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Mercredi 16 juillet 2008 3 16 07 2008 22:01

Autour de lui, la chambre était vide. Le changeforme avait disparu. Il se redressa, en sueur prêt à tressaillir au moindre souffle d’air. Mais la chambre était plongée dans le plus profond silence. Comme s’il ne l’avait pas quittée de la nuit.

 Il songeait à la deuxième ombre énigmatique, celle qui avait disparu quand ils étaient entrés faire taire à jamais le vieux radoteur. Il pensait à elle et cela l’inquiétait. Peut-être avait-elle vu quelque chose. Peut-être saurait-elle le reconnaître et témoignerait-elle au tribunal de la ville, ce qui suffirait à l’envoyer à la potence. Il enrageait à cette seule éventualité. Ce n’était pas l’idée de sa mort, d’ailleurs, qui lui était le plus pénible. C’était l’idée de pouvoir échouer si près du but. La nuit prochaine, il lui fallait encore attendre une nuit et elle lui serait rendue.

Et puis, il songea que le témoin éventuel était sans doute sorti dès qu’il avait frappé à la porte d’Elmar. Il avait sans doute fui, à moitié nu, pour éviter lui-même d’être surpris en pleins ébats avec le respecté prêtre du temple nord d’Eltor. Ce qui voudrait dire qu’il n’avait certainement rien vu du meurtre ! Peut-être même qu’il avait été aperçu s’échappant dans la ruelle et qu’il pourrait faire un suspect très convenable au cas improbable où un procès aurait jamais lieu. Absolument ravi par cette idée, il eut un petit rire soulagé, un rire un peu rauque, dangereusement proche de la folie, qui résonna étrangement entre les murs de sa cellule.

Puis, il entendit trois coups sourds provenant du temple et résonnant dans l’espace confiné de sa chambre. Il eut soudain peur. Peut-être qu’on venait le chercher. Peut-être que, contre toute attente, tout était perdu. Les coups reprirent, plus forts et moins espacés cette fois. Quelqu’un frappait aux lourdes portes du temple.

Il s’habilla rapidement et sortit de la chambre. Il traversa le temple, plein d’appréhension, jouant nerveusement avec un objet lourd non identifié, qui se balançait dans la poche de sa tunique. Il ouvrit laborieusement les portes pour découvrir qu’il faisait jour et que deux hommes habillés de longues tuniques noires aux armes de la ville désiraient lui parler.

Il prit l’air abasourdi à la nouvelle de la mort de son supérieur et laissa les hommes l’assurer de leur soutient et de leur intention de retrouver le coupable sans tarder.

« Vous même n’avez rien vu ?

-Je dormais.

-Bien sûr, répondirent-ils, de l’air le plus compréhensif qu’ils pouvaient adopter. Et les jours précédents ? Avez-vous rien remarqué de suspect ? Des menaces peut-être ? Des mauvais sujets qu’il aurait aidé à confondre dernièrement…

-Il ne me parlait pas de son office de juge-gardien. Je ne sais pas. Je ne vois que la congrégation ici. Tout le monde l’aime…Je veux dire tout le monde l’aimait et le respectait. C’était un saint homme. Je ne peux pas croire qu’on l’ait tué.

-Nous comprenons. Il ne vous avait parlé de rien qui l’inquiétait ?

-Le péché, le manque de foi, la paresse, la luxure…Voilà tout ce dont il se souciait. Il avait peur que je ne sois pas à la hauteur pour le remplacer et sans doute avait-il raison… »

Les deux membres de la garde d’Osgord se dévisagèrent, gênés de cette soudaine confession inattendue. Puis, ils prirent congé, lui assurant qu’ils interrogeraient tout le voisinage et tous les membres de la congrégation, jusqu’à ce qu’ils trouvent le coupable. Le crime ne resterait pas impuni.

Songeur, Ewald les regarda s’éloigner et descendre le parvis jusqu’à la rue. Puis, il sortit de sa poche l’objet qu’il n’avait cessé de triturer pendant l’entretien. C’était un objet véritablement étrange, qui n’aurait jamais du se trouver dans sa poche. Un manche d’ébène prolongé d’une lame de six pouces de long, faite d’une forme de résine végétale fossilisée, proche de l’ambre, mais effilée, tranchante comme le fil des meilleurs épées et noire comme la nuit. Il tenait dans ses mains, la lame du changeforme qui avait assassiné Elmar. Pendant tout l’entretien avec les gardes, il avait joué avec l’arme du crime. Et ceux-ci n’avaient rien deviné. Se rendant alors seulement compte de l’étendue de son impunité, il rit franchement, rangea l’arme dans sa poche et rentra. Rien ne pourrait lui arriver désormais.

Il accueillit les fidèles qui arrivaient pour l’office du matin et décidant de leur annoncer la terrible nouvelle, il rendit hommage de manière très convaincante à son maître défunt. Il aurait normalement, dans un jour pareil, du se sentir abattu, ou terrorisé, mais il ne s’était en fait, jamais senti aussi bien. Il l’avait fait. Il s’était débarrassé d’Elmar et son dieu ne l’avait pas foudroyé bien qu’il se tienne en son temple, en sa main même. Ce qui prouvait bien qu’il était intouchable. Tout maintenant paraissait facile, acquis, mérité pour services rendus. L’univers entier lui appartenait.

Il avait eu d’abord l’intention d’annuler les prochains offices, après tout, il n’était pas le prêtre désigné du temple nord, mais l’un des membres lui avait demandé de remplacer Elmar pour les prochains jours. Les pauvres fidèles ne se sentaient pas capable de traverser l’épreuve de la disparition de leur guide sans soutien ! Après une longue hésitation, il donna son accord. Après tout, cela ne serait que temporaire.

Il laissa passer la journée en travaillant comme à son habitude et attendit la nuit avec délectation. Bientôt, ce serait l’heure de prendre ce qui lui appartenait.

La nuit arriva enfin, et il eut le plus grand mal à s’endormir, tellement il se sentait euphorique. Il croyait déjà sentir la forme des hanches de Leyda dans le creux de sa main, le goût de ses baisers sur ses lèvres, l’écho de son rire se répercutant dans le temple. Il croyait déjà entendre ses explications pressées sur ce qu’il avait manqué dans le quartier du temple, voir l’éclat émerveillé de son regard de lionne, tandis qu’elle se penchait sur lui, boudeuse et indignée de son manque d’attention pour ces affaires primordiales. Il ne pouvait pas attendre. Il n’avait plus la moindre patience. Le poids de la fatigue aidant, il finit tout de même par sombrer en discutant dans son sommeil-

Par David Lantano - Publié dans : Le Hurleur-dans-la-forêt (novella)
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Vendredi 11 juillet 2008 5 11 07 2008 23:19

-Et les rouvrit en suffoquant dans l’obscurité de sa chambre. Le changeforme, immobile, se tenait debout devant son lit, comme s’il attendait des instructions. Ne sachant que dire au juste, Ewald, se leva et s’habilla en vitesse, puis il quitta le temple, suivi par l’inquiétant tueur qui glissait sur ses pas aussi sûrement et silencieusement que son ombre. Les rues étaient de nouveau désertes à cette heure de la nuit, et de plus, aucun chien, dorénavant ne troublait l’air de ses cris. Arrivé en vue de la maison d’Elmar, au bas de la rue du temple, Ewald eut la surprise de voir de la lumière à la fenêtre de sa chambre. Ne sachant que faire, il s’arrêta un instant pour observer.

Etonnamment, il pouvait discerner deux ombres derrière la fenêtre s’agitant dans une lumière d’or, une silhouette grande et massive qui était indéniablement celle d’Elmar, et une autre plus petite aux cheveux ébouriffés qui lui parut étrangement familière mais dont il ne pouvait se rappeler l’identité. Les mouvements des deux ombres étaient lents, empreints d’une certaine douceur pleine d’abandon. Le vieux prêtre agissait envers l’autre avec une familiarité qu’il ne lui avait jamais vue, comme s’ils se connaissaient de longue date, passant sa main dans les cheveux de l’être frêle avec une tendresse d’amant honteux. Ewald était stupéfait  Il se dirigea vers la porte d’entrée et y frappa sans douceur. Aussitôt, la lumière fut soufflée et une voix, grave, demanda :

« Qui est-là ?

-C’est moi, c’est Ewald, maître. Ouvrez-moi, il faut absolument que je vous parle. »

Ewald entendit forcir le pas lourd du vieux prêtre, tandis que le changeforme se plaquait dos au mur au niveau de la porte. Elmar ouvrit et laissa entrer le jeune acolyte. Celui-ci retint la porte un instant tandis qu’Elmar reculait de quelques pas dans le patio plongé dans l’ombre. Ewald fit mine de refermer mais il n’acheva pas son geste et le changeforme se glissa à ses côté dans le vestibule, son visage prenant en un battement de cœur les traits de l’acolyte. Ainsi, ce fut comme si deux versions d’Ewald pénétraient dans la maison du prêtre.

Celui-ci, qui n’avait rien remarqué, le dos tourné, dans une forme de longue robe grise se dirigea vers la lumière de sa salle de prière en s’adressant à lui :

« Qu’est-ce que tu fais ici ? Tu ne pouvais pas dormir ? As-tu eu quelque révélation pendant ton sommeil ? »

Le changeforme sortit une lame noire de son côté, et toujours marchant de cette étrange manière saccadée, à moins d’un pouce du sol, se dirigea dans un silence de mort vers le prêtre.

