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Samedi 10 janvier 2009

Après 5 ans d’absence, tu reviens transfigurée,

Visiter mes rêves de ton pas innocent

Ange assassin à la banale cruauté, ton poignard fait des blessures subtiles

Et empoisonnées dont on ne se remet pas,

Ta beauté n’est que sarcasme et dérision pour les insensés

La proximité du soleil carbonise tout espoir

J’essaie de te montrer mon grand oeuvre de décryptage du réel

J’essaie de te montrer que je suis meilleur que toi

J’en sais plus et mieux et j’explore des profondeurs

Dont tu ignores jusqu’à l’existence

« Tu peux dire ce que tu veux, me souris-tu, tu peux te convaincre,

La Nature, Dieu, ou quelque soit le nom que tu lui donnes,

Tous te montrent que tu as tort.

Tu souffres comme un dément

Et pas moi. »

Par David Lantano - Publié dans : Poèmes
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Mercredi 7 janvier 2009

Alexandre était de mauvaise humeur, fatigué, affalé sur sa table. J’avais insisté plusieurs fois pour qu’il se mette au travail sans succès et il a soudain éclaté :

« Mais, j’y arrive pas ! J’y arrive pas ! C’est trop dur ! »

   Et puis, avant que j’aie eu le temps de comprendre quoi que ce soit, il s’est jeté par terre et s’est mis à ruer furieusement et à se rouler dans tous les sens. Je me suis retrouvé agenouillé au-dessus de lui, complètement perdu, en train d’essayer de le calmer, de le maîtriser au sol.

« Mais arrête ! »

  C’était une véritable crise de rage. Il ruait et tapait des poings. J’ai fini par le relever et je l’ai entraîner dans le couloir en le tenant par le bras.

« Qu’est-ce qu’il se passe ? Pourquoi tu te mets dans un état pareil ? C’est pas à cause d’un exercice…

-MON PERE C’EST UN CONNARD !

-Quoi ? Qu’est-ce que tu dis ?

-MON PERE C’EST UN CONNARD ! J’VAIS L’BUTER !

-Pourquoi tu dis ça ? Explique-moi, j’ai dit. S’il y a quelque chose qui ne va pas à la maison tu peux me le dire….

   Il s’est tu comme s’il réfléchissait.

-Non, j’m’en fous, j’te dirai rien. »

     J’ai fini par le calmer mais je n’en ai rien tiré de plus.  

    Il est retourné à sa place et pendant un moment, j’ai crû que l’incident était clos. J’ai cru qu’avoir exprimé sa rage lui avait fait du bien et qu’il était prêt à reprendre sa place. Il avait l’air vidé. Je l’ai laissé tranquille, lui demandant simplement de faire de son mieux et ça a eu l’air de le calmer.

   Mais une demi-heure plus tard, je l’ai vu balancer sa trousse de toutes ses forces en direction de Kevin, le ratant de peu.

-Alexandre !

-Mais c’est luiiiiiiiiiiiiiii, là !

   J’ai vu Kevin et j’ai compris. Il le regardait avec ce petit sourire débile de provocation. Le sourire qu’il utilisait si bien avec moi pour me mettre en fureur. Apparemment, ça fonctionnait aussi très bien avec Alexandre.

-Il arrête pas de me regarder, là !

   Et avant que j’ai eu le temps de réagir, je l’ai vu se précipiter sur Kevin pour lui faire sa fête. Alexandre l’a attrapé et l’a plaqué à terre, le vidant de sa chaise. J’ai entendu un choc quand son bras a touché le sol et j’ai eu soudain très peur des conséquences. Quand je suis enfin intervenu, j’ai entendu Kevin hurler. J’ai dégagé Alexandre de toutes mes forces, l’obligeant à lâcher le pull de son adversaire. Impossible de l’arrêter, c’était une vraie boule de nerfs et de fureur déchaînée.

« Mais, lâche-moi ! grondait-il, les dents serrées, le visage rouge, les yeux injectés de sang. Lâche-moi, putain. ! J’vais l’défoncer. Dès qu’il sort, je l’défonce, je l’bute. Il a qu’à creuser sa tombe.

-Tu vas d’abord essayer de te calmer…

-Nan, m’en fous, j’me calmerai pas. Je vais le défoncer…Y va voir….De toutes façons, c’est une école de merde. Je vais me barrer…»

Kevin s’est finalement dégagé et a craché sur Alexandre avant de s’éloigner. Il avait eu plus de peur que de mal dans sa chute et son sourire provocateur est revenu presque aussitôt. J’ai cru qu’Alexandre allait le tuer.

   Je l’ai tiré vers le couloir, pour l’éloigner de Kevin et puis, je me suis mis à l’entraîner vers le bureau de Serge.

« Lâche-moi ! J’vais t’buter ! J’vais t’buter ! »

   Il donnait des coups de poings dans l’air, mais heureusement, je le tenais fermement et il ne pouvait pas me toucher. Dans le bureau, quand il a finalement compris que je n’allais pas le lâcher, il a arrêté de se débattre et s’est effondré en pleurant.

   Je sentais le sang battre très vite dans ma gorge. J’étais moi aussi comme fou, complètement dépassé. Je ne savais pas du tout que faire dans cette situation. Cela n’était marqué nulle part dans le manuel du parfait petit prof que je devais être. Finalement, l’incident était trop grave et j’ai décidé de téléphoner aux parents d’Alexandre. J’ai fait le numéro et j’ai laissé sonner dix fois, mais pas de réponse. 

  J’ai hésité un long moment et puis j’ai aussi décidé d’essayer d’appeler une nouvelle fois les parents de Kevin. C’était complètement idiot. Je savais pourtant bien que ça ne servirait à rien.

« Allo ? Ouais ?

-Allo, Mme Ferrand ? C’est M. Demangel à l’appareil, le maître de Kevin.

-Qu’est-ce qu’il a fait encore ?

-Il s’est battu avec un de ses camarades, mais ce n’est pas seulement ça, il a de gros problèmes. Il faudrait vraiment qu’on en parle.

   Je l’ai senti aussitôt s’énerver, sa voix montant dans les aigus.

-Ah, nan, hein ? J’peux pas venir à l’école ! Mon mari travaille et j’ai pas d’voiture.

-Peut-être un soir ou un samedi…

-Ah, non, impossible ! Y travaille tous les jours très tard et on a pas le temps.

-Et le samedi matin ? Peut-être…

-Le samedi, y faut faire les courses. Non, non, non, hein ? On peut pas v’nir. C’est pas la peine de nous l’demander.

-Mais c’est important…

-Pourquoi qu’vous vous en prenez toujours à mon gamin ?

-Madame, c’est…

-Y dit qu’vous l’traîner dans le couloir, qu’vous lui faites mal. J’vous préviens si vous y faites du mal encore, j’vais aller à la police.

-Madame, non…

-Laissez mon gamin tranquille : »

   Elle a raccroché. J’avais l’impression d’être en train de m’écrouler. Je me sentais sans force. Totalement impuissant. Quand j’ai relevé la tête, j’ai vu que Serge était là à me regarder.

« T’as téléphoné aux parents ?

J’ai hoché la tête.

-Tu sais, c’est vraiment pas la peine. Avec ceux-là, ça sert à rien. Je te l’ai dit : si t’as un problème, tu peux me les amener, va. On les met dans un coin et puis on en parle plus. C’est pas la peine de te mettre dans un état pareil. 

-Mais, ils se sont battus. En classe.

-Ah oui, ça arrive. C’est sûr que c’est embêtant…

    Il a fait semblant d’engueuler Alexandre qui était assis, tête basse, dans un coin du bureau. Et puis, il s’est tourné vers moi.

-J’vais te le prendre. Il va se calmer avec moi. T’en fais pas…

    J’ai commencé à repartir vers ma classe. Je n’en pouvais plus.

-Au fait, j’voulais te demander…

-Oui ?

   J’étais ailleurs. Ma tête me faisait mal. Je me sentais dégoûté. Profondément dégoûté.

-C’est ok pour le spectacle ? T’as réfléchi ? Il me faut vraiment ta décision aujourd’hui ?

-Hein ? euh…oui, oui, d’accord.

-Très bien. Je vais pouvoir confirmer avec la mairie. »

    Le spectacle ? Quel spectacle ? Ce n’est qu’en regagnant ma classe que j’ai compris. Ça m’est soudain revenu. Le Magicien d’Oz ! J’avais donné mon accord pour faire cette pièce débile. Je venais de me faire piéger en beauté. Mais il était trop tard pour faire marche arrière. De quoi j’aurais eu l’air ?

  Lorsque je suis entré, Kevin est venu vers moi tout de suite avec son cahier de liaison, un petit sourire aux lèvres.

« Tu veux mettre un mot pour mes parents, maît’ ? » 

   Il savait bien qu’il ne risquait rien et il venait me narguer. Je n’ai même pas relevé. Quelqu’un a dit :

« Maît’ ? On peut faire un foot ? » et j’ai dit non. Ne pouvant y échapper, j’ai fini par leur annoncer qu’on allait finalement préparer le spectacle.

« -Oh, non ! C’est nuuuul !, ont gémi certain. »

Je n’ai pas relevé. Je n’étais pas loin de penser comme eux.

Par David Lantano - Publié dans : Kit de survie en milieu hostile(roman)
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Dimanche 21 décembre 2008

Le lendemain, Lena est venue droit vers moi dans les couloirs. Elle avait deviné l’identité du pervers au téléphone, et je n’en menais pas large. En fait, j’ai eu immédiatement l’impression de me liquéfier sur place et je me suis aussitôt mis à chercher une excuse valable :

1)Il s’agissait juste d’une erreur, bien évidemment, qu’est-ce qu’elle allait chercher là ?  2)Comment ? Non ! Bien sûr que non, pour quelle raison l’aurais-je appelée ? 3)Oui, en fait je l’avais appelée, je m’en souvenais maintenant, mais uniquement parce que j’avais besoin d’un renseignement, mais c’était bon, là, j’avais trouvé…4)Ah, la technologie ! Quelquefois mon téléphone se déclenchait et appelait comme ça des numéros au hasard, c’était bien sûr totalement indépendant de ma volonté…Je m’excusais d’avance pour la gêne….

