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Vendredi 15 février 2008

Tout ce qui importe maintenant est de pouvoir continuer à vivre ; pouvoir rester dans les limites étroites du supportable. Ma marge de manœuvre est de plus en plus limitée. Du lever au coucher : ne pas sombrer. Marcher au bord du précipice. Ne pas me mettre en danger inutilement. Ne pas me dévoiler. Ne plus rien chercher. Ne plus avoir aucun désir qui ne soit facile à contenter. Tout l’effort doit être appliqué à la défense des faux-semblants. Parvenir à faire croire que je suis normal, que je vais bien, que je suis un type comme tout le monde, finalement. Je ne vois pas de quoi vous parlez. Ne plus penser aux filles, surtout. L’idée même qu’elles puissent me repousser, moi, l’être le plus important de l’univers, me rend complètement fou. Je sais bien que dans l’état où je suis une seule de leur parole pourrait m’anéantir. Elle se ficherait dans ma chair comme les flèches à pointe explosive de John Rambo. Une seule vacherie prononcée à mon encontre pourrait transpercer mon gros cœur flasque dont le désir inonderait alors le pays d’un océan de lave fumante. Je ne peux pas les laisser faire ça. C’est une question de salut public. Une question de vie ou de mort.

Sommeil lourd dans les profondeurs du rêve. J’ai plongé en apnée à des centaines de mètres sous le niveau de la mer et je n’arriverai jamais à rejoindre la surface. La panique. Je suis sur le point de lâcher prise et comme on ne peut jamais mourir en rêve, je finis par me réveiller. Il y a alors une seconde d’asphyxie atroce. Un bref instant qui annonce avec certitude le moment futur où il ne sera pour de bon plus possible de reprendre ma respiration, où l’asphyxie se prolongera jusqu’à la folie. Je veux crier mais je ne crie pas. J’ai peur de crier. J’ai peur du mélodrame. Crever la gueule ouverte, c’est une chose, mais déranger les voisins :ça jamais ! Je reste en tête à tête avec mes pulsions de mort. Les pulsions de morts chuchotent à mon oreille. Elles sont douces et compréhensives. Elles ne veulent que m’apaiser. Ce sont mes petites copines. Les pulsions de vie sont d’un ennui atroce, de belles images fausses, hors d’atteinte et sans parfum. L’enfer leur ressemble, une sorte de parc bien entretenu d’une beauté inerte et insoutenable. L’enfer, c’est le désir jamais assouvi. L’absolu jamais atteint. L’enfer, c’est bêcher son jardin un samedi après-midi en écoutant la radio. L’enfer, c’est le potin des stars. Je suis persuadé que l’enfer est beau comme une couverture de magazine, et qu’il est parrainé par Coca-cola. Cet après-midi, j’ai essayé de bosser sur mon roman, mais je ne suis arrivé à rien. Trois lignes en plus d’une heure. Incapable de la moindre concentration. J-F a raison, je ne veux pas écrire, mais juste avoir écrit. En fait, je pensais toujours à Claire. J’avais son numéro mais je ne l’avais pas appelée. J’avais tenu bon jusque là, mais je commençais à craquer. Après avoir éclusé un pack de six, je me suis décidé soudain. J’allais lui expliquer tout et elle comprendrait. Elle larguerait son mec minable comme il se devait. Comme c’était écrit quelque part, dans la Bible ou dans un autre livre sacré. C’était avec moi qu’elle devait être, ça ne faisait pas un pli. J’ai laissé sonner jusqu’à tomber sur sa messagerie, puis, je l’ai rappelé au moins dix fois, mais elle n’a jamais décroché. J’avais envie de tuer. Maintenant, il fait nuit. Les trains de marchandises passent devant ma fenêtre avec un bruit de chaîne et font trembler le plancher. Je vais partir, c’est décidé. Quitter la France, marcher vers le nord, faire du stop jusqu’en Norvège, rejoindre le cercle polaire Arctique, ne plus voir personne et me perdre dans la nature. Peut-être que je n’en suis pas capable, mais ce n’est pas grave. Mourir dans le froid et la neige ne m’effraie pas. Ce ne sera pas vraiment une mort, mais plutôt un long sommeil. Mon corps ne se décomposera presque pas. Je serai enfin heureux. Détaché de tout.

par David Lantano publié dans : L'enfer des caniches (obsessions)
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Mercredi 13 février 2008

Le mal a empiré. Je ne sais pas. Je me sens comme un vieux crabe irradié pendant un hiver nucléaire. Mes articulations sont rouillées, ma peau me brûle, mes yeux me font mal. Tout me fait mal. Je fuis en traînant la papatte derrière moi, en tenue camouflage. Dans la rue, les regards des gens me font baisser la tête. Je ne parle que contraint et forcé. Il faut m’arracher les mots comme des dents cariées. Je n’arrive pas à tenir une conversation, ne respecte pas les figures imposées, alors je me tais. Je me tais dans les magasins, en famille, dans les bars. Je n’ai plus la force de rien. Je m’écroule de l’intérieur. J’ai l’impression d’être absent au monde, d’être déjà mort. Impossible de me réfugier sous une pierre jusqu’à l’avènement du Messie cosmoplanétaire alors j’essaie de me protéger comme je peux du monde extérieur. Impossible d’être découvert, démasqué, sous peine d’anéantissement immédiat. J’opte pour le replis stratégique avec vue sur moi-même, open bar et alcool à volonté. Dehors, je limite les contacts au maximum avec les autochtones. Je rase les murs. En cas de confrontation, je prends la position, les dents serrées. Prêt à mordre. J’attends l’assaut. Je suis crispé, recroquevillé, tendu à craquer sous l’effort, mais je tiens bon, en lâchant du lest. J’ai envoyé balader tous mes rêves d’intimité à deux, tous mes désirs de baise sauvage et cathartique désormais hors de ma portée. Je dis adieu à tout ce qui peut me blesser davantage ; adieu à l’effort de séduction ;  à l’union métaphysique des principes mâles et femelles quelque part dans un replis sombre de ma chambre; au rêve du rapt de la fille du coin de la rue, à nos ébats dans la stratosphère. La vérité est que je ne peux même pas la regarder dans les yeux. Je n’y arrive même plus. Elle risquerait de voir à travers moi !

par David Lantano publié dans : L'enfer des caniches (obsessions)
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Dimanche 10 février 2008

