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Mercredi 5 décembre 2007

Décision de justice : Marta a enfin pu obtenir un passeport pour Mikolaj. Apparemment, même la police n’a pas pu retrouver la trace du père ce qui semble suffire à le considérer comme quantité négligeable. Je peux maintenant les emmener passer quelques jours chez mes parents. Le temps de leur faire visiter Paris, d’emmener le gamin à Disneyland. Ça paraît une bonne idée dans un premier temps. Un premier pas, vers les voyages que nous ferons bientôt. Vers Bali et ses plages de sable noir. 

Le trajet en voiture jusqu’en France, avec Marta et Mikolaj dormant à l’arrière me rend stupidement fier. L’impression d’être un guide et un protecteur. L’impression d’être pour une fois fort et important. Presque l’impression d’être un homme. 

En France, au domaine familial, mes parents adoptent tout de suite Marta. J’avais un peu peur de leur réaction, Marta étant assez loin de la jeune vierge timide et rougissante que ma mère aimerait me voir me coltiner. Mais apparemment, ils sont sous le charme. Ils lui font des cadeaux, lui amènent des albums photos pour qu’elle puisse voir ma tronche de cocker de quand j’avais huit ans. Ma mère qui ne parle pas un mot d’anglais a l’air de s’entendre parfaitement avec elle. Elle la prend sous son aile et elles échangent bientôt des rires comme de vieilles copines. Mikolaj, lui, a l’air totalement perdu. Sitôt arrivé à la maison de mes parents, il se rend compte que les gens parlent une autre langue et qu’ils ne comprennent pas la sienne. Paniqué, il se cramponne à sa mère plus que jamais. Dans la maison de mes parents, la situation se complique rapidement. Mikolaj est à ce point inquiet qu’il ne peut perdre Marta de vue plus de quelques secondes. Il est totalement terrifié à l’idée de rester seul. Il la suit partout. De pièce en pièce. Jusque dans les toilettes. Je la voix errer, hagarde, comme un fantôme dans la maison Usher, avec l’enfant agrippé à sa manche. Elle n’a pas une seconde de répit.

J’essaie de comprendre ce qui arrive à Mikolaj.

« Il a peur d’être abandonné, m’explique-t-elle.

-Pourquoi à ce point ? C’est ridicule. Il sait bien que tu ne le laisseras pas. »

   Elle ne sait pas ou ne veut rien me dire, mais elle fatigue rapidement. Elle n’a plus d’énergie. Plus la force de rien. Elle devient irritable et me demande d’un ton sec de ne pas l’emmerder avec mes questions. Ça n’a l’air de rien, mais c’est la première fois qu’elle me parle comme ça et ça m’atteint comme un coup au plexus. Je ne m’attendais pas du tout à ça. Je suis d’abord stupidement choqué. Et puis je me dis vite que ce n’est rien. Qu’elle est juste fatiguée. Je ne vais pas faire un scandale pour un peu de mauvaise humeur.

    Le lendemain, pendant qu’elle prend une douche, je tombe sur une sorte de journal intime qu’elle n’a même pas essayé de cacher (elle sait bien que je parle très mal polonais). Je n’essaie pas vraiment de le lire, d’ailleurs, mais je tombe sur une phrase que je comprends. « Bien sûr, Baptiste n’est pas parfait, mais… » Elle parle de moi. Elle discute de mes mérites, me compare sans doute avec d’autres types. Elle essaie de se convaincre que j’en vaux la peine. « Bien sûr, Baptiste n’est pas parfait, mais… » Qu’est-ce ça peut bien vouloir dire ? Je n’avais jamais imaginé qu’elle pouvait avoir des doutes à mon sujet et je ne sais pas ce qu’il faut en penser. Ce n’est rien, je me dis. Une connerie de journal intime. Des phrases en l’air. Des trucs de filles. Il ne faut pas prêter attention à ça. La suite arrangera tout.

   Les sorties, pourtant, ne se passent pas vraiment comme prévues. Mikolaj bien sûr doit toujours nous accompagner, même pour une promenade d’un quart d’heure. Quand on essaie de le laisser à mes parents, il ne dit rien, mais dès qu’il s’aperçoit de l’absence de Marta, il pousse un cri d’horreur déchirant qui monte jusqu’à la stratosphère: « Maman ! ». Puis, il part à sa recherche en courrant et ne s’arrête de pleurer qu’après l’avoir retrouver et fermement agrippée. En ville, c’est encore plus compliqué. Impossible de visiter une église, de faire quelques courses au supermarché, d’aller chez un ami. Il est terrifié. Au moment d’entrer dans un bâtiment clos ou mal éclairé, il se fige sur le seuil et nous tire par la main en arrière en pleurant et piaillant d’une voix suraiguë « J’veux rentrer ! J’veux rentrer ! On y va !» Un soir, je suis obligé de le porter à l’intérieur d’un restaurant où nous allons dîner pour qu’il se rende compte qu’il n’a rien à craindre. Qu’il n’y a aucun monstre francophone prêt à le dévorer. Que nous sommes là et que nous n’allons pas l’abandonner. Mais il passe la soirée accroché au bras de sa mère comme un petit animal inquiet.

    Je ne retrouve Marta que la nuit, une fois Mikolaj endormi, elle le porte alors, jusqu’au lit de la pièce voisine et nous pouvons enfin revenir à notre Eden perdu. Juste elle et moi. Malgré ma frustration, cette impression de malaise rampant qui me gagne, je l’aime d’autant plus de la voir ployer sous la charge. Elle fait de son mieux. Le prestige de Mère Courage s’attache à elle avec une force quasi primitive.  J’essaie de lui dire que je voudrais l’aider, que nous allons faire plein de choses ensemble mais elle est trop fatiguée pour parler. « Je suis une mauvaise mère. » J’essaie de lui dire qu’elle se trompe. J’essaie de lui expliquer que nous devons nous entraider l’un l’autre, qu’elle peut compter sur moi, mais elle ne me croit pas « C’est facile pour toi de dire ça. Je suis fatiguée. J’ai besoin d’air. Laisse-moi tranquille.» Au lit, elle s’échappe de mes bras et se réfugie sous un oreiller. Je me sens blessé, honteux de ne pas pouvoir la rendre heureuse, de ne pas tenir mon rang. Mais je finis par m’endormir en me disant que tout s’arrangera bientôt. Il faut simplement que je me montre patient.

par David Lantano publié dans : L'enfer des caniches (obsessions)
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Lundi 3 décembre 2007