Mais rien ne me paraissait crédible et quand elle s’est adressée à moi, j’ai cru qu’elle m’agressait :

En fait, après quelques secondes de flou, j’ai compris qu’elle me proposait de l’aider avec « quelques collègues » à remettre à neuf la bibliothèque de l’école qui n’avait plus été utilisée depuis des années. Elle m’a ainsi expliqué que la mairie n’avait pas voté le budget l’année précédente, qu’ils n’avaient pas de personnel pour faire les travaux et que si les instits ne s’y mettaient pas « eux-mêmes », rien ne serait fait. Il faudrait attendre encore un an, voire plus, pour que les enfants, qui ne lisaient déjà jamais chez eux, puissent emprunter des livres. C’était scandaleux. Il fallait faire quelque chose. Ils étaient déjà suffisamment désavantagés dans cette école comme ça. Elle m’a regardé avec ses yeux clairs, brûlants d’indignation et j’ai dit oui, oui, oui. Je comprenais, bien sûr. Et oui, oui, oui, bien sûr, je les aiderais. Qu’est-ce que j’aurais pu répondre d’autre ?.

   J’ignorais simplement que les travaux auraient lieu le mercredi matin, jour chômé, jour saint, le meilleur de la semaine. Et que je devrais faire sonner mon réveil à 8H00 au lieu de me lever à pas d’heure, comme d’habitude, cuvant gentiment mon pack de bières de la veille jusqu’à ce que les frissons d’angoisse aient diminués. J’enrageais mais j’avais dit oui, et je ne pouvais pas revenir en arrière. Je ne pouvais pas me le permettre. 

   Le mercredi venu, exceptionnellement, je me suis donc levé, suffoquant dans l’obscurité, comme un matin de classe. J’ai fait l’effort de prendre une douche et puis je me suis brossé les cheveux pour essayer de ne plus ressembler à un caniche tiré d’une essoreuse. J’ai bu un bon demi-litre de café, tentative désespérée pour me réveiller (rien ne pourrait jamais véritablement y parvenir, j’ai songé, dans un moment de lucidité) et j’ai passé les seuls vêtements propres qui me restaient en me trouvant très con d’espérer quelque chose, très con de vouloir faire des efforts pour me rendre présentable. Mais je ne pouvais pas m’en empêcher.

    J’avais beau me sentir comme une épave frissonnante,  je pensais à Lena sans arrêt, en fait. J’étais à peine levé que je m’imaginais déjà vivre avec elle. J’étais en permanence plongé dans l’évocation d’un rêve de paix et de tranquillité. L’anéantissement de l’angoisse dans un paysage de bord de mer. J’imaginais un futur éternel de vie à deux piquée à une pub pour Calvin Klein. La pression de devoir y parvenir alliée à la peur d’échouer me rendaient très nerveux. Je me sentais comme une centrale nucléaire. Comme une bombe à neutrons sur le point d’imploser. Dans l’état où j’étais, je savais que j’aurais du mal à articuler deux phrases cohérentes et qu’il me fallait récupérer l’usage du langage articulé. J’ai compris que je n’arriverais pas à passer la matinée sans une aide extérieure et avant de partir, devant l’épreuve qui m’attendait, je me suis enfilé deux verres de vodka bien glacés. Assez pour faire descendre mon stress à un niveau plus supportable, mais pas trop pour ne pas me mettre à divaguer et à faire n’importe quoi. J’espérais que ça suffirait…

   Lorsque je suis arrivé à l’école, j’ai mis un peu de temps à localiser la petite salle qui avait autrefois été une bibliothèque. Je ne connaissais pas encore parfaitement les locaux et je me suis presque perdu en essayant de la trouver. J’essayais une porte, ici ou là. Comme dans les cauchemars, elles étaient toutes verrouillées. Je me demandais si je ne m’étais pas trompé de jour, ou d’endroit ou si on me m’avait pas fait une blague. Une sorte de bizutage maison..

   Mais j’ai fini par trouver la salle derrière les bâtiments, côté garage, dans un jardin étroit qui donnait directement sur la plaine agricole. Je suis resté là quelques instants, à regarder la vue dégagée sur des kilomètres. Les sillons sombres et gras, bordés d’empreintes géantes de tracteurs traçaient leur chemin à perte de vue. Au-dessus de la plaine, le vent était assourdissant et faisait plier les arbres dans les bosquets. Quelques étoiles brillaient encore faiblement au-dessus de l’horizon. De nouveau, j’ai eu cette impression surpuissante d’éparpillement, comme si le vent me passait au-travers le corps. Mon esprit vagabondait sans même m’en rendre compte. Il essayait déjà de s’échapper. J’étais là-bas dans le sous-bois à tâter le terrain. J’étais dans les champs, promeneur solitaire. J’étais dans l’espace à la vitesse de la lumière. J’étais sur Aldebaran et sur Bételgeuse. J’étais en un autre temps et en un autre lieu. J’étais partout et nulle part à la fois. La réalité, la matière étaient insuffisantes. Le mauvais ange exécuteur de la déception avait fait son office. Et le constat était toujours le même :

Je ne me sentais jamais bien nulle part, pire que ça : je n’arrivais simplement pas à admettre le simple fait d’être quelque part.

Le temps était sombre. A quelques pas de là, une lumière orange provenait de la salle comme d’un avant-poste en territoire ennemi.

   J’ai poussé la porte du local en faisant si peu de bruit que personne ne s’est aperçu de ma présence. J’arrivais avec un peu de retard et j’étais gêné. Ils étaient déjà là, en pleine action. J’étais le dernier arrivé.

   Je l’ai tout de suite repérée dans un coin de la pièce. Elle était en équilibre instable en haut d’un escabeau, occupée à arracher des restes de papier peint à grosses fleurs oranges et mauves. Derrière elle, un peu plus bas, je ne voyais que le dos large et le cul musclé de Martial qui était en train d’inspecter son travail. Muriel, une instit de CP toujours souriante, recouvrait un divan gris d’une bâche en plastique transparent accompagné de sa copine Christiane, l’instit des CE1. L’intérieur était sale. Les murs couleur jaune pisse. De vieilles machines à ronéotyper, des micro-ordinateurs Thomson MO5 et TO7  et des imprimantes matricielles croulaient sous la poussière dans un coin. L’endroit était sinistre. Une sorte de cimetière des éléphants version Education Nationale.

   Une nouvelle fois, je me suis demandé ce que je foutais là. J’aurais pu être à l’appart’ à vider des bières devant des conneries télé. A me laisser bercer par les exploits d’un flic bodybuildé et d’une blonde profiler. J’aurais pu dormir jusque pas d’heure. J’aurais pu faire semblant de penser que j’allais peut-être me remettre à écrire, dès que j’aurais un instant de libre et que j’aurais retrouvé quelque chose à dire. J’aurais pu-

    Mais il y avait Lena. 

   Dès les premiers instants, j’ai su que je ne pouvais pas lui échapper. Sa présence dans la pièce était écrasante. Ce truc qu’elle avait, c’était comme un brasier très puissant et très doux à la fois. Une sorte de joie paisible qui me faisait effroyablement envie. Elle me montrait sans discours que j’avais tort. Que j’étais loin du compte. Que je marchais la tête en bas. Par sa simplicité incompréhensible, j’ai réalisé soudain qu’elle était une sorte d’affranchie, à sa manière. Elle connaissait une vérité dont j’ignorais tout, si la vérité était de savoir comment vivre. Moi, je ne boxais pas dans la même catégorie, j’étais d’une autre espèce et j’en avais marre. Marre de me battre contre mes fantômes et mes moulins à vents. Je voulais être avec elle. J’en avais besoin. J’en avais effroyablement besoin, pour réintégrer l’ordre des humains.

   J’ai fait trois pas dans la pièce et j’ai dit « salut, salut! », l’air de rien, pour annoncer mon arrivée. Mais je l’avais dit d’une voix trop faible et comme personne ne s’est retourné, j’ai recommencé, un peu plus fort, avec l’angoisse d’être ignoré et déjà celle, plus forte, de devoir bientôt leur révéler toute l’étendue de mon inutilité. 

 « Hé, salut ! a presque crié Lena. Ah, tu vois qu’il est venu ! Mauvaise langue !, elle a dit en direction de Martial.

 -Bien sûr, que je suis venu, j’ai dit, très vite, pour éviter de bredouiller. »  

   Elle me regardait du haut de son échelle, déjà souriante et j’étais pétrifié. J’avais l’impression qu’elle pouvait lire à travers moi et sonder les profondeurs glauques de mon esprit dérangé. Son regard tombait en oblique comme la foudre et m’incendiait, me transperçait de toutes parts. C’était une agression. Je ne savais pas comment me défendre contre ça. Les sourires et les marques d’intérêt pour ma personne me donnaient toujours envie de fuir me cacher dans un trou. Je n’y pouvais rien. J‘adorais mais je détestais ça presque tout autant. C’était comme une brûlure au napalm. 

   Sans être capable de rien ajouter, j’ai pris un racloir et je me suis mis au travail à mon tour.

   Il fallait que je m’occupe les mains au plus vite ou j’allais me mettre à partir dans mes délires, à dire n’importe quoi, en chute libre, simplement pour briser le silence. Lorsque j’étais saoul ou mal à l’aise (donc presque tout le temps), tout ce que je disais était « déplacé », et même pratiquement incompréhensible pour le commun des mortels. Je plongeais tout le monde dans la stupeur et la consternation avec mes remarques. Je le savais pertinemment.

    Je l’ai donc fermée et j’ai passé la matinée à rénover la bibliothèque de l’école avec mes collègues.

On a repeint tous les murs et refait à neuf la petite salle. On a lavé par terre et on a posé un nouveau tapis de sol pour le coin lecture. Et puis, on a déménagé toutes les vieilleries et on a monté les étagères. Je faisais un effort titanesque pour communiquer et ça ne marchait pas trop mal grâce à l’alcool que j’avais dans le sang. Muriel et Christiane discutaient avec moi et me racontaient leur vie. Muriel ne s’en sortait pas avec son chien qui saccageait son jardin et Christiane faisait de la peinture sur soie. Je compatissais à leurs malheurs. Je réussissais à faire des phrases adéquates, grammaticalement correctes, qui sonnaient presque justes. Je réussissais à donner l’illusion que leurs vies m’intéressaient, que j’était un type normal, finalement, et elles me récompensaient par des sourires et des blagues. Finalement, j’étais tout fier de parvenir à socialiser avec mes collègues et de me rendre compte qu’elles m’aimaient bien. J’étais sur le champ de bataille et je m’en sortais.