Le calme avant la tempête. C’est le soir de la Toussaint. Ce soir-là, on se joint au cortège qui se rend au cimetière Rakowice, près de la gare. Autour de nous, tout le monde est calme, recueilli, et cela semble agir sur elle. Elle a pris mon bras et on avance comme dans une lente procession. A ce moment-là, je pense à notre mariage qui, je le sais, n’aura jamais lieu. On en a parlé une fois. Elle m’a expliqué qu’elle m’aurait sans doute épousé « pour rire », si je lui avais demandé le premier jour de notre rencontre, que ça aurait été un truc fou à faire, mais que maintenant, c’était hors de question. Maintenant, ça n’avait plus de sens. Au milieu des arbres funéraires, toutes les tombes sont illuminées par les chandelles que les parents et les proches des morts y ont déposées. Des milliers de petites flammes vaporeuses et tremblotantes. On passe entre elles, à pas lents. Marta se serre contre moi car elle a froid. Elle s'abandonne à moi commplètement, comme au premier jour. Je me sens fort. Et je suis stupéfait de me sentir fort à nouveau.
Les petites corolles de lumière autour de nous scintillent comme les âmes des morts. J'accède à une compréhension nouvelle de ma situation. Je suis étrangement calme comme si je savais que j’abandonne quelque chose à cet instant. Pourtant, ce n’est peut-être pas Marta. Elle est apaisée et il est presque impossible de l’imaginer alors redevenue mon ennemie. Toute la colère et toute la rage que nous ressentons l'un pour l'autre ont disparu, comme dissipées par la solennité féérique de l'instant. Comme aspirées par l'air du soir. Je pourrais presque croire que tout va bien à sentir son bras autour de ma taille. Je pourrais presque croire que la Furie glaciale, la louve sadique avec laquelle je vis depuis des mois n'a jamais existé; que ma mémoire me joue des tours. Et peut-être qu'à son tour, elle a fini par accepter mes défauts. L'espace d'un instant, je crois comprendre.
Peut-être que c’est la proximité des morts qui nous fait cet effet. Peut-être que nous sommes  trop en vie. Trop plein de fureur, de folie et d'espoirs déçus. Peut-être que si l’on avait pu vivre à jamais au cimetière, quelque part dans un caveau, un couple de vampires au sang froid, nous aurions été heureux. Le bonheur était peut-être dans la tombe.

par David Lantano publié dans : L'enfer des caniches (obsessions)
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Mercredi 6 février 2008

Cracovie- Avec Marta, c’est devenu la guerre permanente. Elle utilise ses armes : la culpabilité et le silence, et j’essaie de me défendre comme je peux. Peu importe ce qui se passe véritablement, d’ailleurs. C’est toujours le même processus. Si elle manque se tuer, une nuit, en escaladant, saoule, la grille de l’appartement, elle ne se rappelle de rien le lendemain et ce n’est pas grave. Rien de ce qu’elle fait n’est grave. Elle est audacieuse et elle sait vivre dangereusement. Je ne peux pas comprendre, et je n’ai pas intérêt à la juger. Si j’ai le malheur d’évoquer l’incident, elle trouve toujours le moyen de renverser la situation. Ah oui ? Elle avait failli tomber ? Alors qu’est-ce que j’avais fait moi, pendant ce temps-là ? A quoi est-ce que je pouvais bien servir ? Elle avait vraiment bien besoin d’un mec comme moi ! Le plus souvent, c’est encore plus subtile, ce qui me rend fou : elle opère par omission. Elle fait rarement un vrai reproche. Du moins, pas dans un premier temps. Elle se contente de m’observer, comme une chatte aux aguets. Elle attend en me regardant droit dans les yeux, bouche fermée, que je réalise ma faute. Toujours ce court silence de mauvaise augure avant l’assaut. Elle pose ensuite une petite question assassine et puis, elle s’en va, l’air dégoûté. Elle ne peut pas supporter non plus de faire quoi que ce soit pour moi, parce que ça l’humilie. Et je ne parle pas de faire la cuisine ou de repasser mes fringues mais de simplement parler et de passer du temps avec moi. Si je veux communiquer avec elle, je n’ai qu’à faire l’effort, je n’ai qu’à aller la chercher. C’est simple pourtant, ses amis la font bien rire. Pourquoi n’en suis-je pas capable ? Son pire cauchemar est de servir un homme. Elle guette le moindre signe que j’essaierais de l’utiliser à mes fins. Comme si j’avais envie d’en faire une femme au foyer ! Comme si je voulais l’enchaîner à la cuisine ! A cause de ce putain d’orgueil, aussi, elle a horreur de dire merci, de montrer la moindre reconnaissance. Elle pense que j’essaie en permanence de l’acheter. Bref, j’en prends plein la tête et je ne m’en sors pas. Mais le pire de tout, c’est qu’à aucun moment je ne suis capable d’en sortir, de quitter pour de bon la spirale infernale. Non, je joue le jeu à fond. Je suis le vrai chienchien à sa mémère, le caniche de race proprement tondu et costumé. Je saute à son rythme dans les petits cerceaux qu’elle me met devant la tronche. Je ne m’appartiens plus. Et lorsque je n’en peux vraiment plus, que je lui demande si elle fait tout ça pour que je la quitte, elle change soudain d’attitude et affirme, stupéfaite, qu’elle m’aime. Est-ce que je ne m’en rends pas compte ? Alors j’oublie tout et je reviens vers elle. Et le cycle reprend ainsi.

par David Lantano publié dans : L'enfer des caniches (obsessions)
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Jeudi 31 janvier 2008

