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Mercredi 3 septembre 2008

 Dans son atelier de mécanique céleste, là où avait lieu le difficile assemblage des âmes pour leur prochaine incarnation, Dieu était furibard :

-Dis-donc, Gaby, qu’est-ce que c’est que ce travail, là, pour le petit Lantano ? Ça va pas du tout…

Un contremaître avec une gueule de premier de la classe, un peu faux-derche, arriva en se grattant les fesses. Il portait une salopette d'un bleu céruléen avec un badge à son nom. Il avait l’air vaguement gêné :

-J’sais bien, patron…

-J’avais dit : français moyen, employé sans histoire. Marié, deux enfants. Ne se pose surtout pas de question. Devrait atteindre le nirvana vers la trentaine, tout heureux avec sa collection de cuillères en bois…il devait pas nous emmerder normalement, çui-là. Et là, qu’est-ce que je vois ?

-Ben, patron…

-Un profil de pseudo-écrivain torturé. Non, mais je rêve !

-Je sais bien patron, mais j’ai pas pu faire autrement, vu le coût de la matière première, en ce moment…

-En plus, dis-donc, tu y es pas allé de main morte. Prédisposition à l’alcoolisme, crises d’angoisse, tendances asociales régressives avec une estime de soi proche du néant sidéral, non, mais franchement, tu veux qu’il nous claque dans les pattes avant l’heure de l’apéro ou quoi ? Pourquoi, tu lui as pas refilé le profil demandé ?

-Ben, c’est que j’en avais plus, patron, c’est le modèle le plus demandé, en ce moment, pis ces vieux modèles de pseudo artistes ratés, c’est has-been…

-Has quoi ?

-Ben personne n’en veut plus, quoi, alors faut-bien que je m’en débarrasse d’une manière ou d’une autre. Pis, pas de bol, am stram gram, ben, c’est tombé sur lui. C'est juste la faute à pas de chance...

-T’aurais pu lui refiler un peu de talent au moins… Je sais pas…

-Du talent ? Mais Patron, vous vous rendez pas compte ! ça revient trop cher avec tout ce que vous avez distribué au siècle dernier, faut réduire les coûts. Si je dois mettre du talent à tous les modèles de ratés qui sortent d’ici, on court à la faillite. Mais vous cassez pas la tête, j’ai trouvé une solution…

Dieu haussa son sourcil céleste avec une majesté de majordome sous acide :

-Ah bon ? Et comment donc que t’as fait, vieil escroc ?

-Hé ben, c’est un truc de ma composition. Attendez, je suis sûr que ça va vous plaire, ricana par avance le contremaître Gabriel…

-Vas-y, je t’écoute…

-Voilà, je lui ai refilé un vague… « sens de la formule », comme j’ai appelé ça…La capacité à faire des phrases, à brasser de l’air, à jouer au plus malin…C’est facile, ça coûte pas cher, et avec ça, il aura l’impression d’être un génie de la littérature…

Dieu était aux anges.
-Hin, hin, hin, ricana-t-il. Le sens de la formule!
Ah ouais, pas con! Ça devrait nous le faire tenir plus longtemps, et le temps qu’il découvre la merde au chat, y sera trop tard et on sera débarrassé. Avec ça, je devrais pouvoir remplir mes quotas. T’sais que ces cons-là, au-dessus, y sont de plus en plus exigeants ? T’es vraiment, le meilleur, Gab !

-J’y suis pour rien. C’est vous qui m’avez tout appris, patron…

Et les deux bonimenteurs d’éclater de rire.

Et le crétin susdit de se réveiller avec une nouvelle gueule de bois cataclysmique pour un nouveau jour absurde…

Annonce:
Après "L'Enfer des Caniches", retrouvez Baptiste Demangel toujours en lutte contre ce foutu principe de réalité dans:

                              KIT DE SURVIE EN MILIEU HOSTILE (Roman)

A paraître prochainement...

Par David Lantano
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Lundi 25 août 2008

Arrêté à l’aéroport de Tijuana au Mexique avec 40 kg de cocaïne pure dans sa valise David Lantano, imperturbable en chemise hawaïenne, déclare : « C’est pour ma consommation personnelle. »

Au même moment : A Trouffigny-les-oies, dans l’Aisne, un témoin affirme devant les caméras avoir vu le soir du meurtre au bar-PMU de la Marine, un David Lantano en survêtement dépensant son RMI au 421, plusieurs autres témoins affirment qu’il buvait beaucoup.

Au même moment : Un pack de bières tièdes à portée de main, David Lantano zappe ad infinitum sur des chaînes dégorgeant des messages publicitaires codés en essayant de deviner quel sens la vie peut-elle avoir un dimanche après-midi dans la vie d’un chômeur.

Au même moment : Accusé du meurtre de son épouse, la milliardaire nonagénaire Octavia Rockfeller retrouvée noyée dans sa piscine de Saint-Tropez après une overdose de caviar, Lord David Lantano déclare devant les caméras : « Je fais confiance à la justice de mon pays. »

Au même moment : Lantano déborde sur le côté gauche de la défense, dribble deux joueurs brésiliens, ouiiii, il parvient à centrer en retrait et qui surgit ? Ouiii, c’est Lantano qui reprend de volée et buuuuuuut ! Le ballon s’est logé en pleine lucarne et c’est le deuxième titre de champion du monde pour la France, un championnat que David Lantano aura éclaboussé de toute sa classe. D’ailleurs, Jean-michel, le quotidien Marca annonce déjà sa venue au FC Barcelone ce qui constituerait ainsi le transfert le plus cher de l’Histoire.

Au même moment : Après avoir éclusé une demie bouteille de vodka, David Lantano laisse un septième message incohérent sur la boîte vocale de son ex pour essayer de la convaincre de tout reprendre à zéro « comme au bon vieux temps ». Après tout ce qu’il a bu, il croit dur comme fer qu’il a encore une chance de la convaincre et il convoque pour elle toute la cavalerie des souvenirs communs. En pure perte.

Au même moment : Aux Etats-Unis, pour son premier long métrage américain, le jeune premier David Lantano est apparu très détendu à la première du film pour lequel il a eu l’honneur de collaborer avec le réalisateur new-yorkais Woody Allen. On raconte qu’une idylle serait née durant le tournage entre l’actrice Scarlett Johansson et lui. Rumeur que David Lantano dément formellement dans le magazine Voilà à paraître prochainement.

Au même moment : La balance de la salle de bain accuse David Lantano d’avoir une hygiène de vie déplorable, argument que celui-ci balaie d’un revers de main dédaigneux en se dirigeant d’un pas résolu vers le frigo pour une nouvelle pinte de bière.

Au même moment : Elle a des yeux de vilaine fille et un sourire entendu. Debout devant le lit, elle défait son peignoir sur une musique technoïde, révélant un corps sculptural et des seins à la rondeur toute chirurgicale. Se pourléchant les lèvres, elle s’avance à quatre pattes vers un David Lantano bodybuildé et tatoué, 90 kg de muscles et de vulgarité sur patte. Elle défait un à un les boutons de la braguette du géant bestial, qui en grogne déjà de plaisir, la caméra zoome et-

Au même moment… 

 

 

Par David Lantano
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Jeudi 14 août 2008

La forêt boréale, toute illuminée de l’intérieur, paraissait être le lieu d’une grande et magnifique fête païenne de feux et de musiques. Ils l’aperçurent de loin, se signalant à eux par une chaude pulsation jaune orangée, et par la même inoubliable mélodie cristalline qui l’avait attiré quelques nuits plus tôt. Ils traversèrent le tunnel végétal sous une pluie de pétales et de poudres et Ewald se prit à penser que sa damnation ne serait peut-être pas si désagréable après tout.

Des feux étaient dressés dans la clairière dans laquelle ils pénétrèrent. Autour des flammes montant droites et hautes dans l’atmosphère, des dizaines d’égarés s’essayaient avec un visible effort à une danse de joie célébrant un heureux événement qu’ils ne comprenaient pas. L’effet provoqué était inverse. Le spectacle était obscène, toute joie absente, tout effort, une imitation grotesque du spectacle de la vie, par des pantins de chair réanimée.

« Bravo ! Bravo ! Allez, tournez plus vite, mes enfants! jubilait la voix du Hurleur. Cette nuit, c’est fête. Cette nuit vous avez un nouveau compagnon. Cette nuit, un vivant nous rejoint !

-J’ai tué pour vous, aujourd’hui et je viens chercher mon prix. Vous ferez ensuite ce que vous voulez de moi, déclara Ewald.

-Oh oui, mon prêtre mignon, je peux faire de toi mon bouffon ! Je peux te faire danser à la lune, je peux te faire aimer une laie dans la boue en te faisant imiter ses grognements pour lui plaire. Je peux tout de toi, mon mignon…

-Mais..

-Mais je crois que tu ne m’amuserais pas vraiment, tu es vraiment trop sérieux et tu n’as pas la légèreté que j’apprécie chez les humains. Et puis, comme je te l’ai dit, je n’ai pas l’intention de te lier à moi. Non, j’ai une bien meilleure idée…

-Vous devez respecter votre parole…

-Justement, la voilà mon idée. Respecter ta volonté. Te donner pleine et entière satisfaction. Tu voulais qu’elle soit à toi, qu’elle te revienne et ne te quitte jamais, et bien il en sera fait comme tu l’entends. Fais-la approcher et je l’apprêterai pour toi… »

Ewald hésita un instant devant la gaieté de mauvaise augure du grand écorcheur, se demandant par quel miracle il échapperait au sort des égarés, et si cela ne révélait pas une tromperie plus grande encore. Puis, ne pouvant imaginer dénouement plus heureux à ce  pacte, il regarda longuement la magnifique silhouette attentive de Leyda, présence, en cet instant précis, fragile et infiniment vulnérable. Et, il se décida soudain, murmurant à l’oreille de la jeune femme :  « Va le rejoindre, mon amour. Fais quelques pas sous le feuillage et n’aie pas peur. Ce sera bientôt fini. » Leyda regarda Ewald avec un sourire reflétant l’espoir qu’elle lisait dans le regard du jeune homme et, sans hésitation, elle s’avança sous les premières branches de l’Arbre de Nuit. Aussitôt, un bras surgit des frondaisons et soulevant de terre la jeune fille, la fit disparaître au sein de l’arbre.

Il y eut comme un souffle de vent et un long frisson de plaisir passa par toutes les feuilles et toutes les épines de l’Arbre. Les danseurs s’agitèrent de manière encore plus frénétique. Puis, il y eut une sorte de craquement, et le son double d’un cri féminin et d’un rire abominablement obscène. Et puis, il n’y eut plus rien.

Le feu de la clairière finit par s’éteindre. Les égarés s’enfuirent chercher un abri. Le faux jour, s’éteignit peu à peu, comme un métal rougi dans l’air froid. La nuit revint, plus noire et plus glacée. Les nuages cachèrent la lune et l’arbre fut dissimulé. Ewald appela, hurla, supplia, exigea à s’en briser la voix. Plus rien ne bougeait dans l’arbre et le Hurleur ne répondait pas.

