un de l’autre contemplés dans la lumière-une place immense dans son visage infiniment mobile. Leyda…

Elle était –pour la rumeur publique- une pas grand chose, une orpheline, une fille de peu, une paresseuse accomplie, sans foi ni loi.  On aurait pu ajouter à cela qu’elle était une menteuse de bonne conscience et une voleuse quand les circonstances l’exigeaient. Cela importait peu. Ces mots là ne la concerneraient jamais vraiment, ne suffiraient jamais à la définir, à la cerner et même devenaient presque pour elle d’inoffensives marques de distinction. Elle s’en amusait.

Ewald la regarda refermer la porte, tirer sur sa robe d’un geste maladroit et, se retournant, mettre le cap sur la rue des quais, s’éloignant en ne faisant presque aucun bruit. Hésitant, pétrifié, ayant manqué un premier effort de volonté pour la rejoindre, il la regarda disparaître en dehors du halo de la lanterne qui éclairait la façade. Puis, il se leva lentement et se mit à la suivre. Qu’il l’ait perdue de vue quelques instants n’était d’ailleurs pas un problème, il savait où elle se rendait. Elle irait dans la rue des quais, le long du vieux parapet, regarder l’océan un instant avant de se rendre dans l’une ou l’autre des tavernes du quartier. Lorsqu’elle était euphorique, c’était là qu’elle traînait. Mais quelle folie d’y aller seule ! Malgré ses efforts, toutefois, pour lui expliquer le danger que courait une femme se promenant la nuit dans le quartier du port, elle n’avait jamais voulu l’écouter, lui répliquant que le port lui appartenait au même titre qu’aux hommes et que si elle ne pensait jamais au danger, rien de grave ne lui arriverait jamais. Il n’avait su quoi répondre à tant de candeur. En fait, il aurait aimé qu’elle lui demande de l’escorter. Il aurait aimé qu’elle ait eu besoin de lui. Bien sûr, elle ne l’avait pas fait.

Le vent s’engouffra avec force entre les entrepôts.

par David Lantano publié dans : Le Hurleur-dans-la-forêt
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Vendredi 11 avril 2008

Il voulut la retenir mais c’était déjà une autre

Une ingénue au regard de gorgone

Un redevenu étranger avait investi sa terre

Et elle n’avait qu’un vague dégoût, à peine, une frayeur

Pour l’anonyme ressorti du troupeau

Qui relâcha son bras sur son ordre immédiat

Il ne dit rien

Il s’afférait à se donner contenance

Il comprenait comme il avait toujours compris

Oui, oui, oui, il allait partir, oui

Mais il pleuvait au-dedans

Une sueur de mort imitant un naufrage

Est-ce qu’il ne serait pas possible de ?

Non

Dehors, alors…

Et les lumières des tramways

Imitant les lignes de force de la souffrance humaine

Semblant mener quelque part

Les fantômes chantant au hasard, saouls,

Les grands halls d’hôpitaux des rues du passé

Il boitait bas et chantait haut

Des trucs entendus à la radio

Ça lui faisait mal quand même au-dedans

Comme une brûlure survivant à l’eau glacée

Comme des lames plantées en son sein

Il semblait que le vent, sans y toucher vraiment,

Portait encore le souvenir des flèches qui tuèrent Sébastien

A midi, le soleil perçant les persiennes

Déroula son enfer sans fin

Le jeu de miroirs atroce des perpétuités

par David Lantano publié dans : Poèmes
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Mercredi 2 avril 2008

                La créature la plus douce que la Terre ait portée

 

    Le soir venait de tomber et un serveur était passé allumer les petites bougies décoratives sur chacune des tables du restaurant. Quelqu’un avait allumé la radio sur une station FM puis l’avait éteinte. Sur le tableau noir, à l’entrée, on n’avait pas pris la peine d’effacer l’offre spéciale de la veille « Sole meunière. Julienne de Printemps. Une entrée commandée = un dessert offert ». Jour de semaine oblige, il n’y avait pas grand monde dans la salle commune et on pouvait entendre distinctement les conversations des clients.

   Deux femmes, l’une blonde, l’autre rousse, toutes deux approchant la quarantaine, étaient attablées près de la fenêtre donnant sur la cour. La blonde, Virginie, portait un pantalon noir et une veste bon marché en polyamide. Sur la chemise en jean de Fabienne, la rousse, on pouvait lire une inscription en anglais avec les mots « girl » et « sea » émergeant de sous un foulard lavande. Elles étaient un peu « pompette » après leur troisième vermouth et parlaient maintenant un peu plus fort que nécessaire. Au cours du repas, elles avaient beaucoup ri, s’étaient rappelé les bons moments passés à l’école d'aide-soignante, quinze ans plus tôt, et puis, le martini commençant à faire son effet, leurs yeux s’étaient mis à briller de petites lumières comme des reflets marins.

« Ecoute, je sais pas ce qui lui arrive en ce moment mais il a changé, dit subitement la blonde.

   Elle se pencha en avant pour la confidence. Elle savait qu’elle avait les joues toute rouges et même si personne dans le restaurant ne s’intéressait à elles, elle se sentait gênée qu’on puisse la voir ou l’entendre alors qu’elle était un peu saoule.

-Christian ? Tu parles !

-Je t’assure, il a fait des efforts. Depuis quelques temps, il est beaucoup plus gentil, beaucoup plus doux avec moi. Je le reconnais plus.

   Fabienne explora du regard la salle commune à la recherche d’un cendrier. En avisant un sur la table d’à côté, elle le transféra sans façon jusqu’à leur propre table.