    Une fois terminé, on a regardé le résultat. La salle était propre, claire et sentait bon l’essence de pin. Tout le mobilier était neuf et prêt à être utilisé. Le divan et les coussins avaient un super aspect satiné. Je pouvais le sentir, ce serait une salle où il ferait bon être. Un lieu qui donnait envie de s’asseoir un instant pour feuilleter un livre ; qui donnait envie de redevenir enfant pour redécouvrir le plaisir de lire ; d’entrer pour la première fois dans ces milliers d’histoires de pirates, d’espions ou de voyageurs spatio-temporels. C’était complètement idiot pour moi qui me foutais bien de cette bibliothèque, de toute l’école et de l’univers en général, mais l’espace d’une seconde, j’ai enfin eu l’impression d’avoir fait ce qu’il fallait. La satisfaction du travail bien fait. C’était une petite victoire, un léger recul de l’entropie devant les forces du bien mais une victoire suffisante. Que je l’admette ou non, on avait ressuscité un lieu de vie et , pour quelqu’un comme moi, l’idée était étrangement apaisante.

   Il restait à classer les livres et Martial, Muriel et Christiane s’y sont mis tout de suite. C’est à ce moment que les choses se sont compliquées.

   Lena m’a proposé de faire une pause pour fumer une cigarette. J’ai dit « oui » machinalement et je l’ai suivie au dehors, avant d’avoir compris ce qui m’arrivait. Comme il faisait un peu frais, elle a décidé d’aller fumer dans le local où l’on buvait le café la plupart du temps. Je l’ai accompagnée, sans rien dire.

   Je ne m’étais pas attendu à ça, et la peur m’a soudain rattrapé au dehors, là où rien ne pouvait plus me protéger. Je lui avais déjà parlé, bien sûr, mais pas dans ces conditions, et l’idée de me retrouver seul à seule avec elle dans une salle fermée, sans rien pour m’occuper les mains, sans rien à boire, sans l’alibi du travail, me collait des sueurs froides. Dans la salle, je dépendrai entièrement de ma voix et de mon corps. Je devrais être capable de lui parler face à face, d’avoir un discours cohérent, peut-être même léger, subtil et plein d’esprit. Je devrais être capable d’être naturel, spontané, d’éviter de partir dans des longues tirades incompréhensibles sur des points obscurs de la littérature qui n’intéressait que 4 personnes au monde. Quatre autistes schizophrènes sourds-muets sans doute déjà internés depuis longtemps. Je devrais rester simple, terre à terre, pragmatique. Faire preuve de bon sens. Parler de la pluie et du beau temps. Faire la conversation.

Je savais bien que je n’y arriverais pas.

  Je la suivais comme on monte à l’échafaud. Comme on se prépare à une longue séance de chaise électrique. J’étais une future victime sacrificielle suivant son bourreau, la tête basse, tout emplie d’une terreur sacrée. Je n’étais pas prêt pour ça. C’était injuste. J’avais besoin de plus de temps. J’avais besoin de me protéger d’une manière ou d’une autre, d’élaborer une stratégie de défense. Mon taux d’alcoolémie n’était pas suffisant. Il m’en fallait plus. Je crevais de désespoir de n’avoir rien à boire sous la main. J’aurais donné n’importe quoi pour quelques bonnes lampées de vodka avant d’avoir à lui faire face. Un coup de lance-flamme au milieu de l’estomac. N’importe quoi de liquide et d’alcoolisé pour retrouver mon calme et une vague maîtrise de mon corps. Mon royaume pour une bouteille…

   Je savais bien en même temps que j’étais complètement cinglé et ridicule. J’étais à chaque seconde, parfaitement conscient de la banalité de la situation. Elle n’était pas mon ennemie. Elle n’était pas dangereuse. Elle devait pesait 55 kilos tout habillée, n’avait pas de griffes et elle ne me voulait rien de mal. J’allais juste boire un café et griller une clope avec elle, pas débarquer sur les plages de Normandie. C’était le genre d’événement anecdotique qui arrivait tous les jours. Un événement social lambda. Pas de quoi en faire toute une histoire.

   La véritable peur, ce n’était pas ça. La véritable peur c’était de sauter d’un avion à 5000 m d’altitude. La véritable peur, c’était de mettre sa tête dans la gueule d’un fauve sur une piste de cirque, de nager au-milieu des grands requins blancs mangeurs d’homme. La véritable peur, c’était d’être pris au-milieu des bombardement dans une ville quelconque du Moyen-Orient. Rien à voir avec ma situation. Je n’avais aucune raison d’avoir peur. Je n’en avais pas le droit.

   Pourtant la terreur, l’impression d’écrasement que je ressentais était plus forte que tout. J’étais incapable de m’en débarrasser. Ce n’était pas une jeune femme que je suivais, mais un tigre au dents de sabre avec 100 kilotonnes de pression dans la mâchoire, capable de me déchiqueter à la moindre erreur. Au moindre geste déplacé.

   Elle était entrée dans le local et je l’ai suivie comme si tout allait bien. Elle est allée préparer un café puis elle m’a tendu une cigarette que j’ai acceptée machinalement (je ne fumais pas). Puis elle s’est assise près de la fenêtre ouverte. Je suis resté debout et de nouveau, instantanément, la conscience de ce qui devait être fait est revenue dans mon cerveau malade, comme un rush.

Tiens toi bien, la tête droite, choisis un endroit de son front et regarde-le franchement sans hésiter pas de petits coups d’œil merdiques arrête de sautiller comme ça, arrête de changer de pied d’appui il faut que tu te trouves une position et que tu t’y tiennes  ne tremble pas quand tu portes la clope à ta bouche souris sois décontracté, respire, mais respire-

   Elle était assise sur le rebord de l’évier et la lumière passant à travers les vitres sales faisait une sorte de halo saisissant dans le contre-jour. Elle souriait, à l’aise, et je me suis seulement rendu compte qu’elle était beaucoup plus belle que je ne l’avais imaginé. Belle d’une manière particulière. Il émanait d’elle une sorte d’acceptation douce-amère des évènements alliée à une drôlerie énergique de gamine, d’adolescente. Je me suis demandé comment j’avais pu manquer ça.

 - attention au mouvement de tes mains, ne les mets pas dans les poches sois prêt à réagir non reste debout la chaise est trop loin et tu ne peux pas être assis plus bas qu’elle, le langage corporel est très important, primordial même si tu as un peu de couilles tu iras t’asseoir juste à côté d’elle sur l’évier.

  J’étais incapable de bouger naturellement ou de parler. Tous mes gestes étaient saccadés, manqués, amplifiés. Un vent de force huit pénétrait par toutes les fenêtres de la pièce et m’empêchait d’agir. J’étais au plein cœur de la tempête. L’idée seule d’aller m’asseoir à côté d’elle était ignoble, impensable, à la limite du viol. Evidemment, je ne l’ai pas fait.

   Elle a baillé en étendant les bras très loin en arrière, puis elle a enlevé une broche de ses cheveux et la mise dans sa bouche. Elle a ensuite remis de l’ordre dans sa chevelure, changeant l’orientation d’une mèche, et puis elle a replacé la broche.

Elle était simplement là, réelle. Cent fois plus présente que la plupart des gens que je connaissais. Comme une flèche plantée en plein cœur de cible. Je m’en suis alors rendu compte : Elle était présente au monde : c’était ça son superpouvoir à elle.

« Après ça, je vais profiter de l’après-midi pour monter à cheval près de chez moi. J’adore ça. Sentir le vent frais sur mon visage, les arbres, la nature.

-Ah oui, ça a l’air bien, j’ai dit, vaguement…

-Tu montes ?

-C’est combien ?

Ça l’a fait rire. Je préférais ne pas avoir à lui expliquer comment je passais mon temps libre.

Elle a changé de sujet.

-T’inquiète pas pour Martial. Il peut-être très énervant, je sais. Si tu veux t’en débarrasser, il faut juste lui donner raison ou alors l’ignorer carrément.

-Je n’avais rien remarqué. Je croyais que vous étiez copains…    

-Oh, non, ça ne risque pas ! Je crois pas que je pourrais rester plus d’une journée dans la même pièce sans avoir envie de l’étrangler. Il est tellement prétentieux.

-Oh ? Vous alliez l’air de bien vous entendre, pourtant.

-Quand ce sont des choses sans beaucoup d’importance, j’aime bien le charrier, de temps en temps. Être gentille, lui donner raison. Il est tellement sûr de lui qu’il ne s’en rend même pas compte. Mais je peux t’assurer que quelque fois, c’est beaucoup plus houleux. On a failli s’étriper à plusieurs reprises en conseil des maîtres. Et puis, y’a pas qu’à l’école. Tu sais sûrement déjà qu’il fait du judo. Il a du t’en parler. Il rase tout le monde avec ça. Il est inscrit dans un club à côté de chez moi. A cause de ça, les membres du club viennent faire des démonstrations et des tournois assez régulièrement à l’école. Mais même les autres le considèrent comme une vraie plaie. Tu sais comment ils l’appellent, là-bas ? Terminator. Il est à peu près aussi flexible et aussi expressif. Mais bon, je suppose qu’il y a certaines raisons pour ça. Tu sais qui il est, bien sûr ?

-Euh…j’ai le droit d’être franc ?

-C’est le fils d’un des Inspecteurs du département et il est très « service-service ». L’année dernière, au mois de juin, il a appelé en douce l’Inspection pour se plaindre de ses collègues. D’après monsieur, on prenait des récréations trop longues, non réglementaires…

Puis elle a ajouté :

-Dis-donc, tu ne plaisantes pas toi quand tu fumes.

    J’ai réalisé que j’avais fini ma clope en deux ou trois longues bouffées et je me suis mis à tousser comme un gamin qui crapote pour la première fois.

   Elle s’est marrée, et puis il y a eu un moment de silence qui a dû durer une bonne décennie. La tempête dans la pièce était au plus fort. Elle aspirait toute idée de mon cerveau et engourdissait ma mâchoire. Je savais qu’il fallait que je dise quelque chose. C’était le moment d’enchaîner. Elle attendait, c’était visible. Elle me tendait une perche, la possibilité d’aller jusqu’à elle. D’entrer dans son monde. Je voyais son visage et son regard dans ma vision périphérique. Il émanait de là comme un rayonnement surpuissant, un feu solaire désintégrant.

Surtout ne capte pas son regard directement ne le croise jamais si tu entres là-dedans tu n’en sortiras jamais tu seras détruit annihilé réduit en cendres elle te percera à jour en un clin d’œil et tout sera fini

-T’en es où de tes projets ?, elle a fini par ajouter, devant mon silence.

-Mes projets ?

-Maryse m’avait parlé d’un spectacle. Le Magicien d’Oz, je crois. Ça avance bien ?

   J’avais espéré qu’on ne me reparlerait plus de cette histoire de spectacle musical. J’avais presque réussi à l’oublier. Évidemment, non seulement, je n’avais pas avancé, mais j’avais plus ou moins discrètement enterré le projet sous un coin de tapis.

