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Dimanche 6 janvier 2008

Plus tard, trois types font leur entrée dans le bar, alors que je suis déjà complètement bourré. Ils sont immenses, bodybuildés, crânes rasés. Ils respirent cette vitalité stupide pleine de défi de ceux qui n’ont rien dans la tête. Ils sont prêts à en découdre. Le premier rigolo qui les cherche, ils lui démontent la tête. Ils ont cette sorte de regard fixe, aux paupières ne cillant jamais que j’avais déjà remarqué chez pas mal d’hommes polonais. Cette posture d’attente cynique, cette sorte de paralysie du haut du visage. Ils marchent dans la salle comme si elle leur appartenait, en s’interpellant comme des italiens. Ils sont indiscutables, incontournables. Ce sont des barbares incultes qui prennent ce qu’ils veulent. Ils se dirigent d’abord vers un recoin près du bar, où se trouve, l’un de ces punching-ball de fête foraine à la con que j’ignorais se trouver ici. Puis ils se mettent à taper dessus comme des malades – coups de poings et coups de pieds - en se foutant de la gueule de celui qui fait le plus petit score. Au milieu de ma saoulerie, je suis fasciné et écœuré par cette sorte de culte de la force brute que je n’avais plus vu depuis le collège et qui me faisait déjà la même impression à l’époque.  Puis, les types se dirigent vers Marcin et discutent très bas avec lui. Marcin leur répond rapidement, sans sourire. Intrigué, je me lève et me dirige vers eux, une pinte de bière à la main. Me voyant approché, l’un des types se rue sur moi. « Qu’est-ce que tu veux ? » gueule-t-il en polonais. Il se colle à moi, son front incliné touchant presque ma tête, et je le sens tout frémissant, prêt à m’éclater à la moindre provocation. Il doit faire vingt kilos de plus que mois – et vingt kilos de muscles prêts à l’emploi – pourtant, curieusement, je n’ai pas peur un instant. Je suis tellement fatigué, perdu, désespéré, et aussi tellement bourré, que je ne comprends pas tout ce qui m’arrive, en fait. J’ai l’impression que s’il me tapait dessus, je ne sentirais rien, ce qui est d’ailleurs sans doute vrai à cause de tout l’alcool qui imprègne mon corps d’alcoolique. Mais Marcin l’empêche de passer à l’acte, me présentant comme un ami, ce qui calme mon adversaire. Le barbare se met même soudainement à se marrer, et à me mettre une tape de cow-boy dans le dos. Il essaie ensuite de discuter avec moi, mais je ne comprends pas grand chose, mon polonais étant très limité. Il me dit quelque chose à propos de porno, désignant le rideau rouge d’un mouvement de tête, puis voyant, que je n’ai pas compris, il mime une pipe en faisant jouer sa langue dans la bouche. Je souris, mal à l’aise, le cœur comme une fournaise, et l’autre éclate de rire. Il continue à me parler et je ne comprends toujours pas grand chose. Pourtant, je vois bien qu’il me prend pour un con, qu’il n’a rien d’un ami pour moi. Il fait semblant d’être sympa mais en fait, il se fout de ma gueule. Je sais bien ce que je pourrais répondre, alors, pour le faire chier, il suffirait que je fasse quelques remarques désagréables sur la Pologne – en général ce genre de connard au crâne rasé est ultra-nationaliste- mais je me retiens à temps. Il me montre alors le punching-ball et je dis non. Il recommence alors à se marrer et à se foutre de moi. Je finis par me barrer et retourne à la table, seul. Entre temps, Marta s’est levée et s’est approchée des bodybuildés. Elle leur parle et je la vois rire, sans comprendre ce qu’ils peuvent bien lui dire. Mais je vois sans problème l’un des gars la regarder de bas en haut, longuement et sans se cacher. Je retourne à ma bière, incapable de bouger et plus tard, je finis par perdre pied. Marcin et Marta finissent par me rejoindre.

« Tu ne devrais pas parler à ce genre de type, me dit Marcin. Je ne les aime pas. Ils ne cherchent que les emmerdes. Reste loin d’eux et il ne t’arrivera rien.

-A ces types ?, dis-je.

Et si je veux que quelque chose m’arrive ?, pensai-je. Au point où j’en suis, qu’est-ce que ça peut bien faire ?

-Arrête Marcin, tu n’y connais rien, dit Marta. Au moins, ils savent ce qu’ils veulent… »

A ce stade, je n’ai plus la force de répondre ni d’argumenter et on finit par rentrer. J’apprends sur le chemin que Marcin revend un peu d’herbe de temps en temps – rien de sérieux- et il a déjà eu affaire à ces types. Voilà pourquoi les autres lui parlaient. On finit par rentrer. Dans l’appartement, Marta se prépare à aller se coucher comme si je n’étais pas là. Je la regarde circuler sans un regard, sans un mot. Je sais que je ne devrais pas alors, mais je suis complètement plein et je ne peux pas m’en empêcher :

« Pourquoi tu as été voir ces types ?, demandai-je.

Elle fait semblant de ne pas avoir entendu et je me répète, plus fort. Elle s’arrête et me fixe sans hésitation.

-Parce que j’en avais envie. Ça te pose un problème ?

-Mais ce sont des salopards. Pourquoi tu parles à des salopards pareils ?

-Oh écoute, tu m’emmerdes. Vraiment, tu ne sais pas ce que c’est que la vie. Tu n’as aucune idée de ce que c’est. Je ne vois vraiment pas, quand j’y pense, ce qu’on fait ensemble. Tu n’as rien à m’apporter. Rien à m’apprendre.

Je reste un instant anéanti, stupéfait, hoquetant et titubant à moitié. Puis, j’éclate soudain, me sentant partir à la dérive.

-Bon dieu, est-ce que pour une fois, pour une simple fois, tu pourrais me dire quelque chose de positif ?, je gémis. Quelque chose de gentil ?

-Tu es saoul, me dit-elle, dégoûtée.

-Comment peux-tu être aussi mauvaise ? Comment peux-tu me faire aussi mal ? dis-je, pleurant presque, comme un petit clebs abandonné.