-Et les semaines où il partait sans te donner de nouvelles ? Et tous les boulots qu’il a plaqué sans te demander ton avis. Et la fois où il a failli se battre avec…

-Oui, bon, je sais ce que tu penses de lui mais il a toujours été un peu comme ça. Il a jamais été tellement accommodant, même en famille, tu sais, mais…

-Attends. Qu’est-ce que tu racontes ? Faut pas exagérer. Une fois, il t’a quand même abandonnée comme ça sur le parking du Leclerc, sans prévenir, avec les commissions sur les bras et tout.

-Je sais bien mais…

-Il t’a laissée te débrouiller toute seule avec la maison et les gamins pendant des semaines. Il a fallu que tu leur inventes toute une histoire et lui, même pas un coup de fil ! Rien !

    Fabienne porta vivement une cigarette à sa bouche et en tira une bouffée nerveuse.

-Et pas une fois, encore ! Mais deux, trois fois, qu’il a foutu le camp. Je te le dis, à ta place, j’aurais jamais accepté de le reprendre. T’as été trop bonne, tiens. Moi, j’l’aurais accueilli à coups de fusil, ce salaud.

-Non, c’est pas comme ça, c’est…il m’a expliqué, il avait besoin d’ « espace »…, se défendit confusément Virginie. Mais elle n’alla pas plus loin.

-Tu comprends pas…

-Non, je comprends pas. C’est quoi sa nouvelle histoire maintenant ?

   Au lieu de répondre, Virginie se renfonça dans son siège, un peu agacée. Elle tira une cigarette du paquet de son amie et l’alluma à la flamme de la bougie. Ses joues lui cuisaient car elle ne tenait pas l’alcool. Chaque fois qu’elle buvait un peu trop –et là, elle avait clairement dépassé la limite- elle avait envie de fumer. Elle avait envie de sortir les cigarettes une par une du paquet et de les griller toutes. C’était une très mauvaise habitude, elle le savait bien. Une très mauvaise habitude qu’il faudrait absolument qu’elle corrige. 

-C’est de l’histoire ancienne, tout ça. Il a changé, je t’assure. D’ailleurs, tu sais pas ce qu’il m’a dit l’autre soir ? Il m’a dit qu’il était désolé. Il m’a dit qu’il regrettait tout le mal qu’il m’avait fait. Il m’a dit que j’étais la créature la plus douce que la Terre ait portée et qu’il regrettait tout ce qu’il m’avait fait. 

-Tu parles !

-Si, si, je t’assure. La créature la plus douce que la Terre ait portée. C’est ce qu’il a dit, et il était sincère. Ça se sent ces choses-là. Il pensait ce qu’il disait. D’ailleurs, c’est la première fois que je le voyais ému comme ça. Tu l’aurais vu…On aurait dit un ange.

-Ouais, un ange…jusqu’à ce qu’il recommence à te faire du mal. Un ange, tu parles !

-Je t’assure. Et puis, il y a autre chose, tu me croiras jamais…

-Quoi ?

-Tu me croiras jamais. Tu sais comme il est secret. Jamais un mot de trop. On ne sait jamais rien de ce qu’il pense et tout, et ben…

-Mais, vas-y !

-Il m’a dit…Il m’a dit qu’il m’aimait.

-Non ? 

-En douze ans de mariage, c’est la première fois que je l’entendais. Ça m’a fait un choc. Les premières années, j’avais bien essayé de lui faire dire, tu penses, mais impossible de lui arracher. C’était comme si ça le gênait.

-Quel foutu caractère ! C’est bien les hommes, ça. Ils disent jamais rien. Dès que tu veux parler un peu franchement, ils disent que c’est des bêtises et y’a plus rien à en tirer.

 -Oui, dit Virginie, comme si elle n’avait pas fait attention à la remarque de son amie. En tout cas, voilà qu’il me sort ça au beau milieu du repas. Je te le dis franchement, j’ai pas su quoi répondre.

-T’as sûrement bien fait de rien dire.

    Virginie piqua une nouvelle cigarette et Fabienne enleva machinalement de la table le paquet avant qu’il ne soit pillé.

-Et tous ces trucs sur le bouquin qu’il voulait écrire ? Je me souviens à chaque fois que je venais à la maison, il ne parlait pratiquement que de ça…

   Virginie eut un geste désinvolte de la main.

-Oh, ça lui est passé. Il dit que ça ne l’intéresse plus. Que le monde n’a pas besoin d’un nouvel écrivain. Il dit qu’il a compris tout ce qu’il y avait à comprendre et que maintenant il allait être plus présent pour moi. Qu’il allait rattraper le temps perdu. Il en a fini avec toutes ces bêtises. Tu devrais plutôt être contente pour moi.

     Fabienne eut un soupir résigné.

-D’accord. Bien sûr que je suis contente pour toi, ma Ninie. S’il a vraiment changé, je suis contente pour toi »   

   Ce fut une sorte de conclusion laconique avant une période de silence un peu gêné, un peu désabusé. Elle essayèrent de revenir à leur sujet de conversation favori : Guido, leur beau prof de Tango désespérément homo qui s’était froissé un muscle le jour même pendant la séance (Le restaurant était situé à deux pas de leur cours de danse latine et, après la fin de la séance, elles s’y rendaient ensemble une ou deux fois par mois). Mais le cœur n’y était plus. D’ailleurs, Virginie commençait à avoir la tête qui tournait :

- T’as pas envie d’y aller ? »

   Fabienne acquiesça et elles payèrent et se rhabillèrent dans un relatif silence. Elles se séparèrent sur le trottoir avec une bise et un « à demain » et Virginie se dirigea vers le coin de la rue. C’était encore l’heure pour le bus du soir.