Vendredi. Rencontre avec J-F dans un bar. J’apprends par le travers de la conversation qu’il est amoureux. Il me fait la description de sa peut-être future conquête : grande, classe, intellectuelle, un cul qui fait bouillonner ses hormones de grand mâle frustré – il en est je crois à plus de deux ans d’abstinence sexuelle, mais m’a-t-il avoué, au bout d’un moment on ne compte plus- bref, elle le met au supplice. Le gros s’est déjà déclaré évidemment. Comme moi, il ne fait jamais dans l’approche subtile. Mais là, il a fait fort :il l’a carrément demandée en mariage. Elle a botté en touche, bien sûr, de cette manière délicate qu’ont les femmes compréhensives de rembarrer les prétendants. En riant comme si tout cela n’était pas sérieux et qu’elles appréciaient énormément la plaisanterie, préservant ainsi la susceptibilité du mâle, en lui donnant l’impression d’avoir fait un mot d’esprit alors qu’il n’était que lamentablement sincère. Le gros en est sorti, tout déboussolé. Sans savoir ce qu’il devait croire ou espérer. Je lui ai laissé croire ce qu’il voulait, j’ai fait pencher la balance du bon côté, car j’avais envie de passer une soirée agréable. Je l’ai entraîné dans un club, par la suite, pour faire passer la pilule. Changer d’endroit devait nous faire du bien, à tous les deux. On est allé dans une petite cave en centre-ville. Un endroit à la déco à paillettes ringarde, au trois quart vide toute l’année. Un endroit tranquille pour discuter sans être dérangés. On était les premiers clients. On s’est installé au bar et on a bu tout ce qu’on pouvait, rigolant, se moquant de la tête des serveurs et de la musique insipide, s’imaginant transposés dans notre salon, à écouter une connerie de chaîne musicale à la télé. Et puis, à peine le temps de s’en rendre compte, l’endroit était bondé. Des clients avaient surgi dans notre dos en masse pendant qu’on s’amusait , comme pour une distribution gratuite de mignonnettes. Ces clients, c’était à quatre-vingts pour cent des jeunes mecs, avec des coupes de cheveux bouffantes à la Cristiano Ronaldo si bien qu’on a cru un moment avoir mal lu l’enseigne au-dessus du sas d’entrée. Puis, une fille est montée sur le bar juste devant nos yeux et a commencé à se foutre à poil. Les mecs se sont mis à se presser derrière notre dos, tandis qu’on essayait de continuer la conversation, jetant un œil de temps en temps au-dessus du niveau de la mer. Triste spectacle. Une fille aux seins version chirurgie, les yeux dans le vague, se trémoussait comme une dinde branchée sur une batterie devant une basse-cour d’abrutis. Le corps mu par le devoir, par le contrat signé, elle singeait une excitation absente, un désir imaginaire, pour la séduction d’un groupe d’hommes perdus dans l’ombre. Pour tout dire, je ne pouvais pas la regarder. Peur que son corps ne devienne trop réel pour moi. Plus tard, la strip-teaseuse a commencé à distribuer des tee-shirts et des verres à whisky comme un démonstrateur à domicile. Si bien que sa nudité en devenait secondaire, une publicité pour sa boîte. J-F, que j’avais cru un moment blindé, était fasciné par le spectacle. Il a récupéré une paire de lunettes de soleil, un tee-shirt et un porte-clés et croyant avoir tapé dans l’œil de la danseuse, il s’est mis à essayer de lui parler dans l’oreille, réduisant la distance entre elle et lui. Je crois qu’il s’imaginait pouvoir se la faire s’il pénétrait son espace vitale, à moins d’un mètre de son corps. Elle s’est éloignée plusieurs fois, diplomatiquement, et voyant venir les ennuis de loin, j’ai essayé d’expliquer au gros que ce n’était pas la peine d’insister, qu’il pouvait essayer de baratiner toutes les filles de la boîte, mais pas celle-là. Qu’elle était là pour travailler. Mais il était déchaîné et il n’arrêtait pas de me dire que j'étais juste jaloux, qu’il avait capté quelque chose, qu’elle n’était pas indifférente. Qu’elle était différente. Quand il est parti vers elle, la dernière fois, la voyant entourée de trois mecs complètements bourrés, je savais que ça allait dégénérer. Mais je n’ai rien pu faire. C’était comme de voir une boule de bowling déjà lancée en route vers un strike. Il a attrapé le poignet de la fille, et dix secondes plus tard, le videur du club, l’avait alpagué et traîné vers la porte de sortie.
J'avais la fille presque pour moi tout seul.

par David Lantano publié dans : L'enfer des caniches (obsessions)
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Vendredi 30 novembre 2007

À nouveau, j’ai rêvé d’une fille. C’était à une soirée quelconque, dans un lieu non identifiable, au ciel gris électrique typique du songe. J’essayais férocement d’être neutre dans ce rêve, maîtrisé, poli, un vrai gentleman que rien n’émeut. Lorsqu’elle arriva, sortie d’une voiture, dans quelque parking brumeux devant un club, jeune femme blonde et mince, un peu éméchée, je n’essayai rien, bien que mes rêves aient toujours été des zones débridées pour le sexe. Cette fois-ci, j’étais décidé à garder le contrôle, même endormi. Elle était canadienne, ou disons que je la nationalisai ainsi, pour des raisons inexplicables. Lorsque je l’embrassai sur la joue, au moment où elle me fut présentée –je n’ai aucune idée par qui, évidemment- elle tourna la tête légèrement pour que j’embrasse ses lèvres. Puis, elle s’en alla. Lors de la soirée, je fis bien attention de ne pas l’approcher, de ne pas fixer mon attention sur elle. Mais finalement, à force d’allusions, de regards ; à force de poser la main sur moi, pour que je lui cède le passage, elle finit dans mes bras. J’étais assez catastrophé de voir que je n’avais rien pu y faire. Je savais que j’étais en train de rêver et que cette volupté offerte n’était pas réelle. Mais je n’avais quand même pas pu m’en passer. Toute cette séduction qui passait par l’ambiguïté, par le frôlement, l’expression du désir d’une autre me désarmait, annihilait toute ma volonté. J'ai passé la journée dans cette volupté. Souriant sans doute comme l’idiot du village.

par David Lantano publié dans : L'enfer des caniches (obsessions)
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Mercredi 28 novembre 2007

Les petits poissons font des bulles de souffrance dans l’air vif.
Les ailes des oisillons tombés tressautent spasmodiques.
Les nourrissons pénètrent en gémissant ce joyeux tourbillon.
La douleur infecte la chair comme une punition.

 

La douleur imprègne la chair comme une dérision.
Le mal rugit, le vide consume l’espace et brûle les poumons.
Le manque et l’absence resplendissent dans l’inquiétude.
Les perdants se perdent.
Les vivants cherchent dans la nuit le goût de leur complétude.

 
Certains crient, certains brûlent,
D’autres s’asphyxient, palpitant de signaux
Qui s’allument aux soirs douloureux
Comme de vibrants fanaux
Et puis s’évanouissent, impuissants,
Dans une forme muette de sanglot.


Rien en dehors du hasard et de la confusion.

La douleur est la loi. Elle rampe sur la Terre.

Nous rions par instants, vivant de rémissions,
       
Temps volé de bonheur, accidents de la chair.



par David Lantano publié dans : Poèmes
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Lundi 26 novembre 2007