« En quelque sorte, répondit laconiquement Ewald. »

Puis, sentant sans doute la présence du changeforme approcher, Elmar se retourna juste à temps pour voir l’assassin se ruer sur lui. Le vieil homme, à la robustesse impressionnante eut un réflexe incroyable et saisit le bras du changeforme au moment où celui-ci allait le poignarder. Il retint l’assassin avec une facilité étonnante, mais ne put empêcher sa voix de trembler quand il s’écria :

« Ewald ? Qu’as-tu fait Ewald ? C’était toi ? »

L’assassin essaya de se libérer et lutta avec le prêtre qui dut mettre cette fois toute son application pour résister à la charge du changeforme. C’était comme s’il essayait de maîtriser un taureau furieux

« Ewald ? Il est encore temps. Arrête-toi tout de suite, je te l’ordonne. Si tu fais cela tu seras damné. Ne comprends-tu pas ? »

En réponse, Ewald referma complètement la porte et s’avança à son tour dans le patio. Contemplant les deux visages identiques et impassibles de ses agresseurs, Elmar laissa échapper un cri d’horreur. Puis, le changeforme dut à nouveau changer d’apparence car quand le prêtre le regarda à nouveau, il eut un cri de terreur, qu’Ewald ne lui aurait jamais imaginer émettre, ses yeux se mouillèrent de larmes et il baissa les bras un instant. Quelque fût le visage emprunté par le changeforme, il fournit un court répit à l’assassin, un temps suffisant pour opérer. Il se libéra ainsi de la prise du vieil homme et lui trancha la gorge d’un geste gracieux. Elmar s’effondra, horrifié voyant sa précieuse vie, longue de près de deux siècles, s’arrêter soudain. Il alla s’effondrer sur l’autel reconstruit de son dieu indifférent.

« Où est l’autre ? s’enquit Ewald. »

Mais le changeforme, ne répondit rien. Son œuvre était achevée. L’autre humain ne le concernait en rien. L’ex-acolyte d’Elmar s’avança dans la maison, soudain inquiet. Il ouvrit à la volée les portes de chaque pièce, mais elles se révélèrent vides. Quand il pénétra dans les cuisines, il comprit soudain. La porte qui donnait sur la ruelle était encore entrouverte. L’oiseau s’était échappé. Alors qu’il se demandait ce qu’il allait faire, la porte claqua soudain dans une rafale de vent et il se réveilla le souffle coupé.

Par David Lantano - Publié dans : Le Hurleur-dans-la-forêt (novella)
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Samedi 5 juillet 2008 6 05 07 2008 19:37

Il eut le plus grand mal à s’endormir, puis il rêva pendant un temps qui lui parut infini un étrange amalgame de rêves d’horreurs et de félicité. Dans ces rêves, des milliers de chiens à visages humains gémissaient, imploraient, lui demandant leur grâce ; une grâce qu’il était incapable de leur accorder. Dans ce chenil infini, il essayait de faire taire ces créatures hybrides à coup de bâtons. Mais les chiens humains ne se taisaient jamais, et hurlaient de plus belle sous les coups. Au-milieu de cela, Leyda en maîtresse-chiens, l’attendait, souriante, compréhensive au milieu des hurlements. Elle seule, savait ce qu’il acceptait de faire pour la retrouver. Elle seule lui pardonnait le sacrifice nécessaire des animaux et ne l’en aimait que plus. 

Au milieu de la nuit, il fut conduit sans détour à l’Arbre de Nuit par la carcasse animée d’un jeune chien, fantôme de l’une de ses victimes.

« Vous m’avez menti ! protesta-t-il devant la silhouette ensanglantée de l’arbre. J’ai fait ce que vous m’avez demandé! »

Le Hurleur ne daigna pas répondre, et il eut l’impression d’être un fou qui parlait à un arbre.

« Vous m’entendez !cria-t-il. Vous devez m’accorder ce que vous m’avez promis ! J’ai tué tous ces chiens pour vous…

-Des chiens ? lui répondit enfin la voix sarcastique du Hurleur, provenant d’un endroit élevé de l’arbre. Qu’ai-je à faire de chiens ? J’espère au moins que tu ne leur as pas fait de mal…

-Vous vous moquez de moi ! C’est vous qui me l’avez demandé !

-Vous vous moquez de moi ! C’est vous qui me l’avez demandé ! répéta le Hurleur, sa voix singeant avec cruauté le ton geignard qu’Ewald ne pouvait s’empêcher d’adopter. Tes jérémiades interminables commencent sérieusement à m’indisposer, enfant. Le moindre petit service que je te demande te fait gémir comme une femme. Alors quoi ? Tu ne supportes pas la vue du sang ? Tu as peur de te casser un ongle ? Cela ne m’étonne pas que ta femme en ait eu assez de toi. Elle a sans doute décidé de se trouver un homme, un vrai pour une fois, qui ne rechigne pas à la tâche, et qui ne s’évanouit pas à la moindre contrariété. Tu m’ennuies ! Je me demande même si je ne vais pas mettre fin à notre collaboration. Après tout, tu ne m’apportes pas grand chose..

-Vous n’avez pas le droit! J’ai fait ce que vous m’avez demandé. Vous devez respecter votre parole. Vous devez me la rendre ! 

-Je ne dois rien du tout, vermine. N’oublie pas à qui tu t’adresses ! Je pourrais te pendre par les tripes à mon arbre et te garder en vie pendant des éons…

-Elle est à moi, vous m’entendez ! Elle est à moi et vous devez me la rendre comme vous me l’avez promis ! Vous le devez ! J’ai tué pour vous et je le ferais encore s’il le fallait, mais vous devez me la rendre ! »

Il y eut un silence, puis le Hurleur émit un petit rire satisfait :

« Et bien, je préfère ça ! Pour une fois, tu fais preuve de conviction. De bien plus de conviction d’ailleurs que tu n’en as jamais montré dans ta misérable carrière d’acolyte. J’espère que tu as compris bien sûr que je me moquais éperdument de ces pauvres bêtes que tu as exterminées de si brillante manière. Il s’agissait juste d’une forme de test. J’aurais aussi bien pu te demander d’exterminer les chevaux de la ville ou les nouveaux-nés…

-Je n’aurais jamais fait ça !

-Bien sûr que non ! ironisa le Hurleur. C’est pourquoi j’ai choisi les chiens. J’ai senti qu’en fait tu ne les avais jamais beaucoup aimés. Mais, dorénavant, grâce à cela, je sais que tu es prêt et nous pouvons enfin passer à la dernière épreuve.

-Encore une épreuve ! Cela suffit, j’ai déjà fait tous ce que vous m’avez demandé et vous n’avez rien fait en échange…

-Je te trouve très injuste. Je t’ai aidé à te débarrasser de l’influence malsaine de ton ridicule et grandiloquent maître, je t’ai débarrassé de tous ces scrupules néfastes à ton développement et je t’ai rendu ta volonté et ta combativité défaillante. En fait, tout ce que je t’ai demandé était uniquement dans ton intérêt…

-Vous ne cessez d’ajouter des conditions et des épreuves. Il y a toujours autre chose. Vous m’utilisez mais vous ne faites rien pour moi…

-Cette fois-ci, c’est la dernière. J’en fais le serment solennel. Je ne te demanderai plus rien après cela. Et du reste, ce que je vais te proposer sera encore une fois dans ton intérêt.

-Que voulez-vous que je fasse encore pour vous ? Faites que ce soit rapide et simple, au moins. Et ne me demandez plus de tuer. Je ne peux plus faire ça…

-Je ne vais pas essayer de te tromper. Je sais que tu es affranchi du genre de pacte que l’on passe avec moi, habituellement. Et de certaines clauses qui engagent à jamais ceux qui traitent avec moi. Cependant…

-Vous voulez me faire assassiner quelqu’un, n’est-ce pas ? Vous comptez me lier à vous ainsi…

-Ah, je vois que tu es donc bien informé. Mais comme je te l’ai dit, je n’ai pas l’intention de te tromper. Nous avons trop à gagner, tous deux, dans ce que je vais te proposer pour que cela m’intéresse. Aussi, je ne te demanderai pas de commettre un crime de ta main, mais simplement de prêter assistance à l’un de mes collaborateurs. C’est lui, qui fera le travail, tu n’auras qu’à le guider, aussi rien ne t’engagera envers moi, je te le promets. »

Ewald ne répondit pas tout de suite. La tête lui tournait. Bien sûr, il était hors de question de commettre un crime ou d’y participer de quelques manière que ce soit. Qu’il puisse même l’envisager dépassait l’entendement. Mais il était si près d’en terminer. Si près du but. Et après tout ce qu’il avait déjà fait, il serait stupide d’abandonner maintenant. Le Hurleur avait raison. Il lui avait rendu sa combativité, sa conviction de se battre pour ce qui importait pour lui. Il voulait Leyda, et il l’aurait quel qu’en soit le prix.

« Et qui ?…Qui visez-vous ? murmura-t-il, se regardant parler et s’engager dans un atroce négoce, sans oser y croire.

-Tu ne devines pas ? Tu as pourtant si bien commencé ton œuvre de libération. Il faut aller jusqu’au bout, Ewald. Il faut en terminer avec lui…

-Elmar ? Vous voulez assassiner Elmar ?... Non, je ne vous aiderai pas à faire ça. C’est mon père… »

Le Hurleur eut un rire doux et compréhensif et il poussa un léger sifflement comme une modulation tirée d’un ocarina. Aussitôt, il vit s’agiter aux limites de la clairière une forme blanche indistincte.