   Elle n’eut pas trop longtemps à attendre. Et plus tard, elle traversa la ville, puis l’agglomération de communes, la tête au carreau songeant à Christian qui devait être rentré maintenant. Il avait retrouvé un boulot de vente par téléphone deux semaines plus tôt. Elle descendit à la place de la mairie de son village et traversa la zone de lotissements où se trouvait sa maison. La porte n’était pas verrouillée.     

   Les pièces étaient plongées dans l’ombre et elle fit de la lumière. Elle eut un soupir de découragement en voyant que Christian n’avait une fois de plus pas fait la vaisselle. Elle monta vers la chambre conjugale, en chaussettes, pour ne pas réveiller les enfants. Là, non plus, il n’y avait personne, mais un mince filet de lumière filtrait de sous la porte de la salle de bains. Elle alla y frapper doucement :

« Christian ? Christian ? Tu es là ? »

Pas de réponse.

Elle poussa la porte.

Au milieu de la baignoire, Christian se trouvait allongé, parfaitement immobile, baignant dans son sang, les deux poignets lacérés dans le sens de la longueur.

 

par David Lantano publié dans : nouvelles
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Samedi 29 mars 2008
La femme de ma vie
se cache sous une pierre
à Madagascar ou Tombouctou
Pour être bien sûre de ne pas me rencontrer
Elle se confond avec l'air du temps
Elle se déguise en coup de vent
Elle est mariée à un type impeccab'
Qui fait du sport à tout moment
Qui ne cligne des yeux, vraiment
Que lorsqu'il y est forcé
Elle a oublié mon prénom
mais me trouve sympathique
Elle maîtrise les lois de la Physique
Elle est malicieusement lovée
Princesse vaporeuse du vent
Au fond d'une bouteille de zubrowka
Qui déplie ses draps le soir
Pour me faire oublier toutes les autres...
par David Lantano publié dans : Poèmes
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Dimanche 23 mars 2008

 

Cracovie. Août 2002. La dernière fois que je vois Marta. Quelque chose comme la fin d’un cauchemar merveilleux. J’ai encore la tête pleine de bleus et j’ai mal partout. J’ai l’impression que je vais mourir, me désintégrer en la quittant, mais il faut que je fasse quelque chose. Je fais une dernière tentative pour lui parler. Pour lui demander de changer radicalement. J’essaie de lui expliquer que je n’en peux plus, que je suis à bout. Ce n’est pas son problème, me répond-elle. Nous passons la nuit dans une série de bars avec cette impression imminente d’une chute à venir. Je me sens en feu, illuminé, prêt à devenir fou. Celle à qui j’ai tout donné est redevenue entièrement étrangère, intouchable, incompréhensible. Cette sensation étrange que les trajectoires de nos vies se séparent pour de bon, qu’une simple secousse suffit maintenant pour nous détacher l’un de l’autre. Marcin est avec nous. Nous sommes tous les trois assis à une table dans un bar quand il me dit : « Est-ce que tu veux vraiment qu’elle te tue ? » Il a parlé fort et Marta l’a parfaitement entendu. Elle essaie de lui dire de se taire, mais il ne l’écoute pas. « Non, je lui dis. Je sais. J’ai déjà pris ma décision. J’arrête. Je n’en peux plus.

-Je vais t’aider » me dit-il. « D’abord, il faut boire… »

Et nous buvons sans nous arrêter. Marta a l’air folle d’inquiétude et c’est la première fois que je la vois comme ça. Non pas furieuse, mais terrifiée. « Arrête, Baptiste, je t’en prie. »Elle veut m’empêcher de boire, mais je ne la laisse pas faire.

« Et puis pleurer… », continue Marcin. Mais il n’a pas besoin de me le dire. Je pleure sans souffrir, naturellement. Comme si c’était Marta qui coulait hors de moi. Je vois sa figure horrifiée, me fixer, et partir en milliers de petits éclats liquides. Et puis, je me mets à chanter sur la musique que le bar passe. Alice in chains. Un truc super mélodramatique. Je beugle et ça me fait un bien fou. Marcin me sourit. Marta quitte le bar brusquement et je n’essaie pas de la suivre. Tout à coup, elle n’est plus là et ça ne me fait rien. Pour tout dire, je me sens soulagé. Infiniment, incroyablement soulagé. Pour la première fois, je me fous complètement de ce qu’elle fait, de ce qu’elle veut. Pour la première fois, je n’essaie plus de la comprendre. Je suis désespéré et euphorique ; complètement paumé, naufragé, de nouveau seul mais libre, libre, libre.