Ewald s’effondra, en larmes. Et tout parut durer une éternité.

Il y eut un bruit de dégringolade à travers les branches, et un corps tomba lourdement au sol comme un sac de chair et d’os. Horrifié, Ewald se précipita vers Leyda, et faillit hurler, croyant un instant à sa mort. Mais il n’en était rien. Leyda respirait. Faiblement, avec difficultés, mais elle respirait bel et bien.

« Voilà, elle est à toi. Je te fais ce cadeau et te souhaite bien du courage. Pars et emmène-la avec toi, elle restera endormie pendant quelques jours, mais par la suite, elle ne te quittera jamais je te le promets. Tu vas vivre Ewald, vivre pour être avec elle, puisque c’est ce que tu veux… »

Ces dernières paroles s’étaient achevées dans un rire de dérision qui fit frissonner Ewald. Mais le jeune homme, trop heureux de constater que la vie s’échappait encore des lèvres de Leyda et de pouvoir quitter avec elle la forêt, libres et en vie, n’en comprit pas la raison tout de suite. Il souleva la jeune femme dans ses bras et s’enfuit de la forêt, apercevant une dernière fois, sous le feuillage assassin de l’Arbre de Nuit, le visage d’ange du Hurleur qui lui souriait.

 

Comme le Hurleur l’avait prédit, pendant les premiers jours, Leyda resta inconsciente, respirant faiblement mais régulièrement sur la couche qu’Ewald lui avait apprêtée. La conscience qu’elle s’éveillerait bientôt l’emplissait d’un bonheur impatient, anticipé. Il n’en pouvait plus d’attendre.

Puis, il fut un temps, distrait de son attente. Ces jours se révélant d’une manière totalement inattendue, une période faste pour son devenir à Osgord et pour son statut de prêtre. Ainsi Ewald, qui ne fut jamais inquiété dans les deux meurtres auxquels il avait participé, et qui, plus que cela, fut même confirmé dans sa charge de prêtre d’Eltor, put ainsi prendre la succession de son maître défunt, avec une logique qui bafouait allègrement tous les enseignements de son dieu. Ewald, hésita, mais il ne sut comment refuser sans éveiller de soupçons et il n’eut bientôt plus le choix. Décliner la charge aurait été vu comme un affront à cet instant et il aurait encouru la prison. Durant ces jours de folie, il n’eut que très peu l’occasion de s’occuper de sa compagne, tant la visite régulière des prêtres et les convocations aux conciles se multipliaient et ne lui accordaient que très peu de repos.

Puis, un jour qu’il préparait son sermon dans l’abside, il entendit soudain une petite voix s’élever d’un endroit derrière lui. La voix était aiguë, haut perchée, infiniment douce et d’une naïveté absolue d’enfant idiote :

« Qu’est-ce qu’il faut faire ? »

Alors qu’il se retournait, se demandant qui avait bien pu laisser entrer une enfant dans le temple, seule, à cette heure matinale et avec l’intention de la gronder. Il se figea soudain, horrifié. C’était Leyda qui se tenait derrière lui. Elle s’était approchée de lui sans qu’il ne la remarque.

-Qu’est-ce qu’il faut faire ? répéta-t-elle, avec cette même atroce voix monocorde.»

 Elle se tenait, les bras ballants, courbée, les jambes tournées vers l’intérieure, la bouche à demi ouverte, interloquée. Son regard et son port de tête étaient étranges et lui laissaient une affreuse impression de malaise. C’était comme si on lui avait brisé le cou, et qu’on le lui avait par la suite remis en place, mais d’une manière plus rigide, plus maladroite, le fait d’un créateur malveillant ou farceur. Elle était toujours belle et incontestablement vivante, mais d’une vie amoindrie et un peu boiteuse, sans aucune volonté propre. Il comprit seulement alors ce qu’elle était devenue et ce que le Hurleur lui avait fait. Et, l’espace d’un battement de cœur, il réalisa ce qui l’attendrait jusqu’à la fin de ses jours.

 

Par David Lantano - Publié dans : Le Hurleur-dans-la-forêt (novella)
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Vendredi 8 août 2008

Sentir à nouveau la légère pression de la main de Leyda sur son bras était une sensation qui n’avait pas de prix. Et au-delà de ça, ce qu’il pouvait percevoir du corps très réel de la jeune femme contre lui, tout à la fois parfums et douces odeurs de peau, le plongeait dans un état proche de la transe. Bien sûr, elle aussi semblait perdue, un peu apathique, un peu surprise  sous son beau voile de cheveux blonds défaits mais lorsqu’il tournait son visage vers elle, ce n’était pas la poupée droguée qu’il enlevait à la nuit qu’il voyait. C’était le secret du sourire que recelait ses lèvres, la grâce de la vie aérienne que maîtrisait son corps et qui serait bientôt à lui pour toujours.

Il la saisit par la taille et elle se laissa faire. Ainsi, appuyés l’un contre l’autre, ils traversèrent à nouveau la ville, qu’un épais rideau de neige recouvrait. Elle n’avait pas réellement besoin de son aide, d’ailleurs, mais il se sentait ainsi obligé de la soutenir, comme si, plus que fragile, elle était blessée et qu’il faisait déjà ainsi preuve de son utilité pour elle. Soudain fort et moins que maladroit, soudain utile, Ewald aurait voulu que ce moment ne s’achève jamais. Mais ils finirent par atteindre le temple.

A l’intérieur, Ewald s’efforça de réchauffer de son mieux, une Leyda qui ne demandait rien, qui se laissait faire comme une petite enfant, lui préparant une boisson chaude, la recouvrant d’une couverture et la frictionnant de son mieux.

« C’est pour bientôt, sois patiente. C’est pour bientôt...,lui dit-il

-ouiiiii..confirma-t-elle, son sourire ravi se faisant l’écho de l’excitation qu’elle sentait dans la voix du jeune homme.

-Tout se passera bien, tu verras. Tu n’auras qu’à faire ce qu’il te demande et il nous unira, ensuite ce sera comme si on n’avait jamais été séparé. »

Puis, ne sachant que faire exactement, extrêmement nerveux et à la fois rompu de fatigue par cette excitation, il décida d’installer Leyda dans son lit et de se coucher auprès d’elle. Il l’installa confortablement, et la borda comme une enfant. Bien sûr, elle était droguée et il ne chercherait pas à jouir de son corps, dans l’état où elle était, ce serait comme s’il abusait d’elle, et cette simple idée lui était insupportable. Il décida d’ailleurs qu’il valait mieux qu’ils gardent tous deux leurs vêtements. Ils auraient à marcher longuement pendant la nuit, quand le Hurleur les appellerait. Voulant s’installer à son tour, il buta sur un objet qui alla glisser sous le lit. Ewald se pencha pour découvrir de quoi il s’agissait et reconnut, tapi sarcastiquement juste hors de sa portée, le poignard qui avait tué Elmar. Il hésita un instant, puis décida de le laisser là. Il n’en aurait pas besoin pendant la nuit, et le lendemain, il n’aurait plus d’importance, il pourrait s’en débarrasser à sa guise. Le lendemain, plus rien n’aurait d’importance, d’ailleurs. Recouvrant Leyda d’un bras protecteur, il finit par s’endormir.

 

Ce fut une clameur et un flux de particules d’or flottant dans l’air léger qui le firent se lever. Cette clarté soudaine, irréelle, au milieu de sa chambre, était comme une aube nouvelle dont il aurait attendu la venue depuis si longtemps, une aube qui lui apporterait la délivrance et le simple plaisir d’être au monde que connaissait naturellement Leyda. Autour de lui, tout était baigné dans une douce lumière sans source et il se sentait tout empli d’un espoir et d’une force incroyable. Il savait que l’heure avait sonné, et il réveilla Leyda qui se leva comme une statue éveillée magiquement et porta sur lui un regard plein de tendresse émerveillée. Loin de dessiner un simple chemin de brume lumineuse, cette fois, l’invite du Hurleur prenait la forme d’un jour dans la nuit, d’un jour impossible, en forme d’apothéose, d’un jour fait d’une lumière plus tendre et meilleure que celle, surestimée, du soleil. Une lumière, en fait, qui n’était plus que la simple négation de l’obscurité, une lumière faite même d’obscurité comme un rêve d’alchimiste, et qui pénétrait tout, rendait poreux toutes surfaces, bois, pierres, métaux, devenus membranes dentelées. Lorsqu’ils poussèrent les portes du temple, la lumière s’engouffra à l’intérieur avec une volupté sereine, si bien qu’Ewald ne put s’empêcher de rire comme un enfant, d’un rire simple et ravi.

Au dehors, en direction du nord, la ville était toute éclaboussée de cette même lumière, si bien qu’il avait l’impression de fouler le sol de l’une de ces mythiques citées bâties au-dessus des nuages. Autour d’eux, et à perte de vue, la neige avait la consistance d’un sable blanc argenté, les entrées des maisons avaient pris des allures d’arcades et la chute lente de flocons s’étant changée en une pluie d’étincelles, il faisait bon comme dans une fin d’après-midi d’été. Ils s’avancèrent, émerveillés, au-milieu des rues désertes, Leyda se pendant à son bras gravement, leurs deux corps évoquant un couple de souverains alanguis par les opiacés, frissonnant de plaisir au simple passage de l’air.

Leyda, cependant, avait l’air perdue, les yeux papillonnants, vulnérables, elle semblait s’en remettre entièrement à Ewald. Quant à lui, il tirait de sa présence à ses côtés une force et une assurance qui l’investissaient comme une colonne de feu et le faisait ressembler à un prince, puissant et majestueux.

Répondant à l’appel du Hurleur, Ewald entraîna sa compagne vers le nord. Ils traversèrent des quartiers nord transfigurés, qui n’avaient plus qu’un vague air de ressemblance avec ceux qu’il connaissait et s’apprêtaient à rejoindre la lande, quand il entendit un cri sombre qui résonna douloureusement dans son corps, comme si son cœur avait manqué une pulsation.

C’était un cri de provocation, une sorte de « hé ! » de rustre bagarreur, ou de quémandeur qui n’aurait jamais dû sortir de bouche humaine, en tout cas pas dans ce triomphal jour nocturne qui lui appartenait, qui célébrait son avènement. Ewald ne sut tout d’abord pas d’où il provenait, et ne voyant rien venir, il s’apprêta à poursuivre sa route, quand le cri résonna à nouveau sur les murs des maisons du quartier. Il s’insinua comme un intrus dans son nouveau royaume, comme un barbare qui  refuserait d’en respecter les usages. « Hé ! » comme un râle plein de crachats déchirant la fragile perfection de l’envoûtement du Hurleur. Soudain inquiet, comme rattrapé par un mal qu’il avait un instant distancé, Ewald se mit à scruter les alentours pour essayer de repérer l’endroit où se cachait l’importun.