J’ai revu Claire. Je n’arrive toujours pas à y croire. Je pensais qu’elle avait quitté la ville, mais elle est sans doute revenue, rien que pour le plaisir de me torturer. Bon dieu, quel coup de poignard de la voir à nouveau ! J’étais dans ce bar où nous allions tous les deux quand c’est arrivé. Soudain, elle se tenait devant moi et ma tête était pleine de ces images d’elle, nue, me susurrant qu’elle n’avait jamais connu ça ; que je la rendais folle, que j’étais spécial, unique. J’avais le souffle coupé. Comme mon corps, comme toute ma chair avait encore besoin d’y croire ! Ridicule, bien sûr. En fait, elle n’a pas dit un mot, elle n’a même pas prononcé mon nom. Elle m’a à peine serré la main quand elle m’a reconnu. Et puis, elle s’est tirée vite fait vers le fond du bar comme si j’avais la peste. Pendant un instant, je suis resté là sans réagir, accroché à mon verre. En repensant à ce qu’elle me disait autrefois, j’avais stupidement cru lui faire encore de l’effet, mais je ne pouvais pas plus me tromper. Il y avait eu prescription. Tout ce qu’elle avait dit n’avait eu de sens qu’un instant. Elle n’avait gardé aucune marque de cette époque. C’était simple, je n’étais plus rien pour elle. Je n’aurais pas dû être surpris, d’ailleurs. Après tout, elle n’avait pas changé. Elle avait toujours été comme ça. Egoïste. Presque animale. Rien ne l’engageait jamais à rien. Je t’aime ou j’ai faim, c’était la même chose pour elle, à peu de chose près. Rien que la nécessité de l’instant. Même pas un mensonge, mais simplement des mots sans portée, simplement dit pour la rime, pour faire bien, pour répondre à l’excitation du moment. Mais comment croire à quoi que ce soit après ça ? Toutes ces fausses promesses, toutes ces paroles d’eau tiède qui ne tiennent pas la distance, qui ne veulent rien dire du tout, ça a de quoi dégoûter. Elle ne m’a pas dit un mot, vraiment. Juste serré la main comme un marchand de tapis. Après tout ce temps, je me suis vraiment senti comme un moins que rien. Et puis, aussitôt après, j’ai compris. Il y avait quelqu’un d’autre. Elle était avec un autre type du bar, affalée sur lui, toute aussi heureuse et souriante qu’elle l’avait été avec moi. Pas difficile de comprendre pourquoi elle m’avait évité. La chose était évidente. J’avais passé mon tour. Je n’étais plus qu’une vague gêne pour elle. Une sorte de mauvais souvenir. Comme une vieille rage de dents calmée depuis longtemps. Rien de plus évident que ça, mais je ne pouvais pourtant pas le supporter. Le problème est que je suis une sorte de vieux chien fidèle, un peu ridicule. Ma mémoire ne pardonne rien. La revoir là, avec un autre, à l’endroit même où nous avions été heureux m’avait rendu extrêmement nerveux, gémissant en sourdine. Moi, je ne l’avais pas oubliée. C’était bien ça le pire.  J’avais cette impression à la fois délicieuse et pénible que tout pouvait recommencer. Que la blessure pouvait se rouvrir à chaque instant. Je me retournais sans arrêt pour la regarder, un peu comme on gratte une plaie. Je cherchais dans ses gestes, dans son attitude, une ouverture, une promesse. Mais rien. Le vide absolu. Elle ne faisait que parler à l’autre type, les yeux brillants, comme s’il était une sorte de superstar. J’avais envie de le tuer. J’avais envie de lui hurler ce qui l’attendait avec elle. Bien sûr, je n’ai rien fait. A quoi bon ? Ça ne changerait rien à la situation. Ça ne diminuerait pas la souffrance pour autant. Accoudé au bar, comme paralysé, j’entendais la voix de Mickaël venue du passé me dire qu’elle n’était pas pour moi et, bien qu’il eût sans doute raison, cette fois encore, je ne voulais rien entendre. Je refusais la défaite. Je niais en bloc l’évidence. Elle serait tout de même à moi. Je trouverais un moyen. Il le fallait et peu importait le connard qui la tripotait. Pas faite pour moi ? Ce genre de conseil me rendait fou furieux. Pas faite pour moi ? Si on me dit qu’une fille n’est pas pour moi, elle entre aussitôt dans mon Panthéon et je serais prêt à tout pour l’avoir. Je ne veux pas d’une gentille fille « faite pour moi » telle que les autres l’imaginent. Plutôt crever. Comme si quelqu’un savait qui était fait pour moi, d’ailleurs, alors que moi-même, je n’en ai aucune idée. Ils ont fini par quitter le bar et je suis resté seul avec ma bière. Je me suis senti minable, insignifiant, la pire forme de vie sur Terre. J’ai bu jusqu’à faire refluer la douleur mais en vain. Ils n’étaient plus là et je ne sais pas ce qui était pire : la vérité visible à l’œil nu, ou l’imagination qui tourne à plein régime. Je voyais ce singe avec elle. Dire qu’il la baisait ; qu’il se tapait son corps parfait ! J’en devenais fou. J’avais envie de tuer. Quand j’en ai eu marre, j’ai fini par quitter le bar. Je suis repassé par la rivière pour rentrer chez moi. Je me suis arrêté sur le pont. A cette période de l’année, mes chances de survie après un saut étaient faibles, et j’y ai pensé un instant. Le bruit à peine audible, confidentiel, sombre, de mon corps s’enfonçant sous cette surface huileuse m’assurerait une mort discrète. Je serais instantanément happé, enveloppé, enseveli, proprement et sobrement.  Mais j’imaginais l’instant précis, la fraction de seconde où mes poumons se seraient vidés de toute trace d’air. J’imaginais cet instant où je réaliserais que l’inspiration suivante provoquerait l’ingérence de trombes d’eau suffocantes dans mes poumons entraînant une agonie terriblement consciente. J’imaginais cette prise de conscience comme une forme d’horreur absolue condensée en un instant ; quelque chose comme la version inversée de la passion. L’une disait « vie » et l’autre « mort » à quelques mètres sous la ligne de flottaison. Sauter. Ça non plus, je n’étais simplement pas capable de le faire.

par David Lantano publié dans : L'enfer des caniches (obsessions)
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Samedi 26 janvier 2008

Le réveil, le lendemain, est un long moment de souffrance. A la gueule de bois héroïque s’ajoute la honte, la rage et la peur que les évènements de la veille ont profondément incrustées dans mon cerveau malade. J’ai peur, en particulier, de la réaction de Marta à ma vue, et je n’ai aucune idée de ce qu’il me faudrait dire ou faire pour apaiser cette divinité colérique. Pendant toute la journée, le problème paraît d’ailleurs insoluble. Marta porte constamment des lunettes à verres miroirs et m’ignore totalement. Elle ne m’adresse la parole qu’en cas d’extrême nécessité, et aucun mot n’est prononcé sur les incidents de la nuit. Je m’excuse rapidement devant ses amis pour le tapage nocturne ; et ils détournent les yeux, visiblement gênés. Il semble que l’histoire de notre couple, d’ailleurs, se lise à livre ouvert. Ils n’ignorent sans doute pas grand chose de nos difficultés. Devant ces couples calmes et compréhensifs ; je me dis que je ne suis comme d’habitude pas à la hauteur et que ce genre de sérénité me sera toujours refusée. Nous quittons ses amis, ce jour-là, décidés à trouver un autre gîte plus près du grand lac en lui-même. Sans doute aussi pour échapper à la honte qui rejaillit sur nous à chaque coup d’éclat de notre couple si parfait. Nous repartons comme deux étrangers que rien ne lie plus que la force de l’habitude. Il y a plus que de la distance entre nous. Une forme inversée de l’amour. Une forme d’intimité immonde, infectée jusqu’à la racine. Comme si ce qui nous avait attiré l’un l’autre, ce qui nous avait réuni, nous tenait maintenant en otage. Enkystés, malheureux, mais incapables de nous séparer, nous repartons en silence, hargneux comme des chiens poignardés par des maîtres invisibles. Prêts à mordre à la moindre tentative de caresse. La forêt ancestrale autour de nous, toute cette profusion de verdure stupide et statique ne peut rien pour nous. La nature ne nous consolera pas. La beauté environnante nous isole. Nous sommes hors d’atteinte, fermés à tout, pleins de colère et de douleur incompréhensibles. On finit par échouer dans une sorte de camping immonde avec un petit lac artificiel et une minable marina. On va se promener le long de la rive, comme si tout allait bien. Mikolaj fatigue vite et comme Marta refuse de le porter, c’est moi qui l’installe sur mes épaules. Pendant un instant, j’ai l’impression d’être plus proche de lui que de sa mère. La chaleur de ses petits bras autour de mon cou me fait du bien. Il pose sa joue sur mon crâne pour me récompenser de mon effort. Lui, au moins, a l’air heureux et plein d’espoir, je pense. « Tu vas être mon nouveau Papa ?, me demande-t-il. J’hésite à lui répondre, rien qu’une seconde. Je croise le regard indéchiffrable de Marta. Aucun signe, aucune marque d’espoir à attendre de son côté.