 

 

par David Lantano publié dans : L'enfer des caniches (obsessions)
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Mardi 11 mars 2008

Appelé, presque aspiré par ma fenêtre ouverte sur la nuit. Je reste un long moment à observer la rue. Du bitume et des bâtiments à angles saillants. Il faut que je sorte. Il faut que je sorte. Si je reste un instant de plus dans mon appartement, je crois que je vais devenir fou. Je ne peux pas aller dans un bar. Je ne peux pas boire aujourd’hui ou je sais que je ne pourrais plus m’arrêter et que je me mettrai petit à petit à suffoquer. Il faut que j’évite les filles, aussi, ou leur indifférence et leur agressivité me détruiront pour de bon. Cette nuit, je sais qu’elles en auraient le pouvoir. Cette nuit, elles auraient le pouvoir de m’anéantir. Je me sens nu, totalement vulnérable, absolument incapable de me défendre d’elles. Le crabe a rampé hors de sa carapace. Il faut que je reste seul. Loin des regards. Loin des autres. Alors, je prends ma voiture et je conduis doucement. Je sors de la ville. Je me gare près d’un champ et je sors pour marcher. L’air nocturne me fait du bien, m’apaise profondément. Il y a cette synthèse de parfums si particulière de la nuit à la campagne : l’odeur d’aneth des fossés, l’odeur acre de bois vert brûlé, l’odeur grasse et aqueuse des plantes ombellifères, l’odeur de la poussière des chemins. Je marche et je longe des champs de colza qui sentent le miel. Je longe un près où une vieille baignoire sert d’abreuvoir à des chevaux invisibles. Je longe un ruisseau à l’eau bruissante près d’un près couvert de renoncules. Je longe une grange à foin et j’ai soudain envie d’aller y passer la nuit, bercé par le souffle du vent. J’ai une envie folle de dormir dehors. J’ai l’impression que j’y serai bien, parfaitement apaisé, révélé à moi-même, libre, presque animal. J’escalade une petite colline. Des branches craquent sous mes pas. En haut de la colline, je trouve un rocher où je m’assois un instant. J’écoute. J’écoute les bruits de la nuit. Les voitures ronflants dans le lointain. La cime des arbres frissonnants de plaisir. Les cris des engoulevents et les chuchotement des souris dans les sous-bois. Assis sur cette pierre, au sommet de la colline, au milieu d’un espace vide, je me sens bien, comme en apesanteur. Je regarde les petites têtes de colza osciller dans le vent, les moucherons et les phalènes volaient en cercles libres, livrés au hasard. Je regarde les grands arbres qui ploient dans un mouvement de vague infinie. D’avant en arrière, sans jamais se briser. Je vois les nuages dériver lentement et sans à coups éclairés par une lune vaste et entière. Je pourrais passer des heures à les regarder. Rien n’a vraiment d’importance. Rien n’est grave. Le vent m’enveloppe, caresse mes joues, mon visage, tout mon corps. Je n’ai besoin de rien d’autre. Le vent me rend réel, un être unique et indivisible. Le nœud gordien de la souffrance se dénoue peu à peu. Mes poumons s’emplissent d’air. Je suis réel. Je respire. Je suis en vie. Je suis moi. Rien de plus, ni de moins. Je suis moi. Je n’ai besoin de rien d’autre. Il ne faut plus que je l’oublie.

par David Lantano publié dans : L'enfer des caniches (obsessions)
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Samedi 8 mars 2008

Quand je rouvre les yeux, j’ai mal partout. Mon corps n’est plus qu’une immense plaie. J’ai l’impression que la pression sur ma poitrine est différente et que je suis enterrée quelque part avec quinze tonnes de terre pesant sur ma cage thoracique. J’arrive à peine à respirer. Pendant un instant, je ne sais plus où je suis et je veux hurler. Je veux hurler et je n’en ai plus la force. J’entends, quelque part, plus bas, des bourdonnements d’interphones et des portes qui claquent avec des bruits d’échafaud. Il y a des gens qui marchent et qui discutent dans un escalier, des rires simples qui ne me concernent pas. Le jour doit être levé. Je réalise alors que je suis dans notre appartement ; et aussitôt après, je me rends compte qu’elle n’est pas là. Les évènements de la nuit me reviennent d’un coup. J’ai envie de mourir. Je me force à me lever et je vais prendre une douche. Dans le miroir, ma gueule a l’air d’être passée sous un rouleau compresseur. J’ai un œil presque fermé et des hématomes partout. Je sors une bouteille de vodka d’un placard et je bois pour supporter la douleur. Je découvre une lettre près du lit. Certainement quelque chose que j’ai écrit la veille, même si je ne me souviens de rien :

…C’est de ma faute, tout est de ma faute, je n’ai encore rien compris. Je suis minable, minable, minable. Un moins que rien, tu as raison. Mais tu dois comprendre que je t’aime Marta et que j’ai besoin de toi. Marta, j’apprendrai à me haïr comme il faut, si tu veux. Je me désarticulerai, je me briserai les bras et chacun de mes os pour prendre la forme que tu veux ; pour passer à travers les trous de serrure, pour passer à travers tout ce que tu veux. Fais-moi à ton image, Marta. Demande moi, ce que tu veux. Je serai là, fidèle et propre jusqu’à l’os pour toi. Oh Marta, fais de moi ce que tu veux, laisse-moi venir à toi en rampant car je ramperai s’il le faut. Je t’obéirai comme tu le souhaites mais reviens-moi, reviens-moi, reviens-moi, je t’en supplie.