Printemps 2001. De retour en France, j’accepte le premier boulot que je trouve –les tentatives d’emprunts auprès de la famille et des amis s’étant révélées décevantes. Je m’engage pour quelques mois à livrer des prospectus publicitaires. J’ai trouvé l’annonce et la compagnie dans la zone industrielle pas loin de mon appartement. Tandis que je signe mon contrat, j’apprends qu’une zone géographique restreinte de quelques villages des environs m’est assignée. Mes employeurs insistent sur la moralité sans faille qu’ils attendent de ma part et présentent la distribution de tracts comme une sorte de mission primordiale d’information à laquelle je ne dois pas faillir. Un petit speech d’introduction sur l’historique du groupe doit me mener à croire à la respectabilité et à la haute qualification requise de la part des employés- le sacerdoce est presque souhaité- comme s’il était honteux de devoir juste gagner du fric et de se foutre complètement du pourquoi et du comment. Quelques termes techniques dégueulasses nous sont assenés avec conviction, lexique abscons cachant la réalité de l’ouvrage en prétendant la « revaloriser ». En regardant la gueule de mes « collègues » de travail, qui se torcheraient volontiers avec leur stock de cellulose, tout cela paraît franchement inutile et même vaguement injurieux. Le travail commence. Le matin, je vais chercher le stock d’imprimés au siège de la compagnie, puis je reviens chez moi le trier, c’est à dire le préparer à la distribution. Puis, je pars faire ma tournée. Les préparations prennent une matinée : cinq cents domiciles à livrer, environ quatre imprimés par domicile – supermarchés, hypermarchés, magasins de meubles, d’outillages, etc…- soit environ deux mille imprimés à manipuler qui laissent des taches d’encre grasses sur les doigts. J’ai mal au cœur rien qu’à penser à tous les arbres abattus pour toute cette merde de prospectus qui finira au feu, où détrempée par la pluie dans la plupart des cas. L’après-midi, c’est le moment de la livraison et la livraison se répartit en étapes, en une multitude d’étapes. Monter de voiture. Descendre de voiture. Faire attention aux chiens. Ne pas oublier les maisons isolées au fond des bois et les hameaux de six habitants qui obligent à des détours et dont les habitants seront bien sûr les premiers à se plaindre s’ils ne devaient pas recevoir le panel tant attendu des offres spéciales sur les produits frais à Carrefour ou à Continent. En gros, c’est un boulot de facteur, moins la sympathie des riverains. Les livreurs de prospectus sont les parias de la distribution. Je livre toute l’après-midi à des pavillons tristes, des H. L. M, de vieux immeubles aux boîtes aux lettres en berne. Les seules paroles que j’échange avec des êtres humains sont des « non, non, non ! » hurlés par-dessus des portails. Je marche et je conduis. J’ouvre la portière, je me lève, je referme la portière. J’ouvre la portière, je me rassois, je ferme la portière. Au lieu de perdre peu à peu conscience de ces gestes répétés, mécaniques, j’en deviens au contraire hyper-conscient, presque stupéfait. Ils s’impriment dans mon esprit malgré moi. Cela devient un rythme, une musique pénible, une incrustation cérébrale forcée. Mais au moment où je crois atteindre le dégoût le plus absolu, où ma force faiblit devant l’absurdité, un changement opère que je ne vois pas venir. Le jour me révèle une hallucination, une hallucination douce, vibrante qui n’appartient qu’à moi. L’image arrive au bout d’une échappée, d’un chemin de traverse, d’une rupture au cours d’une association d’idées. La continuité de ma pensée a des ratés. Les références, les inductions ont été biaisées, détournées. Inconsciemment, mais irrémédiablement, le mouvement de la pensée me ramène vers elle, comme vers la seule présence qui ait du sens. Au-dessus des jardins, des grilles, par-delà les portails, les thuyas des pavillons, les champs, les bois, venue de toutes les directions, portée par tous les vents, tandis que je remonte à pied la cité-dortoir, une idée vient à moi, comme amenée par une marée grondante; une idée qui me fait sourire d’un sourire ineffable : Marta m’attend. Sensation de plénitude imméritée et de supériorité cachée. J’ai un atout maître dans la manche. Un merveilleux petit secret. Une carte au trésor glissée dans ma poche intérieure. Un billet de loterie gagnant. Tous les bons numéros et le complémentaire. J’ai beau être un minable qui ne comprend rien à rien, un chien fou quasi débile, une outre pleine de vide, un grand morceau de n’importe quoi, je ne peux plus perdre désormais. Les commandements de la vie matérielle ont beau m’écraser, je peux me dire : « moi j’ai ce qui ne peut être acheté, ni égalé ; moi j’ai ce que personne d’autre ne rêve avoir. » Que ce soit dans le matin grave, polaire, ne suscitant pas le moindre appétit pour la journée à venir ; ou l’après-midi pluvieux, suintant, dégorgeant des idées de suicide à chaque coin de rue,  j’ai ce « moi, j’ai… » toujours à portée de bouche, toujours au bord de la pensée, comme une promesse, un échappatoire. Je ne suis jamais là vraiment, à distribuer de la pulpe de papier, je suis ailleurs, plus tard, là où je vivrai à nouveau. Je pense à Bali, où nous irons vivre dès que possible. Notre maison à Jimbaran et sa plage de sable noir. Les étranges cérémonies auxquelles nous assisterons. Nos efforts ridicules pour apprendre le balinais qui feraient mourir de rire les commerçants. Les lentes montées vers le Pura Luhur Uluwatu avec la vue sur la baie.Ces enfants bruns aux dents blanches plongeant dans l’eau bleue. Nos corps chauffés à blanc comme des carapaces de tortues. La vie tellement ralentie qu’elle paraîtra éternelle. Et puis être avec elle, elle, elle. A chaque instant du jour et de la nuit. Je ne pense plus qu’à ça. Au printemps, enfin, une occasion de retrouver Cracovie se présente. J’ai, l’espace d’un long week-end, l’occasion de repartir. Je décide de faire l’aller-retour en voiture bien que le temps de faire la route, il ne me restera qu’à peine plus d’une journée à séjourner sur place. Marta étant chez ses parents, elle ne sera pas là pour m’accueillir mais la clé sera sur le rebord de la fenêtre et elle prendra le premier train du matin pour me rejoindre. Seule. Mikolaj restera avec sa grand-mère. Je pars le vendredi matin et j’arrive dans la nuit. Les embouteillages sur l’autoroute et la longue attente à la frontière m’ont fatigué et lorsque je monte les marches vers l’appartement, j’ai l’impression de flotter. J’investis un endroit à la fois familier et irréel comme un décor de théâtre fait sur mesure. L’appartement plongé dans l’ombre me donne l’impression d’entrer par effraction. Et puis je donne de la lumière et je retrouve tout, comme si j’étais parti la veille, comme si je rentrais d’une course en ville. Mais Marta n’est pas là. Je vais m’effondrer dans le matelas à même le sol qui est notre lit, et au milieu des draps je découvre un tee-shirt oublié, roulé en boule, plein du goût de sa sueur poivrée. Je m’endors dans cette odeur  poudreuse, m’imaginant déjà la serrer contre moi. Je me réveille tôt le matin, et tandis que je m’habille, me lave et me prépare à déjeuner, je pense à des roulis de train PKP. Il y a une gare pas très loin derrière les murs et je les imagine aller et venir, paresseusement.  Je pense cinétique, aiguillages et signalisations, arrêts dans la brume de petites villes dont on ne peut pas lire les noms derrière les vitres opaques de crasse. Je pense départs et arrivées et mouvement perpétuel de la ruche ferroviaire, en sachant qu’une seule de ces microscopiques cellules mécaniques contient toute ma vie future. Je ne sais pas précisément à quelle heure Marta doit arriver et l’horloge au-dessus de l’évier me fait des suggestions : le train de 8 heures 17 vient d’arriver en gare, quai n° 2, le train de 8 h 25 vient d’arriver quai n°4… J’attends l’instant précis du passage de son absence à sa présence dans la pièce, la fraction de seconde merveilleuse de sa matérialisation dans l’espace, la concrétisation de la pensée magique et quand elle advient enfin, Marta surgissant de l’escalier, cheveux noirs défaits bouffant sur sa nuque blanche, j’éprouve autant de surprise ravie que le petit enfant devant le lapin tiré d’un chapeau d’enchanteur. On s’embrasse longuement, et j’ai du mal à m’arrêter, elle ne me relâche qu’à regret. On a peur d’être obligé de se parler. La médiocrité de ce qu’on pourrait dire n’a rien à voir avec ce que l’on ressent. Nous n’avons pas les mots qui vont avec. Nous ne les avons jamais appris. Mais l’on essaie tout de même de converser comme par une forme étrange de pudeur. Toutes les banalités y passent, le trajet, la météo, la santé… Il est effroyablement difficile de dire un mot juste, d’avoir une parole importante. La peur du ridicule, du théâtral nous empreint. L’absolu ne survit pas à l’air libre. De la même façon, de n’avoir pu la toucher, ni la voir pendant ces quelques mois, me la rend vaguement étrangère et effrayante. J’ai une crise de timidité ridicule. J’ose à peine la toucher, comme si elle allait disparaître au contact, ou bien me repousser. Puis, alors que la tension atteint son maximum, elle me prend la main et m’attire vers le lit, où l’on se déshabille mutuellement. Comme si elle avait soufflé sur ma douleur jusque là contenue, je pousse de grands soupirs de bête contre sa peau, effaré de me rendre compte à quel point elle m’avait manqué, et de l’intensité du pouvoir qu’elle a désormais sur moi. La journée qui suit n’a pas de limites.  Dans un sens, elle n’a jamais pris fin. C’est celle que je voudrais revivre indéfiniment, après ma mort, s’il m’était possible d’en faire le souhait. Je voudrais pouvoir m’exiler là, dans cette circonstance très précise, dans cet état d’esprit très exact et ne plus en bouger, à tel point cette journée a pris la mesure de mes sens, et m’en a appris leur profondeur exacte, leur limites, leur puissance insoupçonnée, aussi bien que leur simple usage. Dans l’espace physique de ce jour de printemps, sous une lumière d’or pâle, la lumière de la plénitude onirique, Marta à mon bras, je marche comme un titan sur la terre des hommes. Je marche dans le soleil et le soleil est en moi. Il pénètre les pores de ma peau, m’investit et m’accomplit. Il me fait homme, renverse les barrages intérieur/extérieur, annihile les limites, les velléités, les doutes, les laideurs, les maladresses d’être soi. Il marque Sebastiana et m’ouvre la voie. Il ombre le parc, inonde le ciel ouvert au maximum comme une océan de lumière. Il est Marta, le principe unificateur, le feu ouvert où je viens m’écraser avec stupeur . Rien ne sera plus jamais comme avant. La félicité s’étend comme une onde rampante jusqu’aux points cardinaux. Il y en a plus que ne peut en contenir une journée. Le flot de lumière déborde est parvient jusqu’à moi, ici et maintenant. Je marche. Je marche et ce n’est plus l’euphorie consumante et insensée de la rencontre que je ressens. C’est l’épuisement des sens, la simplicité bienveillante, la sensation et le plaisir d’être en vie. J’imagine, le soir venu, une vie à l’image de cette journée. Une vie qui échapperait à son histoire. Une vie dont le cours aurait été stoppé net, vitrifié. Une vie comme un prolongement de cet instant créateur, un paradigme de ses délices, une répétition infinie de ses résonances. L’image entrevue à travers ce jeu de miroirs a de quoi me donner le vertige, c’est l’illusion du bonheur.

