Il faut vivre pour boire et non pas boire pour vivre. Je suis en cure d’intoxication. En buvant à intervalles réguliers, j’ai découvert qu’on peut entretenir
l’ivresse et rester saoul toute la journée, un peu comme un planeur utilisant les courants d’air chaud pour se maintenir en altitude. Question d’entraînement. Dans cet état, j’échappe au doute, à
la souffrance, au fardeau de l’imagination sexuelle. Les fantasmes sont toujours là, bien sûr, mais ils deviennent légers, divertissants, comme un ballet exotique, un grand jeu d’où tout le monde
sort gagnant. Je baise avec toutes les actrices de la télévision, avec les filles des affiches et des catalogues. Les passantes sont mes complices. Elles me prêtent leur concours. Elles me
glissent des grossièretés à l’oreille et m’entraînent dans des arrières-salles pour se jeter sur moi, et me violer. Le monde serait bien meilleur s’il en était ainsi. Si les femmes avaient le
même instinct sexuel que les hommes, imaginez l’empoignade ! Plus de calcul. Chacun pour soi. La ruée vers l’autre. Un envol de vêtements épars, déchirés, piétinés. Le monde devenu fou de
désir. Hommes et femmes agrippés sauvagement dans un combat de fauves s’entre dévorant. Une température insupportable. Un réchauffement libidineux de l’atmosphère terrestre. On verrait dans les
rues des couples de fortune à peine présentés, s’éclipser vers des porches ou des arrière-cours. On interromprait la musique dans les clubs pour ne pas déranger les jeux de mains frénétiques et
le laisser-aller général. Les plafonds des appartements cèderaient sous les grappes de couples enlacés, déchaînés. On verrait des bandes de filles arpenter les rues saturées d’hormones et au
printemps les hommes n’oseraient pas sortir le soir, non-accompagnés. Le monde vacillerait et finirait par exploser sous le rugissement rauque halluciné d’un orgasme planétaire.
Je retrouve J-F au hasard d’un bar qui passe. J-F a le physique et la voix d’un ténor d’opérette. J-F a le front rouge et le nez des Bourbons. L’œil humide, la
sueur facile, J-F boit énormément. J-F a une vocation d’humaniste, un air jovial de bon rustaud, des blagues ou des coups de gueule pantagruéliques. Une espèce de fascination pour le panache et
les formes vieilles du verbe. J-F cite Danton, ou François premier et rêve de Gabrielle d’Estrée. Nous n’avons rien en commun. Pourtant, quelque chose de l’ordre de la frénésie, de la coupe
pleine à boire à la lune, de la sublimation, du chef d’œuvre manqué, nous rapproche. Il ne fait rien ou pas grand chose. Il poursuit des études pour être journaliste ou prof de français, ou
historien, au choix. Il n’est pas capable de choisir et tout son être, toute sa force se résume et s’épuise dans ses projets. Il a voulu créé un journal, dont il n’avait que le titre. Il a voulu
créé une imprimerie, puis un fonderie, puis implanter des éoliennes – il est écologiste- mais il n’en a jamais rien fait. De même qu’il n’a jamais écrit plus de quelques phrases ou quelques vers
orduriers, bouffons, sentencieux, sur l’œuvre magistrale qu’il se proposait d’écrire, étouffant de rire en déclamant à voix portée sa prose grotesque dont le sens est tenu comme le fil d’une
conversation d’ivrogne. La première fois que je l’ai rencontré – dans un bar évidemment- j’ai été surpris qu’il ne soit pas l’attraction de l’endroit, l’animateur enjoué qu’il avait l’air d’être.