-Oh, c’est vrai, j’oubliais, tu es tellement « délicat » ! Maintenant, si tu le permets, j’aimerais dormir, je suis crevée… »

Elle passe en me bousculant et va se cacher sous les couvertures. Je me déshabille à mon tour, croisant mon regard halluciné dans le miroir puis je vais la rejoindre ; me demandant par quelle aberration je vais pouvoir dormir avec cet animal haineux, cette vipère sans pitié. Je me couche et ne pouvant rester dans cet état, ayant atrocement besoin de consolation, je me retourne et la prend dans mes bras. Elle me laisse faire. Puis, à son tour, elle se retourne soudain et m’embrasse avec férocité. On baise alors sans aucune retenue, avec un mélange étrangement douloureux d’amour et de haine, de désir et de ressentiment, de volonté de faire le bien et de blesser en même temps. Comme si je voulais la convaincre à tout prix, faire rentrer la vérité en elle à grand coups de reins rhétoriques. « Tu vois, connasse ? Tu vois à quel point je t’aime ? »

par David Lantano publié dans : L'enfer des caniches (obsessions)
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Jeudi 3 janvier 2008

Cracovie. Printemps 2001. Mes vagues tentatives pour faire de l’humour sont, au mieux, accueillies par Marta par un « very funny » glacial, ou pire encore, pas comprises du tout et prises très au sérieux, exactement au pied de la lettre. Elle est sinistre, une sorte de Reine des Neiges inaccessible, et pourtant, à mesure qu’elle s’éloigne de moi, il semble qu’elle gagne en beauté, qu’elle n’ait jamais été aussi belle et fascinante. Le fossé qui se creuse entre nous, cette terre qui s’ouvre sous mes pieds, ne fait que me la magnifier, me la rendre indispensable. Le mal, la colère, la froideur que je devine chez elle sont comme des marques de noblesse, de perfection, parfaitement aiguisées, fatales, autonomes. Elle a le droit d’être ainsi. C’est sa nature de prédatrice. Sa force se nourrit de ma faiblesse. Son regard glisse sur moi comme si j’étais quantité négligeable et je voudrais la forcer à me regarder. Je voudrais attirer son attention par tous les moyens, tout pour redevenir l’unique, l’indispensable que j’avais autrefois été. Mais sans succès.

Un soir d’avril, alors que nous ne sommes plus sortis seuls ensemble depuis quelques semaines déjà malgré mes propositions répétées (elle n’en a jamais envie), je l’accompagne dans un bar louche de la rue Krowoderska. L’endroit ressemble assez à un garage ou à un hangar situé au fond d’une cour intérieure à l’abandon. En pénétrant dans cette cour, je me demande ce qu’on fait là, l’endroit à l’air, à l’évidence désaffecté, et j’imagine assez bien quelque carcasse de Fiat 500 pourrissant quelque part, parmi les herbes folles. Mais elle me fait taire. Blessé et muet, je lève les yeux et aperçois, vaguement réconfortante, une bande de ciel encore marine dans le ciel noir avant d’entrer. A l’intérieur, la musique est confuse, sans repère, une sorte de mer électrique hostile. Techno-transe industrielle, gothique morbide. La faune est plutôt réduite. La déco est assez cheap. Les sièges sont des strapontins de cinéma, pour la plupart, certainement volés quelque part ou rachetés à un vieux ciné en faillite. J’aperçois alors le rideau rouge qui constitue le mur opposé de l’entrée et j’imagine qu’il dissimule une coulisse, ou même une scène d’un genre particulier. J’apprends assez rapidement que le bar sert de salle de projection et propose plus ou moins régulièrement quelques films d’Art et Essai pour quelques zlotys l’entrée. J’apprends aussi que le bar n’a normalement pas l’autorisation de vendre de l’alcool et qu’il faut se montrer discret (la rue n’est pas loin). Nous retrouvons là, ses amis qui l’attendent autour d’une table ronde de salon, et je la suis alors, déjà crispé, à l’attente de ce qui va suivre. Et je n’ai pas longtemps à attendre. La conversation, rapide, joyeuse, et pratiquement inaudible, m’échappe rapidement. C’est l’époque où tout m’échappe rapidement, d’ailleurs. Des réparties fusent, des éclats de rire, comme des éclats de verre, me traversent auxquels je ne comprends rien. J’essaie quelque fois d’intervenir, mais je suis à chaque fois, semble-t-il, loin du sujet, et la conversation reprend indifférente, égoïste, féroce comme un rouleau compresseur. Peu à peu, une sorte de flottement s’installe, une sorte de dérive cotonneuse de ma vision. J’ai l’impression d’être ficelé à ma chaise alors que j’ai envie d’être ailleurs avec elle, rien qu’avec elle. Je sais que ce n’est même pas la peine de lui en parler. Elle ne l’acceptera pas. Je voudrais lui expliquer ce qu’elle ne comprend pas à mon sujet. Je voudrais lui dire à nouveau que je veux juste être bon pour elle. Je voudrais lui expliquer que nous avons besoin d’être forts et unis si nous voulons survivre, j’ai une idée très clair de ce pacte d’entraide auquel je voudrais qu’elle adhère. Mais je me souviens parfaitement de son air écœuré la dernière fois que j’ai voulu la convaincre. La discussion passe en boucle dans ma tête : C’est trop facile pour toi, me dit-elle, tu crois qu’il te suffit d’être là pour que je m’occupe de toi, pour que je vienne vers toi. Tu crois que tu peux obtenir tout ce que tu veux de moi sans rien faire. Je ne veux pas être à ton service. Je ne veux pas être ton esclave. Non, j’essaie de répondre horrifié, non, tu n’as rien compris. Je n’ai jamais voulu ça. Je veux juste qu’on se soutienne l’un l’autre. Je veux juste être bon pour toi. Je veux juste-

Et la discussion continue, sans fin dans mon esprit stupéfait, sorte de cauchemar rhétorique auquel je reviens sans cesse depuis des semaines. Elle continue, sans bruit, essayant désespérément d’arriver à une conclusion valable, à un argument létal que je vais bien finir par trouver. Mais je ne dis rien. Et la vraie conversation fait rage autour de moi à laquelle je ne comprends rien. 

 Je fixe le rideau rouge, au fond de la salle, me demandant quel secret il peut bien cacher. L’alcool que je bois finit par transformer tout en une sorte de machine mortelle, cinématographique, tridimensionnelle. Et je perds pied totalement. Je ne vois plus, à un certain moment de la soirée, que des bouches s’ouvrant sur le vide et des visages hideux d’hilarité. On a commencé à projeter un film muet sur un écran blanc recouvrant le rideau rouge. Le Nosferatu de Murnau. Et pendant un moment il me semble que la conversation autour de moi, représente une espèce de bande-son atroce de ce film aux images hallucinantes, presque hypnotiques, presque un cauchemar en lui-même. Puis, lorsque je reprends contact, je comprends que la conversation, menée par Marta, a abouti à un débat sur la différence entre les hommes de l’ouest et les hommes de l’est. Et soudain, la tablée devient un tribunal. Une sorte de tribunal féroce et grotesque, où les condamnations sont prononcées sur le ton de la plaisanterie. Les hommes de l’ouest, explique Marta sont faibles, bercés par leur maman, ils ne savent rien faire de leurs mains, et, plus généralement, toute la culture occidentale est en décadence. Seuls les hommes de l’est ont gardé le contrôle de leur environnement, et non seulement sont capables de construire une maison de leurs propres mains, mais possèdent en plus une spiritualité particulière qu’ignorent totalement les pauvres occidentaux matérialistes. Je ne dis rien dans un premier temps. Il n’y a pas besoin d’être fin psychologue pour comprendre qu’elle ne parle pas des hommes de l’ouest, mais de moi. J’essaie de réagir, mais elle se moque de moi sans pitié (Et tu ne sais pas faire ça à ton âge ? Non ? Et ça ne te fait rien ?) Le pire est le ton de sa voix : vaguement amusé, dédaigneux, sans la moindre espèce d’empathie. Une vraie schizophrène. Là encore, elle parle comme si elle prenait tout le monde à témoin qu’elle n’annonçait que des faits ; que toute son accusation était une pure évidence. Elle ne comprend d’ailleurs pas pourquoi je m’énerve.