-Oui, je lui dis. Je vais être ton nouveau Papa. »

 Plus tard, on négocie la location d’une tente où il nous faudra cohabiter tant bien que mal. Tandis qu’elle reste là un moment, je pars pour la marina, histoire d’acheter quelques bières. Je reste un instant, assis près de la rive, à regarder les pédalos crasseux amarrés, immobiles et tristes à crever. Pour la première fois, j’envisage de la quitter. Pourquoi continuer ? Je sais bien que je ne sortirai pas de ce piège, le sourire aux lèvres, grandi et apaisé. Je sais bien que je ne la ferai pas changer ; qu’elle ne pourra que devenir plus froide encore, plus fermée et hargneuse ; que je ne remonterai jamais la pente ; que je ne pourrai que m’enfoncer davantage jusqu’à tout perdre. Pendant un instant, je suis presque convaincu que je vais aller la trouver et lui dire ; la quitter le premier avant qu’il ne soit trop tard ; avant qu’elle ne m’ait détruit pour de bon. Mais ce n’est qu’un éclair de lucidité trop bref. Le poids du passé est trop écrasant pour que je puisse me défaire d’elle. Mieux vaut l’enfer avec elle que la solitude. Cette sorte de solitude régressive. Je sais que je ne pourrais pas la supporter. Cette nuit-là, il pleut des cordes et la tente est entourée par des torrents de boue. Impossible de dormir. Impossible de faire un geste en sa direction. Impossible de trouver le moindre mot à dire, le moindre commentaire. Être là, couché à côté d’elle, n’a aucun sens. Sentir le bras de Mikolaj sur ma poitrine n’a aucun sens. Ce n’est plus qu’une obligation dictée par l’habitude. Nous ne sommes plus capables d’éprouver le moindre plaisir ensemble. Nous ne sommes plus capables de nous faire rire ; d’atteindre cette partie sensible de l’esprit, réactive, pleine d’une bienveillante attention. Nous avons dressé nos défenses et tout n’est plus qu’affrontement. J’écoute tomber la pluie toute la nuit, épuisé mais incapable de dormir. Je me sens piégé. Splendidement, délicieusement piégé. Échec et mat.

par David Lantano publié dans : L'enfer des caniches (obsessions)
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Dimanche 20 janvier 2008

Cracovie. Été 2001. Nous avons décidé avec Marta que l’été à venir serait une trêve entre nous, une forme de seconde chance. J’imagine ainsi pouvoir retrouver quelque chose de ces instants parfaits perdus, noyés, dans cet été idéal, trois ans plus tôt ; été qui m’avait redonné vie, où nous avions été si parfaitement et simplement heureux. Début juillet, j’ai ainsi l’illusion qu’avec le retour de cet impeccable ciel bleu, à la profondeur infinie, en me montrant irréprochable, je pourrais redevenir celui que j’avais été, briser la flèche du temps, stopper le pourrissement inévitable de notre relation et refaire la route en arrière. Revenir, inverser, soigner, renouveler le vieux pacte d’alliance, reformer ce qui avait été brisé, guérir les mourants et relever les morts, c’est ce que je me propose de faire. Comme si c’était encore possible. Comme si ne s’élevait déjà pas de tout ça un relent tenace de pourriture et de gangrène. Je suis prêt à tout pour réussir pourtant, mais j’ai l’impression dès le départ d’être infirme, brisé. Je suis un vampire épuisé. Je tirais autrefois ma force d’une source qui s’est depuis tarie, d’une Marta offerte et resplendissante, devenue depuis cette vipère froide, colérique et malheureuse. L’effort demandé est bien trop grand pour moi et j’ai sans cesse l’impression de me noyer. Je tourne à vide, je brûle ma propre matière et c’est à l’intérieur de ce nuage de souffrance que je m’efforce à tout prix de rester lucide pour accéder à elle, pour la contenter enfin.

Lorsque l’été commence, il semble bien que tout soit encore possible. Nous avons décidé d’aller en trio passer quelques jours près de Solina, dans une région de lacs et de forêts, en compagnie de nombre de ses amis. Et tandis que je conduis à travers la campagne polonaise, je la vois souriante, légère, à l’image de celle qu’elle avait été l’année précédente et de celle qu’elle avait incarnée deux années encore auparavant dans un recoin obscur de mon cerveau fébrile. Joyeuse, elle chante en fumant sur le siège du passager, le regard perdu dans le paysage de fougères et de champs que l’on traverse, fluides et discrets. Elle m’adresse quelquefois un sourire calme comme je n’en ai plus vu depuis longtemps déjà et je suis à nouveau saisi par la puissance que les lignes de son visage ont sur moi. Son regard apaisé, sa beauté inquiète, sauvage, pour un instant domptée me rendent à nouveau fier, stupidement fier d’être moi.

