Le lendemain, Lena est venue droit vers moi dans les couloirs. Elle avait deviné l’identité du pervers au téléphone, et je n’en menais pas large. En fait, j’ai eu
immédiatement l’impression de me liquéfier sur place et je me suis aussitôt mis à chercher une excuse valable :
1)Il s’agissait juste d’une erreur, bien évidemment, qu’est-ce qu’elle allait chercher là ? 2)Comment ? Non ! Bien sûr que non, pour quelle
raison l’aurais-je appelée ? 3)Oui, en fait je l’avais appelée, je m’en souvenais maintenant, mais uniquement parce que j’avais besoin d’un renseignement, mais c’était bon, là, j’avais
trouvé…4)Ah, la technologie ! Quelquefois mon téléphone se déclenchait et appelait comme ça des numéros au hasard, c’était bien sûr totalement indépendant de ma volonté…Je m’excusais
d’avance pour la gêne….
Mais rien ne me paraissait crédible et quand elle s’est adressée à moi, j’ai cru qu’elle m’agressait :
En fait, après quelques secondes de flou, j’ai compris qu’elle me proposait de l’aider avec « quelques collègues » à remettre à neuf la bibliothèque de
l’école qui n’avait plus été utilisée depuis des années. Elle m’a ainsi expliqué que la mairie n’avait pas voté le budget l’année précédente, qu’ils n’avaient pas de personnel pour faire les
travaux et que si les instits ne s’y mettaient pas « eux-mêmes », rien ne serait fait. Il faudrait attendre encore un an, voire plus, pour que les enfants, qui ne lisaient déjà jamais
chez eux, puissent emprunter des livres. C’était scandaleux. Il fallait faire quelque chose. Ils étaient déjà suffisamment désavantagés dans cette école comme ça. Elle m’a regardé avec ses yeux
clairs, brûlants d’indignation et j’ai dit oui, oui, oui. Je comprenais, bien sûr. Et oui, oui, oui, bien sûr, je les aiderais. Qu’est-ce que j’aurais pu répondre d’autre ?.
J’ignorais simplement que les travaux auraient lieu le mercredi matin, jour
chômé, jour saint, le meilleur de la semaine. Et que je devrais faire sonner mon réveil à 8H00 au lieu de me lever à pas d’heure, comme d’habitude, cuvant gentiment mon pack de bières de la
veille jusqu’à ce que les frissons d’angoisse aient diminués. J’enrageais mais j’avais dit oui, et je ne pouvais pas revenir en arrière. Je ne pouvais pas me le permettre.
Le mercredi venu, exceptionnellement, je me suis donc levé, suffoquant dans
l’obscurité, comme un matin de classe. J’ai fait l’effort de prendre une douche et puis je me suis brossé les cheveux pour essayer de ne plus ressembler à un caniche tiré d’une essoreuse. J’ai bu
un bon demi-litre de café, tentative désespérée pour me réveiller (rien ne pourrait jamais véritablement y parvenir, j’ai songé, dans un moment de lucidité) et j’ai passé les seuls vêtements
propres qui me restaient en me trouvant très con d’espérer quelque chose, très con de vouloir faire des efforts pour me rendre présentable. Mais je ne pouvais pas m’en empêcher.
J’avais beau me sentir comme une épave frissonnante, je pensais à Lena sans arrêt, en fait. J’étais à peine levé que je m’imaginais déjà vivre avec elle. J’étais en permanence plongé dans l’évocation d’un rêve de
paix et de tranquillité. L’anéantissement de l’angoisse dans un paysage de bord de mer. J’imaginais un futur éternel de vie à deux piquée à une pub pour Calvin Klein. La pression de devoir y
parvenir alliée à la peur d’échouer me rendaient très nerveux. Je me sentais comme une centrale nucléaire. Comme une bombe à neutrons sur le point d’imploser. Dans l’état où j’étais, je savais
que j’aurais du mal à articuler deux phrases cohérentes et qu’il me fallait récupérer l’usage du langage articulé. J’ai compris que je n’arriverais pas à passer la matinée sans une aide
extérieure et avant de partir, devant l’épreuve qui m’attendait, je me suis enfilé deux verres de vodka bien glacés. Assez pour faire descendre mon stress à un niveau plus supportable, mais pas
trop pour ne pas me mettre à divaguer et à faire n’importe quoi. J’espérais que ça suffirait…
Lorsque je suis arrivé à l’école, j’ai mis un peu de temps à localiser la petite
salle qui avait autrefois été une bibliothèque. Je ne connaissais pas encore parfaitement les locaux et je me suis presque perdu en essayant de la trouver. J’essayais une porte, ici ou là. Comme
dans les cauchemars, elles étaient toutes verrouillées. Je me demandais si je ne m’étais pas trompé de jour, ou d’endroit ou si on me m’avait pas fait une blague. Une sorte de bizutage
maison..