L’impression de vide est atroce. J’ai besoin d’elle à un point qui dépasse l’imagination. Il faut absolument que je la retrouve. Il faut qu’elle m’explique ce qu’il s’est passé la veille ou je vais devenir fou. Je l’appelle au moins dix fois sur son portable mais pas de réponse. Je m’habille et je sors. Dans la rue, j’ai envie de supplier chaque être humain de venir à mon aide, de m’expliquer la situation, de me délivrer. Je veux que la vendeuse d’obarzanki, qui ressemble à ma mère, vienne à mon secours. Je veux que le vieux type qui pousse sa carriole, me prenne par le bras et me raisonne. Je veux que quelqu’un, qui que ce soit, prenne en charge mon problème et m’explique que ça n’est pas si grave et que j’en fais beaucoup trop. Je tourne la tête dans toutes les directions comme si j’allais voir surgir Marta au coin de la rue. Je crois la voir partout. Je l’aperçois dans une épicerie, à travers le seuil. Je la vois entrer dans un bar. Elle tourne au coin d’une rue. Mais chaque fois, ce n’est pas elle. Je retourne au bar de la veille, mais il est fermé. Je tambourine comme un malade à la porte. Personne ne répond. Je tourne dans les rues. J’entre dans chacun des bars où nous allions et j’ai horreur de ça. Voir toutes ces têtes se tourner en ma direction, à chaque fois que passe le seuil. Voir leur air amusé, surpris, accusateur. Qu’est-ce que je faisais là ? semblait-ils dirent. De quel droit venais-je les déranger avec ma gueule défoncée ? J’ai plus que tout, peur de la reconnaître elle, avec un autre type. Mais je ne la trouve pas. Nulle part. Dans les rues, tout le monde m’est hostile, maintenant, c’est évident. Les passants foncent sur moi comme s’ils voulaient me poignarder. Les groupes de jeunes me regardent passer en complotant contre moi. Le monde entier m’en veut. Je finis par échouer chez Marcin qui a un mouvement de recul en voyant ma tête. Il m’explique que Marta est là et qu’elle dort encore. Elle a pris de la drogue avec ces types, m’explique-t-il. Pourquoi étions-nous retournés là-bas ? Pourtant, il m’avait prévenu. Je ne lui réponds rien. Comment est-ce que je pourrais lui expliquer ? Dans la chambre, Marta dort. Elle est si blanche qu’elle a l’air d’un cadavre. « Héroïne » me glisse Marcin. Soudain, je la hais. Je la hais pour ce qu’elle se fait à elle-même et pour ce qu’elle me fait. Je m’assis au bord du lit et j’attends qu’elle se réveille. J’ai envie d’être un salaud avec elle. J’ai envie de lui dire d’aller se faire foutre, de lui balancer toute ma rage à la figure. Mais quand ses yeux gonflés finissent par s’ouvrir, elle se jette dans mes bras et ça me coupe le souffle. Comment peux-t-elle faire ça ? Comment après ça, le simple contact de ses bras autour de mon cou peut-il me faire autant d’effet ? Je la hais. Elle n’a pas le droit. Elle n’a pas le droit. Pourtant, je ne peux m’empêcher de l’embrasser et je me déteste pour ce baiser. « Ramène-moi » me dit-elle. Je l’aide à se rhabiller, crispé, prêt à exploser à tout moment. Mais je ne dis rien. Je l’aide à marcher dans la rue, et le fait de pouvoir l’aider ravive mon amour comme de l’essence balancée dans un feu. A l’appartement, je la regarde s’endormir à nouveau, épuisée.

par David Lantano publié dans : L'enfer des caniches (obsessions)
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Dimanche 2 mars 2008

Cracovie- Été 2002. Nuit sombre, la plus sombre de toutes. Après quatre jours de beuverie pour essayer de masquer la souffrance d’être ensemble, on se retrouve dans « notre bar », ce bar sans enseigne de Czarnowiejska. D’autres bars sont venus avant. Et d’autres viendront après, en enfilade. L’endroit est bondé. Je bois pour pouvoir participer au cirque autour de moi. Je bois pour être grotesque. Il faut être fort pour être grotesque ; pour regarder notre relation se détruire en riant, sans rien faire. Marta papillonne autour de moi, passe de conversation en conversation, de rire en rire. Il y a plein de mecs près d’elle. J’en vois qui l’attrapent par l’épaule et la serrent contre eux. J’en vois qui dansent avec elle. Des amis, je me dis. Simplement des amis. Au début, elle ne voulait pas sortir avec moi, mais maintenant qu’elle est là, il semble que tout le monde la connaisse. Une forme de cour s’est formée autour d’elle. Je suis le seul à ne pas en faire partie. Dès qu’elle me voit approcher, son sourire tombe. Elle se renferme aussitôt. On lui parle à l’oreille. Elle se marre. J’ai l’impression que tout m’échappe complètement. Je me rends compte au bout d’un moment que je me retrouve seul à boire dans un coin. Marcin n’est pas là. Plus personne ne viendra m’aider cette nuit. Au bout d’un moment, je reprends conscience, assis dans un fauteuil. Le bar a changé d’aspect, plus lourd, plus sombre. Entre temps, une troupe d’étudiants en théâtre est arrivée, d’après ce que je comprends. Ils sont tous bien attaqués et n’arrêtent pas de se frotter les uns contre les autres comme s’ils étaient en chaleur. Je parle à un jeune type plutôt sympa et à une fille à qui je raconte être écrivain. Ils veulent aller quelque part pour une « sex party », mais à la façon dont ils le disent, j’ai l’impression que tout ça, c’est de la blague. Je me rends compte seulement alors que Marta n’est plus là. On m’explique qu’elle est déjà partie, qu’elle a pris de l’avance. Est-ce que je viens aussi ? Ouais, je dis. Pas de problème. On sort. On marche pendant pas mal de temps et je ne reconnais pas les rues qu’on traverse. Je ne pense qu’à Marta. J’ai peur de devoir la chercher. Et j’ai peur de la retrouver. Je suis complètement perdu. Je me rends compte, juste au moment d’arriver, qu’on se retrouve, presque par magie, dans ce pseudo bar/cinéma où nous étions déjà venu. Ce bar avec ce foutu rideau rouge dans le fond de la salle. Le groupe de futurs comédiens se disperse assez rapidement à l’intérieur. Je les perds de vue. L’endroit est plein à craquer et je ne reconnais tout d’abord personne à l’intérieur. Je suis complètement ivre et l’impression de capharnaüm de l’endroit m’angoisse complètement. Je suis en sueur et je ne comprends rien à ce qui m’entoure. Tout le monde rit. Tout le monde hurle de rire mais je ne participe pas à la fête. Sur l’écran de cinéma, il y a un film de Pasolini qui passe, mais sans le son. C’est juste de la frime. C’est juste pour le côté intello/underground. Je continue à boire. Par habitude. Par besoin. Je tiens à peine debout. J’aperçois les types de la dernière fois : les skins bodybuildés. Ils patrouillent dans le fond de la salle. Je ne sais pas ce qu’ils font exactement, mais ils ont l’air de préparer quelque chose de pas très net. Et puis après une sorte d’ellipse de cinéma, un plan de coupe, je me retrouve dans la cour en train de vomir dans les mauvaises herbes.