« Non, il n’est pas ton père, Ewald. Et je pense que tu le sais parfaitement. Mais il est vrai qu’il connaissait tes parents. »

La forme blanche s’avança vers l’arbre et Ewald s’aperçut de la gaucherie de la créature. Il y avait quelque chose d’étrange, de lourd et de maladroit, dans sa démarche qui provoquait un malaise.

« Ah, les amants suicidés ! Mes préférés ! s’écria le Hurleur. Ne sont-ils pas touchants ? »

Ewald se rendit compte alors en effet qu’il ne s’agissait pas d’une seule créature mais de deux êtres, un homme et une femme nus reliés l’un à l’autre par une sorte de membrane de peau s’étendant sur toute la longueur de leur tronc. Le couple siamois avançait difficilement claudiquant avec un bizarre empressement vers leur maître.

« Tu ne les reconnais pas, Ewald ? demanda le Hurleur, innocemment. »

Ewald regarda longuement les visages des deux êtres dont les yeux étaient morts et glauques et dont les bouches muettes, s’ouvraient et se refermaient alternativement en émettant des petits plops pitoyables tels des poissons hors de l’eau. Et puis, son regard passant alternativement d’un visage à l’autre, relevant ici, l’ampleur et la clarté des yeux, notant là, le renflement caractéristique d’un nez, il comprit soudainement.

« Dis bonjour à papa et à maman, Ewald, dit le Hurleur en riant. Allons ne soit pas mal élevé… »

Ewald aurait du s’évanouir, tant la souffrance et le choc étaient grands. Mais il semblait qu’au contraire une force le maintenait conscient et le forçait à comprendre, à assimiler, à imprégner son esprit de la terrible et simple vérité. Une vérité qu’il avait au fond toujours sue, à laquelle il avait parfois eu accès en rêve mais que l’incessant travail de raisonneur d’Elmar avait occulté.

« Eux aussi, sont des fidèles d’Eltor, continua le Hurleur. Ils doivent être fiers de toi. »

Ewald leva son regard vers les branches de l’arbre d’où provenait la voix mais fut incapable de parler.

« Comme tu ne le demandes pas et puisqu’ils n’ont malheureusement plus la possibilité de le faire, je vais t’expliquer comment ils sont arrivés là. Vois-tu, ces deux jeunes gens vivaient chacun de leur côté, dans cette rieuse cité d’Osgord, sous la magnanime autorité d’Eltor. Tout se passait bien pour eux, c’est à dire selon ce long et ennuyeux parcours que tes amis en manque d’imagination appellent la vie, jusqu’au jour, funeste destin, où ils se rencontrèrent. Alors ce fut l’amour et toutes ces genres de péripéties ridicules que tes semblables et toi désapprouvez si justement. Ils se mirent à fricoter un peu trop lestement et quelque mois plus tard, ta maman était enceinte. Bien sûr, ils étaient jeunes et ils n’étaient pas encore mariés aussi le prêtre d’Eltor eut la courageuse idée de les chasser et de les dénoncer à leurs parents. Et dès que tu naquis, tu leur fus enlevé comme de juste et tes parents, tout pétris de sensiblerie idiote comme toi, se jetèrent d’un commun accord dans le fleuve. Ridicule, ne trouves-tu pas ?

-Qui ?…Qui était… ?

-Ah oui, le prêtre d’Eltor du temple nord était le même qu’aujourd’hui, bien sûr. Quoique beaucoup moins conciliant, sans doute plus jeune et plus intransigeant. Je trouve qu’il se bonifie avec l’âge…Maintenant, je suppose que si je te donnais un couteau, tu ne verrais aucune objection à aller trancher la gorge de ton maître adoré, mais comme je te l’ai dit, je ne veux pas que tu opères de ta main. Je ne veux pas te lier à moi. J’ai, disons…pitié de toi. Appelons ça comme ça.

-Comment ferais-je ? parvint enfin à prononcer Ewald.

-Approche-toi, je vais te présenter…. »

De l’ombre des feuillages surgit une haute silhouette noire, encapuchonnée, qui semblait taillée à même la nuit. Elle fit quelque pas dans la clairière, absolument silencieuse, et Ewald s’aperçut que la créature ne foulait pas l’herbe de la clairière mais qu’elle marchait d’une manière étrangement arythmique, désarticulée sur une surface qui semblait s’étendre à moins d’un pouce de la surface du sol.  Alors qu’il essayait de croiser le regard de la créature, Ewald fut pris de tournis. Le visage de l’être était une forme de pâte molle, de gouache dont la texture, la couleur et la forme changeaient sans fin, épousant des expressions contraires et incongrues, au gré du vent : joie, haine, tristesse, indifférence, amour…Le visage de la créature semblait être une expérience en cours, un tourbillon, un test en continu des capacités expressives de son possesseur.

« Voici celui qui agira à ta place, celui que tu introduiras au domicile d’Elmar pour qu’il le fasse taire enfin, de manière…définitive. J’aimerais te donner un nom mais j’ai bien peur qu’il n’en ait pas, les changeformes n’en ont jamais. » Puis, le Hurleur s’adressa à la créature : « Montre-lui. »

Alors, tandis que la créature se tournait vers lui, Ewald vit le visage du changeforme se modifier, se réorganiser avec une vitesse stupéfiante, tout élément du visage mobile et déformable à volonté. Puis, aussi rapidement, le visage se fixa dans une expression apeurée, remarquable de justesse, et l’acolyte s’aperçut qu’il contemplait son propre visage.

« Tu commences à comprendre ? demanda le Hurleur. Il peut prendre l’apparence de n’importe qui en quelques battements de cœur. Et il a l’amusante particularité d’être un tueur redoutable.

-Est-ce qu’il…saura comment faire ? Est-il assez fort ?

-Oh oui, il l’est. Ne t’inquiète pas. Il n’a qu’un seul défaut :il se perd facilement, mais c’est le cas de tous les changeformes. J’aime à dire que mes créatures préférées n’ont pas le sens de l’orientation. Aussi faudra-t-il que tu le guides jusque à destination, mais, je t’assure qu’une fois là, il fera son travail avec la plus grande efficacité. Elmar ne pourra rien contre lui.

-Et quand…quand devrons-nous frapper ? Je ne suis pas sûr qu’Elmar me laissera entrer si cette…chose m’accompagne.

-A cet instant, Elmar est éveillé quelque part dans une des pièces de sa maison. Dès que tu t’éveilleras, tu iras frapper à sa porte et crois-moi, il te laissera entrer. Tu iras alors dans sa maison et tu laisseras la porte entrouverte pour que notre ami y pénètre à son tour. Ensuite, tu n’auras qu’à le laisser faire. Ce sera très simple.

-Et qu’arrivera-t-il ensuite ?

-Personne n’aura rien vu, fais-moi confiance. Tu ne seras jamais soupçonné et notre ami se confondra, dans sa retraite, avec l’air de la nuit. Et puis, songe qu’alors ce sera fait. Tu auras réussi. Leyda t’appartiendra pour de bon, je ferai en sorte que tu ais tout empire sur elle. Crois-moi, j’ai les moyens de faire cela. »

Ewald jeta un nouveau regard à l’être qui se tenait devant lui, impatient et absolument silencieux ; puis il leva les yeux sur l’arbre qui semblait, rouge dans le noir de la nuit, traversé par le vol des milliers de phalènes d’or qui l’habitaient, planté plus puissamment et plus inévitablement dans l’horreur de son destin qu’il ne l’avait jamais été. Puis, il jeta un dernier regard à ses parents que l’irréversibilité de la mort tenait éloigné de lui à jamais, fantastiquement intimes et étrangers à la fois, dans leur posture de mendiants torturés. Il poussa un long soupir et ferma les yeux-

Par David Lantano - Publié dans : Le Hurleur-dans-la-forêt (novella)
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Lundi 30 juin 2008 1 30 06 2008 18:10

Une grande faiblesse envahit tout son corps, tandis qu’il roulait, plein de fièvre à travers l’espace confiné de sa couche. Le souvenir de la nuit s’évanouit à toute vitesse dans sa mémoire à mesure qu’il paraissait s’enraciner dans sa chair, y prendre acte, tout aussi vite . Une forte nausée, dérèglement malsain de sa sensibilité, le prit, au pressentiment de ce qu’il allait faire. Mais l’horreur s’évanouit, s’annula aussitôt, dans la douceur apaisante qu’évoquait dans son esprit la récompense promise. Il sentit la surface inégale, ovoïde, d’un objet dans sa main. Et il y découvrit le fruit. L’étrange fruit mal formé, cueilli aux basses branches de l’Arbre de Nuit.

Il se leva et s’habilla dans un frisson. Puis, sans un son, sans la moindre hésitation, il quitta sa chambre, emportant un mince couteau ainsi que le fruit mortel, qu’il plaça sous son bras. Il faisait encore nuit, et le temple était toujours plongé dans l’ombre si bien qu’il n’avait pas à fixer les représentations d’Eltor qui l’encerclaient, icônes dérangeantes qu’il ne parvenait pas tout à fait encore à négliger. Il traversa la salle glacée, baissant la tête comme un criminel en quête d’un mauvais coup et sortit. Il gagna la rue rapidement.

Il hésita un instant, quant à la direction à prendre. Puis, se souvenant de la cour d’une large bâtisse, ressemblant assez à un corps de ferme, à quelques centaines de pas de là, il décida d’y diriger ses pas. Derrière, la grille noire en protégeant l’accès, il le savait, se trouvait un chien, un énorme mâtin dont les aboiement puissants et lourds l’accompagnaient lorsqu’il se rendait à la demeure d’Elmar. Il commencerait par là.