Je l’imaginais assez balancer des grandes claques dans le dos aux habitués et se lancer dans des blagues de cul, bien franchouillardes, mais non. Il y avait un net décalage entre son physique et
sa personnalité. Au bout de quelques semaines, je le vois croiser d’ancien complices à lui, qui tous, l’évitent, gênés, et même visiblement dégoûtés. Ses amis sont rares et ne le restent pas
longtemps. J’en vois plusieurs défiler. Mais les raisons de ses brouilles
nombreuses restent toujours hors-champ pour moi, inconnues et incompréhensibles. J-F dit par exemple d’un patron de bar qu’il a invité à dîner la semaine
précédente, que c’est un connard et qu’il ne remettra plus jamais les pieds dans son rade. Lorsque je parle à un artiste des rues qu’il m’a présenté quelques jours auparavant, celui-ci me dit,
que J-F est cinglé, change de conversation rapidement, puis s’esquive comme si j’étais contagieux. J-F trouve plein de surnoms insultants à ceux qui lui déplaisent. Quelque fois même, avec une
rage incompréhensible. Le nombre d’endroits où il peut encore se rendre, le soir, se restreint petit à petit, à cause de disputes ou de dettes. Mais avec moi, jusque là, tout roule. J’ai
l’impression de le connaître malgré lui, et malgré sa réputation. J’aime ses déclarations burlesques, ses gueulantes et ses moments de n’importe quoi. Il a une gueule d’ami vieille France, comme
on aimerait tous en avoir, qui pratique un art de vivre à coup de Laguiole, de vin rouge et de farniente anisé. Ça me va parfaitement.
Assis au bar, il joue avec un appareil photo, version gros modèle de spécialiste, fumant et suant à grosses gouttes de concentration. Apparemment, il est pigiste
pour une feuille de choux local, ce qui consiste principalement à prendre des photos d’évènements aussi majeurs que la foire au maroilles de La Capelle, l’arrivée au finish du tour du canton de
Braine, ou l’élection de miss Pâturages à Vauxaillon ; ainsi que de rédiger les articles idoines. Ça ne lui paie même pas sa bière. En fait, je me demande s’il ne doit pas payer lui-même ses
films pour ses extras : photos privées, familiales, mais qu’il espère bientôt plus « artistiquement » érotiques, s’il arrive à se dégotter un modèle. Son travail, c’est du vent.
Mais à l’entendre, c’est un premier pas dans le journalisme. Il s’imagine se faire une place en « free-lance », et en se démerdant bien, en faire sa vie. On sait très bien, lui et moi,
que c’est de la blague et qu’il finira vite par poser son appareil et passer à autre chose, mais en milieu nocturne alcoolisé, on peut tout à fait admettre ce genre de pieuses intentions. On joue
à faire « comme si », comme des gamins. L’un de ses amis fidèles nous rejoint bientôt, le seul devrais-je dire, que j’ai vu passer plus d’un mois en sa compagnie. Hervé- c’est son nom-
est un type petit, blafard, couperosé, que je ne connais que complètement bourré, titubant comme une caricature d’ivrogne. Il est vêtu d’un bas de survêtement et d’un pull en faux jacquard, vert
et gris, pulvérisant l’idée même de goût vestimentaire, l’idée même d’esthétique, comme à chaque fois où je l’ai croisé auparavant.. Il respire la honte familiale, la médiocrité souveraine, le
trou du cul et pourtant l’essence même de la France, gentil comme un animal peureux, fier comme un inventeur incompris. Toujours à nous gonfler avec sa biographie héroïque :
« Moi, j’ai aimé une femme … incroyable ! J’ai écrit pour elle des poèmes superbes, comme tu peux pas savoir. Je restais toute la journée à écrire et ça me venait comme ça, sans
chercher… » Et de me citer des vers hors-contexte, pompeux, tout imbus de lui- même avec l’impression d’avoir inventé la poésie. Ce qui me gêne le plus, c’est que d’un certain côté, je le
comprends. Je comprends parfaitement cette stupéfaction amoureuse, ce délire permanent. Mais je ne veux pas l’entendre venant de lui ! Je ne veux pas penser qu’il puisse ressentir cela. Je
ne veux rien qui puisse me rapprocher de lui et qui mette en perspective, sarcastiquement, mes propres dérives et absolutismes. Vers les onze heures du soir, J-F reçoit un coup de fil du journal
qui lui demande d’aller couvrir une fête de village, où a lieu le concert d’un sosie de Mylène Farmer. L’idée est si loufoque, si merveilleuse qu’on décide d’y aller ensemble, pour s’amuser.