Nous avons réservé au Raj Hansa, une sorte de chalet, de relais champêtre en bordure de forêt. Je m’aperçois assez vite que tous les clichés sont réunis pour faire de l’endroit une sorte de chef d’œuvre du genre Ma cabane au Canada avec soleils couchants et visions de cerfs sur fond de sous-bois. On retrouve la glacière indispensable, le husky endormi sur les lattes de bois du perron-véranda à la porte moustiquaire, la cabane en rondins à l’intérieur encombré de tapis, la fausse tente tipi à l’extérieur, près de l’étang où les enfants pourront se noyer en paix, la vieille table de ping-pong dans la remise où sont entreposées suffisamment de bûches pour tenir dix hivers. Il y a même l’inévitable pick-up paré pour les expéditions forestières. Hans, le retraité allemand qui tient l’affaire est évidemment la sorte de bûcheron bourru, rougeaud, gros, gras et barbu qu’on imagine ; et il porte évidemment des chemises à carreaux et des salopettes de fonction. A notre arrivée, les autres sont déjà là en train d’organiser les tables de camping. Le spécialiste local du barbecue (il y en a toujours un) se charge déjà de l’allumage du feu tribal. J’apprends rapidement qu’une fois encore je ne coucherai pas avec Marta ce soir. Les chambres sont multiples et nous avons des lits séparés. Elle dormira seule avec Mikolaj, ce qu’elle s’était bien sûr bien gardée de me dire. J’essaie de ne pas paraître déçu, mais la nouvelle me décourage totalement. Je n’ai fait que penser à ça toute la journée. Ça doit bien faire un mois qu’on a pas couché ensemble ou qu’elle était à chaque fois trop saoule ou trop fatiguée pour quoi que ce soit. J’ai envie d’elle à un point qui me fait honte ; j’ai besoin d’elle. J’ai besoin d’être physiquement encouragé ; soulagé de toute l’angoisse que je ressens. C’est pitoyable. Je me sens faible, minable. Elle le sait parfaitement et elle joue avec moi. Elle voit tout de suite l’effet que me fait la nouvelle et elle l’utilise contre moi, sans hésiter. Je suis dégoûtant, d’après elle. Et je me dis qu’elle a raison ; que je suis un dégueulasse. Je me conduis comme un clébard ; comme une sorte de loque geignarde qui se frotte contre ses jambes au lieu d’être fort, indépendant, indifférent. J’ai cette impression atroce d’être amputé d’elle. Je ne sais pas quoi faire. Et toujours cette lourdeur, cette suffocation. J’essaie bien de lui proposer une petite escapade indienne sous la tente, mais elle me voit venir de loin et elle refuse en riant. Ça ne l’intéresse pas. Mais alors pas du tout, me dit-elle. Pourtant, elle avait bien dit qu’elle voulait nous offrir une seconde chance ; revivre quelque chose de semblable à l’année précédente. Mais pas comme ça, je n’ai rien compris du tout, elle m’explique. J’essaie alors de faire un effort et de tirer un trait définitif sur la nuit que je m’étais imaginée ; au moins j’essaie de ne plus rien lui laisser voir de mon état. Elle s’engouffrerait dans la faille à chaque fois ; elle a une vision clinique, parfaitement exhaustive de mes faiblesses. Elle pourrait presque finir par me démasquer si j’insistais. Et ça, il n’en est pas question. Heureusement, l’alcool ne manque pas et les tables sont encombrées de ces canettes de bière noires à haute teneur en alcool, Tatra Mocne, qui me font de l’œil. Si je ne peux pas avoir de sexe, au moins je pourrai boire. Personne ne peut m’empêcher de me saouler. Ça ne dépend pas d’elle. Lorsque je serai complètement raide, je sais que tout ça ne me touchera plus, je redeviendrai parfaitement calme et indifférent, puisque c’est ce qu’elle veut. Pendant un premier temps, je ne m’en sors pas trop mal. Je parviens à ne pas la dévisager en permanence et à éviter toute demande de sexe. J’arrive même à placer quelques blagues détendues dans la conversation qui font croire que je vais bien. Je suis fier de moi. Je suis amical et ouvert avec ses amis et je dois jouer mon rôle plutôt bien car ils me trouvent tous « cool » et « marrant ». Je n’en demandais pas tant. Je joue au ping-pong pendant des heures avec une bière régulièrement renouvelée dans la main gauche, et mes smashes commencent à prendre des trajectoires de feux d’artifice ; les balles allant se perdre sous les sombres épaisseurs de bûches jusqu’à rupture de stock. Je dois dire que l’opération « destruction massive de la sobriété » se déroule plutôt bien. La nuit tombe bientôt et j’atteins ce mélange de flottement léger et d’euphorie alcoolique que je recherchais justement. Peu à peu tout le monde rentre se coucher et je reste seul à l’extérieur avec Marcin. La souffrance, ce désir tyrannique, n’est plus qu’une petite boule alors, comme un kyste sur le cœur, brûlure finalement assez supportable. Marcin me fait boire en m’apprenant l’hymne polonais. Devant les restes de cendres rouges, nous beuglons à tue-tête. Pour une fois, Marcin a décidé de boire ce soir-là; et comme je l’ai déjà dit, il ne tient pas l’alcool et il est bourré depuis longtemps déjà. Il se lève de table et s’avance en titubant, cherchant désespérément une autre bière encore consommable qui aurait été mystérieusement oubliée sous une chaise, ou sur un banc. Dans la lumière rouge des cendres, il a plus que jamais l’allure d’un nosferatu réchappé de l’enfer. Soudain, alors que nous nous remettons à chanter, j’aperçois une silhouette devant le perron du chalet. Je ne l’avais pas vue sortir et elle semble s’être matérialisée directement dans l’espace derrière moi. La silhouette aux longs cheveux défaits, plongée dans l’ombre est parfaitement immobile, fantôme menaçant, plein de fureur. « Tu me fais honte, dit-elle, les narines frémissantes. Comment oses-tu ? Tu n’as pas pensé que certains aimeraient bien dormir ? » Je mets quelques temps à comprendre que ces mots s’adressent à moi. Je suis sidéré. Je n’arrive pas à me retenir, cette fois.

 « Mais qu’est-ce qu’il y a, encore ?, j’explose. Est-ce que je n’ai même pas le droit de m’amuser ?

-Tu me dégoûtes, continue Marta. Tu te donnes en spectacle devant tout le monde…

-C’est toi qui dit ça, alors que je te ramène sans arrêt complètement saoule à l’appartement !

-Moi, au moins, je ne bois que devant mes amis, pas devant des gens que je ne connais pas. Je n’ai pas envie que tout le monde sache que je sors avec un ivrogne ! »

Et avant que j’ai eu le temps de me répondre, elle fait demi-tour et rentre, me laissant fou de rage et de douleur. J’ai envie de tout foutre en l’air. Puis, aussitôt pris de remords, je rentre à sa suite, prêt à tout pour lui expliquer ; prêt à tout pour me faire pardonner. J’arrive comme un fou dans la chambre commune où je discerne les formes boursouflées de dormeuses emmaillotées dans leurs couettes aux quatre coins de la pièce. Je vais directement sur elle, assise sur son lit, qui me regarde arrivée, choquée de ma présence en ces lieux. J’essaie alors de lui faire comprendre que j’avais juste essayé de passer une bonne soirée en me montrant amical avec ses amis ; que je n’avais pas voulu réveiller tout le monde et que je m’excuserais le lendemain ; et que , bon dieu, je ne comprends rien à ce qu’elle attend de moi. Rien de ce que je fais ne la satisfait jamais. J’essaie alors, dans un brûlant mouvement de désir incontrôlé, honteux, de la prendre dans mes bras, mais elle me repousse violemment. Et conscient de ma faute – je pue l’alcool- je quitte misérablement la chambre pour me rendre dans la chambre des hommes. Je m’étends alors sur mon lit, ivre et malheureux, secoué de frissons de rage nerveuse, et l’alcool que j’ai dans le sang finit par m’endormir.
par David Lantano publié dans : L'enfer des caniches (obsessions)
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Mardi 15 janvier 2008