Lorsqu’il parvint devant la grille, à peine discernable dans l’air nocturne, il n’entendit d’abord rien, et il ne fut plus certain, soudain, d’être au bon endroit. Il s’approcha le cœur battant de la grille, pour essayer d’y voir à travers l’espace entre les barreaux ouvragés en fer forgé. Il discerna une cour de grève sale et grise, qu’occupait un puits désolé. Derrière, la cour s’achevait dans une perspective brisée, sur la façade noire d’une bâtisse au style martial. Frissonnant dans l’air glacial, il hésita à nouveau. C’était bien l’endroit qu’il avait recherché, mais le chien était sans doute retenu quelque part à l’intérieur, au coin du feu. Il ne savait que faire exactement. Il regarda la forme tubéreuse du fruit qu’il transportait. Comment devait-il opérer ? La situation lui parut un instant grotesque, seul dans la nuit avec un fruit et un couteau, et pendant ce bref instant, il eut un aperçu de ce qu’était la folie, mais-

Un grondement sourd et rauque interrompit sa pensée, le faisant se rejeter en arrière. Le chien avait surgit derrière la grille pour le surprendre et manifestait maintenant son hostilité pour l’intrus qu’il était. Mis en colère par la peur qu’il avait éprouvée, et développant en retour une curiosité morbide pour les effets du fruit en cas d’ingestion, Ewald se mit en devoir de punir le chien. Sortant le couteau, il découpa une fine lamelle sur la surface grumeleuse de l’étrange agrume. Aussitôt, monta dans l’air une odeur acide, légère et vaguement poivrée ; une odeur presque animale somme toute qui fit aboyer d’envie le mastodonte. Puis, aussitôt après, Ewald vit surgir un liquide à la surface du fruit ; un ichor rouge épais et visqueux, comme une sueur de sang, qui ne tarda pas à rendre sa main poisseuse. Répondant, aux supplications du chien, il lança la lamelle du fruit qui retomba dans sa gueule avec un grand bruit de clappement. Presque aussitôt, le chien s’effondra sans un son. Ewald fut à la fois horrifié et rassuré. Le fruit était indéniablement efficace et mortel, mais, comme l’avait promis le Hurleur, la mort qu’il provoquait était indolore.

Ewald décida alors de passer sans tarder à l’exécution de la mission que le Hurleur lui avait fixée et il remonta la rue vers le centre de la ville, le couteau et le fruit en main.

Marchant courbé, d’un pas rapide dans la neige, il passa devant toutes les grilles de toutes les cours qu’il put trouver dans la ville, et tout en marchant, il trancha de petits morceaux du fruit qu’il jetait par-dessus les grilles en passant, comme un courrier un peu fou agissant de nuit. Il ne s’arrêtait pas. En fait, il voulait achever cette tâche qui lui faisait horreur, le plus rapidement possible. Il voulait être capable, plus tard, de se tromper lui-même en prétendant que cela n’avait jamais eu lieu. Et plus cela serait court, plus il lui serait facile de s’abuser. Plus il lui serait facile de l’oublier. Toutefois, la ville était grande, et les chiens innombrables. Et s’il passait devant les grilles, accueilli par les hurlements de molosses sentant l’odeur envoûtante du fruit, il repartait dans le silence de leurs morts. Il se disait qu’ils ne souffraient pas, que leur mort était miséricordieuse, et qu’il ne s’agissait après tout que d’animaux, peu différents du gibier qu’il mangeait parfois. Mais cela ne parvenait pas à l’apaiser totalement. Il était une forme de messager de la mort, d’une mort inférieure, animale, certes, mais d’une mort tout de même.

Finalement, bien qu’il se fut efforcé d’en couper les tranches les plus fines possibles, le fruit fut réduit à l’état de pulpe alors qu’il errait dans les faubourgs sud de la ville. Et un instant plus tard, il n’en restait plus rien que des traces liquoreuses sur ses mains. Dégoûté, glacé, habité d’une honte tenace, il jeta le couteau dans une ruelle, et nettoya ses mains brûlantes de froid dans la neige. Puis, il rentra au temple.

Le lendemain, il fut récompensé de sa conduite par les sobres félicitations d’Elmar, plus marmonnées avec un visible manque de conviction que réellement prononcées avec chaleur comme elles auraient du l’être. Apparemment, sa prestation lors du sermon de l’office, deux jours plus tôt avait été convaincante et des échos satisfaisants en étaient revenus à l’attention du prêtre.

 Encore hanté par le souvenir de la nuit, épuisé et honteux, Ewald ne fit que baisser la tête avec embarras, ce qu’Elmar prit pour une marque de modestie un peu gênée et qu’il récompensa par une rapide tape distraite dans le dos du jeune homme.

 En vérité, Elmar semblait agité, en partie privé de cette impassibilité d’humeur qui était habituellement la sienne et qui ne reposait plus maintenant que sur la force de sa volonté. A ce sujet, le redoutable vieillard ne disait rien à son acolyte, mais Ewald savait que la profanation de son autel l’occupait beaucoup. C’était surtout le fait que son enquête n’avançait pas, d’ailleurs, qui plongeait le prêtre dans l’incompréhension et dans les affres d’une inquiétude inhabituelle pour lui. Personne n’avait rien vu du méfait. Aucune trace n’avait été laissée dans la neige, et, signe plus inquiétant, il n’arrivait à lire la culpabilité sur aucun des visages des membres de sa congrégation. Cette incapacité, plus que tout, le rendait méfiant. Elle indiquait soit que le coupable ne faisait pas partie de sa congrégation, ce qu’il avait du mal à croire puisque rien n’avait été dérobé, et qu’il s’agissait d’une manière évidente d’une vengeance contre lui (Au moins, sa lucidité était elle encore capable d’établir ce point avec certitude) ; soit que son dieu l’avait abandonné, ce qui était infiniment plus inquiétant.

La journée se déroula dans une forme d’agitation crispée, de mauvaise humeur pour Elmar ; dans un mélange paradoxal de honte, de mortification,  et d’espoir silencieux pour Ewald qui s’efforçait de s’arranger avec les remous de sa conscience. Les deux hommes cohabitèrent sans parler pendant toute la matinée, comme si, sans s’en rendre compte, un fossé s’était ouvert entre eux. Et puis, au cours de l’après-midi, un incident se produisit qui ne fit qu’ajouter à l’horreur de leur situation.

Elmar avait entraîné son acolyte à sa suite pour le conduire à sa demeure, ce qu’il n’avait pas fait la veille sans en expliquer la raison à son disciple. Ewald, qui avait attendu avec angoisse toute la journée la venue de ce moment, l’avait suivi avec la plus grande répulsion. Il avait craint de devoir constater les conséquences de sa petite expédition nocturne et il serait volontiers resté au temple toute la journée, s’il lui en avait été donné l’occasion. Ils descendirent, l’air maussade la petite rue du temple quand cela arriva.

Ils entendirent d’abord un gémissement pitoyable, une supplication haletante provenant d’une des maisons de la rue. Cela montait lentement dans l’air comme un « ouh ! ouh ! » lamentable, entrecoupé de bruits d’étranglement et de petits glapissement suraigus.  Puis, ils virent se traîner jusqu’à Elmar, rampant sur le chemin, les deux membres inférieurs paralysés, une bête efflanquée souffrant le martyr. C’était un chien, probablement l’un des rares chiens parias qui trouvaient suffisamment de nourriture dans les rues d’Osgord pour survivre. Arrivé à son niveau, la malheureuse bête leva sur le prêtre, de ses immenses yeux humides, un regard empreint d’une douceur et d’une souffrance infinies, sa queue s’agitant encore, avec un espoir malvenu, pour solliciter de l’aide. Le regard du chien semblait révéler une intelligence effarée, incapable de supporter la souffrance qui s’abattait sur lui et interrogeant un supérieur humain pour en comprendre la raison. Elmar, un instant interdit, s’accroupit à la hauteur de la pauvre bête qui lui lécha la main avec difficulté. Puis, avant qu’il ait eu le temps de réagir, le chien fut pris d’un spasme monstrueux qui le courba en deux, et le fit griffer le sol gelé de ses pattes tremblantes. En quelques battements de cœur, le chien recracha une forme de pulpe sanguinolente avec la plus grande difficulté, toussant de manière paroxystique jusqu’à s’étouffer. Réduit alors au silence, il cracha un torrent de sang, vacilla sur ses pattes et s’effondra, mort.

Les deux hommes restèrent un instant choqués par la scène. Elmar gronda un appel à son dieu, Ewald ne dit rien, livide. Puis, Le prêtre ordonna à son acolyte de ramasser la carcasse du pauvre animal pour aller l’enterrer derrière le temple. Ewald passa le reste de la journée à creuser. Il enterra, sans un mot, la dépouille de la pauvre bête, qui ne pesait plus rien dans ses bras. Puis, il accomplit les autres devoirs de la journée les yeux dans le vide. Il attendit la nuit avec impatience et résignation.