Mais j’ai fini par trouver la salle derrière les bâtiments, côté garage, dans un
jardin étroit qui donnait directement sur la plaine agricole. Je suis resté là quelques instants, à regarder la vue dégagée sur des kilomètres. Les sillons sombres et gras, bordés d’empreintes
géantes de tracteurs traçaient leur chemin à perte de vue. Au-dessus de la plaine, le vent était assourdissant et faisait plier les arbres dans les bosquets. Quelques étoiles brillaient encore
faiblement au-dessus de l’horizon. De nouveau, j’ai eu cette impression surpuissante d’éparpillement, comme si le vent me passait au-travers le corps. Mon esprit vagabondait sans même m’en rendre
compte. Il essayait déjà de s’échapper. J’étais là-bas dans le sous-bois à tâter le terrain. J’étais dans les champs, promeneur solitaire. J’étais dans l’espace à la vitesse de la lumière.
J’étais sur Aldebaran et sur Bételgeuse. J’étais en un autre temps et en un autre lieu. J’étais partout et nulle part à la fois. La réalité, la matière étaient insuffisantes. Le mauvais ange
exécuteur de la déception avait fait son office. Et le constat était toujours le même :
Je ne me sentais jamais bien nulle part, pire que ça : je n’arrivais simplement pas à admettre le simple fait d’être quelque part.
Le temps était sombre. A quelques pas de là, une lumière orange provenait de la salle comme d’un avant-poste en territoire ennemi.
J’ai poussé la porte du local en faisant si peu de bruit que personne ne s’est
aperçu de ma présence. J’arrivais avec un peu de retard et j’étais gêné. Ils étaient déjà là, en pleine action. J’étais le dernier arrivé.
Je l’ai tout de suite repérée dans un coin de la pièce. Elle était en équilibre
instable en haut d’un escabeau, occupée à arracher des restes de papier peint à grosses fleurs oranges et mauves. Derrière elle, un peu plus bas, je ne voyais que le dos large et le cul musclé de
Martial qui était en train d’inspecter son travail. Muriel, une instit de CP toujours souriante, recouvrait un divan gris d’une bâche en plastique transparent accompagné de sa copine Christiane,
l’instit des CE1. L’intérieur était sale. Les murs couleur jaune pisse. De vieilles machines à ronéotyper, des micro-ordinateurs Thomson MO5 et TO7
et des imprimantes matricielles croulaient sous la poussière dans un coin. L’endroit était sinistre. Une sorte de cimetière des éléphants version Education Nationale.
Une nouvelle fois, je me suis demandé ce que je foutais là. J’aurais pu être à
l’appart’ à vider des bières devant des conneries télé. A me laisser bercer par les exploits d’un flic bodybuildé et d’une blonde profiler. J’aurais pu dormir jusque pas d’heure. J’aurais pu
faire semblant de penser que j’allais peut-être me remettre à écrire, dès que j’aurais un instant de libre et que j’aurais retrouvé quelque chose à dire. J’aurais pu-
Mais il y avait Lena.
Dès les premiers instants, j’ai su que je ne pouvais pas lui échapper. Sa
présence dans la pièce était écrasante. Ce truc qu’elle avait, c’était comme un brasier très puissant et très doux à la fois. Une sorte de joie paisible qui me faisait effroyablement envie. Elle
me montrait sans discours que j’avais tort. Que j’étais loin du compte. Que je marchais la tête en bas. Par sa simplicité incompréhensible, j’ai réalisé soudain qu’elle était une sorte
d’affranchie, à sa manière. Elle connaissait une vérité dont j’ignorais tout, si la vérité était de savoir comment vivre. Moi, je ne boxais pas dans la même catégorie, j’étais d’une autre espèce
et j’en avais marre. Marre de me battre contre mes fantômes et mes moulins à vents. Je voulais être avec elle. J’en avais besoin. J’en avais effroyablement besoin, pour réintégrer l’ordre des
humains.