De nouveau ce rêve de famine. De nouveau cet effleurement sulfureux ; ce mélange explosif d’indifférence revendiquée et de désir animal, sans parole. Je suis dans une salle de bain où une créature marine de feu et de sang se baigne en silence. Elle est belle comme un hybride étrange, une forme presque humaine aux yeux de lézard, froids et antagonistes. Je vois ses seins se soulever rythmiquement comme une forme d’impossible automate pneumatique et je la désire aussitôt, intensément, presque désespérément. Elle m’interdit de la rejoindre, pourtant, je pénètre à mon tour dans la baignoire, ayant peur de sa réaction mais fasciné par sa peau radiante, exhalant des nuages de pure chaleur sexuelle. J’essaie de lui parler. J’essaie de la convaincre de me laisser l’approcher. Je suis bon, je dis. Je ferai le bien pour toi. Je trouverai comment faire. Si tu me laisses te toucher, tu ne le regretteras pas. Elle ne répond pas et je me retrouve comme ce pauvre garçon que j’étais autrefois, nu, la main sous ma sébile, mendiant un peu de chaleur à un sabbat de sorcières vêtues de courants d’air. Elle me fait taire d’une infiniment lente et voluptueuse manière, et son geste est à la fois un refus et un accueil brûlant. Elle tend sa jambe ruisselante hors de l’eau, sa peau portant la réponse au désir de l’univers entier, et pose la plante de son pied nu sur ma bouche. Ce simple geste fait contact, et je suis soudain délivré de toute angoisse, je quitte mon corps et m’écoule vers elle. La saveur et la texture de sa peau deviennent soudain un point d’ancrage vital pour moi, une porte de sortie, un point de fuite vers une sorte d’infini enfin à ma portée. Soudain, je sens que je suis sur le point d’être entièrement délivré, comblé. Ce qui va suivre, je le sais, va entièrement me consumer et l’orgasme à venir sera tellement féroce qu’il suffira à m’atomiser. Bien sûr, je me réveille aussitôt, triste et infiniment, incroyablement déçu. Le rêve a pris fin et la délivrance n’a pas eu lieu. Pire, je comprends que la créature n’existera jamais pour moi et cela me fait un mal de chien. J’essaie de regagner mon souffle, et dans une sorte de délire, l’image évanescente de la créature nocturne me fait penser à Claire, à sa longue chevelure noire Moyen-orientale ; à sa chair infiniment dense comme un corps céleste que j’aurais voulu garder pour moi, rien qu’à moi, jusqu’à ma mort. Bien sûr, dans les faits, je l’avais laissée filer comme toutes les autres. Pourtant, je me rends compte soudain avec horreur, qu’elle était différente. Qu’avais-je fait ? Elle aurait pu me rendre heureux. Si seulement j’avais réussi à la garder . Si seulement…Je me souviens de tout. C’était il y a quatre ans, avant que je parte pour la Pologne et que je rencontre Marta. Claire était la nouvelle serveuse du bar où j’allais tous les jours et je fantasmais sur elle comme un malade sans oser rien faire. Lorsque j’avais trop bu, je passais derrière le bar pour l’aider à faire la vaisselle. Au début, c’était assez marrant et ça la faisait rire et puis elle a fini par m’en empêcher, m’expliquant que si le proprio me voyait, elle perdrait son job. Je ne lui avais jamais rien demandé pourtant elle dut deviner l’effet qu’elle me faisait, car ce fut elle qui vint vers moi. Chose qui n’arrive presque jamais dans la vie réelle. Ce fut elle qui m’entraîna jusqu’à son minable appartement glacé, grand comme une boîte à chaussures où elle déprimait tranquillement. Elle m’expliqua qu’elle avait passé son enfance à faire de la gymnastique et de la danse classique. Quand je lui demandai si elle savait faire le grand écart, elle s’exécuta sans problème, nue, avant de passer sa jambe derrière son oreille en me regardant d’un air de défi. Je ne trouvai rien à dire. Pour tout dire, je n’arrivai pas à y croire. Le sexe avec elle était d’une simplicité évangélique comme cela ne l’avait jamais été auparavant. C’était une nymphe. Une pure créature de sexe. Aucune espèce de gêne, de retenue. Aucune maladresse. Aussi facile que de respirer. J’adorais la baiser, elle assise contre le mur, ses jambes négligemment posées sur mes épaules, comme une poupée vicieuse à moitié désarticulée. Elle était capable de prendre sans effort des positions incroyables mais ça n’avait rien à voir avec une recherche quelconque, avec une performance. C’était un abandon total, un pur échange d’énergie, sans barrière, sans limite. D’ailleurs, les quelques semaines que dura notre relation, elle n’eut rien besoin de dire : son corps parlait une langue que je connaissais depuis toujours. J’étais fou d’elle. J’aurais adoré la garder pour toujours ; pouvoir la voir marcher à poil à travers mon appartement m’aurait presque suffit à vivre deux cents ans, au minimum, j’en suis sûr. Mais bien sûr, elle mentait. Tout son corps mentait. Et sa beauté sublime était une bombe à retardement pour moi. Au moment du corps à corps, j’avais déjà tout perdu, signé mon arrêt de mort. Nos doigts s’étaient entrecroisés comme de faux serments pendant que je l’avais entendue dire « oh, je n’ai jamais connu…je n’ai jamais connu ça… Tu es tellement…» et puis ç’avait été ses râles d’animal femelle, ces orgues menteuses de la chair qui font croire en l’avenir. Un avenir imaginaire, fantasmé où elle se pendait à mon bras. Alors, mon cœur idiot, qui aurait du rester à sa place pour un simple moment de baise, s’y était mis encore une fois, y allant de ses battements « t’aime, t’aime, t’aime », complètement hors sujet. Ç’avait été l’extase. Pas d’autre mot. Et comment résister à l’extase? Même à une extase creuse, tronquée. Comment moi, aurais-je pu y résister ? J’avais tout confondu. Le grand mélange des genres.  Impossible de rester froid. J’avais été harponné, amoureux d’un autre corps, d’une autre présence. Amoureux d’elle, instantanément. Ce qu’elle m’avait offert était tout pour moi mais un simple jeu pour elle. Et quand je l’avais rencontrée à nouveau, plus tard, alors que tout était déjà fini, son corps incandescent que je discernais entre tous dans l’obscurité des bars, parce qu’il était redevenu étranger, me brûla et me fit mal à en crever. Il aurait fallu garder mes billes, je sais bien, c’était de ma faute. C’est toujours de ma faute. Mieux valait se tirer une balle dans la jambe que de croire à ce genre d’élan lyrique. Claire, je devais bientôt l’apprendre était une cinglée cocaïnomane et après trois semaines, à peine, elle s’était tirée. Je crus ne jamais m’en remettre.