 

Par David Lantano - Publié dans : Le Hurleur-dans-la-forêt (novella)
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Lundi 23 juin 2008 1 23 06 2008 22:44

-Il hurla et puis, aussitôt après, il fut jeté sans y rien comprendre au milieu d’une atroce forêt sans ciel, changeante, épousant sa crainte en se déformant à chacun de ses battements de cœur. Avant d’avoir rien compris, il courait. Sans savoir pourquoi, il courait. Droit devant lui. Dévalant des talus innombrables, prodigieusement pentus, jusqu’à s’enfoncer dans des gouffres où l’obscurité était absolue, il courait. Son cœur lâchait, puis reprenait vie dans un spasme.  Il courut sans comprendre, jusqu’à se rendre compte qu’il était poursuivi par des prédateurs humanoïdes dont il ne pouvait pas voir le visage. Il essayait de leur échapper, mais ils venaient de partout autour de lui. Et la forêt n’avait pas de fin. Et puis, tout au fond d’une profonde dépression au-milieu des arbres immenses, il ne lui fut plus possible de reprendre sa course, il fut soudain privé de force. Il attendit un instant, regardant avec le plus profond désespoir les talus qui le surplombaient, jusqu’à les voir se jeter sur lui de partout. Alors, il fit un pas de côté-

et se retrouva à l’entrée de la clairière étrange où vivait le Hurleur ; clairière qui était comme deux nuits plus tôt, plongée dans la douce et cristalline ferveur mélodique qui le mettait en extase. Souriant comme un enfant, apaisé, il se rendit compte d’un mouvement enjoué de giration à quelques pas de là et il se mit à rire. La structure rougeoyante de l’arbre était cette fois-ci entourée d’une ronde de silhouettes blanches, lourdes et maladroites. Les silhouettes tournaient avec l’enthousiasme et le manque de grâce d’idiots du village plongés dans l’ivresse. C’était un carrousel de clowns grotesques, culbutant et faisant la roue dans un but indéfinissable. Ewald s’approcha lentement, fasciné et son rire mourut bientôt. Il s’aperçut de l’expression des visages des danseurs. Ils étaient crispés dans l’angoisse et dans l’application la plus inhumaine. Il ne s’amusaient aucunement, mais étaient prêts à tout pour plaire, pour séduire…Cela pourtant était impossible, Ewald sentait bien que cela était hors de leur portée, tant ils étaient hideux, gonflés, maladroits et….morts. Les corps étaient ceux de suicidés rendus à la vie par le Hurleur. Alors qu’il allait crier d’horreur, il fut devancé et de l’arbre provint un cri strident qui jeta la panique dans le cercle des danseurs. En quelques battements de cœurs à peine, alors, les égarés s’enfuirent, s’échappèrent de la clairière, hurlant comme s’ils étaient soumis à la question. En quelques battements de cœurs à peine, il n’en restait plus rien. La clairière était vide.

[Cette fois, Ewald se voit marchant triomphalement sous une pluie de fleurs, héros retournant victorieux de sa quête]

-Qu’est-ce…qu’est-ce que c’était ? balbutia Ewald.

[Des images de scènes de cirque et de théâtre lui apparaissent. Ewald ressent le grand mépris du Hurleur pour les morts rendus à la vie. Ils sont idiots, laids et sans imagination. Impossible de rendre un tant soi peu de grâce à ces corps privés de volonté propre.]

-J’ai fait ce que vous m’avez demandé…

[Cette fois, Ewald ressent une grande jubilation provenir de l’arbre tandis que la mine défaite d’un Elmar hurlant de rage lui apparaît]

-J’ai fait ce que vous m’avez dit…

[Elmar se précipite pour ramasser à la hâte les restes calcinés de son autel en jurant.  ]

-J’ai fait cela pour vous…

-Non, murmure la créature, cela, rappelle-toi, tu ne l’as fait que pour te libérer de ce vieillard qui te suçait le sang bien plus sûrement que moi. Cela, tu ne l’as fait que pour que je te rende ta gambadeuse aux pieds légers. Cela, tu ne l’as fait que pour toi. Maintenant, il est enfin temps que tu me rendes un petit service…

-Que voulez-vous que je fasse encore. Je ne peux plus pénétrer chez lui la nuit, il se méfiera maintenant…

[Des chiens hurlant de rage lui apparaissent. Des centaines, des milliers de chiens grondant et aboyant à la mort]

-Des chiens ? Je ne comprends pas…

[idée d’une haine puissante pour ces animaux sales et stupides. Leurs cris s’amplifient jusqu’à emplir l’esprit d’Ewald. Puis, un nuage de mort recouvre bientôt ces meutes hurlantes et leurs aboiement finissent par disparaître peu à peu]

-Mais ni Elmar, ni moi n’avons de chiens. Je ne comprends pas…Qu’attendez-vous de moi ?

-Tue-les tous, chuchote le Hurleur. Tous les chiens de la ville. Nous en serons débarrassés…

 -Non…non, je ne ferais pas ça. Ne me demandez pas ça, je ne pourrais jamais…

-Comment ça ? gronde cette fois le hurleur. Tu renoncerais à la sublime et douce Leyda qui en ce moment-même –soit-dit en passant- s’apprête à prendre un nouvel amant. Tu renoncerais à elle pour quelques bâtards. Est-ce là toute l’étendue de ta conviction ?

-Non, je ne vous crois pas, vous mentez…vous…

-Veux-tu que je te montre ? Tu sais que je peux te le montrer. Oh, c’est un fort beau garçon, je dois dire…

-Non…gémit Ewald.

-Alors cesse de gémir et fais ce que tu as à faire ! rugit le Hurleur, sa voix s’enflant jusqu’à devenir métallique. Je te croyais enfin affranchi, mais tu n’es qu’un enfant !

-Non….d’accord, je le ferai, finit par soupirer le jeune homme. Mais comment ferai-je ? C’est impossible, il y en a beaucoup trop, et puis, je ne saurai pas comment….

-Voyons, suis-je un démon sans cœur ? t’abandonnerais-je dans le besoin ? Tu n’auras rien à faire ou presque…Croyais-tu que je te demandais d’égorger quelques centaines de bêtes, avec tes petites mains blanches d’écoliers ? Ce sera beaucoup plus simple que cela, pratiquement anecdotique et totalement indolore…

-Comment ?…

-Cueille l’un des fruits de l’arbre, et coupe-le en fins morceaux que tu abandonneras auprès de la porte de chaque maison où vit un chien accompagné d’un maître. Ces stupides renifleurs en raffolent. Et lorsqu’ils en sentiront l’odeur, ils n’auront de cesse que d’y goûter. Bien entendu, ce sera alors leur dernier repas, mais c’est ce qui nous occupe, n’est-ce pas ?... Fais cela pour moi, mon fils, et je te rendrai Leyda, douce et obéissante…»

Ces dernières paroles achevèrent de convaincre l’acolyte. Cela, est la conscience qu’il n’aurait à tuer aucun homme de sa main, qu’après cette épreuve, le Hurleur ne pourrait pas le lier à lui. Il sourit comme un conjuré ayant gardé les doigts croisés sous la table pendant un serment.  

Puis, timidement, il s’approcha des branches les plus basses de l’Arbre de Nuit. Il y découvrit un fruit jaune étrange, semblable un peu à une coloquinte mais portant de bizarres traces évoquant des cicatrices boursouflées se croisant deux à deux. Alors qu’il s’interrogeait sur la nature du fruit, il releva la tête et croisa, au sein de l’arbre, un regard d’une beauté stupéfiante, d’une douceur de bienfaiteur compréhensif, qui lui fit un clin d’œil.

Ewald tendit la main vers le fruit qui se détacha immédiatement pour se loger dans sa paume. Du hurleur, provint un long rire sarcastique, satisfait. Et aussitôt, Ewald se réveilla.

 

Par David Lantano
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Dimanche 15 juin 2008 7 15 06 2008 21:09

Ewald se réveilla avec un long et douloureux frisson. Il était recroquevillé, en position fœtale sous les minces draps de jute de son lit. Sa peau était glacée au point qu’il avait l’impression de s’être extrait d’une tombe pendant la nuit. Il risqua un coup d’œil angoissé sous les draps pour découvrir que la partie inférieure de son corps était d’un blanc marbré de bleu, rigide comme une statue. Il se frictionna les jambes avec toute l’énergie dont il disposait encore, et une douleur incroyable, retenue jusque là par le froid dans ses jambes, remonta dans tout son corps et le fit se tordre de crampes. Cela dura quelques longs instants, passés à serrer les mâchoires pour ne pas crier, avant que sa respiration ne retrouve un rythme plus supportable. Le souvenir de l’horrible nuit, échevelée, lui revint alors.

Il crut d’abord à un cauchemar dont il se serait extrait avec un infini soulagement, tant le poids des blasphèmes prononcés cette nuit pesait sur sa conscience. Puis, aussi soudainement, il fut pris de regrets à l’idée que ce n’était qu’un rêve, et que la promesse de la créature n’avait aucune réalité. Leyda ne lui serait pas rendue. Cette révélation s’abattit sur lui, avec un poids écrasant et une souffrance renouvelée. Il ferma les yeux un instant.

Puis, il ressentit une fraîcheur humide quelque part sur son corps et remontant sa main devant son visage, il découvrit des traces de sang. En en cherchant la provenance, il localisa une petite plaie ouverte au niveau de son aisselle. La plaie avait une forme étrange, celle d’une croix finement incisée dont le bras inférieur manquait. Cherchant à arrêter le saignement, il se rendit compte que la plaie suintait sans cesse, qu’à chaque fois qu’il en essuyait les bords humides, de nouvelles gouttes de sang, très fines se formaient à la surface de sa peau, comme une transpiration sanglante. Essayant de se souvenir de l’origine de la blessure, il réalisa soudainement l’identité de la créature rencontrée pendant la nuit: Le Hurleur-dans-la-Forêt ! Et il eut une réminiscence de ce dernier geste, de cette élévation dans l’arbre où la bête l’avait marqué de sa morsure. Il ne pouvait croire qu’il avait marché jusqu’à la forêt boréale, qu’il avait pénétré dans ce lieu maudit et bien pire, qu’il avait pactiser avec l’ennemi de son dieu, ce qui était la plus grande des trahisons imaginables, et passible de la pendaison à Osgord. Pourtant, c’était bien ce qu’il avait fait. La marque était là sur sa peau, palpitante, indélébile.