-Euh…ouais…j’y réfléchis encore, en fait…. »

   Elle n’a pas insisté et s’est contenté de me regarder de ses yeux hyper-clairs. Il fallait que j’enchaîne. Que je profite de l’occasion. Si je pouvais être avec elle, elle me donnerait la force de parler avec les autres, de les comprendre, d’apprendre leur langage. Tout serait plus facile.

Vas-yyyyyyyyyyyyyyyy ! Mais vas-yyyyyyyyy ! Parle ! C’est le moment où jamais de faire la différence ! Raconte-lui n’importe quoi. Fais-lui croire que tu es intéressant.

   Mais le fait de savoir que le moment était décisif rendait toute communication encore plus impossible. Je sentais le sang rugir à mes oreilles, mais j’étais incapable d’articuler un son. Le silence était assourdissant.

Alors, totalement à contretemps, au moment où on allait ressortir, dans un geste désespéré, je suis passé à l’action. Sentant qu’elle allait m’échapper, je me suis jeté dans le vide. Je l’ai embrassée.

La bouche en avant. L’attaque du poulpe tueur.

Pendant un très court instant, surprise, elle m’a laissé faire et j’ai cru que ça y était. Et puis, elle m’a repoussé : « Hé, non ! ».

Je me suis reculé, stupéfait et honteux et puis j’ai fait demi-tour en vitesse. Je me suis enfui en rasant les murs, comme un assassin lépreux à travers les couloirs d’un palais antique. Je me maudissais pour ce que j’avais fait. J’ai regagné la voiture au plus vite et je suis rentré.

     J’ai passé une de ces journées à cent mille volts, incapable de dormir la nuit, tourmenté par le remords pour ce que j’avais fait. J’avais beau retourné le problème dans tous les sens, je savais ce que mon geste signifiait : il faudrait dorénavant que je l’évite à tout prix.

Le jeudi matin, j’étais hargneux, épuisé et plein de dégoût pour moi-même. Je voulais tout arrêter. J’avais envie de me cacher sous une pierre une dizaine d’années pour me faire oublier. J’ai dû faire un effort immense pour me convaincre de la nécessité de simplement retourner à l’école. C’était comme si je savais par avance ce qui m’attendait là-bas. Le face à face avec moi-même. Avec ma colère et ma médiocrité.

    Et je ne me trompais pas vraiment. Le lendemain a été un vrai calvaire.

 

Par David Lantano - Publié dans : Kit de survie en milieu hostile(roman)
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Jeudi 18 décembre 2008

Mon père a les yeux marrons à la française et la crinière de lion blanc d’un Léo Ferré en fin de carrière. Il a un bridge sur ses dents de devant qu’il enlève volontiers pour sourire comme un pirate de dessin-animé. Il n’a jamais été bien gros, mais dernièrement, c’était comme s’il avait  rétréci et s’était rabougri comme pris dans une tempête nucléaire ; comme si quelque monstre aberrant lui avait sucé la chair jusqu’à plus faim.

Mon père a fait la guerre d’Algérie et il n’aime pas trop les « bougnoules ». A chaque fois qu’on annonce un fait-divers aux informations : il dit « ça, c’est encore à cause d’un bougnoule ! ». Même si l’agresseur n’en est pas un. Il n’aime pas les PD non plus, et quand on parle d’une vedette à la télé, il note invariablement :  « PD ! », même si ça n’a rien à voir avec ce dont il est question dans le reportage. Mon père aime les films de Clint Eastwood, et les films de guerre. Toute production ne comportant pas le moindre coup de feu ne mérite même pas la désignation de « film » selon lui. Au niveau culturel, nous sommes à peu près situés aux deux extrémités de l’échelle, lui et moi.

Mon père collectionne un tas de trucs : BD, carte-postales, timbres, qu’il répertorie minutieusement, et qu’il hésite à vendre à des brocanteurs qui vont sûrement l’arnaquer. Il me demande mon avis sans arrêt sur des tas de livres qu’il ne lira jamais

Quand j’avais 20 ans, mon père et son pote qui en avaient tous les deux plus de 50, nous ont battu au foot, mon frère et moi, dans une de ces parties avec des poteaux matérialisés par de grosses pierres, dans un jardin ensoleillé d’une propriété dont j’ai tout oublié. On était super vexé. Aujourd’hui, même avec mon physique d’alcoolique, je le prends au foot quand il veut, mon père. (C’est quand tu veux, papa ! J’te mets ta branlée maintenant ! Tu fais moins ton malin, hein ?)

Mon père ne parle pas beaucoup, et il a du mal à s’expliquer quand il veut raconter quelque chose spontanément (les circonstances, les déictiques, et ce genre de choses, ce n’est pas son truc). En plus, il bégaie un peu et il cherche ses mots. Mais il rigole tout le temps quand il y a de la visite à la maison. Les trucs les plus débiles le font rire. Il n’est pas difficile du tout. Il raconte alors souvent une anecdote d’un type qui s’écrie « Ah ! Les salauds ! Ah ! les salauds ! ». Je voudrais bien vous détailler la nature exacte de cette anecdote. Mais vraiment je ne sais plus la suite. Je n’écoute jamais trop à vrai dire.

Quelque fois, je viens regarder le foot avec lui à la maison. On reste là, assis tous les deux dans le salon. On ne se parle presque pas. On est des taiseux. Il a l’air alors d’un vieux chat léchant ses cicatrices sans émotion. Une ex m’avait dit qu’il avait l’air touchant dans ces moments-là. Je suppose que oui. Il me propose un apéro, alors, que j’accepte évidemment, mais il a déjà les yeux fermés à la fin de la première mi-temps (Faut dire qu’on regarde généralement la Ligue 1 et que ça n’aide pas à rester éveillé).

Mon père passe son temps dans le jardin. C’est sa vie et il est quand même vachement plus doué que moi pour les trucs matériels. Mais maman m’a dit qu’il allait bientôt falloir que je passe pour tondre la pelouse à la maison parce qu’il ne serait bientôt plus capable de le faire. Ça m’emmerde sacrément parce que je déteste tondre la pelouse. Faudra bien que je le fasse quand-même.

Mon père a une espèce de tuyau en plastique dans le bras droit. Quand on lui demande si ce n’est pas trop dur, il répond juste : « Bof ! ça va… » Et puis, il hausse les épaules.

Mon père a un cancer.

Putain.

 

Par David Lantano - Publié dans : nouvelles
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Samedi 13 décembre 2008

De retour à l’appartement, dans ce qui était censé être mon « chez moi », je me suis rendu compte que je ne me sentais pas mieux du tout, bien au contraire et que je ne pouvais espérer aucun apaisement.

J’avais l’impression de découvrir le musée de l’horreur de la banalité. Tous les objets, tous les meubles qui encombraient les pièces, jusqu’aux murs de l’appartement, tout était atteint d’une inertie malveillante et muette. Tout gisait là comme un banc de poissons échoués, puant déjà la charogne. Tout ce qui m’était normalement familier était soudain devenu étrange et accusatoire, me renvoyant l’image d’un être absent. Il n’y avait aucun réconfort à chercher ici. 

 Je me suis mis à boire pour essayer de me calmer, m’enfilant verre sur verre, me sentant étranger à tout, paumé au-delà de l’imaginable, à peine humain. C’est là que j’ai compris que j’avais besoin de quelque chose pour ne pas lâcher prise. Quelque chose qui me ferait tenir le coup. Mais la seule chose qui avait de l’importance, c’était Lena.  

C’est comme ça que m’est venue l’idée.

Nerveux, je me suis mis à fouiller partout dans mes papiers. Je me suis mis à ouvrir les tiroirs et les placards, à regarder sous les meubles. Je me livrais soudain à une tâche de la plus haute importance, comme si ma vie en dépendait et j’enrageais de ne rien retrouver dans la décharge de documents variés qui encombraient les pièces. Il y en avait de toutes sortes, accumulés en strates sédimentaires depuis des années: bulletins de salaire, relevés de comptes, copies d’élèves antédiluviennes, publicités, assurances, quittances de loyers, diplômes, cours et leçons, relevés de notes, factures, bons de réductions, prospectus…. Je savais qu’elle était là, quelque part. Et j’ai fini par la retrouver, sous une pile de journaux scolaires que je n’avais jamais ouverts : la feuille d’informations générales qu’on m’avait donnée à mon arrivée à l’école. La liste de l’équipe enseignante avec les numéros de téléphone de chacun. Celui de Lena y figurait aussi.

J’ai commencé à composer son numéro, j’ai composé quatre ou cinq chiffres et puis j’ai raccroché. J’ai réalisé que même avec tout ce que j’avais déjà bu, j’étais tout à fait incapable de lui parler. A la simple évocation d’une conversation téléphonique avec elle, j’étais à nouveau soumis à une pression gigantesque ; rattrapé par une peur panique. L’effet constricteur d’une force tellurique agissait sur moi avec l’intention évidente de me désintégrer.

Il fallait boire à nouveau. Boire jusqu’à ce que je cesse de trembler. Jusqu’à ce que du sang circule à nouveau dans mes veines au lieu de lave en fusion. Jusqu’à ce que de l’air à nouveau emplisse mes poumons. Jusqu’à ce que j’ai regagné le contrôle de mon corps. Il fallait boire. Alors j’ai bu.

Plus tard, je me suis vu tellement saoul que plus rien n’avait d’importance. La Babylone de bouteilles vides qui emplissaient l’appartement brillait d’une étrange lueur réconfortante. J’étais enfin calmé, anesthésié, baignant dans le coton , en même temps que j’avais envie et besoin de lui parler. Soudain tout ce que je ressentais pour elle se bousculait dans ma tête. Cette chaleur venue d’ailleurs. Cette sensation océanique de bienveillance universelle. Cette envie de bien faire, de cajoler un petit animal malade, tout arrivait par vagues incohérentes …

Lena j’ai essayé de te parler aujourd’hui mais je n’y suis pas arrivé et si je n’y suis pas arrivé aujourd’hui ni hier ni jamais c’est parce que je ne sais pas parler que les mots sont trop rapides pour ma bouche et que je suis un peu fou que j’ai fait des choses discutables quand j’étais perdu mais pas tellement en fait

J’ai composé son numéro. Ça a sonné trois fois et puis ça a décroché :

« Allo ?

J’ai reconnu tout de suite sa voix. Une voix de contre-alto, chaude et grave. Une voix de créature enthousiaste et infiniment réelle. Une voix qu’on avait pas envie de décevoir. 

-Allo, qui est à l’appareil ?

