De nouveau ce rêve de famine. De nouveau cet effleurement sulfureux ; ce mélange explosif d’indifférence revendiquée et de désir animal, sans parole. Je suis
dans une salle de bain où une créature marine de feu et de sang se baigne en silence. Elle est belle comme un hybride étrange, une forme presque humaine aux yeux de lézard, froids et
antagonistes. Je vois ses seins se soulever rythmiquement comme une forme d’impossible automate pneumatique et je la désire aussitôt, intensément, presque désespérément. Elle m’interdit de la
rejoindre, pourtant, je pénètre à mon tour dans la baignoire, ayant peur de sa réaction mais fasciné par sa peau radiante, exhalant des nuages de pure chaleur sexuelle. J’essaie de lui parler.
J’essaie de la convaincre de me laisser l’approcher. Je suis bon, je dis. Je ferai le bien pour toi. Je trouverai comment faire. Si tu me laisses te toucher, tu ne le regretteras pas. Elle ne
répond pas et je me retrouve comme ce pauvre garçon que j’étais autrefois, nu, la main sous ma sébile, mendiant un peu de chaleur à un sabbat de sorcières vêtues de courants d’air. Elle me fait
taire d’une infiniment lente et voluptueuse manière, et son geste est à la fois un refus et un accueil brûlant. Elle tend sa jambe ruisselante hors de l’eau, sa peau portant la réponse au désir
de l’univers entier, et pose la plante de son pied nu sur ma bouche. Ce simple geste fait contact, et je suis soudain délivré de toute angoisse, je quitte mon corps et m’écoule vers elle. La
saveur et la texture de sa peau deviennent soudain un point d’ancrage vital pour moi, une porte de sortie, un point de fuite vers une sorte d’infini enfin à ma portée. Soudain, je sens que je
suis sur le point d’être entièrement délivré, comblé. Ce qui va suivre, je le sais, va entièrement me consumer et l’orgasme à venir sera tellement féroce qu’il suffira à m’atomiser. Bien sûr, je
me réveille aussitôt, triste et infiniment, incroyablement déçu. Le rêve a pris fin et la délivrance n’a pas eu lieu. Pire, je comprends que la créature n’existera jamais pour moi et cela me fait
un mal de chien. J’essaie de regagner mon souffle, et dans une sorte de délire, l’image évanescente de la créature nocturne me fait penser à Claire, à sa longue chevelure noire
Moyen-orientale ; à sa chair infiniment dense comme un corps céleste que j’aurais voulu garder pour moi, rien qu’à moi, jusqu’à ma mort. Bien sûr, dans les faits, je l’avais laissée filer
comme toutes les autres. Pourtant, je me rends compte soudain avec horreur, qu’elle était différente. Qu’avais-je fait ? Elle aurait pu me rendre heureux. Si seulement j’avais réussi à la
garder . Si seulement…Je me souviens de tout. C’était il y a quatre ans, avant que je parte pour la Pologne et que je rencontre Marta. Claire était la nouvelle serveuse du bar où j’allais
tous les jours et je fantasmais sur elle comme un malade sans oser rien faire. Lorsque j’avais trop bu, je passais derrière le bar pour l’aider à faire la vaisselle. Au début, c’était assez
marrant et ça la faisait rire et puis elle a fini par m’en empêcher, m’expliquant que si le proprio me voyait, elle perdrait son job. Je ne lui avais jamais rien demandé pourtant elle dut deviner
l’effet qu’elle me faisait, car ce fut elle qui vint vers moi. Chose qui n’arrive presque jamais dans la vie réelle. Ce fut elle qui m’entraîna jusqu’à son minable appartement glacé, grand comme
une boîte à chaussures où elle déprimait tranquillement. Elle m’expliqua qu’elle avait passé son enfance à faire de la gymnastique et de la danse classique. Quand je lui demandai si elle savait
faire le grand écart, elle s’exécuta sans problème, nue, avant de passer sa jambe derrière son oreille en me regardant d’un air de défi. Je ne trouvai rien à dire. Pour tout dire, je n’arrivai
pas à y croire. Le sexe avec elle était d’une simplicité évangélique comme cela ne l’avait jamais été auparavant. C’était une nymphe. Une pure créature de sexe. Aucune espèce de gêne, de retenue.
Aucune maladresse. Aussi facile que de respirer. J’adorais la baiser, elle assise contre le mur, ses jambes négligemment posées sur mes épaules, comme une poupée vicieuse à moitié désarticulée.