J’ai fait trois pas dans la pièce et j’ai dit « salut, salut! »,
l’air de rien, pour annoncer mon arrivée. Mais je l’avais dit d’une voix trop faible et comme personne ne s’est retourné, j’ai recommencé, un peu plus fort, avec l’angoisse d’être ignoré et déjà
celle, plus forte, de devoir bientôt leur révéler toute l’étendue de mon inutilité.
« Hé, salut ! a presque crié Lena. Ah, tu vois qu’il est venu ! Mauvaise
langue !, elle a dit en direction de Martial.
-Bien sûr, que je suis venu, j’ai dit, très vite, pour éviter de
bredouiller. »
Elle me regardait du haut de son échelle, déjà souriante et j’étais pétrifié.
J’avais l’impression qu’elle pouvait lire à travers moi et sonder les profondeurs glauques de mon esprit dérangé. Son regard tombait en oblique comme la foudre et m’incendiait, me transperçait de
toutes parts. C’était une agression. Je ne savais pas comment me défendre contre ça. Les sourires et les marques d’intérêt pour ma personne me donnaient toujours envie de fuir me cacher dans un
trou. Je n’y pouvais rien. J‘adorais mais je détestais ça presque tout autant. C’était comme une brûlure au napalm.
Sans être capable de rien ajouter, j’ai pris un racloir et je me suis mis au
travail à mon tour.
Il fallait que je m’occupe les mains au plus vite ou j’allais me mettre à partir
dans mes délires, à dire n’importe quoi, en chute libre, simplement pour briser le silence. Lorsque j’étais saoul ou mal à l’aise (donc presque tout le temps), tout ce que je disais était
« déplacé », et même pratiquement incompréhensible pour le commun des mortels. Je plongeais tout le monde dans la stupeur et la consternation avec mes remarques. Je le savais
pertinemment.
Je l’ai donc fermée et j’ai passé la matinée à rénover la bibliothèque de
l’école avec mes collègues.
On a repeint tous les murs et refait à neuf la petite salle. On a lavé par terre et on a posé un nouveau tapis de sol pour le coin lecture. Et puis, on a déménagé
toutes les vieilleries et on a monté les étagères. Je faisais un effort titanesque pour communiquer et ça ne marchait pas trop mal grâce à l’alcool que j’avais dans le sang. Muriel et Christiane
discutaient avec moi et me racontaient leur vie. Muriel ne s’en sortait pas avec son chien qui saccageait son jardin et Christiane faisait de la peinture sur soie. Je compatissais à leurs
malheurs. Je réussissais à faire des phrases adéquates, grammaticalement correctes, qui sonnaient presque justes. Je réussissais à donner l’illusion que leurs vies m’intéressaient, que j’était un
type normal, finalement, et elles me récompensaient par des sourires et des blagues. Finalement, j’étais tout fier de parvenir à socialiser avec mes collègues et de me rendre compte qu’elles
m’aimaient bien. J’étais sur le champ de bataille et je m’en sortais.
Une fois terminé, on a regardé le résultat. La salle était propre, claire
et sentait bon l’essence de pin. Tout le mobilier était neuf et prêt à être utilisé. Le divan et les coussins avaient un super aspect satiné. Je pouvais le sentir, ce serait une salle où il
ferait bon être. Un lieu qui donnait envie de s’asseoir un instant pour feuilleter un livre ; qui donnait envie de redevenir enfant pour redécouvrir le plaisir de lire ; d’entrer pour
la première fois dans ces milliers d’histoires de pirates, d’espions ou de voyageurs spatio-temporels. C’était complètement idiot pour moi qui me foutais bien de cette bibliothèque, de toute
l’école et de l’univers en général, mais l’espace d’une seconde, j’ai enfin eu l’impression d’avoir fait ce qu’il fallait. La satisfaction du travail bien fait. C’était une petite victoire, un
léger recul de l’entropie devant les forces du bien mais une victoire suffisante. Que je l’admette ou non, on avait ressuscité un lieu de vie et , pour quelqu’un comme moi, l’idée était
étrangement apaisante.