Alors, l’un de ses amis s’adresse à moi en souriant, un grand type blond, au visage osseux de vampire aristocratique.

« Est-ce que tu la bats ? me demande-t-il en anglais, en désignant Marta.

-Quoi ?dis-je, complètement perdu, halluciné. Je ne comprends pas….

-Tu sais bien … 

Puis, je le vois faire le geste de frapper Marta à coup de poings, en rigolant.

-Non, fais-je en essayant de sourire.

-Mais qu’est-ce que tu attends ? Il faut la battre tous les jours, un peu. Une petite baffe de temps en temps…C’est comme ça, les polonaises !

Je vois bien qu’il plaisante mais il est étrangement insistant, comme s’il essayait de m’aider d’une certaine manière, comme s’il essayait de désamorcer quelque chose que je n’arrive pas à comprendre pleinement. Au bout d’un moment, d’ailleurs, Marta réagit :

-Arrête Marcin ! dit-elle, comme si la plaisanterie allait un peu loin. » 

Le grand aristocrate se met alors à rire à grands coups de Ha ! Ha ! de bûcheron, révélant d’immenses dents blanches comme des concrétions. Puis voyant que son coup a porté, il continue à se moquer d’elle en polonais, ce qui finalement la fait rire à son tour tout en la rendant furieuse. « Une petite baffe de temps en temps, rigole-t-il. Ça fait circuler le sang… » Pendant un instant, au moins, on dirait que le tribunal a refermé ses portes.

C’est ainsi que le premier véritable contact a lieu entre Marcin et moi. Par cette sorte de blague qui n’en est pas tout à fait une. Plus tard, il m’intercepte au bar avant que je ne retourne sur le champ de bataille et j’essaie de le comprendre à travers ce voile atroce de ma souffrance saoulographique. Il essaie de m’aider, je le comprends. Il me dit que je devrais réagir, l’engueuler, faire semblant de partir, de la quitter. Mais à chaque fois, je me rends compte que j’en suis incapable. Et lorsque j’en cherche la raison, tout ce que je parviens à formuler, c’est un « je l’aime » pathétique. Et je retourne, tête basse, dans l’enfer de la conversation.

par David Lantano publié dans : L'enfer des caniches (obsessions)
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Mercredi 26 décembre 2007
Bonnes fêtes à tous  comme on dit par chez moi...
Petite pause d'une semaine pour cause de séjour à Cracovie, histoire de revoir quelques amis et de pratiquer mon polonais...

par David Lantano
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Samedi 22 décembre 2007

Ce soir, l’impression de manque fait une pause, une stase. Je suis dans une sorte de vol plané au milieu d’un vide sidéral, comme shooté à la morphine. Je ne ressens plus rien. Mais rien du tout. Encéphalogramme plat. Je bois dehors, sur le trottoir, seul, sous un réverbère. Je me dissous dans la bière et me confonds avec l’air de la nuit (quelque chose à base de cigales et d’huile de vidange pour ce que j’en sais). Je n’ai pas froid. Je suis un esprit des rues, débarrassé de sa carcasse, et plus rien ne peut me toucher. Oui, ce soir, vous pourrez me faire la peau, si c’est ce que vous voulez, mais vous ne me ferez pas gueuler. Vous ne m’y prendrez plus. Mes nerfs ne sont plus de taille et ont jeté l’éponge. Je ne suis plus personne. Je suis immatériel. Ce soir, je pourrais entrer dans tous les immeubles de la ville, visiter toutes les chambres de jeunes filles et on ne me verrait même pas. Ou si l’on me surprenait, on pourrait me frapper ou me tirer dessus que je ne ressentirais pas les coups. Je recracherais les balles et regarderais couler mon sang avec étonnement. Puis je mourrais comme en rêve, ou comme au théâtre avec un début de fou rire aux lèvres. L’impression est étrange, infiniment apaisante, comme une fin de partie ; comme l’idée de nerfs tranchés vifs comme des amarres ; comme une dérive qui échappe à la nécessité, à l’obligation de vivre. C’est pas la première fois que je me sens comme ça, pourtant. Ne croyez pas ça. Je connais bien cette forme de court-circuit, de désespoir tranquille comme si on m’arrachait soudain à la réalité. Ça me prend de temps en temps, au saut du lit ou au-milieu de la rue. Les murs de ma ville s’effondrent comme par manque d’intérêt. Les filles qui passent ont soudain l’air d’être en carton, en polystyrène expansé. Elles ne m’attirent plus du tout, comme si elles étaient d’une espèce étrangère. Elles ne me font plus mal. Elles n’ont plus aucun pouvoir sur moi. Je reste des heures sous la pluie sans me rendre compte de rien. Ma carrière noyée comme une portée de chatons ne me fait même pas froncer les sourcils. Et la simple idée d’un avenir me fait rire. Crever là, à l’instant, ne serait pas un problème. Mieux : pouvoir mourir à tout moment me donne l’impression d’être libre. Totalement libre. De respirer enfin. Respirer. Vous n’avez pas idée à quel point c’est bon. J’aimerais bien que ça dure toute la vie. Ou au moins les cinquante prochaines années. Mais demain, je sais bien, tout sera fini. Ce genre d’état de grâce ne passe pas la nuit, malheureusement. Demain, cette saloperie d’espérance sera revenue. Demain, je recommencerai à étouffer.

par David Lantano publié dans : L'enfer des caniches (obsessions)
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Mercredi 19 décembre 2007

J-F m’appelle à onze heures du soir pour me dire qu’une fille a pris le contrôle de son ordinateur. Un nouvel épisode de la guerre des sexes. Il gueule au complot organisé contre lui par une femelle un peu plus douée en informatique que toutes celles qui lui en veulent déjà. Il délire sûrement à plein tube, mais il a l’air suffisamment sérieux pour que je ne sache pas sur quel pied danser. Sa voix oscille entre l’angoisse, la jovialité et une bizarre forme d’euphorie revendicatrice.

« Ecoute, je sais ce que je dis, j’étais en train de discuter avec elle sur le net, tu sais, sur un site de rencontres et je voyais bien que ça allait pas. Elle s’en foutait de tout ce que je disais. Elle essayait de lire dans mon jeu…

-Oui, ok, mais attends, calme-toi.

-Elle a essayé de m’avoir ! Tout ce qui l’intéressait, c’était mon fric. Tu sais comment elles font. Avec leurs questions. Elles essaient de savoir. Elles font déjà l’inventaire pour après quand elles t’auront mis le grappin dessus…Alors je lui ai dit que j’avais repéré son manège, tu vois ?

-Ecoute, laisse tomber...