« Je sais ce que tu as fait ! » déclara la voix, un voix, étrangement, un peu triste et inquiète, avec une note de désespoir difficilement contenue. Ewald fut soudain pétrifié par l’horreur, non pas à la perspective d’affronter un ennemi, mais à celle de voir s’incarner sa mauvaise conscience en une figure amicale, compatissante bien plus dangereuse, qui mettrait en déroute sa si belle conviction. Car, de fait, la voix lui était étrangement familière, même s’il n’arrivait toujours pas à en localiser la source.

« Je sais ce que tu as fait à ton maître, tu m’entends ? Je t’ai vu. » Ewald regardait en toutes directions, perdu, affolé. Sa belle sérénité s’était soudain volatilisée. Mais personne à l’angle de la rue. Personne sur les perrons ou dans les cours des maisons.

« Ewald ! Relâche-là. Laisse-la se réveiller et partir. Tu as fait assez de mal comme cela… » Alors qu’il s’apprêtait à hurler de rage et de frustration, il vit silencieusement une silhouette sortir d’un angle mort et lui barrer le passage. La silhouette d’un jeune homme, plutôt petit, aux cheveux en bataille.

« Je ne te laisserai pas partir, cette fois, dit Julius. Je te dénoncerai, si tu ne rentres pas chez toi, et si tu ne quittes pas la ville demain matin. Je te jure que je le ferai.. »

Soudain acculé, Ewald se sentit instantanément possédé par une incroyable fureur, celle d’un animal blessé, mais blessé dans son orgueil plus que dans sa chair. Elle ne lui serait pas enlevée ! Pas maintenant. Pas après tout ce qu’il avait fait.

« Tais-toi, ou je te tuerai, dit-il, sans ciller. Laisse-moi passer et va t’en d’ici ou je serai forcé de le faire.

-Je ne m’en irai pas, affirma Julius. Mais est-ce que tu t’entends parler ? Tu me menaces ? Tu veux ma mort ? Toi, le juste et le bon Ewald, tu irais jusqu’à me tuer. Comment as-tu pu en arriver là ? 

-Tu ne comprends pas. Tu es comme tous les autres. Tu ne connais rien de l’idéal. Tu ne sais rien de ce qu’il faut parfois faire pour entrer en ce royaume solaire. Moi, j’ai déjà commencé et je ne m’arrêterai pas. Mais, va-t-en, je ne veux pas te tuer.

-Je sais que tu ne le veux pas. Tu es possédé, Ewald…»

Pendant que Julius essayait de le raisonner, Ewald cherchait un moyen de se débarrasser de cet intrus qui avait été son ami, mais qui absurdement, maintenant, se tenait sur son passage.

« Ewald, c’est moi ? Tu te souviens, n’est-ce pas ? Tu ne peux pas faire ça. Tu ne peux pas commettre un meurtre, pas toi. Et puis, tu sais ce qu’il fera de toi, si jamais tu fais ça. Tu seras son esclave… »

Glissant instinctivement sa main dans la poche de son épaisse veste, Ewald y trouva le poignard, lourd et froid qui, semblait-il, l’y avait toujours attendu. Il sourit au merveilleux ordonnancement des événements qui l’avait amené à cet instant précis et comprit qu’il n’avait en fait jamais eu le choix. Il se sentait comme un insecte attiré par la lumière et qui s’étant rendu compte trop tard qu’il s’agissait de celle des flammes, s’y laissait brûler, beau joueur, avec même une certaine volupté.

Julius ne comprit sans doute jamais cela et fit un pas en avant vers son ami, sans doute dans l’intention de le secouer, de le ramener à la raison, comme on faisait d’un frère boudeur, mais il alla en fait s’empaler sur la main tendue du jeune homme, sur une main que prolongeait un poignard invisible. Cela fut fait en silence, et la mort du jeune homme s’extrayant sans un cri de la terrible perforation de la lame en son sein, ne fut sanctionné que par un unique clignement de paupières de la part d’une Leyda indifférente aux fines éclaboussures de sang qui avaient recouvert son visage dans l’action.

Julius recula de deux pas, regardant, ébahi, sa poitrine se couvrir de sang et s’effondra dans la neige au beau milieu de la rue. Le cœur d’Ewald manqua à nouveau une pulsation. Le pacte était achevé. Son sort était désormais connu.

Ewald laissa échapper son arme, et se mit à rire doucement. Leyda l’imita aussitôt, d’une manière timide, ne comprenant visiblement pas la raison de la gaieté de son compagnon, mais la partageant de son mieux. Elle tourna vers lui un regard interrogateur, un peu inquiet. Il passa sa main sur la joue de la jeune fille, laissant au passage des traces de sang sur son visage qu’elle n’essuya pas. « Ce n’est rien, dit-il. Un simple contretemps. Tout va aller pour le mieux maintenant. » Puis, ils reprirent leur avancée, abandonnant le cadavre du jeune homme derrière eux et atteignirent bientôt la lande.

Par David Lantano - Publié dans : Le Hurleur-dans-la-forêt (novella)
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Jeudi 31 juillet 2008

L’Anguille adamantine les accueillit à nouveau, mais cette fois, ils étaient presque étrangers l’un à l’autre et la situation paraissait horriblement fausse à Ewald. Et puis, il était tellement étrange d’être ici, dans ce lieu saturé d’une telle euphorie et d’une telle souffrance qu’il ne parvenait plus à penser.

« Je suis tellement impatiente que je voudrais être déjà demain ! » s’écria Leyda devant leur table, dans l’une des petites alcôves où Ewald avait proposé de s’installer pour ce pot d’adieu. « Le navire lève l’ancre aux premières lueurs de l’aube, comme dans les contes et légendes du temps jadis, sourit-elle à nouveau. Etant donné l’époque de l’année, on devra faire pas mal de cabotage jusqu’à ce que les eaux soient plus sûres, alors seulement on pourra s’éloigner un peu plus des côtes et voir l’océan. Ce sera mon premier vrai voyage par la mer, tu sais ?. En fait, mon premier véritable voyage, tout court. Dire que je n’ai jamais quitté Osgord, j’ai du mal à le croire. C’est comme si j’étais déjà loin… »

Puis elle sembla partir dans une plaisante rêverie éveillée: « Saskara, tu te rends compte ? Saskara…

-Qu’est-ce que tu feras là-bas ?

-Qu’est-ce que je ferai ? Mais la même chose qu’ici, sourit-elle. Peu importe ce que j’y ferai, j’y serai, c’est ce qui compte. J’ai faim de nouvelles rues, de nouvelles places. J’ai faim de toutes les villes du royaume… » Puis semblant soudainement s’intéresser au destin du jeune homme qui avait été son amant :

« Et toi, Ewald ? Qu’est-ce que la fortune a en réserve pour toi ? Beaucoup de choses bonnes et sereines, j’en suis sûre. Tout est prêt pour toi, ici. Tu es tellement bon, et tellement plein de patience et de raison. Tu feras un excellent prêtre, Ewald. Tu sauras guidé tes fidèles, les aider et les conseiller avec justesse. C’est beaucoup plus que ce que je ne pourrai jamais faire. Je t’envie, tu sais ? J’aimerais être capable de vivre comme toi.. »    

Ewald, abasourdi, ne dit rien pendant un long moment, puis Leyda eut un mouvement presque tendre de la main vers la chevelure du jeune homme :

« Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda-t-elle »

Et elle ramena dans la lumière une longue mèche de cheveux blancs, épaisse comme une main, sur le côté du crâne du jeune homme et qu’Ewald n’avait même jamais remarquée.

-Je ne sais pas, dut-il avouer. Je suppose que je vieillis. »

Leyda, surprise, plongea son regard dans le sien pendant un temps assez long, plissant les yeux, avec une certaine tendresse, comme pour y chercher une explication. Il n’osa soutenir son regard jusqu’au bout.

« Tu as changé, dit-elle.

-Oh, ne dis pas ça ! Ce n’est pas vrai. Il ne faut pas dire ça. »

Et sans qu’il puisse s’en empêcher, il sentit ses yeux devenir chauds et sa vision s’étoiler et se fragmenter en éclats liquides. Elle n’avait pas le droit, après tous les efforts qu’il avait consentis pour elle. Elle n’avait pas le droit de lui dire ça, de briser la fragile illusion qu’il avait de tout pouvoir recommencer. Rien n’avait changer, il était toujours le même. Du moins, il devait encore être capable de le croire. Sinon, tout serait perdu…

« Un verre de liqueur nous remettra de nos émotions, dit Leyda avec douceur, d’abord surprise et désemparée par la réaction d’Ewald, et voulant par la suite le réconforter.

-C’est à moi de t’inviter, parvint à dire Ewald, sans que sa voix ne tremble. Il faut fêter ton départ comme il se doit. Cette nuit, je danserai peut-être nu dans la rue en ton honneur, qui sait ? » Il rit lui-même, d’un rire un peu grêle, un peu caquetant, de son effort pour plaisanter, se leva et se dirigea vers le comptoir le plus dignement qu’il le put.

L’immense miroir fendu derrière le comptoir lui renvoya l’image chafouine d’un fantôme effarouché et livide dont il évita de croiser le regard. Il se vit commander deux coupes de cette liqueur rouge marine, dont la force et la teinte dissimuleraient le goût éventuel, et la coloration d’un poison quelconque. Il ne savait pas si le breuvage préparé par le Hurleur pourrait altérer le goût de la liqueur, mais il ne pouvait simplement pas en prendre le risque. Il songea avec panique, que si c’était le cas, que si, par malchance, Leyda refusait d’y boire, il n’aurait pas d’autre choix, pas d’autre tentative.

Il se fit servir et emporta les deux coupes dans une zone d’ombre à quelques pas du comptoir. De là, personne ne pouvait le voir. Il tira de sa poche la minuscule fiole ambrée à l’aspect étrange de petit doigt et eut un instant peur de l’avoir écrasée dans sa main. Mais il n’en était rien. Et d’ailleurs, la fiole paraissait plus solide qu’elle n’en avait l’air. Il la tint un instant devant lui et-

-eut un instant de fulgurance, une révélation sur ce qu’il était en train de commettre. Cela fut très bref. Mais l’espace d’un battement de cœur il eut une vision nette de son attitude de conspirateur et de ce qu’elle avait d’intolérable. Il se vit flottant au-dessus de son épaule, silhouette crispée oeuvrant pour le mal et il comprit qu’à nouveau, sans doute pour la dernière fois, il lui était donné de choisir. Il pouvait jeter cette fiole, la piétiner et laisser son poison être aspiré entre les fentes du parquet. Il laisserait alors Leyda lui échapper, redevenir libre, et donc de nouveau froide et de nouveau étrangère. Elle partirait, le quitterait à jamais, car malgré ce qu’elle dirait, on ne revenait pas de ce genre de voyage. Mais, au moins ne l’aurait-il pas forcée. Pendant un bref instant, cela lui parut la seule chose à faire. Et il s’imagina écraser l’ignoble potion comme un ver sous son talon. Il s’imagina….Mais il en fut tout simplement incapable et puis, ce fut bientôt comme si le moment avait passé.