par David Lantano publié dans : L'enfer des caniches (obsessions)
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Samedi 24 novembre 2007

Il devait y avoir un signe

Sur ce visage singulier

Dont je reconnus chaque ligne

Comme s’il m’était familier.

 

Le signe du feu sur la terre

Qui brûle la nuit comme un sort

Et fait valser sous les paupières

Tout un passé dans le décor,

 

Le saut de l’ange sans paroles

Dans un mouvement d’abandon,

Entre une chute et un envol,

Un jour de fête en illusion.

 

Le temps d’en perdre le sourire

Et tout déjà n’était plus là.

Tout se prit à s’évanouir

Comme un effet de cinéma.

 

Le temps vécu comme un emprunt,

Le dérisoire habituel,

Et cette gêne au quotidien

Dans des habits de sentinelle.

 

Ce signe où je te reconnus,

C’est ton invention du sourire,

Ton manque rare de tenue,

Qui frôle souvent le délire,

 

 La symbolique mise à nue

De ton corps blanc comme un éveil,

Comme une tristesse inconnue

Tout suffocante de merveilles.

 

Tu es de ces soirs éclatants,

Passés au large du soleil

Livrée au souffle de l’instant

Comme au jeu puissant du sommeil.

 

Dans la projection de la nuit,

Je te vois passer comme en songe,

Riant à travers la verrerie

Des bars que ton être prolonge.

 

Tu as le cœur comme un manège

Et le pouls léger comme un rire

Et l’effronterie sacrilège

Qui se répand comme un empire.

 

Tu me disperses et m’atomises

Dans l’infinie mobilité

Dans le suspens qui s’éternise

De ton visage révélé.

 

Pour t’échapper d’entre mes mains

Comme pour fuir ce qui t’enserre

Parfois tu te fais assassin

Et cruelle à tout foutre en l’air.

 

Comme l’animal des soirées,

Glissée dans ta peau d’aventure,

Tu es l’astre transfiguré

Qui me transperce de brûlures

 

Certaines nuits, tu fais le mal

Et dans l’incendie volontaire

Reine de Neige et de cristal

Tu illumines mon enfer.

 

Tu es de ces matins de cernes

À la tendresse inespérée

Sur le remords du lit en berne

Dans les bras du pardon muet.

 

Lorsque tu portes le café

Puisque ta fierté te retient

Je laisse ton geste invoquer

L’absolution du quotidien.

 

Et ton souffle offert en partage

Dans le froid des arrêts de bus

Me fait prier pour le présage

De t’avoir un instant de plus.

par David Lantano publié dans : Poèmes
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Lundi 19 novembre 2007

Il faut vivre pour boire et non pas boire pour vivre. Je suis en cure d’intoxication. En buvant à intervalles réguliers, j’ai découvert qu’on peut entretenir l’ivresse et rester saoul toute la journée, un peu comme un planeur utilisant les courants d’air chaud pour se maintenir en altitude. Question d’entraînement. Dans cet état, j’échappe au doute, à la souffrance, au fardeau de l’imagination sexuelle. Les fantasmes sont toujours là, bien sûr, mais ils deviennent légers, divertissants, comme un ballet exotique, un grand jeu d’où tout le monde sort gagnant. Je baise avec toutes les actrices de la télévision, avec les filles des affiches et des catalogues. Les passantes sont mes complices. Elles me prêtent leur concours. Elles me glissent des grossièretés à l’oreille et m’entraînent dans des arrières-salles pour se jeter sur moi, et me violer. Le monde serait bien meilleur s’il en était ainsi. Si les femmes avaient le même instinct sexuel que les hommes, imaginez l’empoignade ! Plus de calcul. Chacun pour soi. La ruée vers l’autre. Un envol de vêtements épars, déchirés, piétinés. Le monde devenu fou de désir. Hommes et femmes agrippés sauvagement dans un combat de fauves s’entre dévorant. Une température insupportable. Un réchauffement libidineux de l’atmosphère terrestre. On verrait dans les rues des couples de fortune à peine présentés, s’éclipser vers des porches ou des arrière-cours. On interromprait la musique dans les clubs pour ne pas déranger les jeux de mains frénétiques et le laisser-aller général. Les plafonds des appartements cèderaient sous les grappes de couples enlacés, déchaînés. On verrait des bandes de filles arpenter les rues saturées d’hormones et au printemps les hommes n’oseraient pas sortir le soir, non-accompagnés. Le monde vacillerait et finirait par exploser sous le rugissement rauque halluciné d’un orgasme planétaire.

Je retrouve J-F au hasard d’un bar qui passe. J-F a le physique et la voix d’un ténor d’opérette. J-F a le front rouge et le nez des Bourbons. L’œil humide, la sueur facile, J-F boit énormément. J-F a une vocation d’humaniste, un air jovial de bon rustaud, des blagues ou des coups de gueule pantagruéliques. Une espèce de fascination pour le panache et les formes vieilles du verbe. J-F cite Danton, ou François premier et rêve de Gabrielle d’Estrée. Nous n’avons rien en commun. Pourtant, quelque chose de l’ordre de la frénésie, de la coupe pleine à boire à la lune, de la sublimation, du chef d’œuvre manqué, nous rapproche. Il ne fait rien ou pas grand chose. Il poursuit des études pour être journaliste ou prof de français, ou historien, au choix. Il n’est pas capable de choisir et tout son être, toute sa force se résume et s’épuise dans ses projets. Il a voulu créé un journal, dont il n’avait que le titre. Il a voulu créé une imprimerie, puis un fonderie, puis implanter des éoliennes – il est écologiste- mais il n’en a jamais rien fait. De même qu’il n’a jamais écrit plus de quelques phrases ou quelques vers orduriers, bouffons, sentencieux, sur l’œuvre magistrale qu’il se proposait d’écrire, étouffant de rire en déclamant à voix portée sa prose grotesque dont le sens est tenu comme le fil d’une conversation d’ivrogne. La première fois que je l’ai rencontré – dans un bar évidemment- j’ai été surpris qu’il ne soit pas l’attraction de l’endroit, l’animateur enjoué qu’il avait l’air d’être. Je l’imaginais assez balancer des grandes claques dans le dos aux habitués et se lancer dans des blagues de cul, bien franchouillardes, mais non. Il y avait un net décalage entre son physique et sa personnalité. Au bout de quelques semaines, je le vois croiser d’ancien complices à lui, qui tous, l’évitent, gênés, et même visiblement dégoûtés. Ses amis sont rares et ne le restent pas longtemps. J’en vois plusieurs défiler. Mais les raisons de ses brouilles

nombreuses restent toujours hors-champ pour moi, inconnues et incompréhensibles. J-F dit par exemple d’un patron de bar qu’il a invité à dîner la semaine précédente, que c’est un connard et qu’il ne remettra plus jamais les pieds dans son rade. Lorsque je parle à un artiste des rues qu’il m’a présenté quelques jours auparavant, celui-ci me dit, que J-F est cinglé, change de conversation rapidement, puis s’esquive comme si j’étais contagieux. J-F trouve plein de surnoms insultants à ceux qui lui déplaisent. Quelque fois même, avec une rage incompréhensible. Le nombre d’endroits où il peut encore se rendre, le soir, se restreint petit à petit, à cause de disputes ou de dettes. Mais avec moi, jusque là, tout roule. J’ai l’impression de le connaître malgré lui, et malgré sa réputation. J’aime ses déclarations burlesques, ses gueulantes et ses moments de n’importe quoi. Il a une gueule d’ami vieille France, comme on aimerait tous en avoir, qui pratique un art de vivre à coup de Laguiole, de vin rouge et de farniente anisé. Ça me va parfaitement.