Elle était capable de prendre sans effort des positions incroyables mais ça n’avait rien à voir avec une recherche quelconque, avec une performance. C’était un abandon total, un pur échange
d’énergie, sans barrière, sans limite. D’ailleurs, les quelques semaines que dura notre relation, elle n’eut rien besoin de dire : son corps parlait une langue que je connaissais depuis
toujours. J’étais fou d’elle. J’aurais adoré la garder pour toujours ; pouvoir la voir marcher à poil à travers mon appartement m’aurait presque suffit à vivre deux cents ans, au minimum,
j’en suis sûr. Mais bien sûr, elle mentait. Tout son corps mentait. Et sa beauté sublime était une bombe à retardement pour moi. Au moment du corps à corps, j’avais déjà tout perdu, signé mon
arrêt de mort. Nos doigts s’étaient entrecroisés comme de faux serments pendant que je l’avais entendue dire « oh, je n’ai jamais connu…je n’ai jamais connu ça… Tu es tellement…» et
puis ç’avait été ses râles d’animal femelle, ces orgues menteuses de la chair qui font croire en l’avenir. Un avenir imaginaire, fantasmé où elle se pendait à mon bras. Alors, mon cœur idiot, qui
aurait du rester à sa place pour un simple moment de baise, s’y était mis encore une fois, y allant de ses battements « t’aime, t’aime, t’aime », complètement hors sujet. Ç’avait été
l’extase. Pas d’autre mot. Et comment résister à l’extase? Même à une extase creuse, tronquée. Comment moi, aurais-je pu y résister ? J’avais tout confondu. Le grand mélange des
genres. Impossible de rester froid. J’avais été harponné, amoureux d’un autre corps, d’une autre présence. Amoureux d’elle, instantanément. Ce qu’elle m’avait offert était tout
pour moi mais un simple jeu pour elle. Et quand je l’avais rencontrée à nouveau, plus tard, alors que tout était déjà fini, son corps incandescent que je discernais entre tous dans l’obscurité
des bars, parce qu’il était redevenu étranger, me brûla et me fit mal à en crever. Il aurait fallu garder mes billes, je sais bien, c’était de ma faute. C’est toujours de ma faute. Mieux valait
se tirer une balle dans la jambe que de croire à ce genre d’élan lyrique. Claire, je devais bientôt l’apprendre était une cinglée cocaïnomane et après trois semaines, à peine, elle s’était tirée.
Je crus ne jamais m’en remettre.
Comment comprendre cela ? Comment le contact physique le plus fort, le lien charnel le plus suffocant peut-il être aussi le plus dénué de sens, le plus
absurde ? C’est à se fracasser la tête contre les murs. On ne devrait plus pouvoir être seul après ça. La marque de l’autre gravée dans la chair, comme un signe d’appartenance, un sceau, on
ne devrait plus jamais manquer de rien, savoir se trouver sans se chercher, attirés comme des aimants charnels au beau milieu de la nuit. Mais bien sûr, c’est tout le contraire et il faut vite
apprendre que le langage le plus fort, le plus ancestral, le plus reptilien et aussi le plus faux. La distance entre les êtres ne peut être totalement comblée, et dans cette part irréductible où
s’effondre la morale et la logique, on se retrouve seuls. Toujours seuls. L’égoïsme triomphe toujours.
Je suis incapable, moi, de la moindre distance, ne m’en demandez pas tant. Il y a longtemps que je sais que la seule échappée pour moi, que le seul bonheur se
trouve sous les jupes des filles. J’ai tout réduit à cela depuis trop longtemps pour revenir en arrière. J’ai appris la reptation lente de mes ancêtres lézards dans ce but ; j’ai appris à
mendier, à mentir, uniquement pour coucher avec des filles. Tout le reste ne m’intéresse pas, ne me touche pas du tout. Je suis limité. Extrêmement limité. Je souffre comme un con, solitaire et
priapique mais je n’arrive même pas à le regretter. J’ai peut-être des œillères mais d’une certaine façon, je les adore et je ne voudrais pas qu’on me les enlève. La vérité sur l’obsession. Cette
chose passive à la flaccidité de méduse. L’obsession n’est pas un désir de conquête. On ne conquiert que ce qu’on ne possède pas. Or, je possède déjà toutes les filles que je désire.
Elles sont à moi. Elles ont toujours été à moi. Tout mon corps, mon sang, mon cerveau ridicule me l’affirment. Il ne faut pas que j’accepte l’injustice, le scandale, le fait inadmissible qu’elles
m’aient été enlevées ! Je subis en permanence l’horreur du pillage. Je suis dépossédé. L’obsession, c’est l’expérience toujours renouvelée de la
dépossession.
« Ça va ? demande une voix sardonique au téléphone.
J-F m’appelle au beau milieu de la nuit. J’entends son souffle de bœuf à l’autre bout du fil.
-Tu crois que tu vas t’en sortir ? ajoute le gros.
-Me sortir de quoi ?
-Me sortir de quoi ? T’es un malin, toi, hein ? Me sortir de quoi ? T’es pas au courant, hein ?
-Au courant de quoi ?
-Au courant de quoi ? Elle est bonne. Comme si tu savais pas. Mais je vais pas laisser faire ça, non. Aucune chance. Sinon, ça va ? Tu te sens bien, t’es
sûr ?
-Ecoute, je ne comprends rien à ce que tu racontes. Tu veux pas me rappeler un autre jour, plutôt ? Quand tu seras calmé ?
Il se marre.
- Il y a de ces connards, j’te jure ! Rien ne les arrête. Ils racontent n’importe quoi sur moi, et après, ils font semblant de rien…Allô ? T’es toujours
là ? »
Je raccroche. Il me rappelle plus tard et je débranche le téléphone en me disant qu’il va vraiment falloir que j’évite ce cinglé.
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