 Une autre conviction, plus forte et plus belle s’imposa : Ce qu’il faisait, il le faisait pour elle ! Elle ne lui avait pas laissé sa chance, elle ne lui avait pas laissé le temps de faire ses preuves et ne l’avait pas compris mais il ne faisait aucun doute que s’il l’avait à ses côtés à nouveau, il lui montrerait enfin sa vraie nature et la rendrait heureuse, bien plus qu’elle ne saurait l’être sans lui. Puisqu’elle ne se rendait pas compte de cela, pour le moment, il était indispensable qu’il agisse pour la sauver et qu’il lui enlève ces chimériques rêves de voyage en Riémont. Il serait son plus sûr gardien, il en était persuadé. Qu’elle lui laisse seulement le temps…

Ayant enfin pris sa décision, il s’avisa seulement alors qu’il ne savait comment ouvrir la capsule cristalline. Elle ne comportait apparemment aucun goulot d’écoulement, aucune minuscule bonde à enlever et était parfaitement scellée. Il essaya alors de la briser entre ses deux pouces et index, avec précaution au-dessus de l’une des coupes, mais n’y parvint pas, la fiole résistant incroyablement à la cassure. Après un long moment d’effort, il se mit à paniquer. Cela faisait déjà longtemps qu’il avait quitté la table, et Leyda s’impatientait sûrement. Alors, qu’il venait juste d’avoir cette pensée, le rideau à l’entrée de leur alcôve se souleva et il vit le visage de la jeune femme, interrogatif, le cherchant du regard à travers la pièce.

Une sueur froide le recouvrit instantanément.

Il essaya alors plus violemment de briser la fiole, ses mains tremblant au rythme de sa panique au-dessus de la coupe et il eut peur de la briser soudain et de faire s’échapper tout le liquide  dans la salle. Mais, il n’en fut rien. Hélas, la capsule refusa absolument de rompre.

D’où elle était, Leyda ne pouvait pas le voir et elle fit quelques pas inquiets dans la pièce.

Désespéré, Ewald eut un mouvement de main malencontreux et fit vaciller l’une des coupes qui éclaboussa légèrement ses mains.

Il y eut le passage d’un groupe d’hommes devant le comptoir qui couvrit un instant sa vue sur l’ensemble de la salle et, pendant un moment, Leyda lui fut cachée. Il s’apprêta, en désespoir de cause à tenter de briser la capsule de cristal avec ses dents, quels qu’en soient les risques, quand il se rendit compte que la surface de la fiole semblait se désagréger peu à peu, s’amollir et devenir glissante. Et il ne lui fallut qu’un instant pour comprendre que c’était la liqueur qui en était responsable.

Leyda lui apparut à quelques pas de là, au moment même où il faisait glisser la capsule dans l’une des coupes. Il sortit de l’ombre et essaya de toutes ses forces de maîtriser sa panique pour lui sourire. Heureusement, elle lui sourit en retour, n’ayant rien deviné.

Il s’avança vers elle, et allait la rejoindre, évitant de justesse le mouvement d’épaule de l’un des clients, se reculant qui faillit lui faire, une nouvelle fois, tout renverser.

Ils regagnèrent leur alcôve.

« Pourquoi as-tu été si long ? demanda Leyda. » Et Ewald lui sourit pour une raison qu’elle ne comprit pas.

« J’en ai renversé un peu partout. Je suis si maladroit. »dit-il, son cœur battant encore la chamade. Elle sourit à cette explication convaincante et ils se rassoirent. Ce fut alors qu’Ewald se rendit compte qu’il ne savait plus dans quelle coupe il avait versé la potion.

Et il disposa les deux boissons au hasard sur la table.

« Bizarrement, je crois que ça va me manquer tout ça, dit Leyda en désignant les murs de la taverne et ce qu’il y avait au-delà dans un geste ample, digne d’une reine. Les rues, le port, la vue du promontoire…Combien crois-tu qu’il faille d’années pour qu’ils fassent partie de soi ?

-Peut-être que c’est instantané…suggéra Ewald, se saisissant d’une coupe qu’il porta avec hésitation jusqu’à son visage. Peut-être qu’ils se gravent dans le cœur et dans la mémoire au premier coup d’œil. »

Il huma discrètement le breuvage pour essayer d’y discerner une odeur suspecte, mais tout ce qu’il put sentir fut une forte odeur d’algues macérées dans l’alcool. Tout en essayant de paraître détendu, il se sentait sur le bord d’un gouffre. S’il s’était trompé, tout serait fini. Jamais elle ne serait à lui, à nouveau. L’idée de tout ce qu’il avait fait pour en arriver à ce moment là, et de tout ce qu’il remettait en cause pour une maladresse et un stupide manque d’attention lui arracha un sourire de dérision. Il aurait du préparer cela plus soigneusement, au lieu de s’en remettre au hasard. Quoi qu’il en soit, il n’avait plus qu’une chance sur deux maintenant.

-Ou peut-être me faudra-t-il revenir, suggéra-t-elle, pour me rendre compte alors combien ils font partie de moi… 

Elle porta la coupe à ses lèvres et sirota une mince gorgée du breuvage translucide, distraitement.

-As-tu pensé, dit Ewald, que ce pourrait être toi qui manquerais au décor, que ce serait Osgord qui paraîtrait vide sans toi ? Peut-être que la ville ne pourra jamais se passer de toi, Peut-être qu’elle sera engloutie sous les flots après ton départ, peut-être que tu lui appartiens sans le savoir. En tout cas moi…

-Oui…, dit-elle sans conviction, portant à nouveau la coupe à ses lèvres. Oui, excuse-moi, que disais-tu ?

-En tout cas, moi, je ne pourrais pas…me passer de toi. Tu fais partie de moi, tu sais ? »

La réponse de Leyda vint dans un soupir, tandis que ses yeux semblèrent se perdre dans la contemplation d’un paysage intérieur invisible, incroyablement lointain.

« oui…finit-elle par murmurer.

-Je ne peux pas te laisser partir car tu es bien trop importante pour moi. Tu comprends, n’est-ce pas ?

-Oui. »

Ce qui était étonnant, c’était qu’elle ne paraissait pas indignée, ni confuse de cet aveu. Ewald comprit alors que le breuvage agissait.

-Ne t’inquiète surtout pas. Je prendrai bien soin de toi. Je serai bon pour toi et tu n’auras jamais besoin de rien. Je ne veux que ton bonheur.

-Bien sûr. Tu as raison. »

Le chiot, sur les genoux de Leyda qui avait été jusque là occupé à mordiller le rebord de la table se mit à japper.

-Pose-le à terre et laissons-le là. Nous n’aurons pas besoin de lui là où nous allons, dit gentiment Ewald. » Et Leyda s’exécuta sans discuter.

-Tu es prête ? Est-ce que tu viens avec moi ? demanda Ewald.

-Oui, allons-y..

-Alors, finis-ta coupe. »

Leyda vida sa coupe d’un trait et se leva à la suite d’Ewald. Ils se dirigèrent alors vers la sortie et vers la rue des quais. Ewald, regardant une dernière fois l’enseigne de l’Anguille adamantine, songea avec fascination qu’ils y étaient entrés séparés, et qu’ils en ressortaient unis, à nouveau unis, et il se jura que cette fois-ci, ce serait pour de bon. Il prit le bras de sa compagne et l’escorta jusqu’au temple.

Par David Lantano - Publié dans : Le Hurleur-dans-la-forêt (novella)
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Samedi 26 juillet 2008

-et se réveilla aussitôt dans son lit, les mains croisées sur sa poitrine, protégeant la fiole minuscule comme un saint talisman, ou comme un enfant nouveau né. D’elle dépendrait tout son futur…

 Que dire alors, de l’impatience qui s’empara de lui cette claire journée d’hiver ? Pour dire vrai, il ne s’appartenait plus, riant et pleurant tout à la fois à chaque infime variation dans la lumière du jour qui perçait par les gerbières du temple, ou à chaque bruit provenant de la rue. Il avait l’impression constante d’être en feu, le plus prêt possible d’un cœur invisible de lave en fusion, se sentant frissonner à chaque occasion. Il dut préparer les deux offices de la journée dans un état nerveux impossible, refaisant les mêmes gestes cent fois, deux cent fois, pour essayer de canaliser son insupportable énergie. Il était incapable de s’asseoir un instant ou de même rester immobile, un espoir trop monstrueux le forçait à rester en mouvement continuellement. L’attente fut une véritable torture.

Il s’astreint pourtant à plus de contenance et pour tromper son attente, prépara une homélie dans le plus pure style d’Elmar, sur la maîtrise de soi et sur l’impassibilité que devait observer chaque fidèle aux moments difficiles de la vie. Il ne croyait en rien à tout cela, bien sûr, et les offices furent une véritable farce ; une farce triste et pénible pour lui. Chaque mot qu’il prononça devant la congrégation fut incroyablement faux, lourd d’une ironie millénaire qu’aucun fidèle ne sembla même remarquer. A l’image d’Elmar, il les gavait comme des oies, avec un aplomb sans faille, d’absurdités morales sans rapport aucun avec la réalité de l’existence et il avait la triste euphorie de constater que tous en redemandaient. Il sortit de ces épreuves avec un étrange mélange de dégoût et de jubilation.

Lorsqu’il se fut débarrassé des deux offices avec la plus grande lenteur solennelle qu’il put afficher, il se changea à toute vitesse et partit vers le quartier du port, le cœur battant jusque dans sa gorge.

Le vent froid soulagea peu à peu son incroyable crispation, pétrifiant sa nervosité dans une sorte de nimbe narcotique. Il traversa la ville à grands pas dans l’ombre du soir, notant au passage les changements qui s’étaient opérés depuis sa dernière venue. La rivière noire était largement gelée le long des berges et ne montrait plus en son centre qu’un maigre bras noir d’eau lourde et glacée comme une tombe. Les larges allées étaient blanches de givre, contrastant avec l’éclat d’onyx des énormes bâtisses qui les bordaient. Les voiles des navires du port étaient en berne, et les croix des mâts dénudés qu’il discernait à l’horizon imitaient lugubrement les symboles d’Eltor omniprésents autour de lui. Partout, on ne sentait plus l’odeur âcre des embruns mais celle, brûlante et purificatrice de la neige et quand il parvint finalement au port, il put voir que dans le lointain, au nord du promontoire, une partie du littoral était prise dans l’avancée des glaces.

Il ne savait pas exactement où la trouver, aussi descendit-il la rue des quais en ouvrant l’œil. Autour de lui, les marins désœuvrés fumaient, maussades, et arpentaient la rue en cherchant le coup de poing. Les sons des voix des tractations commerciales et d’autres petits arrangements avec l’ennui, résonnaient tristement, inutiles dans l’air brutal. Ewald entra tour à tour dans chaque taverne, dans chaque gargote, pour y chercher Leyda. Il arpentait les pièces, d’un pas lourd, tirant des grincements du parquet qui le faisaient serrer les dents, ayant presque peur en vérité qu’elle ne le voit avant lui. Mais il ne la découvrit dans aucun de ces lieux qu’ils avaient fréquentés et en ressentit absurdement une forme de désaveu accusateur. Il descendit alors vers le vieux parapet, mais là encore, elle était absente. Là, ne se tenait plus que le souvenir de son beau corps à la nuque délicate, au regard tendu vers le large. Peut-être ne venait-elle plus ici depuis quelque temps déjà. Il n’avait aucun moyen de le savoir.