Assis au bar, il joue avec un appareil photo, version gros modèle de spécialiste, fumant et suant à grosses gouttes de concentration. Apparemment, il est pigiste pour une feuille de choux local, ce qui consiste principalement à prendre des photos d’évènements aussi majeurs que la foire au maroilles de La Capelle, l’arrivée au finish du tour du canton de Braine, ou l’élection de miss Pâturages à Vauxaillon ; ainsi que de rédiger les articles idoines. Ça ne lui paie même pas sa bière. En fait, je me demande s’il ne doit pas payer lui-même ses films pour ses extras : photos privées, familiales, mais qu’il espère bientôt plus « artistiquement » érotiques, s’il arrive à se dégotter un modèle. Son travail, c’est du vent. Mais à l’entendre, c’est un premier pas dans le journalisme. Il s’imagine se faire une place en « free-lance », et en se démerdant bien, en faire sa vie. On sait très bien, lui et moi, que c’est de la blague et qu’il finira vite par poser son appareil et passer à autre chose, mais en milieu nocturne alcoolisé, on peut tout à fait admettre ce genre de pieuses intentions. On joue à faire « comme si », comme des gamins. L’un de ses amis fidèles nous rejoint bientôt, le seul devrais-je dire, que j’ai vu passer plus d’un mois en sa compagnie. Hervé- c’est son nom- est un type petit, blafard, couperosé, que je ne connais que complètement bourré, titubant comme une caricature d’ivrogne. Il est vêtu d’un bas de survêtement et d’un pull en faux jacquard, vert et gris, pulvérisant l’idée même de goût vestimentaire, l’idée même d’esthétique, comme à chaque fois où je l’ai croisé auparavant.. Il respire la honte familiale, la médiocrité souveraine, le trou du cul et pourtant l’essence même de la France, gentil comme un animal peureux, fier comme un inventeur incompris. Toujours à nous gonfler avec sa biographie héroïque :  « Moi, j’ai aimé une femme … incroyable ! J’ai écrit pour elle des poèmes superbes, comme tu peux pas savoir. Je restais toute la journée à écrire et ça me venait comme ça, sans chercher… » Et de me citer des vers hors-contexte, pompeux, tout imbus de lui- même avec l’impression d’avoir inventé la poésie. Ce qui me gêne le plus, c’est que d’un certain côté, je le comprends. Je comprends parfaitement cette stupéfaction amoureuse, ce délire permanent. Mais je ne veux pas l’entendre venant de lui ! Je ne veux pas penser qu’il puisse ressentir cela. Je ne veux rien qui puisse me rapprocher de lui et qui mette en perspective, sarcastiquement, mes propres dérives et absolutismes. Vers les onze heures du soir, J-F reçoit un coup de fil du journal qui lui demande d’aller couvrir une fête de village, où a lieu le concert d’un sosie de Mylène Farmer. L’idée est si loufoque, si merveilleuse qu’on décide d’y aller ensemble, pour s’amuser. Arrivés sur place, on découvre la petite fête foraine. Quatre stands, une baraque à frites et deux manèges peints à la peinture métallisée. Il ne fait pas trop froid, et des jeunes dansent près des auto-tamponneuses, juste sous un podium ou pour l’instant les spots blancs n’éclairent qu’une scène vide. Tout le répertoire années quatre-vingts y passe, pendant que nous vidons des bières dans des gobelets en plastique en attendant la star. Je prête de l’argent à mes camarades, qui évidemment, n’ont jamais rien sur eux. Puis j’observe la piste en me demandant si je dois espérer quelque chose. Mais comme d’habitude, je déchante vite. Toutes les danseuses ont l’air de venir d’un autre monde, d’une autre sphère, qui n’a pratiquement rien de commun avec la mienne. Nous ne partageons que l’expérience d’évènements extérieurs, factuels, superficiels,  plongés dans une culture commerciale omniprésente, télévisuelle dont nous ne tirons pas la même chose. Nous partageons la date du jour et les informations. Nous partageons les mêmes lieux, foulés à des moments différents. Nous partageons l’air frais du soir et les sirènes de la fête, mais c’est bien tout. Je suis dans ma propre région, à quelques kilomètres de chez moi. J’ai peut-être été à l’école avec un grand frère ou un cousin d’une de ces filles, et pourtant c’est comme si je venais d’une autre planète. J’ai ce sentiment familier d’exclusion immédiate, comprise, acceptée, vaincue que j’ai toujours eu. Je ne parle pas la même langue qu’elles. Je ne pourrais pas en séduire une seule, même si j’essayais. Je ne sais pas jouer le rôle qu’il faut et elles me mépriseraient de ne pas savoir l’interpréter. À quatre bières et demie, la musique baisse de volume avant de s’éteindre complètement et de laisser la place au DJ, animateur, présentateur, annonçant le moment crucial de la soirée, l’arrivée sur scène de Stéphanie, métamorphosée, ou devrait-il dire anamorphosée en celle que nous aimons tous : Mylène Farmer ! Applaudissements épars et rires légèrement sarcastiques dans le public. Puis, après que l’intro de Libertine et un flot de fumée blanche aient fait tenir en haleine l’assistance, Stéphanie entre en scène, en tenue romantique, chemise à jabots et catogan. Elle est jolie, très bien maquillée et ressemble suffisamment à son modèle pour retenir l’attention des quarante spectateurs. Elle chante en play-back avec une chorégraphie bien maîtrisée qui montre qu’elle a dû pas mal écumer les soirées pour comités d’entreprise, les bals et les fêtes de villages. Elle change trois fois de tenue, au cours du concert. J-F et moi ne sommes pas vraiment ravis, car ce n’est pas assez nul pour qu’on s’amuse. On avait imaginé quelque chose de plus festif, de plus caricatural, d’outrancier, mais non. C’est juste chiant. Quel intérêt de copier au détail près une chanteuse faisant tout ça beaucoup mieux et pour de vrai ? Une copie devrait être originale, déformée, honteuse, cynique, bouffonne, peut-être poétique. Enfin, avoir un traitement, un point de vue, quelque chose de neuf… Mais non. Après un tour de chant assez bref, cinq ou six chansons parmi les plus connues, Stéphanie quitte la scène. Le spectacle est terminé. Grâce à l’appareil photo de J-F, on accède au backstage, une table de jardin sous un chapiteau, avec le maire et les VIP locaux. Il faut voir Hervé, et son look de pilier de bar, discuter intensément avec M. le maire, sapé comme à la parade du village. Hervé déblatère avec cet enthousiasme euphorique et protéiforme que maîtrisent bien les alcooliques. Le maire, surpris, essaie de ne pas paraître désagréable devant tout le monde, bien qu’il aimerait visiblement beaucoup botter le cul de cet abruti qui lui tient les basques. J-F prend des mines de professionnel en photographiant la star de la soirée et toute la tablée. Stéphanie a l’air morose, elle s’emmerde. Elle a conscience que tout cela est assez minable, finalement. Ce n’est pas du tout la fan un peu conne, à laquelle on aurait pu s’attendre. Je ne comprends d’ailleurs pas ce qui peut la pousser à se produire dans des endroits pareils. Je ne crois pas vraiment qu’elle aime ce qu’elle fait, en tout cas. Plus maintenant. Elle a peut-être fait ça par passion à ses débuts, émoustillée par les lumières du « music-hall ». Mais maintenant, elle ne fait plus qu’exploiter une ressemblance et un numéro connu par cœur, auquel elle ne touche plus. C’est devenu un métier, pour elle aussi. Nous nous servons avec libéralité dans le stock d’alcools disposé sur la table. Pour tout dire, on le pille. Moi, avec un tout petit peu de réticence au début –un reste d’éducation au savoir-vivre- mais en voyant la voracité de vautour de mes camarades, je ne me pose bientôt plus de questions. On vide le bar avant que le maire n’ait eu le temps de terminer son armagnac. Ce qui me fait rire postérieurement, car j’ai appris plus tard dans la soirée que cet enculé était Front National. Au moment de vider les lieux avec Hervé, car plus rien à boire, J-F nous rejoint en souriant. L’air con et satisfait de lui-même. Il montre un bout de papier. « Les gars, j’ai le numéro de Mylène Farmer ! » Plus tard, dans la voiture, J-F est au volant et commence à se disputer avec Hervé au sujet de dieu sait quoi. On est tous blindés et impossible de retrouver le chemin de la ville. Routes départementales et chemins vicinaux boueux et pas éclairés. Aucun panneau de signalisation. Des près et des bois identiques : on est perdu. J’ouvre une cannette pour fêter ça au moment où Hervé ouvre la portière et descend. Il décide de rentrer à pieds car J-F est trop con (ce qui est vrai, mais je ne vois pas le rapport.). Je me demande moi, lequel est le plus con des deux car on est bien à quinze kilomètres de la ville. Je décide de convaincre le petit coq, blessé dans sa fierté, de remonter en voiture afin qu’on puisse se perdre en paix et au moins dormir à l’abri du vent sur la banquette arrière (je parle pour moi.). Il finit par accepter en nous faisant croire qu’il nous fait une faveur, puis nous repartons dans la nuit. C’est étonnant comme l’avis de trois mecs bourrés sur la direction à prendre peut être contradictoire. On est à chaque embranchement, a peu près d’accord sur rien. Les deux du siège avant continuent de se disputer, si bien que je finis par m’en désintéresser. Je finis ma bière et me mets à somnoler. Lorsque je me réveille, on est par je ne sais quel miracle devant chez J-F. On finit la nuit chez lui, dans son appartement minable, où des parpaings traînent dans la chambre, où son bureau n’est qu’une planche de contre-plaqué sur des tréteaux, à finir une bouteille de deux litres de sangria industrielle, à vous faire gerber rien qu’à la voir. J-F se met à rire très fort à des blagues qu’il invente et qui ne sont jamais tout à fait compréhensibles, vaguement nauséeuses, issues d’un cerveau qui raisonne en vase clos. C’est alors que je comprends qu’il est malheureux.