Arrivés sur place, on découvre la petite fête foraine. Quatre stands, une baraque à frites et deux manèges peints à la peinture métallisée. Il ne fait pas trop froid, et des jeunes dansent près
des auto-tamponneuses, juste sous un podium ou pour l’instant les spots blancs n’éclairent qu’une scène vide. Tout le répertoire années quatre-vingts y passe, pendant que nous vidons des bières
dans des gobelets en plastique en attendant la star. Je prête de l’argent à mes camarades, qui évidemment, n’ont jamais rien sur eux. Puis j’observe la piste en me demandant si je dois espérer
quelque chose. Mais comme d’habitude, je déchante vite. Toutes les danseuses ont l’air de venir d’un autre monde, d’une autre sphère, qui n’a pratiquement rien de commun avec la mienne. Nous ne
partageons que l’expérience d’évènements extérieurs, factuels, superficiels, plongés dans une culture commerciale omniprésente, télévisuelle dont nous ne tirons pas la même
chose. Nous partageons la date du jour et les informations. Nous partageons les mêmes lieux, foulés à des moments différents. Nous partageons l’air frais du soir et les sirènes de la fête, mais
c’est bien tout. Je suis dans ma propre région, à quelques kilomètres de chez moi. J’ai peut-être été à l’école avec un grand frère ou un cousin d’une de ces filles, et pourtant c’est comme si je
venais d’une autre planète. J’ai ce sentiment familier d’exclusion immédiate, comprise, acceptée, vaincue que j’ai toujours eu. Je ne parle pas la même langue qu’elles. Je ne pourrais pas en
séduire une seule, même si j’essayais. Je ne sais pas jouer le rôle qu’il faut et elles me mépriseraient de ne pas savoir l’interpréter. À quatre bières et demie, la musique baisse de volume
avant de s’éteindre complètement et de laisser la place au DJ, animateur, présentateur, annonçant le moment crucial de la soirée, l’arrivée sur scène de Stéphanie, métamorphosée, ou devrait-il
dire anamorphosée en celle que nous aimons tous : Mylène Farmer ! Applaudissements épars et rires légèrement sarcastiques dans le public. Puis, après que l’intro de
Libertine et un flot de fumée blanche aient fait tenir en haleine l’assistance, Stéphanie entre en scène, en tenue romantique, chemise à jabots et catogan. Elle est jolie, très bien
maquillée et ressemble suffisamment à son modèle pour retenir l’attention des quarante spectateurs. Elle chante en play-back avec une chorégraphie bien maîtrisée qui montre qu’elle a dû pas mal
écumer les soirées pour comités d’entreprise, les bals et les fêtes de villages. Elle change trois fois de tenue, au cours du concert. J-F et moi ne sommes pas vraiment ravis, car ce n’est pas
assez nul pour qu’on s’amuse. On avait imaginé quelque chose de plus festif, de plus caricatural, d’outrancier, mais non. C’est juste chiant. Quel intérêt de copier au détail près une chanteuse
faisant tout ça beaucoup mieux et pour de vrai ? Une copie devrait être originale, déformée, honteuse, cynique, bouffonne, peut-être poétique. Enfin, avoir un traitement, un point de vue,
quelque chose de neuf… Mais non. Après un tour de chant assez bref, cinq ou six chansons parmi les plus connues, Stéphanie quitte la scène. Le spectacle est terminé. Grâce à l’appareil photo de
J-F, on accède au backstage, une table de jardin sous un chapiteau, avec le maire et les VIP locaux. Il faut voir Hervé, et son look de pilier de bar, discuter intensément avec M. le maire, sapé
comme à la parade du village. Hervé déblatère avec cet enthousiasme euphorique et protéiforme que maîtrisent bien les alcooliques. Le maire, surpris, essaie de ne pas paraître désagréable devant
tout le monde, bien qu’il aimerait visiblement beaucoup botter le cul de cet abruti qui lui tient les basques. J-F prend des mines de professionnel en photographiant la star de la soirée et toute
la tablée. Stéphanie a l’air morose, elle s’emmerde. Elle a conscience que tout cela est assez minable, finalement. Ce n’est pas du tout la fan un peu conne, à laquelle on aurait pu s’attendre.