Ne la trouvant nulle part, il eut un instant envie d’aller la chercher chez elle, mais il se doutait qu’elle n’y serait pas, et la honte de s’enquérir de sa présence au vieux geôlier jaloux  lui faisait horreur par avance. Il devait sans doute l’attendre, elle finirait bien par venir, chacune de ses promenades s’achevant ici. Mais l’idée de rester immobile à un angle de rue ou à la table d’une taverne lui était insupportable. Il se dirigea donc, au hasard de ses pas, vers le môle et descendit les quelques marches de pierres noires, pour se retrouver sur le sable pétrifié d’un gris très clair menant aux darses.

Les petits cotres penchés et les sloops serrés sur la grève bordant les bassins évoquaient quelques cimetière marin abandonné. La pêche était pratiquement à l’arrêt à cette époque, réduite au strict minimum, les risques de naufrages à cause d’icebergs dérivant loin de leur base n’étant plus négligeables du tout. Les marins devaient trouver de l’emploi à terre, ce qu’ils ne faisaient qu’avec répugnance.

Ce fut là qu’il l’aperçut.

Eclatant de rire, courant en se retournant sur elle même, s’accroupissant, battant des mains, la silhouette d’une femme en robe longue jouait avec un jeune chien fougueux né sans doute d’une portée qui avait échappé au massacre de quelques nuits plus tôt. Au massacre qu’il avait lui-même perpétré, songea-t-il. Les jappements du chien et la joie entraînante de la jeune femme ne portaient pas jusqu’à lui, emportés par le vent. Et le spectacle auquel il assistait était muet pour lui, muet et intouchable, comme à des millions de lieues de là. C’était en un sens, le spectacle de la vie même qu’il contemplait, d’une vie rayonnante de simplicité, d’une vie inaccessible, comme se trouvant de l’autre côté d’une étouffante prison de cristal. Il eut douloureusement conscience alors qu’il y avait plus que le hasard, plus qu’une incompréhension passagère, plus que des mots entre elle et lui. Et que peut-être que, malgré tous ses efforts, malgré tout ce qu’il pourrait, rien ne pourrait réduire la distance qui menait à elle. Cette distance là se trouvait dans le cœur.

Puis, aussitôt après, cette idée désastreuse fut soufflée par le vent et il se rappela soudain de son avantage. Il y avait un moyen qui comblerait la distance à tout coup, et qui la ferait sienne. Et ce moyen était dans sa poche. Cette idée gonfla sa poitrine et tout son être d’une joie déchirante.

Il s’approcha d’elle comme en rêve.

La robe qu’elle portait était d’une laine bon marché faite d’épaisses mailles teintes à l’indigo. Elle portait aussi une sorte de gilet dépareillé qui la protégeait tant bien que mal du froid et ses cheveux s’ornaient d’une rangée de perles de pacotilles qu’on vendait sous le manteau dans le quartier du port. Cela était nouveau pour lui, il ne les lui avait jamais vu porter auparavant. Il songea alors à tout ce qui avait changé dans la vie de Leyda pendant ces quelques mois de séparation ; toutes ses manies et ses enthousiasmes puérils qui l’avaient occupée sans qu’il le sache et qui maintenant le séparaient d’elle immanquablement.

Il s’approcha d’elle encore, mais elle ne le vit pas venir, tout occupée qu’elle était à cajoler le chiot, si bien qu’il arriva dans son dos et dut mettre la main sur son épaule pour qu’elle se retourne.

L’instant qui suivit fut terrible : L’incompréhension ! Son cœur cessa de battre au regard interrogateur que Leyda lui jeta. Il venait de comprendre qu’il s’était tellement éloigné d’elle, qu’elle ne le reconnaissait plus, qu’il n’était plus rien ni personne pour lui. Il crut qu’elle allait se mettre à crier.

Puis elle finit par se souvenir et lui sourit. Mais en un sens, ce fut encore pire car il reconnaissait ce sourire, c’était celui qu’elle servait à tous, le même sourire compréhensif mais superficiel, ce même sourire compassionnel qui ne l’engageait à rien. Il comprit qu’il n’émergeait plus en rien maintenant de la foule anonyme des habitants d’Osgord pour la jeune femme. Et c’était comme s’il n’était plus personne, comme s’il se noyait.

« Oh, c’est toi ? Tu m’as fait peur.

-Je suis désolé. Je ne voulais pas. »

Elle se tourna vers le chien qui instinctivement avait reculé de quelques pas à l’approche du jeune homme. « Viens noiraud, viens donc, approche, n’aie pas peur.. »

Le chiot fit quelques arcs de cercles circonspects autour de la jeune femme mais n’osa pas tout à fait approcher.

« Allons donc qu’est-ce qu’il t’arrive ? Tu as peur de notre ami Ewald ? mais tu n’as rien à craindre voyons, il ne ferait pas de mal à une mouche… »

Ewald sourit difficilement à ces paroles rassurantes et à ce mot bâtard et insipide: « ami », intermédiaire entre l’anonymat complet et le seul état qui comptait pour lui, celui d’amant unique et irremplaçable, qui partagerait sa vie. 

« A propos, comment vont les affaires du temple ? Vous n’êtes pas encore entrés en guerre ?

-Non, mais ça ne saurait tarder. Du moins, je le suppose… »

Elle se retourna alors et lui fit face pleinement. Il eut un coup au cœur. Il aurait cru que ces quelques mois sans elle auraient réussi à le rendre moins sensible à la force de son visage aux lèvres fines, à peine incarnadines, à ses yeux qui avaient, nota-t-il,  pris une nuance de couleur hivernale sur sa peau plus pâle, mais il n’en était rien. Elle semblait capable en vérité de se réinventer perpétuellement, de renouveler sa beauté sans effort. Elle n’était pas figée comme une œuvre d’art mais changeante comme la vie même. Même l’âge n’aurait pas prise sur elle, c’était évident. Elle lui avait d’ailleurs une fois avoué qu’elle attendait avec impatience d’avoir des cheveux blancs, de prendre de l’âge…

« Qu’est-ce que tu deviens ? murmura Ewald. »

Il dut répéter sa question, tant sa voix avait été faible.

« Oh, je vais quitter Osgord finalement. Je crois que j’en ai assez de voir toujours les mêmes têtes. A moins que ce soit elles qui en aient assez de voir la mienne ! J’embarque la nuit prochaine pour Saskara.

-Saskara…

-Oui, j’ai enfin réussi à réunir le prix du trajet. Enfin, disons qu’on m’y aide un peu, mais tu sais ce que c’est. J’ai jamais été très bonne pour les comptes… »

Ewald se força à ne pas réfléchir à qui était ce « on » et décida de tenter sa chance :

« Est-ce que tu crois qu’on pourrait…aller boire un verre quelque part….pour fêter ça, parvint-il à articuler.

-Oh oui, bonne idée !dit-elle en souriant. Ce serait bien de passer ma dernière soirée avec un ami. En fait, je crois qu’il y a déjà une petite fête organisée sur les quais mais ils peuvent bien attendre. Et puis, tu n’auras qu’à m’y accompagner, si tu veux. Tu es le bienvenu, bien sûr.

-Peut-être, je verrai ce que je peux faire… »

Leyda se tourna vers le jeune chien et se saisit de lui d’un mouvement vif, en souriant. Puis, ils se dirigèrent vers le quartier des quais, le chiot mordillant les phalanges de la jeune fille distraite.

Par David Lantano - Publié dans : Le Hurleur-dans-la-forêt (novella)
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Lundi 21 juillet 2008

-et il se réveilla le lendemain matin, dans sa chambre de la manière la plus naturelle qui soit. S’il avait rêvé, il ne s’en souvenait pas et il était plein de l’énergie que le sommeil lui avait rendu. Se rendant compte de sa situation, il eut un hurlement de rage, en comprenant enfin ce qu’il aurait toujours du savoir.

Le Hurleur l’avait dupé. Maintenant qu’il avait éliminé le prêtre d’Eltor à sa demande, le maître de la forêt se désintéressait de lui. Il ne l’avait pas rappelé à lui cette nuit et n’en avait en fait jamais eu l’intention. De même qu’il n’avait jamais eu l’intention d’honorer son pacte. Et tout le reste s’en suivait. Il avait tué pour rien, et Leyda ne lui serait jamais rendue.

Il passa toute la journée dans un état de rage et d’indignation, jurant et blasphémant comme un soudard dans le temple d’Eltor. Il eut envie folle, délicieuse, de saccager le temple et de s’enfuir de la ville une bonne fois pour toute mais il se retint de justesse. Partir maintenant serait avouer. La chose la plus stupide à faire. Il tourna jusqu’à l’heure de l’office du matin comme un fauve emprisonné. Il n’avait aucune solution. Il n’y avait à nouveau rien qu’il puisse faire et cela le rendait fou. Puis, lorsque la congrégation s’installa pour l’office du matin, il eut un long regard de haine, d’une haine silencieuse pour les stupides moutons qui composaient l’assistance, pour la grosse troupe de rustres besogneux sans imagination qu’il avait devant lui. Il ne dit rien pendant un long moment si bien que tous baissèrent la tête de honte et qu’aucun n’osa soutenir son regard. C’était cela, pensait-il, il suffisait de les regarder, il suffisait de leur montrer qu’on les haïssait, et d’avoir la conviction de leur être supérieur, pour l’être de fait. On leur faisait sentir leur faiblesse par l’accusation muette. C’est ce que le vieux maîtrisait si bien, et c’était finalement si facile ! L’homme recelait finalement tellement de doutes et de failles qu’il aurait été idiot de ne pas s’en servir, de ne pas s’y engouffrer. Il venait d’en démonter et d’en comprendre le processus. Elmar aurait été fier de lui. Il improvisa un cours sermon sur la lâcheté du crime, laissant entendre aux fidèles qu’il était hors de doute que l’un d’entre eux était l’assassin d’Elmar. Et ils le crurent ! Ils avalèrent tous ces mensonges comme le gruau du matin. A la manière dont ils se lançaient des regards en coin, on sentait même leurs convictions se faire, leurs soupçons s’amplifier dans l’air vicié, pesant, du temple d’Eltor. Il aurait pu accuser sans problème, l’un des fidèles au hasard et demander à ce qu’il soit pendu sur place et ils l’auraient sans doute fait ! Il venait seulement de se rendre compte de l’étendue du pouvoir qu’il avait sur ce groupe de personnes, que la pratique du culte d’Eltor avait rendu naïfs, apeurés et corvéables à merci. Cependant, songea-t-il, se rembrunissant, celle entre toutes qu’il aurait voulu impressionner n’était pas là. Et elle ne le serait jamais plus.