par David Lantano publié dans : L'enfer des caniches (obsessions)
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Jeudi 15 novembre 2007

On parle un peu d’un voyage en France que l’on ferait à trois. Mais il est apparemment difficile pour elle d’obtenir un passeport pour Mikolaj en l’absence du père de l’enfant et il est hors de question de le laisser à nouveau deux semaines chez sa grand-mère. Elle promet qu’elle essaiera quand même. Elle a envie de voir Paris.

Le manque de sexe nous rend nerveux aussi. Presque impossible de s’envoyer en l’air le jour comme la nuit, Mikolaj étant toujours dans nos pattes ou susceptible de se réveiller la nuit. Un après-midi, une de ses amies se propose de l’emmener se promener. Nous acceptons tout de suite, et enfin seuls, on se précipite l’un sur l’autre. Nous avons très peu de temps avant qu’ils ne reviennent, nous en sommes parfaitement conscients,  aussi je me contente de lui enlever sa jupe et son slip tandis qu’elle déboutonne mon pantalon fébrilement. On baise comme des fous à toute vitesse, sur le sofa, profitant au maximum de ce moment de répit qui nous est accordé. Le sexe est merveilleux, intense et brûlant, l’impression d’une course-poursuite, d’une fuite en avant jusqu’à l’extase. On pourrait être interrompus à tout moment mais ça n’arrive pas.

Lorsque Mikolaj et l’amie de Marta reviennent, on sourit comme des conjurés. On a un nouveau petit secret. Malheureusement, les jours suivants, ce genre de moments est de plus en plus rare et je me mets à déprimer un peu. En fait, je suis malheureux, mais d’un malheur ignoré, repoussé dans l’inconscient, écrasé, subjugué par l’euphorie : je suis avec elle. Je ne finis pas de m’en étonner. Par quel miracle, par quelle aberration statistique est-elle avec moi ? Je ne sais pas. Elle entre en moi par mes yeux toute la journée. Et elle me change. Je la vois touchante au réveil, quand elle ne cache plus ses défauts et que ses cheveux défaits retombent sur son visage sombre. Je la vois faire le café. Je la vois se préparer, maquiller ses yeux immenses pendant des heures en me virant à coup de pieds de la salle de bain, pour ne pas que je la voie (Elle voudrait que je ne la connaisse qu’au mieux de sa forme, préparée, lisse, parfaite, sans comprendre que ses gestes ne me la rendent que plus chère, plus réelle.) Je la vois prendre ma main d’évidence quand nous sortons, comme si elle voulait s’assurer de mon allégeance. Comme si je ne lui avais pas toujours appartenu ! Nous sortons quelquefois dans le quartier, quand l’enfant passe un ou deux jours chez sa grand-mère. Nous allons dans un Kazimierz spectral, aux rues flanquées d’arcades gothiques, refuges pour les silhouettes titubantes de pauvres gens. Nous allons dans cet eldorado lunaire où les passants ressemblent à des faunes. Nous allons dans des bars étranges, aux allures d’haciendas déplacées, aux murs passés à la chaux, tout en haut de vieux immeubles lambrissés et anonymes. Nous passons devant des portes condamnées, des voies sans issues, des parcs en friches derrière des barricades. Nous allons à des rendez-vous nocturnes dans d’autres appartements glacés, répondant à des invitations d’hôtes que je ne connais pas, que j’ai à peine croisés, un soir plus tôt et dont je ne me rappelle rien. Une bière à la main, un repas partagé à la va vite, assis sur un tapis, près d’une fenêtre, un immense appartement désert, plein de bric-à-brac comme celui de J-F Sébastien dans Blade Runner, le besoin de se nourrir vite évacué, comme une corvée. Les discussions rapides en polonais où je perds vite pied, et qui se réduisent à un rythme pour moi, une incantation indéchiffrable qui me permet de m’abstraire de la situation, d’observer Marta, de la voir se comporter avec d’autres que moi, de retracer son histoire. J’apprends que beaucoup de ses amis viennent de la même ville qu’elle, une ville de l’est de la Pologne, près de la frontière ukrainienne. Comme elles, ils ont tous étudié les arts, la littérature, la dramaturgie, ou  la mise en scène avec certains professeurs célèbres localement. Ils rêvaient de vivre de leur art mais, à Cracovie, ils sont à peu près tous devenus barmans ou serveurs à 5 zl de l’heure et vivent de petits arrangements avec le quotidien. Ce qu’ils font pour vivre n’a d’ailleurs pas d’importance. Peut-être partiront-ils aux Etats-Unis ou en Allemagne se faire un peu d’argent et revenir mettre des jetons dans la machine à rêves. Son visage s’illumine quand elle est avec ses amis, elle rit sans cesse, elle leur prend le bras avec une forme de tendresse émouvante, comme s’ils étaient frères, même plus que des frères. Certains sont d’anciens amants. Ce qu’elle me dit tout de suite, sans hésitations, ni précautions. Elle a pour ceux-la une bienveillance nostalgique particulière, les appréciant plus pour le temps béni de son adolescence qu’ils lui rappellent que pour leur mérites personnels –elle est terrifiée, hantée par l’idée de vieillir. Elle me parle pourtant, une fois d’un homme qui pour elle a toutes les qualités du monde, doux et puissant, talentueux et attentionné, prêt à tout, et qui un jour, l’a demandée en mariage. À son évocation apparaît l’image d’un homme grand et timide, quoique passionné, à la voix de baryton basse. Personnage que je ne peux pas atteindre, ni affronter. La façon dont elle en parle me fait mal, mais je sais que ce n’est pas volontaire et qu’elle n’en est même pas consciente. Tout cela n’est rien puisque je suis avec elle. Ce qu’elle a aujourd’hui est si évident qu’elle peut se permettre tout. Elle veut pouvoir me parler comme si elle était seule. Comme si elle se parlait à elle-même. Elle veut que je partage ses joies et ses regrets. Alors, je ravale ma jalousie et je souris.