 Je l’entendais respirer. J’avais son souffle à mon oreille.

Lena chaque instant est à toi chacune de mes secondes t’appartient il faut que tu saches que je ferai pour toi tout ce que les hommes font pour les femmes dans le monde depuis la nuit des temps  je te donnerai tout et même beaucoup plus si tu veux j’apprendrai même ce  qu’il faut savoir  je t’assure ça  ne me fera plus peur ne me dégoûtera plus même les repas de famille oh oui même les repas de famille je pourrai y résister et j’affronterai tes parents s’il le faut j’apprendrai à parler leur langage comme il faut tu seras fière de moi on y croira et ils me trouveront tout à fait charmant tout à fait à leur goût et j’arriverai à les aimer

-Allo ? Qui est-ce ? C’est toi mamma ? Je t’ai dit de ne pas m’appeler aujourd’hui…

 Lena je serai ton saint patron Lena ton garde du corps ton Rintintin chien fidèle ton gentleman-cambrioleur Lena je t’enlèverai et te porterai à mon cou comme une écharpe comme une décoration brillante et je t’emmènerai partout pour que tout le monde nous voient et que tout le monde sache qu’il n’y a que toi et moi et je serai toujours propre et beau et je sentirai toujours bon et je ne te dégoûterai jamais…

-Allo ? Mais qui est-ce, bon sang ? 

J’ai compris qu’elle commençait à s’énerver et j’ai un peu paniqué. J’ai préparé ce que j’allais lui dire. Imaginé une phrase magnifique et pleine de sens qui la ferait rire. J’ai retenu ma respiration pour me lancer…et puis j’ai raccroché.     

 

 

Par David Lantano - Publié dans : Kit de survie en milieu hostile(roman)
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Vendredi 5 décembre 2008
La fée Clochette t’expulse de sa vie d’un coup de baguette magique
Mais l’amour se dissout dans la bière au PMU du coin
Crispé comme la douleur, j’en avale des litres,
A 23 heures, j’aime toutes choses d’un amour égal
Je suis le sauveur bras ouverts du Corcovado
En cet instant je suis à la portée du Christ
J’étreins des ivrognes et des morts de douleur
Je veux tout réconcilier et tout réunir
Je me sens des envies d'ange consolateur,
Mais ça ne sera pas de nouveau pour ce soir
J’ai perdu ma voiture, on m’informe, paraît-il,
des amis, de force, me ramènent, je proteste,
Je l’affirme, je fais farpaitement bien
Je n’ai besoin de rien, je fais mon maximum
Mais ils ont l’avantage du nombre, de comprendre la vie
Je retrouve mes draps qui ont l’avantage sur ta peau
D’être tatoués d'étoiles
Par David Lantano - Publié dans : Poèmes
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Mardi 2 décembre 2008

A la récréation, le lendemain matin, j’ai rencontré Martial, l’un de mes collègues qui était apparemment de surveillance avec moi.

   La première chose que j’ai remarquée chez lui, c’est qu’il avait les cheveux longs très propres, très brillants, retenus par une sorte de catogan à la con. Il portait l’un de ces polos avec le symbole de reconnaissance de l’élite discrètement gravée sur la poitrine et j’ai tout de suite senti que j’avais affaire à un homme d’action.

   Il m’a serré la main sans me regarder et quand je l’ai salué, il a eu une sorte de « hum » dubitatif, comme si j’étais un vendeur d’aspirateurs en train d’essayer de le baratiner. Et puis, il est parti presque en courant engueuler un gamin qui avait dû enfreindre le règlement de l’école d’une manière ou d’une autre. Il est revenu ensuite à son poste d’observation, les yeux toujours rivés sur la cour. Œil de Lynx surveillant l’horizon lointain de la plaine.

   Il est resté un long moment silencieux et j’ai compris que pour faire un effort d’intégration, il fallait absolument que j’essaie d’entamer la conversation. J’ai choisi un sujet assez consensuel qui marchait bien d’habitude avec les instits. J’ai dit que les profs d’IUFM n’étaient qu’une bande de guignols incompétents et prétentieux et que leur manière de concevoir l’enseignement n’avait rien à voir avec la réalité. D’après eux, on était censé préparer nos cours à la minute près, en indiquant nos déplacements et nos consignes comme pour le tournage d’un film : Et que je reste dix minutes avec le groupe d’élèves faibles, tandis que le groupe moyen est en autonomie et que je reviens ensuite donner de nouvelles consignes au groupe fort, etc… Tout se déroulant bien sûr dans le calme et l’harmonie. J’avais essayé une fois et au bout d’un quart d’heure, lui ai-je expliqué, ç’avait été le bordel complet. L’anarchie la plus totale. Les uns avaient fini en avance, les autres n’avaient rien compris aux consignes. Tout le monde m’interpellait sans cesse et je ne pouvais même pas terminer mes phrases.

   Martial s’est enfin tourné vers moi pour me répondre : « Ben non, c’est comme ça. C’est ce qu’il faut faire. C’est parce que t’es mal organisé. » Sa voix était neutre. Il était définitif. Il ne donnait pas une opinion. C’était un simple fait qu’il énonçait. J’étais un crétin qui n’avait rien compris.

   Je me suis dit qu’il avait peut-être raison et je me suis reculé pour m’adosser à l’un des piliers qui soutenait le préau. Il n’y avait rien à faire d’autre que de surveiller la récréation.

    La cour était immense et pas loin de trois cents élèves occupaient l’espace (l’école était un regroupement de treize communes voisines). Il y avait des groupes d’enfants un peu partout mais le désordre apparent cachait en fait une répartition immuable que j’avais déjà observée dans d’autres cours d’école.

   Les plus grands jouaient au foot. Les plus petits creusaient des tunnels dans le sable ou escaladaient les talus. Il y avait les gamins sauvages, en bas de survêtement et tee-shirt de supermarché, tout en énergie, mal lavés et qui passaient leur temps à courir et à crier, repoussant tout ce qui se mettait sur leur passage à grands coups de coude. Il y avait les calmes qui jouaient à la maîtresse sous le préau où traînait un vieux tableau éraflé. Les gamins en manque d’affection qui venaient vous tirer par la manche à tout bout de champ pour vous raconter leur vie. Les groupes de filles des grandes classes occupées à des jeux de confidences et de moqueries. Les brebis galeuses et les solitaires par nature qui traînaient en regardant les autres sans comprendre, un peu envieux, en restant toujours à l’écart des groupes qui ne voulaient pas d’eux ou dont il ne voulait pas faire partie. La société était déjà là.

En gestation.

   Le ciel était bas et gris. Les rires et les cris résonnaient crûment dans l’air humide. Des feuilles mortes adhéraient au bitume détrempé de la cour comme des sangsues. Soudain une tristesse effrayante venue d’une autre dimension s’est abattue sur moi et je me suis mis à perdre pied. C’était comme un trou d’air ; une impression de chute vertigineuse, un effondrement statique. En une fraction de seconde, je n’étais plus nulle part. J’étais douloureusement conscient que je n’avais aucune raison d’être dans cette cour, dans cette école, dans ce pays, dans cette espace-temps, à cet instant précis. J’étais au milieu du cyclone, éparpillé, vaporisé dans dix mille autres endroits de l’univers, tous équivalents. Absent à tout ce qui m’entourait, tous ces braillements devenaient irréels et maléfiques, me parvenant à travers les brumes d’un marais. Une conviction unique me clouait au pilier. Je ne voulais pas être là. Je ne voulais pas être là. Je ne voulais pas être là.

Il fallait que je reprenne pied. Alors, je me suis mis à penser à Lena.

   Le hasard du tableau des services faisait que je n’étais jamais de surveillance avec elle tout au long de la semaine, ce qui me désolait et me soulageait à la fois. Je ne pouvais pas la dévorer des yeux comme je le souhaitais, mais au moins, je n’avais pas à faire des efforts olympiques pour lui faire la conversation. Ce que j’aurais été de toute façon incapable de faire dans des conditions normales de température et de pression (c’est à dire sans alcool dans le sang).

J’ai regardé en direction de sa classe, sans espoir. Je me sentais faible, sans énergie. Trop fantomatique, perdu en terre étrangère, pour pouvoir oser quoi que ce soit. En fait, il y avait un poème qui squattait mon cerveau. Un texte pas mal que j’avais lu le matin même dans le cahier de poésie d’un élève. Des mots emplis de force et de plénitude qui étaient un contrepoint ironique à mon état de délabrement moral. Presque une incantation. Ça m’a donné une idée.

 J’ai repéré la petite Manon qui jouait à la maîtresse sous le préau et je lui ai fait signe d’approcher. J’avais besoin de quelqu’un d’inconscient qui ne se douterait de rien. Un messager sans mémoire. Un petit robot à mon service. Elle a couru vers moi, les yeux déjà brillants d’impatience comme une petite chienne folle d’enthousiasme. Quoi ? Qu’est-ce que je dois faire ? Qu’est-ce que je dois faire ? Où je dois aller ? Dis-moi, dis-moi, dis-moi…

Je me suis abaissé à son niveau et je me suis mis à chuchoter, mal à l’aise :

« Peut-être que tu pourrais faire quelque chose…je sais pas…Tu sais où est la classe de Mme Ellison ?

-Ben oui, c’était ma maîtresse de l’année dernière.

-Et bien, peut-être…peut-être que j’aurais une mission pour toi, alors. Mais il faudrait que tu ne dises rien à personne…

-C’est quoi ? C’est quoi ? C’est quoi ?

Je me suis rendu compte alors que même ainsi, de manière indirecte, au moment de franchir le Rubicon, la peur et la honte me rattrapaient. J’étais pétrifié par l’angoisse à l’idée de ce que j’allais faire. J’ai quand-même fini par me lancer :

-Tu pourrais aller frapper à la porte de la maîtresse, et lui réciter ton poème. Tu sais, celui de Supervielle ? Ce serait bien ça, par exemple...

-Et je lui dis quoi ?

-Tu lui dis que…c’est ton maître qui te l’a demandé et que…

J’ai réfléchis un peu et j’ai ajouté, cherchant un prétexte crédible pour que Lena ne se doute de rien tout en devinant tout de même que peut-être…« tu lui montres que tu le connais bien, que tu as bien travaillé. Tu lui… »

Mais Manon était déjà partie en sprint vers la classe de Lena. Elle ne m’avait pas entendu.

Je suis resté un instant seul contre le mur, le cœur battant à 180 pulsations minute. À la limite de l’implosion, regrettant déjà mon impulsion. C’était du grand n’importe quoi. Pourquoi ne pas lui avoir demandé d’aller me chercher son numéro de téléphone, pendant que j’y étais ? Pourquoi ne pas lui demander si la maîtresse ne voulait pas coucher avec moi ?