-Elle s’en foutait de moi ! Tout ce qu’elle voulait, c’était savoir si j’avais du fric ou quoi. Elle essayait de localiser l’appart pendant qu’on discutait. Putain, elle voulait savoir où j’habitais et tout. Je l’ai envoyée chier !

-Ça en vaut pas la peine, arrête…

Qu’est-ce que tu racontes, J-F, putain ? C’est juste une fille un peu curieuse, pas les Renseignements Généraux ? Qu’est-ce que tu crois avoir de si important à cacher ? Ton découvert à la Caisse d’Epargne ? Ton statut d’envoyé spécial dans la feuille de chou locale ?  Ta bite de percheron en rut ?

-Attends! Juste à ce moment-là, l’écran s’est mis à vibrer et alors impossible de bouger la souris. L’ordinateur a planté. Je pouvais plus rien faire. C’est elle qui a fait ça. J’invente rien ! Elle m’a envoyé un virus pour se venger….

    J’essaie encore de le calmer mais la conversation tourne en rond. Il n’écoute rien et revient sans arrêt à son histoire de hacking en direct de son pc par pupuce02. Je décide de laisser tomber mais pas si simple.

-Tu passes, ce soir ?, il me dit. On va faire un tour ?

-Ecoute, je sais pas. C’est peut-être pas une très bonne idée en ce moment. En plus, je suis claqué.

-Il me reste une demie bouteille de sky au frais. Allez, quoi, viens ! On va s’marrer…

-Bon, si tu me prends par les sentiments… »

    Quand je me pointe finalement chez lui, il met un bon quart d’heure à m’ouvrir. Je sonne une dizaine de fois à l’interphone avant de l’entendre me répondre de monter, la voix pâteuse, comme s’il s’était endormi entre temps. A l’intérieur de l’appart, ça sent l’alcool et les vieux relents de plomberie. Ça sent l’angoisse figée dans un bloc de graisse. L’impression que la déco n’a pas changé depuis que Giscard a quitté le pouvoir.

   Le salon est comme je l’avais vu la dernière fois. Murs blancs. Presque aucun mobilier. Quelques coussins. Un bureau fait d’une planche posée en équilibre sur des tréteaux. La grande classe minimaliste. Je le trouve recroquevillé sur son vieux sofa, fumant et suant à grosses gouttes. Il a le regard en coin, vitreux, qui me dit qu’il a pas mal d’avance sur moi niveau picole. Pour tout dire, je l’avais jamais vu aussi bas et ça me fait un choc. Moi qui le connaissais flamboyant, Depardieu en plein rush, je trouve une épave surexcitée. Je ne le reconnais pas. Le chevalier à la vaste panse a la mine des mauvais jours.

« Alors la photo ?, je dis, plutôt connement.

-J’ai arrêté, ça paye rien.

   Puis il me désigne un reste de bouteille de whisky premier prix et me dit de me servir. Ce que je fais.

   Il me dit qu’il en a marre que tout le monde lui fasse une réputation de salaud et d’alcoolique et qu’il pense quitter la ville au plus vite. Dès qu’il aura le pognon pour le faire.

-Tu prends ça trop au sérieux. Lâche du lest, je lui dis.

   Il m’explique alors qu’il faut qu’il se trouve une meuf. Que ça fait deux ans qu’il a personne et qu’il en peut plus.

-Justement, c’est le manque, ton problème…

-Je sais bien que c’est le manque mon problème. J’ai pas besoin de toi pour savoir ça…

-C’est pas ce que je voulais dire. Ecoute, ça me fait penser à un truc. Tu sais que les requins ou les piranhas, je sais plus bien lesquels, peuvent détecter une goutte de sang dans l’eau à des kilomètres de distance ?, et ben les filles, c’est pareil avec le manque. Le manque, c’est comme une sorte de puanteur psychique pour elles, une effluve maléfique, un signal qui les fait se tailler à vitesse grand V. Elles te repèrent ça à 100 kilomètres à la ronde. C’est pour ça que tu arrives à rien…

-Mais pourquoi elles sont comme ça ?  Pourquoi elles comprennent rien ? Elles essaient même pas ! Elles veulent même pas me parler ! Je suis pas parfait, d’accord, mais au fond, quand on me connaît, je suis un mec bien.

-Tout le monde est un mec bien, J-F. C’est pas le problème. Faut juste que tu arrêtes un peu de chercher. Que tu te concentres un peu sur toi. Que tu te mettes au vert pendant un moment au moins. Que tu réussisses à vivre seul…

-J’peux pas. J’sais pas comment tu fais, toi. Mais j’peux pas vivre seul, ça me rend dingue. Ça fait deux ans, putain !

-Il y a pas tellement d’autres solutions. Ce que tu fais, c’est encore pire. Ecumer les bars la gueule ouverte, ça te mène à rien et ça te fait encore plus mal. Faut arrêter de chercher avant que ça te démolisse. Tu sais bien au fond que tout ça c’est du vent. Y’a rien ni personne qui t’attend dans le bar au coin de la rue. Y’a rien pour nous la-dedans.

   Il se lève, fait passer un air d’opéra sur l’ordinateur et essaie de me faire intéresser à l’aria magnifique de je sais pas qui. Il veut rien comprendre. Je raconte n’importe quoi. Il me dit qu’il a déjà trouvé, en fait ; qu’il a des contacts. Une fille qu’il avait plus revue depuis le lycée. Une chaudasse qui travaille chez Manpower et qui va sûrement lui trouver du boulot s’il est un peu patient. Elle lui a même laissé sa carte et il insiste pour me montrer son trophée dérisoire.

-Elle, tu vois ? je vais la baiser…

-Ah ? Très bien alors…

-Je vais la NIQUER. Je vais lui DÉFONCER le cul !

-Super ! Voilà qui est parlé.

-Je vais lui EX-PLOSER la rondelle ! Elle va payer pour toutes les autres.

-Tant mieux. Si ça peut te redonner la pêche.

-Elle, je vais la prendre de tous les côtés. Je vais la BAISER COMME UNE CHIENNE, elle va gueuler et en redemander et j’espère bien que les voisins vont entendre…

-Bah, les murs ont pas l’air très épais. Ça devrait être possible.

-Oh, putain, ce que je vais lui METTRE !

    Il me regarde, l’air ému :

-Tu vois, ce que j’aime chez toi, c’est que tu te tiens bien. T’en as rien à foutre des gonzesses et tu te portes pas plus mal.

-Exactement »

   On boit à cette fine analyse psychologique et puis on décide de sortir avant d’être trop raides pour pouvoir le faire.

    Dehors, J-F me dit que le pays se barre en couille et que tout est fini pour lui. Il est déjà au chômage et s’il ne trouve pas de boulot bientôt, il va finir à la rue. Et tout le monde en est là, qu’il me dit. Faut arrêter de se voiler la face. C’est marche ou crève. Bientôt, plus personne pourra plus s’en sortir. Il y aura plus assez d’argent. Il va falloir quitter le pays pour survivre.

   On entre dans un bar et on s’assied à une table. J-F repère aussitôt un type avec qui il a eu une embrouille deux ans plus tôt.