Et puis, tout aussi soudain, il se souvint de son contact avec l’habitant de la forêt. Au moins, celui-ci lui avait-il promis qu’il l’aiderait ; au moins ne l’avait-il pas abandonné à sa douleur, et fait comme si, celle-ci n’avait eu aucune importance, aucune réalité. Les efforts ordonnés par Elmar pour lutter contre son amour pour Leyda lui parurent alors vains, ridicules et même nocifs. Ils ne visaient pas à faire de lui quelqu’un de meilleur, mais ils niaient tout son être et toute sa volonté, c’était évident. Après tout, il ne désirait rien de contraire à la morale, il ne voulait causer de tort à personne. Il voulait simplement que tout rentre dans l’ordre, que Leyda lui revienne, et qu’elle soit à lui pour toujours et Elmar avait rejeté tout cela en bloc, sans même l’écouter. Le Hurleur, au moins, l’avait compris. Il l’avait compris parce qu’il était le maître des passions, le maître de la beauté, du vent et des êtres fluides. Le Hurleur pouvait l’aider, et il avait eu raison de s’adresser à lui. De plus, pensa-t-il, il ne l’avait pas lié à lui. Il ne lui avait demandé de tuer personne !

Il s’habilla lentement dans sa cellule encore plongée dans l’ombre et se prépara pour les travaux d’entretien avant l’office du matin.

Elmar arriva à l’aube et, comme le Hurleur l’avait prédit, il ne fit aucune remarque à son acolyte. Rien de ce qui s’était passé cette nuit n’avait été porté à sa connaissance. Ewald eut d’abord, un mouvement de terreur et de honte devant la présence de son maître, mais remarquant l’absence de condamnation de celui-ci, il reprit peu à peu contenance. Se souvenant des images que la créature avait projetées dans son esprit, il regarda son maître sous un jour nouveau. Il était évident à présent que ce regard hautain était un regard de possession et de domination, et qu’Elmar ne le considérait, ne l’avait jamais considéré comme un fils, mais comme sa créature, son esclave personnel.

Je t’aiderai à te libérer de lui, de son emprise, avait chuchoté le Hurleur avec sa voix d’araignée. C’est ce que je fais pour toi. Demain, ton maître se rendra à un concile de son culte en dehors de la ville, à Exord.

« Ewald ! tonna la voix d’Elmar, pendant qu’Ewald faisait négligemment reluire les ors du retable et des chandeliers sacrés. Je pars cet après-midi pour Exord. Je ne serai donc pas présent pour l’office du soir. Je veux que tu prononces mon sermon devant la congrégation. Je pense qu’il est temps pour toi et que tu es prêt à supporter cette nouvelle charge. »

Ewald n’en revenait pas. Avec une étrange ironie, c’était ce jour précis qu’avait choisi Elmar pour lui confier pour la première fois la charge du sermon de l’office du soir. Certes, ce ne serait pas ses propres mots, mais c’était tout de même une redoutable responsabilité.

Tu t’introduiras dans la maison d’Elmar et tu y détruiras toute trace d’Eltor que tu pourras y trouver, avait continué le Hurleur. Ce sera le signe de ta libération, de ton envol. Tu agiras au couvert de la nuit et du rêve, Elmar sera absent et lorsqu’il reviendra, à aucun moment il ne pourra deviner que tu es la cause du saccage. Tu seras protégé.              

« Nous travaillerons toute la matinée après l’office, pour être sûr que tu ais bien compris et que tu maîtrises le texte parfaitement. Je suis sûr que tu en es capable. »

Le jeune homme ne put qu’acquiescer.

L’office du matin eut lieu comme dans un rêve. Pour Ewald, et cela, pour la première fois de sa vie, tous les gestes, tout le cérémonial de l’office paraissaient faux et pesants. Les paroles d’Elmar étaient emplies d’affirmations ridicules, et de mensonges purs et simples sur le devoir d’excellence et sur la honte de la faute. Le sermon du vieux prêtre était devenu soudain pour Ewald, un discours politique et non plus religieux. C’était une volonté de contrôle exercée sur tous les pauvres gens qui n’avaient d’autre éducation que celle de la peur et de la contrainte. Un contrôle qui les poussait à craindre leur dieu et à suivre à la lettre les exhortations du vieux prêtre, en ignorant leur propre volonté, leurs propres désirs qui étaient d’ailleurs constamment reniés. Les fidèles d’Eltor ne devaient rien connaître de la sublime passion, rien éprouver d’outrageusement intense en leur sein, rien ressentir de la fatale beauté qui les entourait et dans laquelle il pourraient s’élever jusqu’à s’oublier, si seulement on leur en laissait l’occasion. Mais le bonheur de chacun de ces fidèles n’était même jamais évoqué, totalement absent qu’il était du Saint Livre. Seul comptait l’ordre. L’ordre et l’obéissance. Eltor réclamait un peuple servile.

   Lors de la leçon qui suivit, Ewald apprit consciencieusement le texte de son sermon mais sans en croire un mot, obéissant, appliqué autant que vaguement écœuré. Le regard d’Eltor où il voyait clairement maintenant un désir de possession l’horrifiait et le dégoûtait en même temps. Et lorsque le vieil homme posait sa main sur son épaule ou sur son front, il devait faire un violent effort pour ne pas sursauter. Oh oui, il comprenait maintenant. Il ne comprenait que trop bien. L’origine de sa peur continuelle, ce poids immense sur sa poitrine : c’était celui qu’Elmar y avait posé. Il sentit peu à peu monter en lui une voluptueuse haine pour le vieillard et un désir de vengeance qu’il savait proche et dont il se réjouissait par avance, en en imaginant toutes les étapes. De cela, toutefois, il ne montra rien, et Elmar, d’une manière assez surprenante, ne le découvrit à aucun moment. C’était comme si le vieux tyran ne pouvait plus lire en lui.

Elmar parti, Ewald resta seul un instant, bizarrement indifférent à l’épreuve qui approchait. C’était comme si, cela n’avait plus d’importance ; comme si sa prestation devant la congrégation et son possible échec étaient de lointaines éventualités, auxquelles il ne participerait qu’à peine. Et de fait, quand vint l’heure de l’office du soir, devant la congrégation au complet, Ewald prononça son sermon d’une voix forte, sans erreur, et sans la moindre émotion, ce qui était, pour un prêtre d’Eltor, une marque de grande maîtrise et une preuve de succès. S’il avait d’ailleurs eu le moindre doute sur sa performance, le visage baissé des fidèles quittant le temple aurait amplement suffit à le rassurer. Mais il ne s’en souciait pas.

Puis vint le soir, et la nuit, et une nouvelle fois, Ewald se leva de sa couche à l’heure où la lune était basse dans le ciel, pour se glisser hors du temple. Il effectua le même parcours qui était le sien durant la journée, descendant l’étroite rue du temple jusqu’à la petite maison aux murs chaulés, au toit recouvert de neige qui était celle de son maître. Mais à la différence de la nuit précédente, il ne se perdit pas, et la rue nocturne prit presque la configuration exacte des lieux dont il gardait une image différente, éclairée par la lumière du jour.

Le cœur lourd, battant douloureusement dans sa poitrine, il traversa la petite cour de la propriété d’Elmar où ses pas ne laissèrent aucune trace dans la neige, et se dirigea vers l’entrée. Il s’arrêta un instant au seuil de la maison et se retourna nerveusement. Autour de lui, les ombres s’allongeaient, recouvrant les façades, y effaçant les fenêtres couleur nuit. Il était protégé, il le savait. On ne le verrait pas. Son trajet dans la nuit ne laisserait aucune trace, n’aurait aucun témoin. Sa vengeance, ou plutôt, son acte de libération se ferait à la faveur d’ un enchantement. Il reporta son attention sur la mince porte de frêne. La clef était au bout d’une chaîne qu’il avait au cou.  Il la sentait lourde et glaciale contre sa peau. Entrer lui serait facile, un simple tour de clef, mais cela sanctionnerait aussi le choix d’une trahison volontaire. S’il tournait les talons et rentrait au temple maintenant, il pourrait encore prétendre à la protection d’Eltor. Il aurait renoncé. Il serait celui qui avait résisté. Mais résisté à quoi ? A la justice ? A tout ce qui était bon et nécessaire pour lui ? Il grimaça. Cela n’en valait plus la peine, cela n’en avait jamais valu la peine. Eltor était en un mot….inefficace. Il donna un tour de clef et pénétra dans la demeure.

Il traversa les dalles glacées d’un petit patio, et se dirigea vers l’extrémité sud de l’habitation, là où il savait se trouver l’autel qu’Elmar destinait à son dieu. Il s’orienta avec la force de l’habitude entre les meubles plongées dans l’ombre et avisa près d’une fenêtre qui se découpait en clair-obscur la silhouette de l’autel.

L’autel occupait tout le mur est de la pièce entièrement consacrée à la prière. Il comprenait une icône représentant le dieu furieux, aux yeux lumineux d’un bleu uni, sans paupières, terrassant le démon de la concupiscence, Léviathan à l’immense langue pendante et aux gigantesques organes génitaux multiples et sales. Le regard du dieu et de la bête, l’un dominant l’autre sans équivoque possible, se croisait au milieu de l’image, tandis que la Sainte lame de justice s’enfonçait dans la chair nauséeuse du démon.