Soudain paniqué, j’ai compris que tout ça allait me péter à la gueule comme une mine anti-personnelle et que tout le monde aller se foutre de moi quand ils sauraient ça. J’étais sur le point d’être découvert et ridiculisé….

 J’ai vu Manon revenir vers moi en sprint.

-Qu’est-ce qu’elle t’a dit ?

-Elle m’a dit que c’était son poème préféré quand elle était enfant…

-Et puis ?

-Ben, que c’était très gentil, que c’était une bonne idée..

-C’est tout ? Et son visage ? Comment il était son visage ?

-Ben, elle souriait…Elle était contente, quoi…

-D’accord, elle souriait, c’est bien, tu peux aller jouer, alors…

C’était une bonne chose, je me disais, le cœur battant. Ça lui avait plu. Peut-être que je pourrais aller plus loin. Trouver un autre moyen détourné. Un autre stratagème pour éviter d’avoir à affronter directement le feu solaire de son regard.

Je me suis rendu compte alors que Manon n’était pas repartie .Elle était restée plantée là en me regardant droit dans les yeux. Elle souriait.

-Hé maît ! T’es amoureux ?

Stupéfait, j’ai aussitôt senti une lame de honte me couper en deux par le milieu. J’étais percé à jour. J’avais l’impression que l’univers entier savait ou était sur le point de savoir. J’allais être démasqué. Ça ne devait pas arriver !

-Quoi ? Mais non ! N’importe quoi ! Je suis pas…

Et si tu le répètes aux autres, je nierai…

-Et puis, qu’est-ce qu’on a dit ? C’était une mission secrète, hein ?»

J’ai eu soudain peur de ce que je venais de déclencher. Mais je n’ai pas eu le temps d’y réfléchir. Manon s’était déjà échappée, sans doute pour répandre la nouvelle à toute la cour de récréation quand j’ai vu Martial venir vers moi, en tenant Kevin par l’oreille suivi par un groupe de gamins de CP en pleurs.

« C’est un des tiens, celui-là ? Tu pourrais le surveiller, au moins…

-Qu’est-ce qu’il a fait ?

-Oh, rien du tout. Monsieur s’amusait à pousser les petits du haut du talus. 

   Je me suis tourné vers l’agresseur.

-Non mais, ça va pas ? T’es fier de toi ? Tu aurais pu leur faire très mal !

  Kevin baissait à peine la tête, il regardait ailleurs en ayant visiblement du mal à se retenir de sourire.

-Regarde-moi quand je te parle ! Ça te plairait qu’on te fasse la même chose ?

   Il a tourné un instant la tête en ma direction puis l’a vite détournée. Il a haussé les épaules sans rien dire. Il s’en foutait.

   Malgré la fraîcheur, il était bras nus, comme il le serait presque tout au long de l’année. C’était le genre d’enfant qui ne tombait de toute façon jamais malade. Il portait un tee-shirt délavé du maillot allemand lors de l’Euro 92 de football avec un bas de survêtement déchiré. Il avait de grands yeux bleus délavés, presque trop clairs dans un visage sombre, agité par des tics nerveux et des rires de gorge. C’était clair. Ce gamin n’allait pas bien du tout. 

-Tu ferais mieux de le surveiller, celui-là., m’a dit Martial. Sinon c’est moi qui m’en chargerais. J’ai pas envie qu’il blesse un des élèves de l’école.

   Je n’ai rien répondu et j’ai emmené Kevin avec moi pour le mettre en retenue dans le bureau du directeur. J’ai essayé de lui faire la morale tandis qu’on traversait le préau. Il fallait qu’il fasse attention aux autres, surtout aux petits qui avaient peur des CM. Je récitais ma leçon :

-Non mais tu penses aux conséquences si il y en avait un qui s’était cassé quelque chose ?   T’es plus un bébé. Tu sais très bien que tu peux leur faire mal.

   Il m’écoutait sans répondre.

-Qu’est-ce que tu dirais toi, si un plus grand que toi venait te pousser ou te taper dessus ? Tu crois que ça te plairait ? J’espère qu’au moins tu t’es excusé.

 Je m’imaginais qu’il aurait honte et qu’il baisserait la tête. Ou qu’au moins, il essaierait de nier l’évidence, mais je me trompais.

-Je ne veux plus jamais que ça se reproduise, tu m’as compris ?

   Une fois, mis au coin, près du bureau vide du directeur. Il s’est assis par terre, comme s’il en avait l’habitude. Puis il m’a dit d’un air de défi :

-Je m’en fous. De toute façon, t’as pas le droit de me taper.»

   Je suis resté muet devant la provocation. Je ne savais pas quoi répondre à ça.

   Après la récréation, la situation a empiré. La peur m’a rattrapé comme le vent s’engouffrant dans un canyon ; l’impression d’irréalité s’était encore amplifiée. Quand je suis rentré dans le couloir, la vue de toutes les affiches colorées des personnages de littérature jeunesse qui y étaient placardées m’a soudain foutu le cafard. C’était l’escadron de la mort. Je les détestais tous. Les gentils lapins malins. Les loups en culotte de peau. Winnie l’ourson et le Prince de Motordu. Elmer l’éléphant et tous ses potes rigolos. Plus ils étaient joyeux et colorés, plus je les trouvais sinistres et dérisoires. Les vrilles d’une angoisse mortelle s’extirpaient de leur sourire de papier glacé pour venir pénétrer mes yeux et ma gorge. J’avais l’impression que tout ça était complètement faux, comme une grimace de clown psychopathe. J’avais l’impression qu’ils se foutaient de moi. Ce qu’il y avait dans ma tête était en décalage total avec ce que j’étais obligé de vivre et au moment où une masse de gamins rigolards et rebelles s’est engouffrée en désordre dans la classe, la certitude que je n’arriverais pas à m’occuper d’eux convenablement m’a soudain coupé le souffle. Je n’aurais jamais dû être là. Tout ça était une blague. Une vaste supercherie. Je me sentais sur le point de perde le contrôle.

    J’allais devoir motiver mes élèves, les faire se concentrer sur leur travail, mais cela me paraissait au-dessus de mes forces. Je ne savais pas comment leur parler, comment les atteindre. Je n’avais pas assez d’énergie pour ça. Mais plus que tout, je sentais profondément que j’étais un imposteur, et que je ne croyais à aucun des mots que je prononçais. Feindre l’enthousiasme me rendait mal à l’aise et m’épuisait. J’étais le Père Fouettard forcé de jouer les Pères Noël. C’était un vrai cauchemar.

     J’ai tout de même réussi à me maîtriser et à donner l’impression que tout allait bien. Mais c’était laborieux. J’étais hésitant, je ne savais pas où j’allais ni ce que j’attendais de mes élèves. Et au bout de quelques minutes à peine, ça a commencé à mal tourner. Kevin s’est mis à faire des bruits à chaque fois que j’expliquais une consigne. Tout y passait. C’étaient des grognements de cochons, des bruits de moteur, de pistolets lasers, ou des extraits de chanson de publicités complètement abrutissantes « Chi-hua-hua ! ». Je m’arrêtais chaque fois pour l’engueuler. Il était pris alors de l’un de ces rires de gorge secs et maladifs et il regardait ailleurs avec un sourire figé. A chaque interruption, mon énervement décuplait. Je sentais la rage qui m’habitait depuis si longtemps bouillonner et devenir peu à peu incontrôlable :

« Kevin, arrête ça, tout de suite. Je ne peux pas donner des consignes si tu fais des bruits, tu le sais très bien. Alors, arrête ou tu seras puni.

   Rire de gorge.

-Oh ben ouiiiiiii, hein ! »

  Au bout de la troisième interruption, pour pouvoir garder mon calme, j’ai fini par le punir en le mettant dans le couloir devant la porte de la classe. C’était illégal, mais je ne voyais pas quoi faire d’autre. Je n’avais aucune prise sur lui. Il se moquait d’être privé de récréation (il considérait cela comme une habitude), refusait de faire une punition écrite (j’avais reçu un mot des parents écrit tout en phonétique, m’accusant de m’en prendre toujours à leur fils et m’apprenant qu’ils lui avaient dit de ne plus les faire dorénavant) et dès que j’essayais de le raisonner, il riait et me rappelait que je n’avais de toute façon pas le droit de le frapper. Il n’y avait pas de discussion, pas de lien possible entre lui et moi. C’était de la confrontation frontale, un rapport de force qui était une forme de jeu pour lui et qui me déstabilisait totalement.

   Cinq minutes plus tard, il s’est mis à frapper à la porte vitrée de la classe et à continuer de faire des bruits pour faire rire les autres avant d’aller se cacher. « Hé maît ! Va t’faire foutre ! J’ai pas peur de toi ! » Et il a éclaté d’un rire à la puérilité horrifique.

   Alors, tout à coup, je n’ai plus rien maîtrisé. J’ai senti une vague de fureur atomique me balayer et c’est à ce moment-là que j’ai totalement perdu le contrôle et que tout ce que j’avais craint ces derniers mois s’est soudain réalisé.

   En un instant, j’ai retrouvé tout ce que j’avais essayé de fuir cinq ans plus tôt. Je suis redevenu complètement fou. J’ai foncé sur lui et j’ai ouvert la porte à la volée. Je l’ai attrapé par le bras, lui est fait une clé, et l’ai traîné jusqu’à la classe du directeur. Il s’est mis à se débattre comme un sauvage et à gueuler, mais je continuais à le traîner. J’étais hors de moi, complètement aveuglé par la rage, je ne comprenais rien à ce qui m’arrivait et je détestais ça. J’étais tellement furieux que me sentais prêt à lui faire du mal. Je me sentais prêt à faire du mal à un gamin de 10 ans !

   Ce que j’étais soudain devenu me faisait horreur mais j’étais incapable de m’arrêter. C’était comme si j’assistais à une scène d’un cauchemar sans pouvoir me réveiller. J’ai fait irruption en coup de vent dans la classe d’à côté en tenant Kevin par le bras, et je l’ai forcé à se relever.

« Oh, il t’embête ? a juste demandé Serge, très calme, absolument pas surpris. T’as qu’à me le laisser-là, va. Il a l’habitude. On va le mettre dans un coin où en l’entendra pas. »

   Je n’en revenais pas. C’était comme si rien ne s’était passé. Comme si ceinturer un élève et le traîner comme un animal dangereux jusqu’à sa classe était parfaitement normal. Et à ma grande surprise, Kevin s’est instantanément calmé. Il est allé s’asseoir dans la classe des CM2, la tête baissée, penaud, comme si c’était tout ce qu’il avait attendu.