Il restait à classer les livres et Martial, Muriel et Christiane s’y sont mis
tout de suite. C’est à ce moment que les choses se sont compliquées.
Lena m’a proposé de faire une pause pour fumer une cigarette. J’ai dit
« oui » machinalement et je l’ai suivie au dehors, avant d’avoir compris ce qui m’arrivait. Comme il faisait un peu frais, elle a décidé d’aller fumer dans le local où l’on buvait le
café la plupart du temps. Je l’ai accompagnée, sans rien dire.
Je ne m’étais pas attendu à ça, et la peur m’a soudain rattrapé au dehors, là où
rien ne pouvait plus me protéger. Je lui avais déjà parlé, bien sûr, mais pas dans ces conditions, et l’idée de me retrouver seul à seule avec elle dans une salle fermée, sans rien pour m’occuper
les mains, sans rien à boire, sans l’alibi du travail, me collait des sueurs froides. Dans la salle, je dépendrai entièrement de ma voix et de mon corps. Je devrais être capable de lui parler
face à face, d’avoir un discours cohérent, peut-être même léger, subtil et plein d’esprit. Je devrais être capable d’être naturel, spontané, d’éviter de partir dans des longues tirades
incompréhensibles sur des points obscurs de la littérature qui n’intéressait que 4 personnes au monde. Quatre autistes schizophrènes sourds-muets sans doute déjà internés depuis longtemps. Je
devrais rester simple, terre à terre, pragmatique. Faire preuve de bon sens. Parler de la pluie et du beau temps. Faire la conversation.
Je savais bien que je n’y arriverais pas.
Je la suivais comme on monte à l’échafaud. Comme on se prépare à une longue séance de
chaise électrique. J’étais une future victime sacrificielle suivant son bourreau, la tête basse, tout emplie d’une terreur sacrée. Je n’étais pas prêt pour ça. C’était injuste. J’avais besoin de
plus de temps. J’avais besoin de me protéger d’une manière ou d’une autre, d’élaborer une stratégie de défense. Mon taux d’alcoolémie n’était pas suffisant. Il m’en fallait plus. Je crevais de
désespoir de n’avoir rien à boire sous la main. J’aurais donné n’importe quoi pour quelques bonnes lampées de vodka avant d’avoir à lui faire face. Un coup de lance-flamme au milieu de l’estomac.
N’importe quoi de liquide et d’alcoolisé pour retrouver mon calme et une vague maîtrise de mon corps. Mon royaume pour une bouteille…
Je savais bien en même temps que j’étais complètement cinglé et ridicule.
J’étais à chaque seconde, parfaitement conscient de la banalité de la situation. Elle n’était pas mon ennemie. Elle n’était pas dangereuse. Elle devait pesait 55 kilos tout habillée, n’avait pas
de griffes et elle ne me voulait rien de mal. J’allais juste boire un café et griller une clope avec elle, pas débarquer sur les plages de Normandie. C’était le genre d’événement anecdotique qui
arrivait tous les jours. Un événement social lambda. Pas de quoi en faire toute une histoire.
La véritable peur, ce n’était pas ça. La véritable peur c’était de sauter d’un
avion à 5000 m d’altitude. La véritable peur, c’était de mettre sa tête dans la gueule d’un fauve sur une piste de cirque, de nager au-milieu des grands requins blancs mangeurs d’homme. La
véritable peur, c’était d’être pris au-milieu des bombardement dans une ville quelconque du Moyen-Orient. Rien à voir avec ma situation. Je n’avais aucune raison d’avoir peur. Je n’en avais pas
le droit.
Pourtant la terreur, l’impression d’écrasement que je ressentais était plus
forte que tout. J’étais incapable de m’en débarrasser. Ce n’était pas une jeune femme que je suivais, mais un tigre au dents de sabre avec 100 kilotonnes de pression dans la mâchoire, capable de
me déchiqueter à la moindre erreur. Au moindre geste déplacé.
Elle était entrée dans le local et je l’ai suivie comme si tout allait bien.