« Ce type-là, c’est un enculé, il me dit. Quand je sortais encore avec Sandrine, il arrêtait pas de baver sur mon dos.

-Y’a prescription. Laisse tomber.

-J’invente rien, c’est même elle qui me l’a dit. Elle le connaissait. Elle lui a montré une photo de nous, un jour, et il lui a dit : « oui, euh, qu’est-ce que tu fous avec ce type-là ? C’est un alcoolique et un salaud et tatati et tatata… »

-Allez, arrête, on s’en fout….

   Mais J-F est lancé et il se met à gueuler dans le bar à l’adresse du mec entouré de ses copains.

-Ça va enculé ? Tu rigoles bien, hein ?

-Arrête, J-F…

-Tu crois que je t’ai oublié, hein ? Espèce de connard ! J’vais t’péter la gueule, moi !

-Putain, J-F, arrête de gueuler comme ça, on va se faire virer.

    J’essaie de le calmer, d’orienter adroitement la conversation vers un groupe de filles attablées juste derrière nous, mais rien à faire. Il ne leur jette même pas un coup d’œil. Il est entièrement focalisé sur son ennemi qui boit tranquillement avec ses copains. Il est tendu comme un jaguar à l’affût. C’est comme si toute sa frustration avait trouver un point d’ancrage. Une cible parfaite. Tout le reste autour de lui n’a plus d’importance. Tout le reste n’existe plus. Il n’y a plus que lui et celui qui lui a cassé son couple deux ans plus tôt.

-T’aimes ça sucer, hein, espèce de PD ?

-J-F, bon dieu arrête ! De toute façon, c’était une connasse Sandrine. C’est toi-même qui me l’a dit. Qu’est-ce que ça peut bien faire maintenant ?

   Il regarde par dessus mon épaule.

-Hmm, c’est bon, hein, de sucer ? T’aimes ça tailler des pipes ?

   Il fait le geste avec son pouce et sa langue qui pointe à l’intérieur de sa joue.

  Le patron passe nous voir et s’adresse directement à J-F.

-J’t’ai déjà dit de pas t’en prendre aux clients.

Il a l’air vraiment furax.

-C’est pas la première fois que tu viens foutre la merde ici, mais c’est la dernière. J’en ai marre de voir ta gueule. Alors vous finissez votre bière et vous vous tirez, les gars. Et toi, je veux plus te revoir ici.

-J’m’en fous. T’as pas le droit. Je paie ma bière. Je fais ce que je veux.

-Ouais, ouais, ouais, ben en tout cas tu insultes pas les clients dans mon bar.

-Je fais ce que je veux. J’en ai rien à foutre, moi !

-Tu finis ta bière et tu te casses. Et je veux plus te revoir. C’est pas la première fois, hein ? »

    Une fois mis dehors, je décide de jeter l’éponge et de rentrer mais J-F, soudain motivé jusqu’au délire me convainc d’aller jusqu’au prochain bar. Je sais bien que rien de bon n’en sortira, mais je me laisse faire.

    Dans un premier temps, ça ne se passe pas trop mal. L’éclairage vert du nouveau bar et tout l’alcool que j’ai avalé plongent l’endroit dans un désespoir confortable. Je suis bien installé, je me dis. Je pourrais rester là et picoler jusqu’à la fin des temps. Des gens passent autour de mois, des filles me frôlent presque et je m’en fous. Je vois tout de très loin du fond d’une chambre d’échos. J-F essaie de draguer la serveuse :

« Sinon, ça va ou quoi ? »

   Mais elle se tire vite fait en lui répondant juste par un petit sourire. Les ennuis recommencent juste après. Deux types vaguement méditerranéens s’installent à la table d’à côté et j’entends J-F partir dans un délire sur le fait que ce sont des turcs qui viennent directement de Turquie pour nous piquer nos femmes.

« Mais attends, je les connais ces mecs-là ! Ils viennent pour baiser avec des françaises. Ça les fait fantasmer les blanches, la vérité ! Eux, ils peuvent faire tout ce qu’ils veulent avec nos gonzesses, mais nous, on a pas le droit de les toucher, leurs femmes…

-Qu’est-ce que tu racontes ? Tu les as jamais vus, ces types…

-Rien à foutre. Je les connais, j’te dis. C’est des turcs.

   Ils les fixent sans arrêt, prêt à en découdre. Il veut sa ration d’adrénaline ce soir. Et il est bien décidé à l’avoir.

-Ben moi, j’vais les BAISER quand-même leurs femmes. Y’a pas de raison. Y’a personne qui m’en empêchera.

    Il y a suffisamment de bruit pour qu’on ne vienne pas lui dire de la fermer, cette fois. Mais les deux types ont bien compris que J-F parlait d’eux et ils se lèvent pour partir. Au bout d’un moment, je commence à en avoir marre. On est assis tous les deux complètement absents, incapables de se parler. Deux étrangers. Je n’arrive pas à fixer son attention plus d’une seconde. Il n’est pas là avec moi. Il est ailleurs dans un monde de regrets où on venge les humiliations subies à grands coups de lattes. Je me lève comme dans un rêve et je lui dis que je rentre. J-F n’est pas d’accord. Il veut aller jusqu’au bout. Entrer en boîte et se lever la reine du bal pour lui faire son affaire dans son appart. Je sais que si je le suis, je vais faire n’importe quoi. Je n’arrive pas même à m’imaginer quoi que quoi que ce soit de positif puisse arriver ce soir. On est trop saouls, trop lourds. On est deux Léviathans. Deux créatures d’avant le Déluge plein de rage périmée. Il faut passer la main, essayer de dormir. J-F réagit plutôt mal :

« C’est ça, casse-toi ! Il me dit. J’y vais tout seul. J’ai pas besoin de toi de toute façon, branleur ! Casse-toi et laisse moi tranquille. »     

par David Lantano publié dans : L'enfer des caniches (obsessions)
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Lundi 17 décembre 2007

                                       Si je devais être,

                          Je ne serais pas même

                          Les vapeurs des nuits

                          Gonflées d’alcool,

                          Mais le déplacement d’air

                          Derrière les portes battantes ;

 

                          Pas la musique,

                          Mais le vide qu ‘elle laisse

                          Dans les cœurs ;

 

                          Pas le prince vainqueur,

                          Qui a su mené sa lame

                          Jusqu’au cœur du mal ;

 

                          Mais le souffle salé des légendes

                          Et la rumeur des cavalcades.

par David Lantano publié dans : Poèmes
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Samedi 15 décembre 2007