Il passa les trois journées suivantes –trois jours !- à semer la confusion dans les esprit des fidèles et observa l’enquête de la garde piétiner comme cela était prévisible. Un prêtre supérieur du temple sud vint le trouver, et après lui avoir fait un long éloge de son maître, lui avait demandé de poursuivre les offices en attendant qu’une décision soit prise avec les membres du conseil du temple. Apparemment, sa conviction avait beaucoup plu et les échos que les autres prêtres d’Eltor avaient eus de ses sermons avaient été très positifs. Ewald n’en revenait pas. Il s’était attendu à être remis à sa place d’acolyte en un temps record par les vieux barbons du temple, mais il n’en était rien. Toutefois, tout cela l’ennuyait. Ce n’était pas ce qu’il désirait, et sa haine commençait à se tarir, se changeant en un profond dégoût pour lui-même et pour sa naïveté. Plus rien n’importait. Tout était perdu, hors de sa portée. Qu’avait-il à faire, maintenant, de la charge du temple nord ?

 

La nuit même, il y eut une grande clarté au milieu de sa chambre, et le Hurleur l’appela à lui avec un grand cérémoniel sarcastique, pleine d’une pompe faisandée et grotesque, sur une musique de cuivres percés et jouant faux. Lorsqu’il arriva devant l’Arbre de Nuit, encore stupéfait, Ewald n’entendit qu’un gigantesque éclat de rire qui ne semblait pas devoir finir.

« J’ai cru que tu allais me rejoindre plus tôt que prévu, finit par commenter le Hurleur. Je ne m’étais pas amusé autant depuis des siècles ! Ah que font quelques jours dans la vie d’un homme ? Une nuit de plus, sans mon glorieux appel et je crois que tu te taillais les veines…

Tu ne me remercies pas ? ajouta la voix en pouffant à nouveau. Quelle ingratitude !

-Cette fois-ci, c’en est fini. Vous avez tiré tout ce que vous vouliez de moi. J’ai renoncé à tout pour vous…

-Encore une fois, tu romances, tu divagues…Et ce que tu dis est parfaitement insensé. Jamais quelqu’un, de toute éternité, n’a choisi de faire quoi que ce soit de manière désintéressée. Crois-moi, je suis bien placé pour le savoir, il y a toujours une carotte devant le baudet. Il me semble me rappeler une certaine jeune personne…

-Allez-vous encore essayer de me tromper ? Allez-vous encore m’imposer de nouvelles conditions, malgré votre parole ?

-Mais pas du tout, ce que tu dis là me vexe beaucoup. Un marché est un marché. Je suis prêt maintenant à te satisfaire. Ce qui est beaucoup plus, soit dit en passant, que ce qu’aucun a jamais obtenu de moi. »

Ewald fut un instant secoué par cette nouvelle. Etait-ce possible ? Avait-il enfin réussi ? L’idée de sortir vainqueur de ce marchandage avec l’Ecorcheur lui paraissait à présent parfaitement incroyable, tant la créature était retorse, perverse et insaisissable dans ses raisonnements. Il se sentait pareil à un loup méfiant dont on vient enfin d’ouvrir la cage.

Il jeta un œil hésitant aux limites de la clairière.

« Où est-elle ? »

Le Hurleur éclata de rire une nouvelle fois.

« Doucement, modère ton impatience. Ce n’est pas aussi simple. La fille n’est pas là. Ou disons plutôt qu’elle n’est pas encore là.

-Qu’est-ce que vous voulez dire ?

-Il faut que tu la mènes à moi, mon garçon, afin que mon charme opère sur elle. Je sais que tu dois en être un peu contrit mais j’ai grande répugnance à me déplacer pour ma part, et je n’ai aucunement l’intention de me rendre à Osgord pour toi. Ta ville est très laide, d’ailleurs, et sa vue m’écorcherait les nerfs. »

Ewald avait imaginé recevoir le prix de son pacte d’une toute autre manière évidemment. Il s’était attendu à quelque chose d’instantané, de l’ordre du miracle. Il avait imaginé qu’il ne suffirait que d’une parole au maître de la forêt, pour faire venir à lui, la jeune femme, traversant la forêt dans un ballet de fleurs comme une dryade envoûtée. Il avait pensé qu’elle viendrait au Hurleur comme il était venu à lui. Encore une fois, il se trompait.

Au moins, se dit-il, il ne m’aura pas lié à lui. Le sang du meurtre aura épargné ma main et il ne le pourra donc pas. Au moins, j’aurai réussi à ressortir mon bras intact du nid de guêpes où je l’aurai fourré. Je demeure vainqueur. Quoiqu’il m’en coûte.

« Et comment ferai-je ? Elle n’est pas stupide. Elle n’acceptera jamais de me suivre dans cette forêt, même si je ne lui dis rien de notre pacte.

-Cela paraît évident. Mais je sais des moyens de convaincre les cœurs récalcitrants, et les opinions disons…réservées. N’oublie pas que rien de ce qui se trame dans le cœur d’une femme ne m’est étranger.

-Devrais-je lui tenir un tenir un discours enflammé. C’est cela ? ou bien lui jouer une sérénade de votre composition ?

-Tu n’y es pas du tout. A la différence de ton dieu de farces et attrapes, moi, je suis efficace. Je suis un faiseur de miracles, moi. Et ma solution tient en trois mots :Charmes, philtres et poudres. J’ai avec moi de quoi faire pâlir d’envie les jeteurs de sorts et les sorcières les plus illustres. Je te fournirai un breuvage, un vin de fruits et de fleurs sauvages de ma composition qui rendra ta belle docile et tout à fait attentive à ta parole et à tes justes désirs. L’espace d’une nuit, elle mettra en sourdine son esprit frondeur et son sens de la répartie, t’obéira et te suivra jusqu’à moi. C’est alors que je m’acquitterai de ma part du marché, que je la ferai tienne, bien plus sûrement que par n’importe quelle triste forme de mariage humain… »

Ewald essaya de trouver une faille au plan proposé par le Hurleur, mais sans succès. Du reste, l’idée d’être si proche de Leyda, de la tenir presque déjà dans ses bras lui faisait perdre toute mesure et toute retenue.

« Je vous ferai venir à moi sous couvert de la nuit et du sommeil, ajouta le Hurleur. Contente-toi de lui faire boire ma petite décoction et de l’emmener dans ton havre d’amour pour qu’elle s’endorme -mais je suis sûr que c’est la partie de notre petit projet que tu préfères. Ensuite, je m’occuperai de tout. Je te le promets. »

Ewald, frissonnant d’impatience, s’avança pourtant lentement sous les branches basses de l’Arbre de Nuit, apeuré, comme pour recevoir un adoubement étrange, une charge nouvelle faite de désir réalisé et de miracle vécu. Quelque chose lui piqua l’épaule et il découvrit devant lui, semblant flotter au milieu du feuillage sanglant, une aiguille de cristal, grosse comme un auriculaire d’enfant, contenant un liquide ambré. Il s’empara de l’objet –

 

Par David Lantano - Publié dans : Le Hurleur-dans-la-forêt (novella)
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Mercredi 16 juillet 2008

Autour de lui, la chambre était vide. Le changeforme avait disparu. Il se redressa, en sueur prêt à tressaillir au moindre souffle d’air. Mais la chambre était plongée dans le plus profond silence. Comme s’il ne l’avait pas quittée de la nuit.

 Il songeait à la deuxième ombre énigmatique, celle qui avait disparu quand ils étaient entrés faire taire à jamais le vieux radoteur. Il pensait à elle et cela l’inquiétait. Peut-être avait-elle vu quelque chose. Peut-être saurait-elle le reconnaître et témoignerait-elle au tribunal de la ville, ce qui suffirait à l’envoyer à la potence. Il enrageait à cette seule éventualité. Ce n’était pas l’idée de sa mort, d’ailleurs, qui lui était le plus pénible. C’était l’idée de pouvoir échouer si près du but. La nuit prochaine, il lui fallait encore attendre une nuit et elle lui serait rendue.

Et puis, il songea que le témoin éventuel était sans doute sorti dès qu’il avait frappé à la porte d’Elmar. Il avait sans doute fui, à moitié nu, pour éviter lui-même d’être surpris en pleins ébats avec le respecté prêtre du temple nord d’Eltor. Ce qui voudrait dire qu’il n’avait certainement rien vu du meurtre ! Peut-être même qu’il avait été aperçu s’échappant dans la ruelle et qu’il pourrait faire un suspect très convenable au cas improbable où un procès aurait jamais lieu. Absolument ravi par cette idée, il eut un petit rire soulagé, un rire un peu rauque, dangereusement proche de la folie, qui résonna étrangement entre les murs de sa cellule.

Puis, il entendit trois coups sourds provenant du temple et résonnant dans l’espace confiné de sa chambre. Il eut soudain peur. Peut-être qu’on venait le chercher. Peut-être que, contre toute attente, tout était perdu. Les coups reprirent, plus forts et moins espacés cette fois. Quelqu’un frappait aux lourdes portes du temple.

Il s’habilla rapidement et sortit de la chambre. Il traversa le temple, plein d’appréhension, jouant nerveusement avec un objet lourd non identifié, qui se balançait dans la poche de sa tunique. Il ouvrit laborieusement les portes pour découvrir qu’il faisait jour et que deux hommes habillés de longues tuniques noires aux armes de la ville désiraient lui parler.

Il prit l’air abasourdi à la nouvelle de la mort de son supérieur et laissa les hommes l’assurer de leur soutient et de leur intention de retrouver le coupable sans tarder.

« Vous même n’avez rien vu ?

-Je dormais.

-Bien sûr, répondirent-ils, de l’air le plus compréhensif qu’ils pouvaient adopter. Et les jours précédents ? Avez-vous rien remarqué de suspect ? Des menaces peut-être ? Des mauvais sujets qu’il aurait aidé à confondre dernièrement…

-Il ne me parlait pas de son office de juge-gardien. Je ne sais pas. Je ne vois que la congrégation ici. Tout le monde l’aime…Je veux dire tout le monde l’aimait et le respectait. C’était un saint homme. Je ne peux pas croire qu’on l’ait tué.

-Nous comprenons. Il ne vous avait parlé de rien qui l’inquiétait ?

-Le péché, le manque de foi, la paresse, la luxure…Voilà tout ce dont il se souciait. Il avait peur que je ne sois pas à la hauteur pour le remplacer et sans doute avait-il raison… »

Les deux membres de la garde d’Osgord se dévisagèrent, gênés de cette soudaine confession inattendue. Puis, ils prirent congé, lui assurant qu’ils interrogeraient tout le voisinage et tous les membres de la congrégation, jusqu’à ce qu’ils trouvent le coupable. Le crime ne resterait pas impuni.

Songeur, Ewald les regarda s’éloigner et descendre le parvis jusqu’à la rue. Puis, il sortit de sa poche l’objet qu’il n’avait cessé de triturer pendant l’entretien. C’était un objet véritablement étrange, qui n’aurait jamais du se trouver dans sa poche. Un manche d’ébène prolongé d’une lame de six pouces de long, faite d’une forme de résine végétale fossilisée, proche de l’ambre, mais effilée, tranchante comme le fil des meilleurs épées et noire comme la nuit. Il tenait dans ses mains, la lame du changeforme qui avait assassiné Elmar. Pendant tout l’entretien avec les gardes, il avait joué avec l’arme du crime. Et ceux-ci n’avaient rien deviné. Se rendant alors seulement compte de l’étendue de son impunité, il rit franchement, rangea l’arme dans sa poche et rentra. Rien ne pourrait lui arriver désormais.