    En attendant, il fallait réintégrer ma classe et reprendre le cours de la leçon comme si rien ne s’était passé. The Show must go on, connard. J’étais dans un état de rage incroyable, tremblant, le cœur battant. J’avais honte de ne pas avoir été capable de régler le problème par moi-même et je me sentais aussi épuisé, à bout de force nerveusement, complètement perdu.  J’avais l’impression que j’allais m’effondrer à tout moment, me désagréger comme une statue de sable, mais je savais pertinemment que je ne pouvais pas me le permettre, je devais donner le change. J’avais envie de me tirer en courant mais il fallait que j’y retourne et que je retrouve ce ton bienveillant et protecteur qui me donnait envie de vomir mais qui devait être le mien. Je me dégoûtais de devoir mentir et plus encore de comprendre de ce que cet effort absurde, totalement artificiel, révélait de ma personnalité : j’étais un salaud et un cinglé. Un psychopathe prêt à tabasser un gamin.

   Je me demandais comment faisaient les autres. Ils n’avaient jamais ce genre de problème. Je n’entendais jamais venir un bruit de la classe de Lena. Sa classe était un modèle de calme et de discipline. Quoi que je fasse moi, c’était le chaos.

   J’ai repris le cours comme je pouvais et cinq minutes plus tard, Alexandre se levait, faisait semblant de trébucher et s’effondrait au-milieu de la classe pour faire rire tout le monde, dans le plus pure style des clowns augustes. Il restait vingt minutes. Je pouvais tirer un trait sur la séance.

   A la pause du midi, j’étais totalement abattu. Je n’avais qu’une envie : rentrer me saouler et tout oublier de l’école. Mon problème était que j’avais toujours ce genre d’idée très tôt dans la journée et que c’était un tort. Quand vous vous mettez à penser à la fin du calvaire à midi (mais ça m’arrivait la plupart du temps dès 9 heures du matin), vous savez que la journée sera longue, infiniment longue…   

   J’ai passé l’après-midi comme j’ai pu, en perdition, dans un état second. Au-dessus de l’école, le temps s’était arrêté et chaque seconde s’étirait à l’infini pour prolonger le supplice. Je ne comprenais rien à ce qui se passait devant mes yeux. J’avais prévu une séance de peinture à partir d’un tableau de Kandinski, le champion toutes catégories des peintres scolaires. Les élèves devaient peindre des machins multicolores sur fond bleu. Mais ça ne s’est pas passé comme je l’espérais et c’est là que j’ai compris que j’étais en train de perdre définitivement le contrôle.

Ils faisaient n’importe quoi, c’était un massacre. Dien Bien Phu en mars 54. De la peinture giclait partout sur les tables et les murs et j’étais incapable de les en empêcher. Ils hurlaient comme des sauvages. Ils se montraient le blanc des yeux, se bousculaient et se balançaient tout ce qu’ils avaient sous la main. Ils riaient comme des pensionnaires d’un asile d’aliénés. J’étais pétrifié, totalement dépassé par la situation, entourés de peaux-rouges surexcités, entraînés par l’effet de groupe comme des particules dans un accélérateur. Certains pleuraient qui avaient pris des gifles et s’étaient fait insulter de tous les noms, ainsi que leurs famille, leurs animaux, veaux, vaches, cochons, poissons rouges. Quand j’en arrêtais un à force de cris, il se calmait dix secondes, avant de reprendre sa place dans le maelström, dès que j’avais le dos tourné. Le volume sonore était celui d’un concert de Heavy Metal au Stade de France, à dix centimètres des hauts-parleurs. On devait entendre le bruit qu’ils faisaient depuis la lune. À un moment, je me suis arrêté de parler pour regarder le désastre avec une sorte de fascination horrifiée. Le champ de bataille de la classe était l’exact image de ce que j’avais dans la tête. L’anarchie. Le chaos le plus total. Une force brute impossible à maîtriser. J’étais sur le point de craquer. Je savais ce que ça signifiait. J’allais bientôt avoir les parents sur le dos. Et puis les autres profs et ce serait l’engrenage. Tout le monde serait après moi. L’existence redeviendrait un enfer. J’allais revenir à ce que j’avais quitté cinq ans plus tôt et je savais d’avance que je ne m’en sortirais pas.

La sonnerie a retenti comme une délivrance. Lorsque j’ai enfin pu quitter l’école, je n’en pouvais plus. Je n’avais plus qu’une envie, boire jusqu’à l’anesthésie générale. Tout oublier. Partir. M’échapper….

Par David Lantano - Publié dans : Kit de survie en milieu hostile(roman)
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Samedi 29 novembre 2008

(Oui, je sais, ça fait un peu titre de rubrique à la Nietzsche ou à la Cioran, mais bon, hein ? Je fais qu’est-ce que je veux d’abord…)

 

Certes, loin de vous l’idée de renier l’attraction du geste fatal. D’ailleurs, pour mieux vaincre son ennemi n’est-il pas nécessaire de reconnaître ses forces ?, vous dites-vous.

Et vous avez bien raison.

Ainsi, vous comprenez tous les attraits du monstre hideux qui chuchote le soir à votre oreille: le joyeux bruit enfantin de tourniquet du barillet du revolver que vous aimeriez vous procurer, le hiatus amical de la lame de rasoir qui vous propose ses services, les millions d’années de sommeil qui attendent dans votre armoire à pharmacie. Qui pourrait nier leurs chants de sirène?

Surtout que vous pataugez chaque instant dans l’absurdité crasse du quotidien, que vous vous enfoncez dans les sables émouvants de la solitude, que vous ne parlez qu’à peine la langue des hommes et que la vulgarité marchande vous oppresse chaque jour. Vous riez et pleurez pour les mêmes raisons. Vous passez pour un fou ou un idiot. Et peut-être l’êtes-vous vraiment. Vous êtes tellement épuisé, vous dites-vous, que vous mériteriez bien un coup de main de l’un de ces serviteurs du quotidien, après tout, plein de sollicitude…

Certes.

Mais, voilà, vous refusez tout net.

Vous n’abdiquez pas.

 Vous voulez à nouveau croiser le regard de cette inconnue qui vous a souri à l’aéroport et qui vous a donné l’espace d’un instant l’impression d’être à nouveau un homme. Vous voulez aimer à nouveau et embrasser des bouches comme autant de piqûres de guêpes. Vous voulez refermer vos bras sur l’ « immortelle bien aimée » qui vous sourit dans l’obscurité, plutôt qu’ « étreindre des nuées » à n’en plus finir. Vous voulez être à nouveau trahi et poignardé mille fois et vous relever mille fois, comme Lazare l’escamoteur. (Une petite pièce pour l’artiste, s’il vous plaît) Vous voulez pouvoir être en colère, rire et déchirer les icônes et faire peut-être n’importe quoi, oui mais faire. Vous voulez être haï par un million d’imbéciles et aimé de quelques-uns. Alors seulement, vous pourrez vous élever et devenir véritablement homme.

 

Vous espérez simplement que le temps et la déchéance ne fera pas le jeu du monstre hideux.

Par David Lantano
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Dimanche 23 novembre 2008

Un jour, je suis arrivé à l’école un peu plus tôt que d’habitude et l’instit qui avait la classe de CE2 à côté de la mienne était déjà là (C’était une lève-tôt. Elle arrivait chaque matin au moins deux heures avant le début des cours).

   Elle s’appelait Lena Ellison. Je la connaissais à peine. J’avais vu son nom sur la liste de l’équipe enseignante et je l’avais associée à la petite blonde pressée que je croisais quelque fois dans les couloirs. Je n’en savais pas plus et je m’en foutais. Mon intérêt pour les êtres humains de l’école n’allait pas au-delà de ma capacité à pouvoir les identifier. J’évoluais dans un tel brouillard que je ne voyais rien ni personne. J’aurais voulu être ailleurs, téléporté dans une région sauvage inhabitée, loin de tout. Plutôt qu’être à l’école, j’aurais préféré couper du bois toute la journée, dans une forêt lointaine ; pourvu que cette forêt soit inhabitée. Je passais mes journées à essayer de m’abstraire de la situation sans jamais y parvenir et ça me rendait nerveux et agressif. J’étais un ours sortant tout juste d’hibernation avec une épine profondément enfoncée dans la patte. J’avais tous les jours l’envie de mordre.

    Ce matin-là, j’étais d’humeur massacrante comme tous les matins et je n’avais pas la moindre envie d’engager la conversation avec qui que ce soit, aussi, je me suis contenté de la regarder. Elle ne m’avait pas entendu arriver et elle était pliée en deux, penchée très en avant, essayant d’arracher à la machine, une nouvelle fois en panne, un paquet de feuilles coincées dans le mécanisme. Dans cette position, je la découvrais soudain sous un angle nouveau et je me suis alors rendu compte d’un détail qui m’avait totalement échappé jusque là. Un détail qui la rendait soudain digne d’intérêt :

   Elle avait un cul magnifique. Un cul échappé de ma stupeur matinale, presque animé d’une vie propre. Un cul petit et ferme, à la rondeur parfaite qui se dandinait devant moi sous un rectangle visible de peau veloutée. Un cul qui me faisait de l’œil, offert, presque suppliant. Un cul émouvant et plein de promesses d’avenir radieux. Je n’arrivais pas à en détacher le regard. J’avais envie de passer ma vie avec ce cul-là.

   Je suis resté un long moment, presque hypnotisé par cette vision. Je m’imaginais déjà faisant glisser son pantalon de toile fine jusqu’à ses chevilles. Je m’imaginais ce que cela serait de pouvoir la prendre dans mes bras et la soulever pour un corps à corps torride contre les étagères (elle ne devait rien peser du tout). Le fantasme prenait vie avec une rapidité et une violence inouïes. Je n’avais plus touché une fille depuis des mois et je me rendais seulement compte à quel point ça me manquait. J’avais un besoin féroce de contact. Si je pouvais coucher avec elle, je le sentais, alors seulement je parviendrais à lui parler. Tout serait facile. Une sorte de communion physique et spirituelle. Dès que j’ai eu cette pensée, ç’a été comme si elle était déjà à moi. Comme si l’on se connaissait déjà et depuis toujours. Toute distance était soudain annulée. 