Cracovie- La réalité me rattrape. Marta est en Pologne depuis des semaines et pour pouvoir la rejoindre, j’ai du de nouveau rester en France. Distribution de prospectus et cours à domicile. De quoi vivre quelque temps là-bas, avant de repartir à nouveau. Après quinze heures de route, j’arrive comme un triomphateur à notre appartement, paré pour mon apothéose. Je trouve une Marta distante, le visage blanc, les lèvres pincées. Je discerne chez elle une indifférence à peine plus marquée que d’habitude. Elle évite mon regard, et ne me parle qu’à contrecœur. J’essaie de comprendre. Mais chaque attention de ma part la hérisse. Lorsque nous sortons faire quelques courses, elle marche devant moi, comme un petit caporal tyrannique. Qu’ai-je fait ? Que puis-je faire ?, je m’enquiers d’une voix stupéfaite, d’où point l’angoisse de la perte. Ma voix implore sa pitié, elle porte ma propre condamnation dont je suis impatient de connaître la cause pour pouvoir la punir. Ma voix capitule sans condition. Elle cède immédiatement la Pologne et les Sudètes, ainsi que toute prétention à ma défense. Ma voix est soumission et servilité.  Elle geint comme celle d’un petit clebs inquiet. Je n’avais pas imaginé avoir à nouveau à me défendre d’elle, et je suis dépassé, pétrifié, balayé par la peur. Il est impensable qu’une attaque soit dirigée contre moi, venant d’elle. Je n’ai pas même imaginé devoir me protéger de ce côté-ci de mon intimité tout dévoué à son adoration sans réserve. Il n’y a rien que je puisse faire, me dit-elle, exaspérée. Mais son regard fixe indique que ce n’est pas la preuve de mon innocence mais simplement que je ne suis pas capable d’y changer quoi que ce soit. Je suis à tel point imprégné d’elle, sous une si totale influence, que sa souffrance devient la mienne. Je souffre comme elle, et par elle. J’ai honte de moi devant elle. Je comprends alors qu’elle commence à se douter de quelque chose. Elle a deviné que je lui cachais la vérité, que je n’étais pas celui que j’avais l’air d’être. Elle a commencé à comprendre que je n’étais pas à la hauteur de la situation. Elle est sur une piste. Je suis sous le choc et j’essaie de réagir tout de suite. Mais l’incompréhension de ma faute demeure. Je passe la journée à m’interroger. Qu’est-ce qui a pu la transformer à ce point ? Qu’est-ce que j’avais laissé passer ? Que n’avais-je pas su feindre à la perfection ? Je passe en revue mes actions passées. Je discerne leurs imperfections, nomme mes manquements. Des détails auxquels je n’avais jamais songé auparavant sont mis en relief et me font horreur. Je me dégoûte pour tous mes gestes, hésitations, paroles manquées. Je redécouvre sous une lumière impitoyable, celui que depuis longtemps je haïssais en secret et que, ces derniers mois, j’avais presque fini par oublier. Ce petit jeu d’autocritique me rend malheureux. Il me rend timoré et hypersensible comme un animal craintif, surveillant ses gestes. Et j’ai horreur de la transformation. Tout ce que je peux dire dorénavant pourra se retourner contre moi et j’en suis parfaitement conscient. Surtout, il ne faut pas qu’elle découvre ma vraie nature. Le vide. La vue plongeante sur le Grand Canyon. Il faut donner le change à nouveau, lui faire croire que je suis un type sensass’ qui en vaut la peine.

Le soir arrive et nous sortons avec ses amis. Je dois me montrer drôle, sociable, mais la concentration nécessaire pour jouer mon rôle m’épuise. J’ai du mal à prononcer deux phrases cohérentes, l’impression d’être lourd, obscène, au bord d’une rupture ridicule. J’ai besoin d’être délivré de ma faute, d’être compris, accepté, absous. Je m’approche de Marta, timidement. Je n’ose plus rien. J’essaie de l’étreindre, de la faire mienne à nouveau d’un geste conciliateur, comme si j’ignorais qu’elle était, au plus loin de moi à ce moment, intouchable, froide et antagoniste. Un simple geste, un sourire, un mot pourrait tout désamorcer. Mais elle se dégage d’un mouvement d’humeur et me repousse. « Le sexe ne m’intéresse absolument pas. Absolument pas. » me dit-elle, exaspérée. Est-ce la même fille qui, quelques semaines plus tôt, m’entraînait dans les recoins les plus sombres, et me jurait, la nuit, la voix un peu plus rauque, qu’elle m’aimait ? Qu’était devenue sa folie ? Cette chose hideuse, glacée, insaisissable? Je ne sais pas. 

Je passe le reste de la soirée à grimacer le mieux possible. Sans avoir rien fait, je me sens épuisé, comme si l’on m’avait aspiré toute énergie, toute volonté. Etre en public est un calvaire, je voudrais me cacher dans un coin, me rouler en boule et dormir. Ne plus penser à rien. Je fais des excuses à tous, j’invoque ma fatigue pour pouvoir m’éclipser. Marta pense que ce n’est qu’un prétexte pour le sexe. Elle ne m’épargnera pas ce soir. Elle refuse de rentrer. Je la suis dans d’autres bars, je bois tous les verres qu’elle remplit pour moi. Je ne parle presque plus. J’attends la fin. La soirée finit par se terminer, sans que je n’insiste plus pour rentrer. Marta est complètement saoule. Dans le lit, elle se tourne en chien de fusil, face au mur, et quand j’essaie de la toucher, elle se dégage encore une fois. Elle dit d’une voix aigre, étrangement désincarnée, comme surgie d’une poupée de ventriloque : « Dorénavant, tu ne me refais plus jamais ça. Si tu voulais juste coucher, tu n’avais qu’à le demander carrément au lieu de prétendre que tu étais fatigué. J’ai horreur du mensonge. Ça me dégoûte. » C’était tout. Je n’avais qu’à le demander. Je n’avais qu’à mendier comme un bon caniche, un gentil toutou qui sait rester à sa place, et tout irait bien. Je n’en reviens pas. Cela ne peut pas être vrai.

par David Lantano publié dans : L'enfer des caniches (obsessions)
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Jeudi 13 décembre 2007

« Tu ne veux pas écrire. Tu veux avoir écrit. » me dit J-F, à qui j’explique mon projet d’écriture, à une table de bar. Et bien sûr il a raison. Je n’écris rien. Ou presque rien. Je me contente de penser à ce que je dois écrire. Les idées non-écrites paraissent toujours parfaites, séduisantes, nouvelles, mais elles résistent à la formulation. Elles sont toujours trop bonnes pour cela. Du moins, c’est ce que je voudrais croire. En fait, les idées n’existent qu’une fois formulées. Avant cela, ce ne sont que des impulsions vagues, des intuitions qui ont parfois cette intensité formidable des rêves, mais qui n’en ont en fait pas plus de signification, d’existence. Il est très facile de savoir ce qu’on doit écrire, mais beaucoup plus difficile de se mettre à la tâche et de se battre avec la syntaxe. Je suis trop exigeant et trop paresseux. Je me donne l’illusion d’écrire mais je n’écris rien. Ou presque rien.

Hervé, particulièrement bourré ce soir, nous raconte une de ses petites aventures de jeunesse. Il s’était décidé, un soir, quand il était jeune adolescent, à partir de chez lui, à fuguer et à faire de l’auto-stop jusqu’en Provence. Il nous raconte comment il s’était préparé, l’itinéraire sur l’Atlas des routes de France, le sac US, rempli de paquets de gâteaux, de barres chocolatées et de canettes de soda (à cette époque, il ne buvait pas encore). C’était les oliviers qui le faisaient rêver. Les oliviers et la mer. Il en avait marre des champs de maïs, marre de l’école, marre de tout, il nous a dit dans un grand geste de main qui a faillit nous balancer de la bière à la figure.