L’autel comportait aussi, les lourdes potences en T, de la taille de chandeliers, faites de cuivre ouvragé, le cinabre servant à l’onction d’humiliation, les cierges sacramentels, la petite bassine d’eau lustrale ainsi que l’épée qui se tenait suspendue par une attache, la lame en bas au dessus de la petite table recouverte de brocart.

Ewald eut un instant d’hésitation en s’approchant de l’autel. Il lui avait semblé que le regard empli de haine d’Eltor n’était pas dirigé contre la chair du Léviathan mais contre la scandaleuse présence de l’acolyte en ces lieux. Et puis, il se rendit compte que la peur qu’il ressentait était celle de tous les pénitents, qu’elle était normale, attendue, visant à plonger les fidèles d’Eltor dans l’état de honte nécessaire à la prière.

« Plus jamais ça, se dit-il. Tu ne m’auras plus, vieux fou…» Puis il décrocha l’épée de justice et la tint dressée au-dessus de lui. Fasciné, il fit quelque moulinets maladroits, fendant l’air de la pièce autour de lui. Puis, sa résolution grandissant tout à coup, il eut un petit sourire et balança un grand coup circulaire au-dessus de l’autel, fendant les cierges en deux. Puis, s’étant rendu compte qu’aucun éclair divin n’était venu le foudroyer, il continua son œuvre de libératrice destruction. Après avoir porté le premier coup, en fait, tout était beaucoup plus facile. Et il prit grand plaisir à saccager l’autel. Il renversa la bassine d’eau lustrale, envoya valser les potences, les cierges et l’icône qu’il piétina sans hésitation. Puis, il s’en prit directement à la table dont il se mit à fendre les pieds à grand coups de taille, avant qu’elle ne s’effondre à son tour. Il se servit ensuite des pigments cinabres pulvérulents comme d’un combustible pour mettre le feu à l’autel. Et quelques flammes timides montèrent bientôt dans l’espace restreint de la pièce. Ce fut alors qu’il crût mourir.

A la fenêtre, se découpa, l’espace d’un très bref instant, le contour plongé dans l’ombre d’un visage ébouriffé. Avant qu’il eut le temps de réagir toutefois, le visage avait disparu. Il courut à la fenêtre, terrifié, et essaya d’y voir quelque chose à travers la vitre de verre dépoli. Mais, il n’y avait là rien n’y personne. La ruelle sur laquelle donnait la fenêtre était absolument déserte et un épais tapis de neige la recouvrait entièrement. Il attendit un long moment, essayant de discerner un signe de mouvement, une vague lumière suspecte aux seuils des maisons, mais rien, la rue restait muette et endormie. Il comprit alors qu’il avait imaginé l’apparition, que l’image de l’intrus avait été si brève (bien moins d’un battement de cœur) qu’elle n’était certainement pas réelle. Du reste, s’il y avait eu quelqu’un, il lui aurait été impossible de se dissimuler dans cette ruelle totalement dépourvue de haies, de palissades ou d’un quelconque écran derrière lequel se cacher. Peu à peu, il s’apaisa. Derrière lui, le feu consumait les restes de la table et l’icône, déformant au passage les hideuses potences. Son œuvre était bientôt achevée. Il eut alors, dans tout son être, une triomphale impression de libération et de victoire. Bientôt Leyda serait à lui, comme le Hurleur l’avait promis. Il ne pouvait s’empêcher de trembler à cette idée.

Peu après, il quitta la maison d’Elmar et retourna au temple.

Le lendemain, Elmar entra au temple dans un état de fureur difficilement contenue qu’Ewald ne lui avait jamais connu. Rugissant à tout propos, reprenant sans cesse son acolyte, il ne lui laissa aucun répit, ne lui épargnant aucun reproche. Mais Ewald remarqua bien vite que ses critiques exagérées portaient uniquement sur son travail qu’il jugeait à tout coup bâclé, laborieux et insuffisant. Rien ne fut dit au sujet des évènements de la nuit. Pas un mot ne fut prononcé au sujet de la profanation de son autel. Encore une fois, comme le Hurleur l’avait promis, Ewald ne fut pas soupçonné. Réalisant qu’en toute autre occasion, Elmar l’aurait immédiatement confondu, le vieil homme ayant le pouvoir de discerner avec une redoutable infaillibilité le mensonge et la culpabilité sur le visage des hommes, Ewald comprit toute l’étendue du pouvoir du Hurleur. Protégé par une totale impunité, Ewald éprouvait sa force toute nouvelle face au vieux démiurge dégoûtant et il eut tout le mal du monde alors, à ne pas sourire, et ainsi se trahir. Il songea qu’Elmar lui taisait la vérité, sans doute en vue de l’épargner, ou peut-être pour cacher l’affront porté au dieu, qui révélait la faiblesse et la faillibilité inadmissible de son prêtre. Mais son silence avait l’effet inverse. Ewald se sentait bien, invulnérable, comme un conjuré sûr de sa victoire contemplant la ruine soudaine de son adversaire. Bientôt, il recevrait le prix de sa trahison. Rien d’autre n’importait.

La nuit même, Le Hurleur-dans-la-Forêt le rappela à lui. Mais cela ne se passa pas tout à fait comme il l’avait espéré…

Par David Lantano - Publié dans : Le Hurleur-dans-la-forêt (novella)
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Mardi 10 juin 2008 2 10 06 2008 19:20

Alors que la lune révélait peu à peu la hauteur inimaginable de l’arbre, Ewald s’aperçut de sa majesté blessée, orgueilleuse et cynique. Et, relevant la tête, il aperçut le cadavre d’un homme empalé aux plus hautes branches et qui se balançait au même rythme qu’elles.

Puis, soudainement, quelqu’un s’adressa à lui :[Approche !]

 Le contact était d’une intimité révoltante. Il ne s’agissait pas de paroles mais d’une image qui apparut directement dans son esprit : sa propre silhouette s’approchant de l’arbre, comme une vision décalée d’un futur proche.

Ewald fut pétrifié par l’horreur. L’impression d’un blasphème qu’il allait commettre le saisit, l’empêcha de bouger un muscle. Quelque chose comme un goût de sucre et d’ordures emplit sa gorge, tout près du vomissement.

[Approche ! ]

Ewald se mit à trembler. Des larmes coulèrent le long de ses joues et gelèrent aussitôt. Il avait autant envie de se prosterner que de s’enfuir. Pourtant, il entrevoyait l’espoir d’un ineffable bonheur, si seulement il osait. De nouveau, le contact s’établit directement dans son esprit :

[Image de sa propre silhouette en prière, il voyage par le regard à travers la nuit dans une plongée infiniment rapide. Il aboutit alors à l’arbre qui s’éclaire comme en réponse à sa prière]

Alors Ewald se souvint. Avait-ce été quelques jours, quelques heures, quelques battements de cœur plus tôt ? Agenouillé, hoquetant, suppliant qu’on lui rendît Leyda, dans une chambre obscurcie d’une étrange façon, quelque chose comme l’intermédiaire de sa cellule et de la chambre de la jeune fille, il l’avait vue, dans un mouvement de chair, s’arracher à lui, lui tourner le dos, s’enfuir le long d’une ruelle, mais ce n’avait pas vraiment été elle, ç’avait été…ce n’avait été qu’un rêve….Mais oui, il avait demandé, imploré à genoux, et oui, il avait été entendu.

[La même image de lui même en prière au pied de l’arbre. Sa bouche murmure une supplication]

Leyda ! songea-t-il aussitôt. Qu’elle lui soit rendue dans la force de sa volonté, bonne et aimante, et pleine d’imprévisibles gestes d’affection. Que ses sourires lui soit à nouveau destinés, qu’elle marche à nouveau à ses côtés. Qu’elle soit à lui !      

 

Il était évident maintenant qu’il devait partir. L’être lui proposait un pacte contre nature. Un acte de force et de magie. Or, simplement dévier la course des nuages, simplement faire bouillir de l’eau sans feu, serait un péché ignominieux sans l’accord d’Eltor. Il n’en était pas question. Il fallait rentrer. Mais-

Il fit un pas en avant.

Aussitôt, il y eut un mouvement dans l’arbre, comme si un animal effroyablement rapide l’avait habité. Le mouvement fut aussitôt suivi d’un son d’insecte, évoquant un millier d’infinitésimales cymbales frottant les unes contre les autres. L’être, invisible sous la protection du feuillage, descendit l’arbre à toute vitesse, comme s’il fondait sur lui pour l’assaillir. Mais le son et le mouvement cessèrent soudain, et de nouveau la même image de lui même en supplication sous l’arbre lui apparut, mais magnifiée, incomparablement plus intense.

Ewald s’agenouilla près de l’arbre.

-Je veux qu’elle me soit rendue. Je veux qu’elle soit à moi, dit il dans un soupir. 

Il n’avait pas besoin de préciser de qui il parlait. L’être savait tout cela, c’était évident.

-De cette manière…continua-t-il.

[image de lui-même fort et confiant et s’élevant dans les airs au-milieu de la ville vers un soleil féminin]

-oui… »La créature savait exactement ce qu’il lui fallait, comme si elle pouvait lire en lui, tous ces désirs les plus secrets, les plus profonds et impérieux.

« -Mais, je ne peux pas….Il ne faut pas…murmura Ewald. Elmar ne le permettra pas, et il sait ce qui est bon pour moi. »

Cette fois-ci, l’image qui traversa son esprit fut d’une brutalité choquante :

[Elmar nu et bedonnant s’ébattant avec délice dans un bain d’excréments.]