Elle est allée préparer un café puis elle m’a tendu une cigarette que j’ai acceptée machinalement (je ne fumais pas). Puis elle s’est assise près de la fenêtre ouverte. Je suis resté debout et de
nouveau, instantanément, la conscience de ce qui devait être fait est revenue dans mon cerveau malade, comme un rush.
Tiens toi bien, la tête droite, choisis un endroit de son front et regarde-le franchement sans hésiter pas de petits coups d’œil merdiques arrête de sautiller
comme ça, arrête de changer de pied d’appui il faut que tu te trouves une position et que tu t’y tiennes ne tremble pas quand tu portes la clope à ta
bouche souris sois décontracté, respire, mais respire-
Elle était assise sur le rebord de
l’évier et la lumière passant à travers les vitres sales faisait une sorte de halo saisissant dans le contre-jour. Elle souriait, à l’aise, et je me suis seulement rendu compte qu’elle était
beaucoup plus belle que je ne l’avais imaginé. Belle d’une manière particulière. Il émanait d’elle une sorte d’acceptation douce-amère des évènements alliée à une drôlerie énergique de gamine,
d’adolescente. Je me suis demandé comment j’avais pu manquer ça.
- attention au mouvement de tes mains, ne les mets pas dans les poches sois prêt à
réagir non reste debout la chaise est trop loin et tu ne peux pas être assis plus bas qu’elle, le langage corporel est très important, primordial même si tu as un peu de couilles tu iras
t’asseoir juste à côté d’elle sur l’évier.
J’étais incapable de bouger naturellement ou de parler. Tous mes gestes étaient
saccadés, manqués, amplifiés. Un vent de force huit pénétrait par toutes les fenêtres de la pièce et m’empêchait d’agir. J’étais au plein cœur de la tempête. L’idée seule d’aller m’asseoir à côté
d’elle était ignoble, impensable, à la limite du viol. Evidemment, je ne l’ai pas fait.
Elle a baillé en étendant les bras très loin en arrière, puis elle a enlevé une
broche de ses cheveux et la mise dans sa bouche. Elle a ensuite remis de l’ordre dans sa chevelure, changeant l’orientation d’une mèche, et puis elle a replacé la broche.
Elle était simplement là, réelle. Cent fois plus présente que la plupart des gens que je connaissais. Comme une flèche plantée en plein cœur de cible. Je
m’en suis alors rendu compte : Elle était présente au monde : c’était ça son superpouvoir à elle.
« Après ça, je vais profiter de l’après-midi pour monter à cheval près de chez moi. J’adore ça. Sentir le vent frais sur mon visage, les arbres, la
nature.
-Ah oui, ça a l’air bien, j’ai dit, vaguement…
-Tu montes ?
-C’est combien ?
Ça l’a fait rire. Je préférais ne pas avoir à lui expliquer comment je passais mon temps libre.
Elle a changé de sujet.
-T’inquiète pas pour Martial. Il peut-être très énervant, je sais. Si tu veux t’en débarrasser, il faut juste lui donner raison ou alors l’ignorer carrément.
-Je n’avais rien remarqué. Je croyais que vous étiez copains…
-Oh, non, ça ne risque pas ! Je crois pas que je pourrais rester plus d’une journée dans la même pièce sans avoir envie de l’étrangler. Il est tellement
prétentieux.
-Oh ? Vous alliez l’air de bien vous entendre, pourtant.
-Quand ce sont des choses sans beaucoup d’importance, j’aime bien le charrier, de temps en temps. Être gentille, lui donner raison. Il est tellement sûr de lui
qu’il ne s’en rend même pas compte. Mais je peux t’assurer que quelque fois, c’est beaucoup plus houleux. On a failli s’étriper à plusieurs reprises en conseil des maîtres. Et puis, y’a pas qu’à
l’école. Tu sais sûrement déjà qu’il fait du judo. Il a du t’en parler. Il rase tout le monde avec ça. Il est inscrit dans un club à côté de chez moi. A cause de ça, les membres du club viennent
faire des démonstrations et des tournois assez régulièrement à l’école. Mais même les autres le considèrent comme une vraie plaie. Tu sais comment ils l’appellent, là-bas ? Terminator. Il
est à peu près aussi flexible et aussi expressif. Mais bon, je suppose qu’il y a certaines raisons pour ça. Tu sais qui il est, bien sûr ?
-Euh…j’ai le droit d’être franc ?