Hélas, quand ayant fini ses préparatifs de départ, il avait descendu les escaliers pour se retrouver dans le salon où son père regardait la télévision. Son vieux l’avait entendu et le dialogue avait tourné court. « Qu’est-ce que tu fais ?. -Heu…Rien, rien. – Alors, remonte te coucher, demain y’a école. » Et Hervé était rentré bien sagement se coucher. Ce fut tout. Pauvre petit animal inquiet, Hervé n’avait jamais plus essayé de se faire la malle. 

par David Lantano publié dans : L'enfer des caniches (obsessions)
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Lundi 10 décembre 2007

Je ne suis qu’une masse d’habitudes figées, de tremblements, d’hésitations, d’obsessions ridicules, d’absurdités. Si j’enlevais chaque mouvement de gueule appris, chaque réflexe biologique, chaque étape de mon dressage, que resterait-il de moi ? Rien du tout. La matière est faite de vide. L’identité est faite de vide. J’écoute ce que l’on dit. Ce qui doit être fait pour obtenir l’approbation des autres. Travailler pour participer à l’accroissement des richesses et à l’évolution du pays ; voter car les élections vont changer ma vie cette année ; être responsable, m’impliquer, construire, aimer les autres, les faibles, les opprimés, croire en l’humanitaire si ce n’est en l’humanité. Le devoir, l’esprit civique, l’honorabilité, le désintéressement, l’humanisme , je veux bien dire intellectuellement oui à tout. Si vous insistez. J’acquiesce de bon cœur. Je hoche la tête. J’avais même autrefois réellement essayer d’y croire, essayer de m’en convaincre comme un bon garçon que j’étais, pressé de vivre selon la règle. Mais je ne l’ai jamais ressenti, et le malaise empirait chaque fois qu’on me montrait un groupe d’individus quelconques en m’assurant que j’en faisais partie. La classe, la section, la nation : Je n’en ai jamais réellement fait partie !  Société, devoir, esprit civique. La vérité est que ces concepts n’ont pas de réalité dans la chair, ce sont des idées malades, distantes, froides comme la mort. Des idées oppressantes qui exigent la soumission sans condition.  La société, ça n’existe pas ! Ce regroupement hasardeux d’intérêts personnels ne forme aucune entité, aucun ensemble cohérent, et quelques minutes passées avec n’importe lequel de ses compatriotes, collègues, voisins de pallier suffit à en ressentir la supercherie. Ce n’est qu’un appareil. Ce n’est qu’une illusion morale collective, que l’on doit avaler de force sans faire la grimace. Je me fous d’être utile. Il n’y a pas de voie de sortie pour moi dans l’utilité ni dans aucun conformisme à aucune règle morale que ce soit. Je suis intimement asocial, amoral, férocement individualiste et je vous emmerde.

Je ne peux pas me conformer à la loi du nombre sans souffrir et ne peux rien construire car je ne crois à rien de stable. Je suis une forme d’être à la conscience empoisonnée, toujours en conflit, toujours observant, toujours décalée par rapport à l’instant, la circonstance. Je n’écris pas comme un bâtisseur, mais comme un démolisseur, à coup de masse. Je ne suis certain de rien. Pour moi, tout vacille sur ses pieds à tout moment ; le réel est une image tremblotante, insaisissable. Je ne suis bien que dans l’effondrement des valeurs, que dans les ruines encore fumantes de la bonne conscience sacralisée. Je ne suis bien que dans l’exaltation libératrice, la rage mauvaise et euphorique où je peux enfin envoyer se faire foutre toutes les grandes figures de l’ordre du devoir.

Supérieurs, directeurs, chefs de services, chefs de sections, hiérarchies, paternalismes, allez vous faire foutre !

Meneurs et sycophantes, officiers, intrigants, comploteurs, moralistes condescendants, autorités, princes et seigneurs, espèces dominantes, allez vous faire foutre !

Contempteurs de toutes sortes, idoles et références, guides et montreurs de voies, gourous, messies autoproclamés, allez vous faire foutre !

Examinateurs, juges et censeurs de tout ce lamentable appareil de contrôle qui me sucez le sang, allez vous faire foutre, allez vous faire foutre, allez vous faire foutre !

Je veux vivre de hasard, à rebours de tout ordre, de toute conviction. Je veux vivre au possible du plus grand chaos qui saura imiter à merveille, en filigrane, les fluctuations et  les pitreries burlesques du barnum intérieur. Je veux me libérer. Peu à peu. Je veux dissoudre l’ignoble et condescendante contrainte. Je veux la peler comme un fruit dégueulasse jusqu’à la faire disparaître. La victoire de l’alcool sur le grand Ça est une forme de mise en abîme de cette libération. L’alcool est l’allié des croisés de la lutte contre la haine de soi, le conformisme forcé et la mauvaise conscience. L’alcool est le lion de Nietzsche. L’alcool est le conseiller militaire qui indique la voie à suivre et la technique de démolition salutaire. Raser tout. Ce qui résiste aura peut-être un sens vital. J’aime toutes ces formes d’exaltation basées sur la mise à bas de tout ce qui oppresse. J’aime le cri musical. Le radicalisme du métal, style souvent méprisé car on se trompe d’outil pour le comprendre, l’évaluer. Il ne faut pas penser rythme et mélodie à son sujet, mais puissance destructrice euphorique, libération, catharsis. Pas étonnant que presque uniquement les jeunes, encore sans attache, sans obligation, aiment ce type de musique. A mesure que l’on vieillit, à mesure que l’on se conforme, que l’on « s’implique » dans l’entreprise, dans la vie de la Cité, que l’on trouve ses chaînes, cette musique perd son sens, sa valeur, elle devient puérile, rébellion adolescente. Mais à mesure que croît ce sentiment de supériorité, cette condescendance cynique appelée responsabilité, l’esprit de rébellion meurt et la « société »  gagne. Elle a intégré.

par David Lantano publié dans : L'enfer des caniches (obsessions)
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Vendredi 7 décembre 2007

    Et puis il y a Paris. Je sais qu’elle attend beaucoup de la découverte de la ville aux écrivains. Elle espère capter un écho de Miller ou d’Anaïs Nin dans les rues de la capitale. Ou peut-être un vieux relent d’euphorie intellectuelle à Saint-Germain des Près. Des vibrations philosophiques d’outre-tombe. L’esprit de la rive gauche, la trompette de Boris Vian, ce genre de trucs. Je ne crois pas à ces conneries mais je me garde bien de lui dire. Le voyage, de toute façon, est d’abord arrangé pour plaire à Mikolaj. 