Il accueillit les fidèles qui arrivaient pour l’office du matin et décidant de leur annoncer la terrible nouvelle, il rendit hommage de manière très convaincante à son maître défunt. Il aurait normalement, dans un jour pareil, du se sentir abattu, ou terrorisé, mais il ne s’était en fait, jamais senti aussi bien. Il l’avait fait. Il s’était débarrassé d’Elmar et son dieu ne l’avait pas foudroyé bien qu’il se tienne en son temple, en sa main même. Ce qui prouvait bien qu’il était intouchable. Tout maintenant paraissait facile, acquis, mérité pour services rendus. L’univers entier lui appartenait.

Il avait eu d’abord l’intention d’annuler les prochains offices, après tout, il n’était pas le prêtre désigné du temple nord, mais l’un des membres lui avait demandé de remplacer Elmar pour les prochains jours. Les pauvres fidèles ne se sentaient pas capable de traverser l’épreuve de la disparition de leur guide sans soutien ! Après une longue hésitation, il donna son accord. Après tout, cela ne serait que temporaire.

Il laissa passer la journée en travaillant comme à son habitude et attendit la nuit avec délectation. Bientôt, ce serait l’heure de prendre ce qui lui appartenait.

La nuit arriva enfin, et il eut le plus grand mal à s’endormir, tellement il se sentait euphorique. Il croyait déjà sentir la forme des hanches de Leyda dans le creux de sa main, le goût de ses baisers sur ses lèvres, l’écho de son rire se répercutant dans le temple. Il croyait déjà entendre ses explications pressées sur ce qu’il avait manqué dans le quartier du temple, voir l’éclat émerveillé de son regard de lionne, tandis qu’elle se penchait sur lui, boudeuse et indignée de son manque d’attention pour ces affaires primordiales. Il ne pouvait pas attendre. Il n’avait plus la moindre patience. Le poids de la fatigue aidant, il finit tout de même par sombrer en discutant dans son sommeil-

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Vendredi 11 juillet 2008

-Et les rouvrit en suffoquant dans l’obscurité de sa chambre. Le changeforme, immobile, se tenait debout devant son lit, comme s’il attendait des instructions. Ne sachant que dire au juste, Ewald, se leva et s’habilla en vitesse, puis il quitta le temple, suivi par l’inquiétant tueur qui glissait sur ses pas aussi sûrement et silencieusement que son ombre. Les rues étaient de nouveau désertes à cette heure de la nuit, et de plus, aucun chien, dorénavant ne troublait l’air de ses cris. Arrivé en vue de la maison d’Elmar, au bas de la rue du temple, Ewald eut la surprise de voir de la lumière à la fenêtre de sa chambre. Ne sachant que faire, il s’arrêta un instant pour observer.

Etonnamment, il pouvait discerner deux ombres derrière la fenêtre s’agitant dans une lumière d’or, une silhouette grande et massive qui était indéniablement celle d’Elmar, et une autre plus petite aux cheveux ébouriffés qui lui parut étrangement familière mais dont il ne pouvait se rappeler l’identité. Les mouvements des deux ombres étaient lents, empreints d’une certaine douceur pleine d’abandon. Le vieux prêtre agissait envers l’autre avec une familiarité qu’il ne lui avait jamais vue, comme s’ils se connaissaient de longue date, passant sa main dans les cheveux de l’être frêle avec une tendresse d’amant honteux. Ewald était stupéfait  Il se dirigea vers la porte d’entrée et y frappa sans douceur. Aussitôt, la lumière fut soufflée et une voix, grave, demanda :

« Qui est-là ?

-C’est moi, c’est Ewald, maître. Ouvrez-moi, il faut absolument que je vous parle. »

Ewald entendit forcir le pas lourd du vieux prêtre, tandis que le changeforme se plaquait dos au mur au niveau de la porte. Elmar ouvrit et laissa entrer le jeune acolyte. Celui-ci retint la porte un instant tandis qu’Elmar reculait de quelques pas dans le patio plongé dans l’ombre. Ewald fit mine de refermer mais il n’acheva pas son geste et le changeforme se glissa à ses côté dans le vestibule, son visage prenant en un battement de cœur les traits de l’acolyte. Ainsi, ce fut comme si deux versions d’Ewald pénétraient dans la maison du prêtre.

Celui-ci, qui n’avait rien remarqué, le dos tourné, dans une forme de longue robe grise se dirigea vers la lumière de sa salle de prière en s’adressant à lui :

« Qu’est-ce que tu fais ici ? Tu ne pouvais pas dormir ? As-tu eu quelque révélation pendant ton sommeil ? »

Le changeforme sortit une lame noire de son côté, et toujours marchant de cette étrange manière saccadée, à moins d’un pouce du sol, se dirigea dans un silence de mort vers le prêtre.

« En quelque sorte, répondit laconiquement Ewald. »

Puis, sentant sans doute la présence du changeforme approcher, Elmar se retourna juste à temps pour voir l’assassin se ruer sur lui. Le vieil homme, à la robustesse impressionnante eut un réflexe incroyable et saisit le bras du changeforme au moment où celui-ci allait le poignarder. Il retint l’assassin avec une facilité étonnante, mais ne put empêcher sa voix de trembler quand il s’écria :

« Ewald ? Qu’as-tu fait Ewald ? C’était toi ? »

L’assassin essaya de se libérer et lutta avec le prêtre qui dut mettre cette fois toute son application pour résister à la charge du changeforme. C’était comme s’il essayait de maîtriser un taureau furieux

« Ewald ? Il est encore temps. Arrête-toi tout de suite, je te l’ordonne. Si tu fais cela tu seras damné. Ne comprends-tu pas ? »

En réponse, Ewald referma complètement la porte et s’avança à son tour dans le patio. Contemplant les deux visages identiques et impassibles de ses agresseurs, Elmar laissa échapper un cri d’horreur. Puis, le changeforme dut à nouveau changer d’apparence car quand le prêtre le regarda à nouveau, il eut un cri de terreur, qu’Ewald ne lui aurait jamais imaginer émettre, ses yeux se mouillèrent de larmes et il baissa les bras un instant. Quelque fût le visage emprunté par le changeforme, il fournit un court répit à l’assassin, un temps suffisant pour opérer. Il se libéra ainsi de la prise du vieil homme et lui trancha la gorge d’un geste gracieux. Elmar s’effondra, horrifié voyant sa précieuse vie, longue de près de deux siècles, s’arrêter soudain. Il alla s’effondrer sur l’autel reconstruit de son dieu indifférent.

« Où est l’autre ? s’enquit Ewald. »

Mais le changeforme, ne répondit rien. Son œuvre était achevée. L’autre humain ne le concernait en rien. L’ex-acolyte d’Elmar s’avança dans la maison, soudain inquiet. Il ouvrit à la volée les portes de chaque pièce, mais elles se révélèrent vides. Quand il pénétra dans les cuisines, il comprit soudain. La porte qui donnait sur la ruelle était encore entrouverte. L’oiseau s’était échappé. Alors qu’il se demandait ce qu’il allait faire, la porte claqua soudain dans une rafale de vent et il se réveilla le souffle coupé.

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Samedi 5 juillet 2008

Il eut le plus grand mal à s’endormir, puis il rêva pendant un temps qui lui parut infini un étrange amalgame de rêves d’horreurs et de félicité. Dans ces rêves, des milliers de chiens à visages humains gémissaient, imploraient, lui demandant leur grâce ; une grâce qu’il était incapable de leur accorder. Dans ce chenil infini, il essayait de faire taire ces créatures hybrides à coup de bâtons. Mais les chiens humains ne se taisaient jamais, et hurlaient de plus belle sous les coups. Au-milieu de cela, Leyda en maîtresse-chiens, l’attendait, souriante, compréhensive au milieu des hurlements. Elle seule, savait ce qu’il acceptait de faire pour la retrouver. Elle seule lui pardonnait le sacrifice nécessaire des animaux et ne l’en aimait que plus. 

Au milieu de la nuit, il fut conduit sans détour à l’Arbre de Nuit par la carcasse animée d’un jeune chien, fantôme de l’une de ses victimes.

« Vous m’avez menti ! protesta-t-il devant la silhouette ensanglantée de l’arbre. J’ai fait ce que vous m’avez demandé! »

Le Hurleur ne daigna pas répondre, et il eut l’impression d’être un fou qui parlait à un arbre.

« Vous m’entendez !cria-t-il. Vous devez m’accorder ce que vous m’avez promis ! J’ai tué tous ces chiens pour vous…

-Des chiens ? lui répondit enfin la voix sarcastique du Hurleur, provenant d’un endroit élevé de l’arbre. Qu’ai-je à faire de chiens ? J’espère au moins que tu ne leur as pas fait de mal…

-Vous vous moquez de moi ! C’est vous qui me l’avez demandé !

-Vous vous moquez de moi ! C’est vous qui me l’avez demandé ! répéta le Hurleur, sa voix singeant avec cruauté le ton geignard qu’Ewald ne pouvait s’empêcher d’adopter. Tes jérémiades interminables commencent sérieusement à m’indisposer, enfant. Le moindre petit service que je te demande te fait gémir comme une femme. Alors quoi ? Tu ne supportes pas la vue du sang ? Tu as peur de te casser un ongle ? Cela ne m’étonne pas que ta femme en ait eu assez de toi. Elle a sans doute décidé de se trouver un homme, un vrai pour une fois, qui ne rechigne pas à la tâche, et qui ne s’évanouit pas à la moindre contrariété. Tu m’ennuies ! Je me demande même si je ne vais pas mettre fin à notre collaboration. Après tout, tu ne m’apportes pas grand chose..

-Vous n’avez pas le droit! J’ai fait ce que vous m’avez demandé. Vous devez respecter votre parole. Vous devez me la rendre ! 

-Je ne dois rien du tout, vermine. N’oublie pas à qui tu t’adresses ! Je pourrais te pendre par les tripes à mon arbre et te garder en vie pendant des éons…

-Elle est à moi, vous m’entendez ! Elle est à moi et vous devez me la rendre comme vous me l’avez promis ! Vous le devez ! J’ai tué pour vous et je le ferais encore s’il le fallait, mais vous devez me la rendre ! »

Il y eut un silence, puis le Hurleur émit un petit rire satisfait :

« Et bien, je préfère ça ! Pour une fois, tu fais preuve de conviction. De bien plus de conviction d’ailleurs que tu n’en as jamais montré dans ta misérable carrière d’acolyte. J’espère que tu as compris bien sûr que je me moquais éperdument de ces pauvres bêtes que tu as exterminées de si brillante manière. Il s’agissait juste d’une forme de test. J’aurais aussi bien pu te demander d’exterminer les chevaux de la ville ou les nouveaux-nés…

-Je n’aurais jamais fait ça !