Ça y est. Ce que je craignais par-dessus tout a eu lieu. L’instant t. Ground zero. L’explosion thermonucléaire. Je subis encore l’effet du souffle, hébété. Je me souviens que c’est quelque chose d’affreux que je n’arrive pas encore à assimiler. Je me souviens que ça a eu lieu peut-être quelques minutes plus tôt mais je ne suis même plus sûr. J’ai encore le visage féroce de Marta en face de moi. Prégnant comme une apparition. J’essaie encore de déchiffrer les forces telluriques qui l’animent. Elle est complètement saoule et je sais que chacun des mots qu’elle m’envoie à la figure à cet instant précis est la vérité la plus pure. Un jaillissement sombre venu du plus profond de son être. Ce qu’elle me cachait jusque là pour m’épargner. « Tu es qui toi ?, me dit sa voix d’insecte. Observé de près, son visage est une terre étrangère, une chose non-humaine incréée, un masque balinais, plein de colère absurde, aléatoire. Tu es qui toi ? Tu t’en vas, tu reviens quand ça te chante…En vérité tu es jamais là.  Et même quand tu es là, tu n’es pas là. Je n’arrive pas à te saisir. Je ne te sens pas. Je sais pas qui tu es. Tu sais même pas toi-même qui tu es et tu voudrais que je reste là à t’attendre ! Je peux pas faire ça. Je peux pas tout miser sur toi. T’es rien, Baptiste. T’es rien du tout. T’es du vent, du vide. J’ai besoin de quelqu’un de réel. Quelqu’un de présent, en chair et en os. Pas d’un fantôme.»

 Est-ce qu’elle a vraiment dit ça ? Je sais que oui, au fond. Même si ça me paraît irréel. C’était il y a quelques minutes ou peut-être plus d’une heure. Je ne sais plus. Un souvenir sans signification. Comme une feuille arrachée d’un carnet. Je reste un instant épuisé, à tanguer, et à regarder le ciel s’éclaircir. Je tremble. Je suis à bout de forces. Puis, je rentre à nouveau. Combien de temps a passé ? Je ne sais pas mais il y a beaucoup moins de monde. Les étudiants que j’ai suivis jusque là sont introuvables, mais j’aperçois tout de suite Marta en compagnie des skins. Elle a l’air complètement shootée, les yeux dans le vague. Je veux alors la rejoindre mais elle passe derrière le rideau rouge avec trois des types. Je veux la suivre, mais le quatrième type m’empêche de passer. Impossible d’entrer. Le type se fout de ma gueule. « Priwatny. » dit-il, avec un sale sourire. « Marta !, je gueule en gémissant. » Pas de réponse. J’entends des rires et des gloussements derrière. Je deviens complètement fou et je tente de forcer le passage. J’ai l’impression que le type n’attendait que ça. Il m’attrape par le cou et me fait voler à travers la salle. Puis, il vient me ramasser et me pousse et me traîne vers la sortie tellement vite que je peux à peine me maintenir debout. « Marta ! je gueule à nouveau ». Dans la cour, je me mets à pleurer sans pouvoir m’arrêter. Puis, fou de rage, je fonce sur le type. Mais, j’ai tellement bu que je n’arrive même pas à le frapper. Et c’est là qu’il se met à cogner. Ça va très vite. Il ne fait presque aucun effort. Je ressens ses coups comme des sortes de chocs électriques. Un son et lumière même pas douloureux. Un coup au ventre me plie en deux. Puis, je prend son genou en pleine gueule. Je prends quelques droites dans la tête, dont une qui s’écrase sur mon oreille. Puis, je finis par tomber. A terre, ça continue. J’essaie de me rouler en boule mais je morfle grave. « Marta ! » je gueule encore avant qu’il y ait une sorte d’éblouissement, comme une ampoule qui éclate, et que le noir ne se fasse pour de bon.

par David Lantano publié dans : L'enfer des caniches (obsessions)
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Lundi 25 février 2008