Comment comprendre cela ? Comment le contact physique le plus fort, le lien charnel le plus suffocant peut-il être aussi le plus dénué de sens, le plus absurde ? C’est à se fracasser la tête contre les murs. On ne devrait plus pouvoir être seul après ça. La marque de l’autre gravée dans la chair, comme un signe d’appartenance, un sceau, on ne devrait plus jamais manquer de rien, savoir se trouver sans se chercher, attirés comme des aimants charnels au beau milieu de la nuit. Mais bien sûr, c’est tout le contraire et il faut vite apprendre que le langage le plus fort, le plus ancestral, le plus reptilien et aussi le plus faux. La distance entre les êtres ne peut être totalement comblée, et dans cette part irréductible où s’effondre la morale et la logique, on se retrouve seuls. Toujours seuls. L’égoïsme triomphe toujours.

Je suis incapable, moi, de la moindre distance, ne m’en demandez pas tant. Il y a longtemps que je sais que la seule échappée pour moi, que le seul bonheur se trouve sous les jupes des filles. J’ai tout réduit à cela depuis trop longtemps pour revenir en arrière. J’ai appris la reptation lente de mes ancêtres lézards dans ce but ; j’ai appris à mendier, à mentir, uniquement pour coucher avec des filles. Tout le reste ne m’intéresse pas, ne me touche pas du tout. Je suis limité. Extrêmement limité. Je souffre comme un con, solitaire et priapique mais je n’arrive même pas à le regretter. J’ai peut-être des œillères mais d’une certaine façon, je les adore et je ne voudrais pas qu’on me les enlève. La vérité sur l’obsession. Cette chose passive à la flaccidité de méduse. L’obsession n’est pas un désir de conquête. On ne conquiert que ce qu’on ne possède pas. Or, je possède déjà toutes les filles que je désire. Elles sont à moi. Elles ont toujours été à moi. Tout mon corps, mon sang, mon cerveau ridicule me l’affirment. Il ne faut pas que j’accepte l’injustice, le scandale, le fait inadmissible qu’elles m’aient été enlevées ! Je subis en permanence l’horreur du pillage. Je suis dépossédé. L’obsession, c’est l’expérience toujours renouvelée de la dépossession.      

« Ça va ? demande une voix sardonique au téléphone. 

 J-F m’appelle au beau milieu de la nuit. J’entends son souffle de bœuf à l’autre bout du fil.

-Tu crois que tu vas t’en sortir ? ajoute le gros.

-Me  sortir de quoi ?

-Me sortir de quoi ? T’es un malin, toi, hein ? Me sortir de quoi ? T’es pas au courant, hein ?

-Au courant de quoi ?

-Au courant de quoi ? Elle est bonne. Comme si tu savais pas. Mais je vais pas laisser faire ça, non. Aucune chance. Sinon, ça va ? Tu te sens bien, t’es sûr ? 

-Ecoute, je ne comprends rien à ce que tu racontes. Tu veux pas me rappeler un autre jour, plutôt ? Quand tu seras calmé ?

Il se marre.

- Il y a de ces connards, j’te jure ! Rien ne les arrête. Ils racontent n’importe quoi sur moi, et après, ils font semblant de rien…Allô ? T’es toujours là ? »

Je raccroche. Il me rappelle plus tard et je débranche le téléphone en me disant qu’il va vraiment falloir que j’évite ce cinglé.

par David Lantano publié dans : L'enfer des caniches (obsessions)
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Samedi 12 janvier 2008

Cracovie. De nouveau de retour après une période en France. Rencontre avec Marcin dans son appartement, juste au-dessus de la rue Jozefa. C’est l’après-midi et tout est calme, comme imprégné de l’esprit des souvenirs d’enfance. Marta repose quelque part dans un lit, à quelques rues de là, dans notre appartement. Elle dort encore, encore saoule. Elle boit de plus en plus, ces derniers temps. Nous parlons de moins en moins. L’été commence à peine.

Marcin boit peu (il ne tient pas l’alcool, ce qui la fout mal pour un polonais). Marcin marche et bouge lentement. Marcin boit du thé perdu dans ses pensées et dans ses tenues street wear extra-larges. Marcin me regarde comme si j’étais un enfant malade et moi, je le regarde comme une énigme. Je ne le comprends pas. Je l’aime bien, mais je ne le comprends pas.

Marcin est un ancien étudiant en théologie (à Cracovie, les étudiants choisissent toujours des disciplines invraisemblables, genre taxidermie comparée, histoire du judaïsme ou philologie de l’araméen. De toute façon, ils n’espèrent pas trouver de boulot après la fac, alors autant se faire plaisir…). Marcin aime jardiner. Rien que ça me laisse songeur. Il passe des heures à soigner ses plantes pour leur donner une chance de survivre sur son balcon, dans le rude climat polonais. Il est heureux de cette sorte de victoire sur les éléments. Je ne comprends rien à ça. Ça m’est totalement extérieur, étranger. Je m’en fous complètement, d’ailleurs. Quel plaisir peut-on trouver à ce genre d’occupation ? Est-ce suffisant pour se donner envie de vivre ? Ou bien peut-être que ça permet d’oublier la vie ? Je ne sais pas. Il y a, là-dedans, pour quelqu’un comme moi, quelque chose d’un peu écœurant, de triste, d’un ennui abyssal comme une sorte de mort figée. Je ne pourrais jamais trouver ma pitance dans quelque chose d’aussi insipide, je le sais bien. Pourtant Marcin paraît calme, un peu sarcastique, comme un vieil ermite des montagnes désabusé. Marcin paraît se satisfaire du cadre très précis de son existence.

J’apprends ainsi qu’il fait l’artiste sous des formes diverses. Il est peintre, metteur en scène, poète et s’adonne à cela avec tout le dilettantisme assumé et les compétences floues qui sont monnaie courante à Cracovie, où tout le monde se revendique plus ou moins artiste. Il a aussi d’autres projets dont l’ordre de priorité est très vague : apprendre à conduire, partir pour l’Afrique, et travailler dans un dispensaire ; avoir une maison et un jardin….La nécessité de gagner de l’argent ne mène pas sa vie, m’explique-t-il, elle est transparente, sans intérêt, mais inévitable.