   Premier arrêt au zoo de Vincennes où la visite aux singes et aux antilopes se passe plutôt bien (Les oiseaux de nuit resteront invisibles car confinés dans une pièce obscure). On reste presque une heure à regarder le mouvement perpétuel des phoques dans leur bassin. Au second arrêt, ça se gâte et DisneyLand se révèle vite un vrai calvaire pour notre petite famille. Au pays du sucre glace, Mikolaj a peur d’absolument tout.

   Mickey, Minnie et Donald forment spécialement pour lui un escadron de la mort échappé des marécages d’un esprit tordu. Il se cache dernière nous dès qu’il aperçoit l’un de ses monstres arpentant le parc pour sucer le sang des petits enfants. Les galeries exposant les exploits d’Aladin et de ses comparses sont en fait des passages vers des dimensions souterraines où les enfants sont réduits en esclavage et forcés de lire Mickey Parade jusqu’à ce que leurs yeux leur tombent. Les attractions sont des machines infernales qui dévorent, déforment, écrasent les petits polonais perdus et sans défense. Tout va trop vite. Tout est trop fort, trop bruyant. Tout est instable. Après çà, il fera des cauchemars éveillés pendant des jours. Ayant peur que les pièces de la maison ne se déforment ou ne se mettent soudain en mouvement à toute vitesse. Il est dans un tel état de détresse qu’on quitte le parc rapidement, un peu honteux et tristes comme des déserteurs.

   De retour dans Paris même, je m’improvise guide touristique pour Marta. Elle me suit le visage fermé, maussade et agressive. Elle n’a plus vraiment envie de voir quoi que ce soit. Nous sommes en pleine déroute.  Les cris et les pleurs continus de Mikolaj nous ont refroidis et nous ne parlons presque plus. Elle me questionne simplement sur l’architecture de la ville. Qui a fait quoi ? A quelle date ? Que trouve-t-on dans ce musée du coin de la rue ? Elle fait quelques remarques blessantes, s’étonne que je ne sache pas toujours lui répondre : «et ça ne te dérange pas d’habiter tout près de là et de ne pas savoir, ça ? Moi à ta place, je me renseignerais » Ces remarques me font mal mais je ne réagis pas. Je me sens comme le cancre de la classe, surpris et honteux de l’étendue de son ignorance. Je me dis qu’elle a raison. Je devrais savoir tout ça. Je devrais être plus capable, meilleur guide et animateur. Je devrais les faire rire et je n’y arrive pas. Nous tournons dans la ville comme des éclaireurs perdus en terrain ennemi. A un moment, je dois aller retirer de l’argent pour pouvoir payer un cadeau d’anniversaire à une amie. Un collier fantaisie en faux argent terni que nous avons vu dans une boutique. Le collier a plu à Marta et secrètement, j’ai décidé de lui en offrir un exemplaire, même si je ne peux pas vraiment me le permettre. Je m’en fous. Je sais ce que la présence de Mikolaj lui coûte et j’ai envie de la voir sourire à nouveau. Mais pour ça, il me faut tirer un peu d’argent. Je la laisse avec son fils près de la boutique, lui expliquant la situation. Je m’éloigne de quelques mètres. Puis de quelques centaines de mètres. Je pense tomber sur un distributeur assez rapidement mais je tourne dans les rues, sans rien trouver et quand j’essaie d’interroger des passants, je ne croise que des touristes aussi ignorants que moi. Finalement, il me faut bien un quart d’heure avant de pouvoir retirer de l’argent et revenir près d’eux, tout content du cadeau que je vais lui faire. Tout content de voir son visage à nouveau s’éclairer comme au moment béni de notre rencontre.

   Elle me regarde la rejoindre avec un regard froid de reptile observant sa proie. Son visage est blanc, figé par la colère. Elle ne dit rien tout de suite, mais j’ai l’impression qu’elle se maîtrise pour ne pas éclater. Je ne comprends rien du tout. « Qu’est-ce qu’il y a ? Je finis par lui demander, ahuri.

-Oh rien ! dit elle, sarcastique. Tu m’as laissée toute seule avec lui au milieu de Paris. J’ai été obligé de t’attendre pendant que tu faisais dieu sait quoi. Non mais tu as vu pendant combien de temps tu es parti ? T’es complètement inconscient ou quoi ?

-J’ai juste été retirer de l’argent, tu le sais bien ! C’était pour acheter ce collier. J’ai eu un peu de mal à trouver un distributeur, c’est tout. Mais qu’est-ce qui t’arrive ?

-Très bien, on achète ce putain de collier et puis on rentre. J’en ai marre de cette ville de toute façon. Je suis tellement déçue… »

    Dans la boutique, il s’avère qu’il ne reste qu’un exemplaire du collier. J’ai perdu toute envie de lui offrir quoi que ce soit, de toute façon. Le vendeur plaisante sur le fait qu’il ira très bien à Madame. Je ne sais pas quoi répondre alors je me tais et on ressort au plus vite. La visite s’achève ainsi. On rejoint la voiture. Pendant tout le trajet de retour, nous ne nous adressons pas la parole une seule fois. Elle ne veut pas revenir sur l’incident et moi, je n’ose pas. La vérité est que j’ai peur de la voir à nouveau diriger sa fureur contre moi, ce qui risquerait de tout faire exploser. Je ne peux pas prendre ce risque. Je ne peux pas prendre le risque de la perdre. J’ai besoin d’elle, j’en suis à cet instant plus conscient que jamais. Je ne suis rien sans elle. Un minable, incapable de rien. Un ectoplasme transparent, sans goût et sans odeur. Je sais bien qu’il y a une faille gigantesque, presque un trou noir dans ma personnalité. Une faille qu’elle ne doit découvrir à aucun prix. Je me rends compte que j’ai réussi jusque là par miracle à lui faire croire que j’en valais la peine mais elle s’est soudain approchée dangereusement de la vérité : je n’ai pas de personnalité propre. Je suis vide. Il FAUT absolument qu’elle continue à l’ignorer. Je dois tout faire pour cela. A la maison, on raconte à mes parents que tout s’est bien passé et je tiens l’effort jusqu’au dîner. Il n’y a que le soir que je n’en peux plus. Je ne peux pas dormir sans son absolution. Je lui explique que je suis désolé si je l’ai fais attendre, que je ne voulais pas lui causer du tort, que je regrette mais elle me fait taire en m’embrassant et en se serrant contre moi. « Non, non, c’est moi. J’étais en colère mais c’est rien. Ça m’arrive parfois. Je suis mauvaise, tu sais ? Je te l’avais bien dit. Je suis dangereuse pour les autres.

-Non, non, je dis, heureux et infiniment soulagé. Rescapé du naufrage. Qu’est-ce que tu racontes ? C’est pas vrai…

-Ecoute, tout ça ce n’est pas grave mais rentrons. Je ne peux pas rester ici. Je n’en peux plus avec Mikolaj. J’ai besoin d’espace, tu comprends. J’ai besoin de respirer. Ici, je ne peux rien faire.

-D’accord, je dis. D’accord, on rentre à Cracovie. Tout ce que tu veux. »     

par David Lantano publié dans : L'enfer des caniches (obsessions)
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