Comme Claire ne répondait toujours pas à mes appels, je me suis saoulé non stop, pendant trois jours avant de réaliser ce que je faisais. Lorsque j’ai finalement arrêté de boire, je me suis réveillé avec l’impression d’être en enfer. Je suffoquais. L’air s’était comme raréfié dans la chambre et il fallait que je m’hyperventile en permanence pour ne pas devenir fou. J’étais persuadé d’être en train de mourir. Je suis sorti marcher pendant deux ou trois heures, pour pouvoir ensuite dormir, mais impossible de me détendre assez pour ça. Pendant la journée et la nuit blanche qui ont suivi, c’était comme si quelqu’un s’était assis sur ma poitrine, pour m’empêcher de respirer. Et vu la pression, c’était sans doute un lanceur de poids ou un sumotori. J’avais rarement connu quelque chose d’aussi pénible. La nuit, j’ai tourné en sueur dans mon lit, la bouche ouverte, plein d’énergie négative comme si j’étais branché sur le secteur. Toutes les heures ou toutes les demies heures, les trains de marchandises qui passaient à côté de mon immeuble me faisaient sursauter. Lorsque j’ai finalement pu dormir, j’ai rêvé de livres pour enfants dessinés par des mongoliens, quelque chose d’innocent et de nauséeux en même temps, écrit avec deux cents mots de vocabulaire. Je me suis réveillé en sursaut. Je n’en pouvais plus. J’avais l’impression d’avoir complètement perdu les pédales. Je n’avais rien vu venir. Comme c’était facile pour moi de m’enfoncer ! Comme ça l’avait toujours été ! Le petit sentier à travers l’enfer dont parle William Blake est tellement étroit que je suis incapable de le suivre. Je trébuche à chaque fois. Je le perds de vue. Comment font les autres pour vivre ? Je ne sais pas. Je suis à des années lumières d’eux. Ils ne peuvent pas m’atteindre. Pourtant, quand on y pense, la différence est minimale entre eux et moi ; entre une personne sobre et un ivrogne, entre un type équilibré et un type incapable de se maîtriser. La différence est invisible à l’œil nu, c’est juste une question de faculté à s’adapter, de chimie du cerveau, d’éducation. Peut-être d’un gêne ou deux de défectueux. Rien de plus. Mais à l’arrivée, cette infime variation prend des proportions immenses. Impossible de le nier. Impossible de faire comme si de rien n’était. Je vais partir donc. Dès que j’irai un peu mieux, je partirai vers le Nord, vers la Norvège. Il y a un an, quelqu’un m’a parlé de Tromsø, où je pourrais me rendre facilement. De là, je pourrai pousser plus loin. J’irai voir les fjords et je passerai le cercle arctique. Là, je serai bien. Je ne pourrai pas faire n’importe quoi. Si je ne pars pas bientôt, de toutes façons, je vais mourir. Et ce n’est pas ce que je veux. Il me reste suffisamment de lucidité pour savoir que je ne veux pas réellement mourir. En tout cas, pas comme ça. Pas ici. Ce soir, fatigué et blanc comme un cadavre, j’ai fini par sortir me ravitailler et j’ai croisé J-F au coin de la rue. J’ai essayé de lui expliquer que j’allais partir, mais il ne m’a pas écouté. « Je sais ce que tu racontes sur moi, partout en ville, il m’a dit. Si jamais je te croise à côté de chez moi, je sors le fusil. T’as pigé ? » Et il s’est tiré avant que j’ai eu le temps de répondre. Oui, il est vraiment temps pour moi de partir.

par David Lantano publié dans : L'enfer des caniches (obsessions)
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Lundi 18 février 2008

Cracovie.- Printemps 2002. Marta danse seule sur une table d’un bar où l’on est arrivé ensemble. Elle ne croise jamais mon regard, les yeux dans le vague. La musique est si forte que les basses me perforent rythmiquement, comme si mon cœur était sorti de ma poitrine. C’est une danse de mort, étouffante, sensuelle. Et j’ai la nette impression qu’elle m’est destinée. C’est de nouveau le printemps et depuis quelque temps, Marta a ajouté une nouvelle règle à notre relation : désormais, elle ne m’adressera plus la parole la première. Elle refuse d’engager la conversation avec moi. Elle n’en a plus la force, ni l’envie. Il faut que je fasse avec. Et si moi non plus je n’en ai plus la force ? Ce n’est pas son problème. Cinq minutes plus tôt, elle s’est échappée soudainement pour monter sur la table et elle danse férocement pour montrer son indépendance. Elle ne me doit rien. Elle me l’a assez fait comprendre. Moi aussi je dois danser. Je dois faire semblant de m’amuser comme un fou pour ne pas aggraver les choses. C’est ridicule. Elle et moi dansant séparément pour se montrer l’un à l’autre qu’on est libre. A quoi est-ce que ça rime ? Je danse pourtant comme si je m’amusais comme un fou. D’un point de vue extérieur, je ne m’en sors pas trop mal, mais en vérité j’ai l’impression d’étouffer, de me désagréger. Je suis une sorte d’énorme blob en suspension dans l’espace, sensible à toutes les agressions. Je regarde les autres types qui se pressent autour de la table et je sais que je ne peux rien faire. Je n’ai rien à dire. Je n’en ai pas le droit. Je me force à suivre la dictature du rythme de la musique, mais j’aimerais être ailleurs, seul à seule, avec elle. Je sais que ça n’arrivera pas. Comment ai-je pu en arriver là ? Sans qu’à aucun moment je n’ai pensé à autre chose qu’à son bonheur et à son bien-être ? Je n’y comprends rien. Pourquoi est-elle plus belle que jamais alors qu’elle danse, inaccessible, au-dessus de moi ? Tout ses mouvements, d’une grâce qui ne m’est pas destinée en deviennent mortels. Elle me montre ce qu’elle refuse de m’offrir désormais et ce que je manquerais si j’avais l’audace de la quitter. Elle finit par redescendre et quand j’essaie de l’attirer à moi, elle se dégage sans un mot et s’enfuit. Je la vois quitter le bar sans m’attendre. J’essaie de la suivre, complètement perdu, mais Marcin me retient. Je le regarde, les yeux fous. Ça ne sert à rien de la poursuivre, m’explique-t-il. Ça ne ferait qu’aggraver les choses. J’ai une envie folle de m’échapper, mais avec un effort douloureux, je le laisse me convaincre. On se réfugie alors dans le fond du bar où je m’applique à boire pour ne pas devenir fou. Marcin me parle et essaie de me réconforter. Je ne sais pas quoi lui répondre. Je n’arrête pas de me retourner au cas où Marta reviendrait. Je suis tellement inquiet que je ne comprends pas vraiment, tout d’abord, ce que Marcin essaie de me dire. Je suis ailleurs. J’ai peur qu’elle ait rejoint quelqu’un d’autre et cette peur prend de plus en plus de place. Dans un coin de ma conscience encore lucide, je sais que Marcin essaie de m’aider, mais c’est sans espoir. Il ne peut pas briser le sort que Marta m’a jeté. Je suis totalement sous son influence et je rejette tout ce qui pourrait briser notre relation avec dégoût. J’essaie de le cacher à Marcin mais je n’ai qu’une envie : partir à la recherche de Marta, vérifier qu’elle est bien rentrée. Je finis par craquer et je rentre au plus vite. A mon arrivée, je me sens honteusement soulagé : Marta est bien là, seule. Elle dort déjà. Je vais m’allonger à côté d’elle et je m’endors à mon tour. Je fais un rêve. Je suis de nouveau avec Marcin dans ce bar, mais avec un Marcin aveugle, devenu une sorte d’oracle. Il m’explique quelque chose à propos d’altérité. Mais je ne comprends pas. Je ne comprends rien. Dans le rêve, l’impression d’angoisse est encore bien plus forte qu’en réalité.