   « Qu’est-ce que tu regardes ? »

    Elle s’était retournée et avait capté mon regard. J’étais grillé. J’ai baissé les yeux, rouge de honte. Je me suis dit alors que c’était foutu ; qu’elle allait se mettre en rogne. Je me suis dit qu’elle avait démasqué le pervers polymorphe en moi et que j’en aurais pour toute l’année à éviter ses remarques et son regard accusateur. Je me suis préparé à la crise qui allait suivre. Arc-bouté dans l’attente du choc. Au lieu de ça, elle m’a souri.

   Et oh, quel sourire c’était ! Elle était soudain là, devenue très réelle, une nageuse cognant sa lampe-torche au hublot d’une épave coulée par cinquante mètres de fond. Elle a simplement dit : « Je crois qu’elle est bloquée. C’est dommage. J’espère que t’avais pas prévu de travailler aujourd’hui.» et je n’ai rien répondu. Mon cerveau essayait désespérément de trouver quelque chose à répliquer. Quelque chose de léger et de spirituel à la Oscar Wilde, sans le côté tapette, mais rien ne me venait

   Me sentant parfaitement ridicule, je me suis penché sur la photocopieuse pour éviter d’avoir à la regarder. Puis, je me suis acharné sur le paquet de feuilles bloqué dans le mécanisme. J’ai tiré comme un fou. Comme sur Excalibur, le jeune berger Arthur, le seigneur des photocopieurs. Si bien que dans un grand bruit d’arrachement, j’ai réussi à tout sortir. Elle m’a souri une nouvelle fois tandis que je lui tendais une boule de papiers déchirés comme un cadeau. Elle m’a dit : « merci », doucement ironique. Je n’ai rien répondu.

   Le moment qui a suivi a été très difficile. J’étais terrifié. J’avais peur de dire ou faire quoi que ce soit qui lui révèlerait quel genre de cinglé j’étais. J’avais l’impression d’être sur la corde raide, sur le point d’être aspiré par un gouffre et je détestais ça. Je l’ai laissé refaire ses photocopies sans rien dire, effroyablement crispé, pris dans la tempête. Et puis elle est repartie en souriant : « Voilà. La bête est libre… ». En sortant du local, elle est passée tout près de moi.

   Elle sentait bon. Un léger parfum de fruits et de caramel.

   Je ne savais plus où me mettre. J’avais chaud. J’avais froid. J’avais la gorge sèche et des envies de carambar.

   J’ai passé le reste de la journée à l’éviter, la tête en vrac. Totalement déstabilisé. J’avais à la fois envie de la voir et peur de l’affronter. Je me sentais minable et j’essayais de me raisonner en permanence. Il fallait que j’arrête tout de suite de penser à elle. Elle était juste polie et sympa, rien de plus. Je me comportais comme un ado qui se faisait des films. Et puis, c’était une collègue, une instit. Je ne pouvais pas être attiré par une instit. Les instits étaient des connasses moralisatrices pète-sec qui portaient des lunettes et de gros pulls informes avec des nounours à la con. Elles sortaient avec d’autres profs simplement pour pouvoir prendre leurs vacances en commun. Elles votaient socialistes, écoutaient Jean-Jacques Goldman religieusement et étaient à peu près aussi sexy et rock’n roll que ma grand-mère. Ce n’est pas ça que je voulais.   

   Elle est venue me voir à la fin de la journée. J’étais en train de ranger la classe qui avait l’air d’avoir été occupée par une armée de gobelins en campagne. Il y avait des papiers déchirés par terre, des épluchures de crayons, des morceaux de gommes, des mouchoirs, des cartouches d’encre… J’ai senti son regard dans mon dos. Ses putains d’yeux clairs qui me transperçaient de part en part. Des yeux qui souriaient tout seuls. Dès que je l’ai vue entrer, je me suis senti gêné. Je ne voulais pas qu’elle voie ça.

« Tout se passe bien ? Tu t’acclimates ?

-Sans problème, j’ai dit.

   Elle s’est avancée de quelques pas et j’ai essayé de ne pas la fixer avec trop d’insistance. Elle avait quelque chose de solaire, de spontané. Quelque chose de simple. Elle avait ce visage de celles que l’on imagine facilement enfant, en jupe culotte et bas de laines rayées souriant pour la photo de classe, le menton fièrement dressé.

-Si tu as besoin de quelque chose, n’hésite pas. C’est ma troisième année dans l’école. J’ai accumulé pas mal de matériel et de documentation.

-Pour l’instant, ça va merci.

-J’ai eu pas mal de tes élèves l’année dernière et certains il y a deux ans. Ils sont un peu limités mais tu verras, ils sont gentils comme tout.

-Oui, j’ai vu. Ils sont adorables. Mais c’est vrai que j’ai un peu de mal à situer leur niveau…

-Aïe ! Tu risques d’être surpris. Il est très bas, vraiment. Bessady, c’est un peu un désert culturel. Les résultats des élèves de l’école aux tests sont d’environ vingt pour cent au-dessous de la moyenne nationale. Pas super, hein ? C’est l’une des écoles les moins demandées du département, d’ailleurs. Chez les parents, il y a de gros problèmes de chômage, de trafic de drogues, d’alcoolisme, de femmes battues ou menacées de mort. On est en première ligne ici. Mais c’est ce qui est stimulant. Les enfants connaissent tellement peu de chose que tu peux facilement les impressionner. Ils sont très bon public.

-Ah oui, je l’ai remarqué. Ils sont très…vifs. En fait, c’est plutôt Alexandre qui me pose problème…

-Alexandre Lange. Le joli cœur. L’année dernière, il passait son temps à draguer toutes les filles de la classe. Il se parfume toujours ? Il fallait toujours que je lui demande d’aller se rincer pour faire disparaître l’odeur.

-Apparemment oui…

   Lui demander d’aller se laver, bien sûr ! J’avais laissé passer ça.

-Et puis il y a Kevin qui m’inquiète aussi…

-Ah…Kevin ! Dans la famille Ferrand, je demande le fils cadet !, elle a ri. Je l’ai eu en CP. A six ans, il montait sur la table pour me faire des doigts d’honneur. En maternelle, il se jetait sur la nourriture et se battait avec les autres à chaque goûter pour pouvoir manger. Les collègues n’avaient jamais vu ça.

-Mais…personne ne fait rien ? Il faut faire un signalement, non ?

-Oh, la famille est déjà suivie depuis longtemps. Ils ont un dossier épais comme ça chez le juge des affaires sociales, mais ça ne change pas grand chose. Les enfants refusent de laisser entrer l’assistante sociale chez eux, quand elle arrive et la mère n’ose pas protester, ce qui fait que rien ne change. C’est déjà le cinquième garçon qui passe à l’école et tous les autres étaient déjà abandonnés à eux-mêmes.

-Cinq garçons !

-L’aîné est déjà en maison de correction. En fait, la mère tombe enceinte chaque année dans l’espoir d’avoir une fille. Et chaque année, mauvaise nouvelle : c’est encore un garçon. En ce moment, je crois qu’elle a remis ça. Toute le monde dans l’école espère que ce sera une fille. Mais moi, j’ai peur de ce que les frères feront s’ils ont une sœur. Ils seraient capables de lui faire du mal.

-Bon dieu ! Je savais pas que c’était à ce point !

-Bienvenue dans le monde merveilleux de Bessady ! »

   Elle a ri. J’ai souri. C’était le mieux que je pouvais faire.  

   Plus tard, quand j’ai eu tout rangé, je suis sorti sur le parking de l’école. Il faisait déjà sombre et j’avais l’impression de flotter. Il y avait une bande de ciel d’un bleu plus clair sur l’horizon ; un bleu lumineux d’une beauté profonde et apaisante. Le vent soufflait très fort et calmait ma rage. Je me sentais presque bien. Je me suis arrêté un instant, près de ma voiture. Je me suis rendu compte que je pensais à elle :

    Elle n’était pas du tout mon genre. Elle était plutôt petite, très blonde avec des pommettes larges, fortement bombées et de grands yeux clairs inclinés comme ceux des filles de l’extrême nord de l’Europe. Elle ramenait toujours à l’école tout un tas de machins dans une caisse en plastique (une collection de timbres, un lapin nain, un aquarium…). Elle adorait son travail. Elle adorait les enfants. Elle souriait tout le temps, comme si tout était facile pour elle, une pure partie de plaisir. C’était Mary Poppins. Elle ne pouvait pas être pour moi qui aimais les cinglées aux longs cheveux noirs. Les imprévisibles, les incompréhensibles, les mystérieuses, les animaux femelles, sans aucun sens moral. Les filles comme Claire qui pouvaient vous rendre fou amoureux et vous faire ramper l’instant d’après sans aucun remord. Lena ne pouvait pas être pour moi, pourtant… 

   Une idée vertigineuse m’est alors venue. Une fulgurance.

  Peut-être que Richard avait raison, finalement ; que j’avais tort de ne jamais l’écouter. Peut-être que je pourrais de nouveau être heureux. Peut-être que les matins retrouveraient du sens. Peut-être que je pourrais enfin me laisser aller et réintégrer l’ordre des humains. Retrouver le sens de la marche. Ça ne devait pas être si difficile après tout. Ils y arrivaient tous et ça avait l’air d’être tellement chouette. C’était comme si les fragments épars de ce que j’avais appris sur elle jusque là s’étaient soudain recomposés dans mon esprit pour former cette image impossible, entièrement fantasmée, d’un idéal de douceur et de compréhension. J’étais persuadé qu’elle m’y aiderait et qu’il fallait à tout prix que je l’apprivoise. C’était complètement ridicule et je m’en voulais à mort pour cette idée qui m’était venue. Mais je savais déjà que je ne cesserais plus d’y penser par la suite. Quelque chose en moi voulait être avec elle, le désirait plus que tout. Elle me faisait déjà mal. J’adorais et je détestais ça.

 

Par David Lantano - Publié dans : Kit de survie en milieu hostile(roman)
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Jeudi 20 novembre 2008

 Je referme mes bras sur toi

Mais tu n'es qu'un fantôme

Et j'embrasse du papier de chine

A tes lèvres invisibles

Je te poursuis à travers les couloirs

De la maison hantée

Te retrouve nue, allongée

Sur des matelas lacérés

Où tu me murmures :"Souviens-toi! Souviens-toi!"

Et puis tu disparais

Et j'affronte les hordes de vampires

Et d'anges révoltés

je perds une main, un bras

Pour arriver jusqu'à toi

Et malgré la stridence impérieuse

Du réveil-matin

je te rejoins enfin dans l'alcôve de la plus haute tour

Tu me souris, en contre-jour,  et me révèle le secret

"Souviens-toi", tu murmures, "Souviens-toi":

JE NE T'AIME PAS!

Par David Lantano - Publié dans : Poèmes
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