À la fin du mois de mars, je dois repartir pour la France. Morne constat. C’est que, bien que les ayant ménagées au maximum, pensant à un certain moment avoir maîtrisé leur érosion, il est apparu que les deux mille balles n’étaient finalement pas indéfiniment extensibles. Je suis à sec. Plus que fauché. Depuis quelque temps, on ne vit plus que d’emprunts. Il me faut récupérer de quoi tenir le coup quelques mois de plus en autarcie à Cracovie. Ne pouvant imaginer, un moyen d’y parvenir sur place, je dois me résigner à partir. J’ai à peine de quoi me payer l’essence pour le voyage du retour, et j’ai la rage. En France, je suis prêt à agir en pirate. Emprunter de l’argent à tout le monde. Faire tous les petits boulots minables et non-qualifiés que je peux espérer trouver, pour pouvoir revenir le plus vite possible.

Quand le moment du départ approche, Cracovie prend un air de fin du monde. Nous marchons comme des morts-vivants, n’osant pas parler, n’osant pas ouvrir le feu. Les promesses, à ce moment-là, paraîtraient ridicules, presque insultantes. Nous marchons, silencieux, devant les bâtiments qui décomptent le temps qu’ils nous reste avant la séparation. Avant la traversée. Rue Grodska, dernière journée. Le kiosque au coin de la rue. Acheter des cigarettes. Gestes futiles. Plus que six heures. Wavel a l’air de se foutre de nous. La dernière heure venue, Marta me maudit. Elle m’interdit de partir. Elle me hait. Elle me repousse. Elle va jusqu’à me subtiliser mes clefs, et mon passeport, pour m’obliger à les lui reprendre par la force. Combat silencieux, infiniment confus, jeu qui tourne mal, affrontement qui se veut une blague, dont le vainqueur, ceinturant son adversaire, sort aussi triste que la vaincue. Je suis loin de supposer alors, que cette scène aura lieu très souvent par la suite, au gré de mes allers-retours forcés pour trouver de l’argent.

par David Lantano publié dans : L'enfer des caniches (obsessions)
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Lundi 12 novembre 2007

Printemps 2001. La première rencontre avec Mikolaj, amené par sa mère, inquiète et hésitante. Je le regarde en coin tandis qu’il prend possession de notre appartement en courrant. Il est très vif, énergique. Il parle sans arrêt d’une petite voix haut-perchée. Il a les cheveux très blonds qui n’ont rien à voir avec les cheveux sombres de Marta. Des grands yeux bleu de prusse dans un visage poupin, tout en longueur. Je ne reconnais pas ces traits sur le visage de celle que j’aime. C’est le visage slave de l’autre, de l’ennemi. Le visage du père absent. A l’enfant aussi, on a parlé de moi. Il sait qui je suis et n’ose tout d’abord pas m’approcher. Il ne parle qu’à sa mère, tourne autour de moi. Essaie de me jauger. Assis à la table de la cuisine, j’attrape l’un de ses jouets, un Action Man en tenue léopard, et me met à le manipuler machinalement. Je lui fais prendre des poses, tirer sur des ennemis invisibles, marquer des buts avec un ballon imaginaire. A un moment, Mikolaj remarque mon manège et vient récupérer son bien d’un geste autoritaire, sans commentaire.

   J’observe Marta dans un rôle nouveau. Maman Marta. J’ai du mal à croire que la fille que je connais puisse s’occuper d’un enfant mais elle ne se débrouille pas si mal. Elle le nourrit, le lave, répond à son questionnement sans fin. Mais je me rends compte rapidement que cela lui coûte. Elle soupire beaucoup et fume clope sur clope. Mikolaj n’est jamais à plus de quelques pas d’elle. Il vient la tirer par la manche à tout bout de champ et réclame sans arrêt son attention.

   Pour jouer au couple normal, on va faire un tour dans la ville l’après-midi. On marche lentement jusqu’à une petite aire de jeu près d’une église de briques rouges dans Kazimierz. Presque à destination, lorsque je prends la main de Marta, Mikolaj me fait lâcher prise et se place comme un barrage entre nous. C’est un simple geste d’enfant possessif, mais je ressens pour la première fois une bouffée de jalousie intense, un élan de colère empoisonnée, brusque comme un direct au foie. Mon cerveau reptilien a clairement identifié le problème : quelqu’un m’empêche de toucher Marta. Il ordonne une réponse immédiate et définitive: détruire, anéantir, arracher la gorge et manger le cœur encore fumant de ce petit con. Au lieu de ça, je l’aide à escalader les barreaux de l’échelle du toboggan. 

  Je réalise alors seulement que nous ne sommes plus vraiment seuls, Marta et moi, et que nous ne le serons sans doute plus jamais. Un intrus est venu nous déranger sur notre île déserte. Quelque chose vient de changer. Nous sommes brusquement revenus dans cette triste réalité des obligations et il ne s’agit maintenant plus d’être, de se laisser porter par le vent solaire, mais de se comporter, de faire des efforts, de vivre de compromis. Je déteste cette idée. Je n’ai pas envie de revenir en arrière. Pas envie de la partager avec qui que ce soit. Mais s’il le faut, s’il n’y a pas d’autre solution, je suis prêt à en passer par là.

   L’après-midi, Marta fait la sieste. Elle s’est levée très tôt pour aller chercher Mikolaj en train chez ses  parents et devoir s’occuper constamment de son fils l’a épuisée. Mikolaj, le petit vampire innocent, avec ses pépiements plaintifs draine l’énergie de sa maman. Je dois pour la première fois m’occuper de lui tout seul et nous descendons dans la cour intérieure pour jouer. Mikolaj mène la manœuvre. Il y a un petit panneau de basket accroché à un mur à un mètre de hauteur. Il m’explique qu’il va lancer en premier et que s’il rate, ce sera mon tour, du moins, c’est ce que je comprends. Il lance le ballon d’un mouvement brusque, mal coordonné et manque la cible. Puis il court récupérer le ballon avant que je n’ai eu le temps de faire un geste. « A moi ! », déclare-t-il, comme s’il ne s’était rien passé. Je le laisse faire, l’observe, malgré moi fasciné. C’est son fils, je me dis. Son fils. Ces mots n’arrivent pas à avoir de sens pour moi. Comment peut-elle avoir un fils ? Comment a-t-elle pu se faire avoir comme ça ? Comment un être étranger a-t-il pu surgir de son corps ? Pourquoi l’a-t-elle permis ? Je lui en veux un peu. C’est à cause d’elle qu’on se retrouve dans cette situation. Mikolaj me tire par la main et m’explique les consignes de son jeu. Je me laisse faire. Après quelques tirs, on passe une petite heure à jouer au foot, sans pouvoir réellement communiquer. Je comprends un peu ce qu’il me dit, mais je suis incapable de lui répondre autrement que par monosyllabes. Pour tout dire, je me sens perdu, seulement guidé par l’envie de plaire à la femme que j’aime. L’enfant et moi, on est comme deux étrangers venus de deux planètes différentes, incapables de se comprendre. D’après ce que m’a dit Marta, c’est la première fois qu’il rencontre un mec avec qui elle sort. Ses aventures précédentes n’ont pas eu cet honneur. Mikolaj accepte la situation comme elle vient. Me recrute comme camarade de jeu potentiel. Mais moi, je n’ai pas envie d’être là à jouer avec ce gosse. Je n’arrive pas à accepter cette irruption dans notre vie. En fait, je le trouve irritant et capricieux. Je n’aime pas sa façon de geindre et de réclamer sans cesse. Je n’aime pas sa façon qu’il a d’attirer constamment l’attention de Marta pour m’éloigner d’elle. J’aimerais me débarrasser de lui, faire comme s’il n’existait pas. J’aimerais aller le perdre en forêt, le pousser d’une fenêtre, le donner à un couple stérile en échange de quelques bières. Mais au lieu de ça, je joue avec lui et je le fais rire.