« Tout ça me fait penser au mythe de la Création, me dit-il soudain, me fixant droit dans les yeux de son regard blanc.

-Au mythe de la création…

-Ce n’est pas ce que tu crois. Ecoute, je pense que ça peut t’intéresser. C’est une histoire pour vieux théologiens rassis, c’est vrai, mais c’est en même temps fascinant. Par exemple, sais-tu qui était la première femme d’Adam ?

-Ève ?, je réponds, en essayant comme je peux de me calmer. (J’ai toujours l’impression que quelque chose de grave est sur le point de se produire et j’ai beaucoup de mal à me concentrer sur ce qu’il me dit.)

-Non, justement. Selon la tradition juive, la première femme d’Adam était Lilith.

-Je croyais que c’était un démon comme Lucifer. Le genre de tentatrice, hyper séduisante qui mène les hommes à leur perte…

-C’est ce qu’on en a fait. Mais à l’origine, c’était quand même la première femme d’Adam. Elle fut créée comme lui à partir d’argile. Elle était donc indépendante, comme lui. Et elle réclamait les mêmes droits que lui. Elle voulait l’égalité, c’est pour ça qu’il l’a répudiée, le salopard macho. Et à la place, Dieu lui a donné Ève…

-Où veux-tu en venir ?

-Ève est créée à partir d’une côte d’Adam. Elle est une partie de lui. Il est impossible qu’elle lui cause du tort. Elle dépend de lui. Alors que Lilith est libre. Est-ce que tu comprends ce que ça veut dire ? Sa liberté, la liberté de l’autre, c’est justement ça ton problème. C’est l’origine du mal dans le couple. C’est ce que nous dit le mythe. Mais qui est-ce que tu préfères ? Lilith ou cette connasse d’Ève?

-Lilith, j’ai bien dû admettre.

-Lilith, bien sûr, car ce qui t’attire, c’est sa liberté. Mais pas de liberté de l’autre sans souffrance. L’idéal biblique, c’est le patriarche avec une femme soumise à qui il n’attache pas plus d’importance qu’à son troupeau de chèvres. La Bible te dirait que pour être heureux, il te faudrait trouver quelqu’un proche de toi, quelqu’un de soumis à ta volonté. Mais alors tu aurais l’impression de sortir avec une sorte de double de toi-même. Une sorte de sœur un peu débile, et ça te dégoûterait. Ça serait carrément incestueux. Lorsque tu l’embrasserais, elle aurait le goût d’eau tiède. Et puis tu serais condamné à l’ennui… »

Plus tard, je rêve du visage de Lilith qui se confond avec celui de Marta. Il est immense et suspendu au-milieu de l’espace. Ses cheveux ondulent comme des serpents lumineux.  Il est impossible de comprendre l’expression de ce visage qui est variable, infiniment variable, quasi hypnotique. Il change à une vitesse inhumaine, impossible : en un battement de cœur à peine, il exprime tout et son contraire. Lilith/Marta rit, pleure, crache, gronde, rit à nouveau. Les lignes de son visage se déforment comme dans un film passé en accéléré. Je peux y lire l’amour, la haine, l’ennui, le sarcasme, la douleur, la pitié, la joie rayonnante, la colère ; tout cela s’enchaînant à toute vitesse ; tout cela sans aucune justification, sans aucune raison. On ne peut rien comprendre à ce masque. C’est celui d’une folle furieuse. Il est impossible d’accéder à la conscience qu’il dissimule. Je finis par me réveiller dans un spasme. Marta dort toujours.

par David Lantano publié dans : L'enfer des caniches (obsessions)
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