-Bien sûr que non ! ironisa le Hurleur. C’est pourquoi j’ai choisi les chiens. J’ai senti qu’en fait tu ne les avais jamais beaucoup aimés. Mais, dorénavant, grâce à cela, je sais que tu es prêt et nous pouvons enfin passer à la dernière épreuve.

-Encore une épreuve ! Cela suffit, j’ai déjà fait tous ce que vous m’avez demandé et vous n’avez rien fait en échange…

-Je te trouve très injuste. Je t’ai aidé à te débarrasser de l’influence malsaine de ton ridicule et grandiloquent maître, je t’ai débarrassé de tous ces scrupules néfastes à ton développement et je t’ai rendu ta volonté et ta combativité défaillante. En fait, tout ce que je t’ai demandé était uniquement dans ton intérêt…

-Vous ne cessez d’ajouter des conditions et des épreuves. Il y a toujours autre chose. Vous m’utilisez mais vous ne faites rien pour moi…

-Cette fois-ci, c’est la dernière. J’en fais le serment solennel. Je ne te demanderai plus rien après cela. Et du reste, ce que je vais te proposer sera encore une fois dans ton intérêt.

-Que voulez-vous que je fasse encore pour vous ? Faites que ce soit rapide et simple, au moins. Et ne me demandez plus de tuer. Je ne peux plus faire ça…

-Je ne vais pas essayer de te tromper. Je sais que tu es affranchi du genre de pacte que l’on passe avec moi, habituellement. Et de certaines clauses qui engagent à jamais ceux qui traitent avec moi. Cependant…

-Vous voulez me faire assassiner quelqu’un, n’est-ce pas ? Vous comptez me lier à vous ainsi…

-Ah, je vois que tu es donc bien informé. Mais comme je te l’ai dit, je n’ai pas l’intention de te tromper. Nous avons trop à gagner, tous deux, dans ce que je vais te proposer pour que cela m’intéresse. Aussi, je ne te demanderai pas de commettre un crime de ta main, mais simplement de prêter assistance à l’un de mes collaborateurs. C’est lui, qui fera le travail, tu n’auras qu’à le guider, aussi rien ne t’engagera envers moi, je te le promets. »

Ewald ne répondit pas tout de suite. La tête lui tournait. Bien sûr, il était hors de question de commettre un crime ou d’y participer de quelques manière que ce soit. Qu’il puisse même l’envisager dépassait l’entendement. Mais il était si près d’en terminer. Si près du but. Et après tout ce qu’il avait déjà fait, il serait stupide d’abandonner maintenant. Le Hurleur avait raison. Il lui avait rendu sa combativité, sa conviction de se battre pour ce qui importait pour lui. Il voulait Leyda, et il l’aurait quel qu’en soit le prix.

« Et qui ?…Qui visez-vous ? murmura-t-il, se regardant parler et s’engager dans un atroce négoce, sans oser y croire.

-Tu ne devines pas ? Tu as pourtant si bien commencé ton œuvre de libération. Il faut aller jusqu’au bout, Ewald. Il faut en terminer avec lui…

-Elmar ? Vous voulez assassiner Elmar ?... Non, je ne vous aiderai pas à faire ça. C’est mon père… »

Le Hurleur eut un rire doux et compréhensif et il poussa un léger sifflement comme une modulation tirée d’un ocarina. Aussitôt, il vit s’agiter aux limites de la clairière une forme blanche indistincte.

« Non, il n’est pas ton père, Ewald. Et je pense que tu le sais parfaitement. Mais il est vrai qu’il connaissait tes parents. »

La forme blanche s’avança vers l’arbre et Ewald s’aperçut de la gaucherie de la créature. Il y avait quelque chose d’étrange, de lourd et de maladroit, dans sa démarche qui provoquait un malaise.

« Ah, les amants suicidés ! Mes préférés ! s’écria le Hurleur. Ne sont-ils pas touchants ? »

Ewald se rendit compte alors en effet qu’il ne s’agissait pas d’une seule créature mais de deux êtres, un homme et une femme nus reliés l’un à l’autre par une sorte de membrane de peau s’étendant sur toute la longueur de leur tronc. Le couple siamois avançait difficilement claudiquant avec un bizarre empressement vers leur maître.

« Tu ne les reconnais pas, Ewald ? demanda le Hurleur, innocemment. »

Ewald regarda longuement les visages des deux êtres dont les yeux étaient morts et glauques et dont les bouches muettes, s’ouvraient et se refermaient alternativement en émettant des petits plops pitoyables tels des poissons hors de l’eau. Et puis, son regard passant alternativement d’un visage à l’autre, relevant ici, l’ampleur et la clarté des yeux, notant là, le renflement caractéristique d’un nez, il comprit soudainement.

« Dis bonjour à papa et à maman, Ewald, dit le Hurleur en riant. Allons ne soit pas mal élevé… »

Ewald aurait du s’évanouir, tant la souffrance et le choc étaient grands. Mais il semblait qu’au contraire une force le maintenait conscient et le forçait à comprendre, à assimiler, à imprégner son esprit de la terrible et simple vérité. Une vérité qu’il avait au fond toujours sue, à laquelle il avait parfois eu accès en rêve mais que l’incessant travail de raisonneur d’Elmar avait occulté.

« Eux aussi, sont des fidèles d’Eltor, continua le Hurleur. Ils doivent être fiers de toi. »

Ewald leva son regard vers les branches de l’arbre d’où provenait la voix mais fut incapable de parler.

« Comme tu ne le demandes pas et puisqu’ils n’ont malheureusement plus la possibilité de le faire, je vais t’expliquer comment ils sont arrivés là. Vois-tu, ces deux jeunes gens vivaient chacun de leur côté, dans cette rieuse cité d’Osgord, sous la magnanime autorité d’Eltor. Tout se passait bien pour eux, c’est à dire selon ce long et ennuyeux parcours que tes amis en manque d’imagination appellent la vie, jusqu’au jour, funeste destin, où ils se rencontrèrent. Alors ce fut l’amour et toutes ces genres de péripéties ridicules que tes semblables et toi désapprouvez si justement. Ils se mirent à fricoter un peu trop lestement et quelque mois plus tard, ta maman était enceinte. Bien sûr, ils étaient jeunes et ils n’étaient pas encore mariés aussi le prêtre d’Eltor eut la courageuse idée de les chasser et de les dénoncer à leurs parents. Et dès que tu naquis, tu leur fus enlevé comme de juste et tes parents, tout pétris de sensiblerie idiote comme toi, se jetèrent d’un commun accord dans le fleuve. Ridicule, ne trouves-tu pas ?

-Qui ?…Qui était… ?

-Ah oui, le prêtre d’Eltor du temple nord était le même qu’aujourd’hui, bien sûr. Quoique beaucoup moins conciliant, sans doute plus jeune et plus intransigeant. Je trouve qu’il se bonifie avec l’âge…Maintenant, je suppose que si je te donnais un couteau, tu ne verrais aucune objection à aller trancher la gorge de ton maître adoré, mais comme je te l’ai dit, je ne veux pas que tu opères de ta main. Je ne veux pas te lier à moi. J’ai, disons…pitié de toi. Appelons ça comme ça.

-Comment ferais-je ? parvint enfin à prononcer Ewald.

-Approche-toi, je vais te présenter…. »

De l’ombre des feuillages surgit une haute silhouette noire, encapuchonnée, qui semblait taillée à même la nuit. Elle fit quelque pas dans la clairière, absolument silencieuse, et Ewald s’aperçut que la créature ne foulait pas l’herbe de la clairière mais qu’elle marchait d’une manière étrangement arythmique, désarticulée sur une surface qui semblait s’étendre à moins d’un pouce de la surface du sol.  Alors qu’il essayait de croiser le regard de la créature, Ewald fut pris de tournis. Le visage de l’être était une forme de pâte molle, de gouache dont la texture, la couleur et la forme changeaient sans fin, épousant des expressions contraires et incongrues, au gré du vent : joie, haine, tristesse, indifférence, amour…Le visage de la créature semblait être une expérience en cours, un tourbillon, un test en continu des capacités expressives de son possesseur.

« Voici celui qui agira à ta place, celui que tu introduiras au domicile d’Elmar pour qu’il le fasse taire enfin, de manière…définitive. J’aimerais te donner un nom mais j’ai bien peur qu’il n’en ait pas, les changeformes n’en ont jamais. » Puis, le Hurleur s’adressa à la créature : « Montre-lui. »

Alors, tandis que la créature se tournait vers lui, Ewald vit le visage du changeforme se modifier, se réorganiser avec une vitesse stupéfiante, tout élément du visage mobile et déformable à volonté. Puis, aussi rapidement, le visage se fixa dans une expression apeurée, remarquable de justesse, et l’acolyte s’aperçut qu’il contemplait son propre visage.

« Tu commences à comprendre ? demanda le Hurleur. Il peut prendre l’apparence de n’importe qui en quelques battements de cœur. Et il a l’amusante particularité d’être un tueur redoutable.

-Est-ce qu’il…saura comment faire ? Est-il assez fort ?

-Oh oui, il l’est. Ne t’inquiète pas. Il n’a qu’un seul défaut :il se perd facilement, mais c’est le cas de tous les changeformes. J’aime à dire que mes créatures préférées n’ont pas le sens de l’orientation. Aussi faudra-t-il que tu le guides jusque à destination, mais, je t’assure qu’une fois là, il fera son travail avec la plus grande efficacité. Elmar ne pourra rien contre lui.

-Et quand…quand devrons-nous frapper ? Je ne suis pas sûr qu’Elmar me laissera entrer si cette…chose m’accompagne.

-A cet instant, Elmar est éveillé quelque part dans une des pièces de sa maison. Dès que tu t’éveilleras, tu iras frapper à sa porte et crois-moi, il te laissera entrer. Tu iras alors dans sa maison et tu laisseras la porte entrouverte pour que notre ami y pénètre à son tour. Ensuite, tu n’auras qu’à le laisser faire. Ce sera très simple.

-Et qu’arrivera-t-il ensuite ?

-Personne n’aura rien vu, fais-moi confiance. Tu ne seras jamais soupçonné et notre ami se confondra, dans sa retraite, avec l’air de la nuit. Et puis, songe qu’alors ce sera fait. Tu auras réussi. Leyda t’appartiendra pour de bon, je ferai en sorte que tu ais tout empire sur elle. Crois-moi, j’ai les moyens de faire cela. »

Ewald jeta un nouveau regard à l’être qui se tenait devant lui, impatient et absolument silencieux ; puis il leva les yeux sur l’arbre qui semblait, rouge dans le noir de la nuit, traversé par le vol des milliers de phalènes d’or qui l’habitaient, planté plus puissamment et plus inévitablement dans l’horreur de son destin qu’il ne l’avait jamais été. Puis, il jeta un dernier regard à ses parents que l’irréversibilité de la mort tenait éloigné de lui à jamais, fantastiquement intimes et étrangers à la fois, dans leur posture de mendiants torturés. Il poussa un long soupir et ferma les yeux-

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