  Le soir venu, j’apprends que Mikolaj dormira avec nous, dans notre lit, ce qui signifie pas de sexe, bien sûr. Qu’est-ce que je croyais ? D’après Marta, il est incapable de s’endormir seul. Je n’arrive pas à comprendre qu’il couche encore avec elle à son âge et j’ai du mal à l’accepter. Il y a quelque chose de pas normal là-dessous. Je suis sûr qu’il le fait exprès, le salaud. Je suis sûr qu’il en profite. Mais elle me dit que non, qu’il fait des cauchemars et se réveille en hurlant si on le laisse seul, qu’il n’y a pas d’autre solution, que ça a toujours été comme ça. Je la sens fermée et maussade avec la tête des mauvais jours. Je n’insiste pas. Nous nous couchons donc avec l’enfant allongé entre nous. Une barrière de chair chaude avec l’odeur de l’enfance. Une odeur aseptique de lait en poudre qui me rend nerveux, que je n’arrive pas à assimiler. Le petit ange nous emmerde, même quand il dort. Même la nuit, je me dis, il nous sépare. J’enrage. Je me retourne sans cesse dans le lit. Pas assez de place. Impossible de dormir. Je me lève et retourne dans la cuisine au milieu de la nuit. Marta me rejoint m’apprenant que Mikolaj s’est enfin endormi. On est libres pour quelques instants. On boit une bière sur le balcon en essayant de se parler à nouveau. J’essaie d’en savoir plus sur le père. « C’était un barman, me dit-elle. J’ai toujours été attirée par les barmans. Il m’a eue avec ses cocktails.

   Elle me raconte qu’elle avait 19 ans quand elle l’a rencontré. Elle venait à peine d’arriver à Cracovie pour commencer ses études d’écriture dramatique. Elle découvrait la liberté. Elle sortait et buvait tous les soirs. Les barmans étaient ses meilleurs amis. Elle avait fini par  tomber sur ce type tellement cool qu’elle en était tout de suite tombée amoureuse. Apparemment, elle n’était pas la seule en liste et elle s’était rendue vite compte qu’il couchait avec pas mal d’autres filles. Il l’avait plaquée tout de suite quand il avait appris qu’elle était enceinte.  

-Où est-il en ce moment ?

-J’en sais rien du tout et je ne veux pas le savoir. C’est un menteur, un hypocrite et un salaud. Rien à voir avec quelqu’un comme toi. Tu t’en es tiré comme un chef, aujourd’hui. »

  Je ne réponds rien. Je ne crois pas qu’elle m’épouserait si elle savait que j’ai une envie folle de me débarrasser de l’intrus qui couche dans notre lit.  

  Les jours suivants, notre vie à trois avance comme elle peut. Cahin-caha. Le manque d’argent et la présence de Mikolaj finissent par limiter nos sorties. Nous restons bloqués de plus en plus souvent dans l’appartement. Les canettes de bières achetées dans les sklep monopolowe sont nos séances de cinéma, nos échappées, nos enthousiasmes. L’alcool est notre sauveur, notre lien magique. Mais pour ça aussi, nous manquons d’argent. Il viendra un temps, me dit-elle en souriant, où nous en viendrons à boire l’eau de cologne. Elle veut parler de ces flacons bon marché, vendus aux ivrognes du quartier dans certaines boutiques, et dont on sait bien qu’ils ne servent pas à leur toilette.

par David Lantano publié dans : L'enfer des caniches (obsessions)
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Vendredi 9 novembre 2007

Réveil hagard au creux du lit. Je me sens vide et dépossédé. J’essaie de retrouver l’expression particulière de ce visage adoré ; et de cette tendresse qui disparaît à toute vitesse, qui s’échappe hors de moi. Mais je n’y parviens pas. Il faut tenir, je sais bien. Bientôt, il y aura quelqu’un d’autre qui viendra pour moi. Une autre fille filante qui baisera ma bouche, comme Salomé celle de Saint-Jean Baptiste. L’expérience le dit. La raison le dit. Les amis, les parents le disent. Mais le corps sait bien que c’est faux. Le corps dit qu’il veut mourir si on ne lui apporte pas tout de suite la peau et les petits pieds blancs d’une princesse. Le corps dit qu’il n’y aura plus jamais de contact, de présence. Le corps sait qu’on lui ment. Il sait qu’il lui faudra affronter le vide sidéral, vivre seul, et se satisfaire de lui même. Mais qu’il ne le pourra pas. Mon corps est stupéfait, trahi. Mon corps est victime d’une aberrante injustice. Pourquoi, dit-il, pourquoi ne m’aime-t-on pas ? pourquoi les femmes ne ressentent-elles pas le besoin de se jeter à mes pieds pour m’adorer ? pourquoi ne me regardent-elles pas ? Comment peuvent-elles ne pas venir à moi, puisque je le veux tellement ? La vérité du corps est ridicule et honteuse pour la conscience. C’est comme ça. C’est pourquoi on lui ment à longueur de journée. On la corrompt, on la détourne, on l’abrutit, on la fait taire, on lui fait honte, on la civilise, on la dresse, on la moralise. Mais inévitablement, on reste en surface, inefficace et déçu. L’éducation n’est pas pour elle. Elle est irréductible, incorrigible. Les rationalisations ne l’atteignent pas. Rien ne l’atteint vraiment jamais que l’acte. La stupéfaction, l’émerveillement du contact, indéfiniment renouvelé. Le reste du temps, elle beugle.

   Je m’active pour me donner l’impression d’être en vie. Je passe au garage changer les ampoules de phares de la Honda. J’attends dans une salle surchauffée, en lisant Miller. Je questionne, je suis poli. Pas un mot plus haut que l’autre. Mais je ne comprends pas le garagiste. De même que je ne comprends pas la boulangère qui me parle du temps. De même que je ne comprends pas la mode. Ni les rêves d’argent, de célébrité. Ni les victoires sportives, ni l’ennui ritualisé des familles que l’on appelle sécurité. Je vois passer les voitures dans la rue, avec leurs occupants comme des petites cellules sociales ayant fait un choix, pris une direction. Familles, couples, communautés en route pour un bonheur maîtrisé, construit. Unités intouchables, protégées. Moi, je vais ailleurs, nulle part. Là, où on ne peut pas aller. Là, où ça fait mal. J’achète de quoi manger. Ça n’a pas de goût mais je m’en fous. Je cherche une paire de chaussures dans les vitrines, car les miennes sont trouées. Elles sont sales et abîmées, mais je m’en fous. Je me rase la tête pour ne pas avoir à me choisir une apparence.

    Le soir, je fume avec Michaël au fond d’un club vide où la musique ultra forte devient absurde, où les lumières frénétiques ne « stroboscopent » rien ni personne. Huit personnes dans la salle en comptant les serveurs et nous mêmes. Dix dans la suivante, où nous ne faisons que passer. Nous passons d’un club à l’autre comme des princes blasés, l’œil mi-clos, devant l’indigence du spectacle proposé, quand un chanteur antillais, animateur de karaoké présent dans la salle, passe d’un client à l’autre pour essayer de les faire chanter sur Barry White ou Franky Vincent. À ma grande stupéfaction, au bout du troisième joint, Michaël s’empare du micro et entame une version déglinguée, hilarante pour qui le connaît, de « I will survive ». Je l’envie assez pour ça façon de s’amuser d’un rien, pour son amour de la dérision, pour son indifférence totale au ridicule, pour sa faculté à trouver sa substance n’importe où, même dans les endroits les plus merdiques. Il se fout de la gueule de tout le monde, d’une manière telle qu’on a envie de lui donner une claque dans le dos. Il faudrait pouvoir être comme ça.

par David Lantano publié dans : L'enfer des caniches (obsessions)
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