Je ne comprends d’ailleurs pas ce qui peut la pousser à se produire dans des endroits pareils. Je ne crois pas vraiment qu’elle aime ce qu’elle fait, en tout cas. Plus maintenant. Elle a
peut-être fait ça par passion à ses débuts, émoustillée par les lumières du « music-hall ». Mais maintenant, elle ne fait plus qu’exploiter une ressemblance et un numéro connu par cœur,
auquel elle ne touche plus. C’est devenu un métier, pour elle aussi. Nous nous servons avec libéralité dans le stock d’alcools disposé sur la table. Pour tout dire, on le pille. Moi, avec un tout
petit peu de réticence au début –un reste d’éducation au savoir-vivre- mais en voyant la voracité de vautour de mes camarades, je ne me pose bientôt plus de questions. On vide le bar avant que le
maire n’ait eu le temps de terminer son armagnac. Ce qui me fait rire postérieurement, car j’ai appris plus tard dans la soirée que cet enculé était Front National. Au moment de vider les lieux
avec Hervé, car plus rien à boire, J-F nous rejoint en souriant. L’air con et satisfait de lui-même. Il montre un bout de papier. « Les gars, j’ai le numéro de Mylène Farmer ! »
Plus tard, dans la voiture, J-F est au volant et commence à se disputer avec Hervé au sujet de dieu sait quoi. On est tous blindés et impossible de retrouver le chemin de la ville. Routes
départementales et chemins vicinaux boueux et pas éclairés. Aucun panneau de signalisation. Des près et des bois identiques : on est perdu. J’ouvre une cannette pour fêter ça au moment où
Hervé ouvre la portière et descend. Il décide de rentrer à pieds car J-F est trop con (ce qui est vrai, mais je ne vois pas le rapport.). Je me demande moi, lequel est le plus con des deux car on
est bien à quinze kilomètres de la ville. Je décide de convaincre le petit coq, blessé dans sa fierté, de remonter en voiture afin qu’on puisse se perdre en paix et au moins dormir à l’abri du
vent sur la banquette arrière (je parle pour moi.). Il finit par accepter en nous faisant croire qu’il nous fait une faveur, puis nous repartons dans la nuit. C’est étonnant comme l’avis de trois
mecs bourrés sur la direction à prendre peut être contradictoire. On est à chaque embranchement, a peu près d’accord sur rien. Les deux du siège avant continuent de se disputer, si bien que je
finis par m’en désintéresser. Je finis ma bière et me mets à somnoler. Lorsque je me réveille, on est par je ne sais quel miracle devant chez J-F. On finit la nuit chez lui, dans son appartement
minable, où des parpaings traînent dans la chambre, où son bureau n’est qu’une planche de contre-plaqué sur des tréteaux, à finir une bouteille de deux litres de sangria industrielle, à vous
faire gerber rien qu’à la voir. J-F se met à rire très fort à des blagues qu’il invente et qui ne sont jamais tout à fait compréhensibles, vaguement nauséeuses, issues d’un cerveau qui raisonne
en vase clos. C’est alors que je comprends qu’il est malheureux.
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