Nous n’avons pas grand chose en commun, vraiment. Le sexe, les filles ne l’intéressent que lointainement, comme des sortes de rêves flous, incontrôlables ; comme la venue de la pluie dans le désert, qu’on attend longuement mais sans s’y préparer, patiemment. C’est un moine ou presque. Je n’ai rien à voir avec ça. Je ne suis pas patient. Je suis en feu, perpétuellement. J’ai besoin de matière à enfourner, à dévorer, à baiser. Je suis un gouffre insatiable, grondant. Et je sais que c’est comme ça. Que je ne peux rien y changer.

Mais la journée passe, assez reposante, tandis que Marta dort encore. Je pense à toutes ces conneries de contes de fées. Occire le dragon et enlever la princesse. Et si le dragon et la princesse sont la même personne? Que faut-il faire ? Faut-il changer de peau, d’espèce ? Apprendre à cracher le feu ? Au début de soirée, on se rend dans un bar dans Kazimierz. Un coin tranquille où elle ne viendra pas nous trouver (c’est le plan). Il fait lourd. Pas un souffle de vent depuis des jours. Je discute avec Marcin assis à une table. « Tu sais d’où ça vient ?, me dit-il, soudain, comme s’il avait lu dans mes pensées. Et je le vois tapoter son poignet avec deux doigts tendus. Je me sens soudain glacé, la peur au ventre.

-Elle se sent coupable, ajoute-t-il, elle s’en veut. C’est après la naissance de Mikolaj qu’elle a fait ça. Elle arrivait pas à assumer.

Je pose alors la question que je n’ai jamais osé poser à Marta :

-Pourquoi est-ce qu’elle a gardé l’enfant, alors ?

-On est en Pologne, ici. L’avortement est illégal. Elle n’avait pas vraiment le choix. Mais elle ne l’a jamais vraiment accepté. Et après sa tentative, elle a laissé Mikolaj à ses parents pendant des mois. Elle n’était jamais avec lui. Elle ne le voyait qu’une fois de temps en temps. C’est pour ça que le gamin est comme ça. Il a toujours peur qu’elle reparte pour de bon. Tu sais, ajoute-t-il, ça fait des années que je connais Marta et je l’aime bien, mais elle n’a jamais été facile. Moi, je sais que je n’aurais jamais pu sortir avec elle. Elle est vraiment très intéressante, subtile et intelligente, c’est vrai, et je l’aime vraiment beaucoup mais quelque fois, je la déteste aussi. C’est un vrai petit tyran. Une égoïste incapable de penser aux autres. Il faut que tu réfléchisses à ça, Baptiste. Il faut vraiment que tu réfléchisses…»

 Je me sens mal. J’ai soudain l’intuition atroce que la situation de notre petit trio ne s’améliorera jamais. Je bois pour faire passer la pilule. Après quelques verres, je suis complètement bourré et je titube sur la terrasse. Un orage éclate soudain et des trombes d’eau s’abattent sur la ville. Tous les clients rentrent s’abriter. Sans réfléchir, avec Marcin, on se déshabille et on se plante au-milieu de la rue jusqu’à ce qu’on soit trempés. On lève connement la tête et les bras au ciel et on laisse l’eau nous recouvrir, nous fouetter, nous faire crier de plaisir. J’entends Marcin pousser des cris de cow-boys. Je reste longtemps sous la pluie. Elle me soulage, emporte un instant mes problèmes, me permet de respirer. C’est un moment de bonheur simple. On se rhabille et je retourne au bar, terminer ma bière, complètement détrempé et dégoulinant de partout. Heureux à l’idée de rentrer bientôt et de retrouver Marta. La sublime Marta.

par David Lantano publié dans : L'enfer des caniches (obsessions)
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Mardi 8 janvier 2008

Je croise à nouveau J-F dans un bar. Le gros m’inquiète. Il rigole bizarrement, comme s’il lui manquait vraiment une case. Il est en sueur et ses yeux sont immenses, fixes. Lorsqu’il me voit, il me regarde avec un petit sourire de dérision, extrêmement froid et cynique. Il ne va pas bien, c’est sûr. Il me parle de l’amour de sa vie – pour mémoire, la fille qu’il a demandée en mariage- en éclatant de rire :

« C’est une totale nympho !

-Une totale nympho ?

-Tout le monde l’a baisée. Toute la ville, c’est pas croyable à quel point je suis con. Toute l’équipe de foot de ton copain, là, l’autre con. Ils se la sont tous faite. Toi aussi, je parie que tu l’as sautée.

-J’aimerais bien, sauf que je sais pas à quoi elle ressemble. J’te rappelle que je la connais pas.

-De toutes façons t’aurais tort de te faire prier. Tu veux que je te dise ce qu’elle a fait samedi ? Tu veux que je te raconte ? Non mais, écoute ça.

-J’écoute.

-Tu veux que je te raconte ? Elle était sur le marché, samedi matin. Et tu sais ce qu’elle a fait ? A un moment, elle s’est tirée et alors tout le marché s’est vidé d’un coup. Et tu sais ce qui s’est passé ?

-Tu vas me le dire…

-Tous les mecs du marché l’ont suivie dans une cave et ils l’ont baisée à tour de rôle. C’est une nympho. Une salope de nympho…

-Tous les mecs ? Ça devait bien faire trois cents types, non ?

-Et ils se la sont tous tapée, l’un après l’autre. Mais c’est pas grave parce que Hervé et moi, on va les retrouver. Je les connais bien, ce sont des types de mon village. On va remplir la bagnole de battes de base-ball et on va aller leur péter la gueule. »

Je voudrais bien me marrer, tellement cette histoire est débile et bien sûr, je n’y crois pas une seconde, mais en regardant le gros dans les yeux, ses airs de bouffons tristes suant l’alcool, je me rends compte qu’il est mortellement sérieux. Il croit vraiment à cette histoire de viol collectif en plein marché. Et il a vraiment l’intention d’organiser une expédition punitive à la Taxi Driver. J’essaie bien alors de lui faire comprendre qu’il a pété les plombs, que c’est juste impossible, mais il ne m’écoute pas. Il ne fait que ruminer ses projets de vengeance en se marrant par avance du carnage qu’il va faire. Je comprends alors ce que je n’avais pas vu chez lui ; je sais enfin pourquoi le gros faisait le vide autour de lui. Il est complètement cinglé, gravement paranoïaque. Ce qui m’étonne, c’est qu’Hervé, le petit roquet pâteux, l’homme à l’ensemble survêtement-pull se prête à ça. En tout cas, il est plus que temps que je les laisse à leur délire. Je me tire avant qu’il n’ait essayé de me recruter pour sa petite vengeance personnelle. L’ange de la mort est vraiment trop allumé pour moi.

par David Lantano publié dans : L'enfer des caniches (obsessions)
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