-C’est le fils d’un des Inspecteurs du département et il est très « service-service ». L’année dernière, au mois de juin, il a appelé en douce
l’Inspection pour se plaindre de ses collègues. D’après monsieur, on prenait des récréations trop longues, non réglementaires…
Puis elle a ajouté :
-Dis-donc, tu ne plaisantes pas toi quand tu fumes.
J’ai réalisé que j’avais fini ma clope en deux ou trois longues bouffées
et je me suis mis à tousser comme un gamin qui crapote pour la première fois.
Elle s’est marrée, et puis il y a eu un moment de silence qui a dû durer une
bonne décennie. La tempête dans la pièce était au plus fort. Elle aspirait toute idée de mon cerveau et engourdissait ma mâchoire. Je savais qu’il fallait que je dise quelque chose. C’était le
moment d’enchaîner. Elle attendait, c’était visible. Elle me tendait une perche, la possibilité d’aller jusqu’à elle. D’entrer dans son monde. Je voyais son visage et son regard dans ma vision
périphérique. Il émanait de là comme un rayonnement surpuissant, un feu solaire désintégrant.
Surtout ne capte pas son regard directement ne le croise jamais si tu entres là-dedans tu n’en sortiras jamais tu seras détruit
annihilé réduit en cendres elle te percera à jour en un clin d’œil et tout sera fini
-T’en es où de tes projets ?, elle a fini par ajouter, devant mon silence.
-Mes projets ?
-Maryse m’avait parlé d’un spectacle. Le Magicien d’Oz, je crois. Ça avance bien ?
J’avais espéré qu’on ne me reparlerait plus de cette histoire de spectacle
musical. J’avais presque réussi à l’oublier. Évidemment, non seulement, je n’avais pas avancé, mais j’avais plus ou moins discrètement enterré le projet sous un coin de tapis.
-Euh…ouais…j’y réfléchis encore, en fait…. »
Elle n’a pas insisté et s’est contenté de me regarder de ses yeux hyper-clairs.
Il fallait que j’enchaîne. Que je profite de l’occasion. Si je pouvais être avec elle, elle me donnerait la force de parler avec les autres, de les comprendre, d’apprendre leur langage. Tout
serait plus facile.
Vas-yyyyyyyyyyyyyyyy ! Mais vas-yyyyyyyyy ! Parle ! C’est le moment où jamais de faire la différence ! Raconte-lui n’importe quoi. Fais-lui
croire que tu es intéressant.
Mais le fait de savoir que le moment était décisif rendait toute communication
encore plus impossible. Je sentais le sang rugir à mes oreilles, mais j’étais incapable d’articuler un son. Le silence était assourdissant.
Alors, totalement à contretemps, au moment où on allait ressortir, dans un geste désespéré, je suis passé à l’action. Sentant qu’elle allait m’échapper, je me suis
jeté dans le vide. Je l’ai embrassée.
La bouche en avant. L’attaque du poulpe tueur.
Pendant un très court instant, surprise, elle m’a laissé faire et j’ai cru que ça y était. Et puis, elle m’a repoussé : « Hé, non ! ».
Je me suis reculé, stupéfait et honteux et puis j’ai fait demi-tour en vitesse. Je me suis enfui en rasant les murs, comme un assassin lépreux à travers les
couloirs d’un palais antique. Je me maudissais pour ce que j’avais fait. J’ai regagné la voiture au plus vite et je suis rentré.
J’ai passé une de ces journées à cent mille volts, incapable de
dormir la nuit, tourmenté par le remords pour ce que j’avais fait. J’avais beau retourné le problème dans tous les sens, je savais ce que mon geste signifiait : il faudrait dorénavant que je
l’évite à tout prix.
Le jeudi matin, j’étais hargneux, épuisé et plein de dégoût pour moi-même. Je voulais tout arrêter. J’avais envie de me cacher sous une pierre une dizaine d’années
pour me faire oublier. J’ai dû faire un effort immense pour me convaincre de la nécessité de simplement retourner à l’école. C’était comme si je savais par avance ce qui m’attendait là-bas. Le
face à face avec moi-même. Avec ma colère et ma médiocrité.
Et je ne me trompais pas vraiment. Le lendemain a été un vrai
calvaire.
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