-C’est mon maître, s’indigna Ewald. Et je suis son enseignement…

[Elmar puant et fouettant Leyda jusqu’au sang rit d’un rire réjoui. Puis, il écrase la tête d’Ewald sous sa botte pour qu’elle éclate. Un rayon rouge d’une incroyable lumière surgit de l’arbre. Le rayon vient frapper de plein fouet le prêtre et le carbonise. Ewald et Leyda sont libérés]

-Il ne faut pas…mon maître a été patient avec moi. Il m’a donné la chance de faire le bien. Mais c’est juste… si dur de servir.

[Ewald à quatre pattes se frottant contre les jambes d’Elmar. Le vieux prêtre l’attrape et le bât comme plâtre avec une canne en y prenant visiblement énormément de plaisir.]

-Non…gémit Ewald. Non, ce n’est pas comme ça…

[Elmar crachant sur Leyda à terre. Puis, s’approchant avec douceur de son acolyte, il passe sa main dans les cheveux d’Ewald avec beaucoup de douceur et un sourire salace et l’attire à lui]

-Non, non, c’est faux. Vous mentez…

Cette dernière image, pourtant, aussi incroyable qu’elle puisse paraître, résonna en Ewald avec tous les atours de la vérité découverte, et s’imprima en lui comme un traumatisme.

[Elmar empalé sur l’arbre, hurlant pour l’éternité. Une Leyda toute dévouée se tient aux côtés d’Ewald, le regardant avec des yeux emplis d’amour]

Confus, absolument désorienté, n’ayant plus que l’envie de croire à une solution possible, Ewald ne put que murmurer :

-Oui.

[Sa propre image, encore lui apparaît, marchant sous les premières frondaisons de l’arbre pour qu’on lui confie une mission secrète]

Ewald leva les yeux vers le terrible arbre rouge qui semblait irradier tout l’espace restreint de la clairière et se graver avec une force insurpassable dans son esprit. Il eut peur de ce qui allait venir, persuadé que l’être allait le tuer et le dévorer d’un seul mouvement ; et lorsqu’il fit un pas sous la première branche, un bras surgit comme l’éclair et le hissa dans l’arbre tandis que son cœur explosait.

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Jeudi 5 juin 2008 4 05 06 2008 17:53

La faible bandeau de brume lumineuse qu’il avait suivi était toujours là, flottant, hésitant, émergeant comme à regret du mur d’arbres noirs qui lui faisait face et révélant de l’intérieur, la première épaisseur, d’une touffeur impossible, de la végétation . S’approchant de la lisière de la forêt, fasciné, Ewald reconnut la silhouette de pins immenses surmontant d’autres arbres, des ifs, des sycomores, des hêtres et au dessous, un incroyable entrelacs de buissons épineux, de houx et de ronces vivaces défendant avec leurs armes l’intimité de la forêt.

La marche d’Ewald semblait s’arrêter là. La forêt formait une muraille végétale infranchissable, une forteresse d’épines et de ronces qu’il ne pouvait imaginer pénétrer. La masse sombre, passive, lui bloquait simplement le chemin avec une efficacité imparable.

    C’est alors qu’il remarqua, à l’endroit où le mince filet de brume s’extrayait de la lisière, une ouverture où la végétation clairsemée permettait l’accès à l’intérieur de la forêt. A cette endroit, aucun arbre ne s’élevait, les halliers étaient assez largement percés de part en part, préservant le passage d’un visiteur éventuel de l’atteinte de leurs épines acérées ; et le sol révélait un humus frais, parsemé d’herbes bleues et de feuilles d’un vert vif. S’approchant de cette singulière ouverture, il remarqua que les branches des hêtres alentours en recouvraient l’entrée à quelque pas au-dessus de lui, ce qui donnait à l’ensemble l’image d’un tunnel végétal. S’avançant dans l’entrée, il ressentit comme un frisson joyeux dans la mélodie cristalline qui l’entourait, qui redoubla d’intensité, et se fit légère, triomphale et incroyablement séduisante à son approche. Il mit le pied sous un amas pourrissant de feuilles grêlées d’où s’échappa un vol d’insectes qui sembla monter vers sa gorge mais qui disparut aussitôt, comme des étincelles dans l’air froid.

Lorsqu’il s’avança sous l’ombre des feuillages, il remarqua toute une incroyable floraison qui bordait un ru, un mince filet d’eau qui serpentait au milieu du passage. C’était un mélange dense, de fleurs et de plantes entremêlées, gorgées d’eau, d’une beauté et d’un éclat parfaits, se disputant la rigole. Là se trouvait des campanules bleus, de rouges pavots, des arums et des pulmonaires ; là se trouvait des narcisses et des camélias, des lys et des asters tendant leurs corolles étincelantes, recouvertes d’une mince pellicule de gel jusqu’à lui. Alors qu’il entrait plus avant dans le sanctuaire de la forêt, il s’aperçut vite que ce tapis de fleurs s’étendait tout au long du chemin, chaque essence rivalisant de splendeur pour attirer la caresse de sa main. Tandis qu’il progressait, il frôlait de son pas de longues feuilles plates toute dégouttantes de rosée. La forêt, noire, se referma bien vite autour de lui, et il ne fut bientôt plus guidé que par le filet de brume lumineuse et par le céleste carillon dont la source n’était plus très loin. Il lui sembla marcher pendant très longtemps, pourtant, finissant par se bercer du monotone défilement de hêtres et de chênes qui bordaient le sentier. A un moment, il lui sembla discerner un mouvement quelque part sous les ramures, et tournant la tête, il eut une vision qui le glaça d’effroi : Près d’un bosquet d’arbres mélangeant châtaigniers bruns, marronniers noirs et érables rouges, se déplaçait en flottant, une silhouette blanche, spectrale ; qui lui jeta un regard vide de poisson mort. Elle tendit la main vers lui, muette, comme pour demander son aide mais avant qu’il eut le temps de réagir, elle avait disparu, comme la flamme une chandelle brusquement soufflée. Il resta pétrifié un instant, tandis qu’un long cri d’horreur s’achevait dans un gargouillis quelque part dans l’ombre, mais la forêt reprit vite son allure enchanteresse et le doux son de la mélodie ininterrompue l’apaisa bien vite.

Plus loin, il aperçut sur le chemin une immonde charogne baignant ses entrailles dans le mince filet d’eau claire du sentier. A cet endroit, la flore était encore plus orgueilleuse, luxuriante, s’il était possible, s’épanouissant en une splendide mosaïque de pourpre et de bleu. Il continua sa progression, comme en état de choc.

Plus loin, le sentier s’éleva peu à peu serpentant à flancs de colline. Il passa à travers des coudraies bruissantes d’insectes, apercevant en contrebas un étang vert bordé de hêtres rouges. Plus loin, il redescendit à nouveau dans un vallon et peu à peu le sentier se réduisit à un mince ruban. De chaque côté, la végétation atteignit une densité telle qu’il aurait été absolument impossible de faire même quelques pas sous les frondaisons. Chaque pouce de terrain était occupé par des buissons aux fruits rouges vifs et aux épines jaunes semblables à des dards. Soudain, après une longue marche à travers ces halliers, il fut soudain pris dans le vol de milliers de phalènes d’or qui surgissaient d’un endroit plus avant sur le chemin. Les insectes l’entourèrent vite et il eut un instant peur qu’elles ne cherchent à lui crever les yeux. Mais, elles ne firent que voleter autour de lui, apparemment inoffensives. Quelques pas plus loin, le sentier aboutissait à une clairière.

Il fit quelque pas, hésitant dans cet espace libre soudainement apparu, embrassant du regard cette terre qu’éclairait à nouveau le ciel étoilé. C’était un espace circulaire, presque exempt de toute végétation, à part une courte pelouse à l’aspect tendre ; un endroit sacré, miraculeux dans cette forteresse de la toute puissance végétale. La musique à cet endroit était à son pic d’intensité, et regardant devant lui, à l’endroit d’où émergeaient la brume et le flux de phalènes lumineux, qui occupait à présent bonne part de la clairière, il aperçut la silhouette d’un arbre unique et gigantesque plongé dans l’ombre.

Alors, tandis qu’il retenait son souffle, la lune surgit soudain de derrière un épais nuage, et révéla la nature de l’arbre.  Ce fut une vision choquante pour Ewald, une apparition d’une splendeur et d’une atrocité également insupportables.

L’arbre était une structure de mort, un terrifiant symbole du meurtre, un assemblage d’une symétrie parfaite de feuilles d’un rouge profond et étincelant, et d’épines jaunes vif, vibrionnant comme des aiguillons d’insectes.  Les feuilles, paraissaient prêtent à trancher du fil de leurs bords acérés, n’importe quel être de sang assez fou pour s’approcher à portée des branches. Quant aux épines, elles avaient la taille d’un avant-bras humain, mais la forme d’un abdomen de guêpe sectionné, qui s’agiterait sans cesse après sa mort. L’arbre semblait frissonner sans cesse de douleur sous l’assaut du vent.

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Dimanche 1 juin 2008 7 01 06 2008 11:00

C’était à peine une musique en fait, plutôt la rumeur légère de millions de clochettes cristallines abandonnées au vent. Toutefois, le son qui en résultait était d’une étrange beauté féerique, d’une texture envoûtante, comme issue d’une harpe céleste. Il entendit ces étranges harmoniques dériver, venant de quelque part au loin, de par-dessus les toits. Puis, cela prit peu à peu de l’ampleur jusqu’à devenir une clameur, un écho rebondissant sur les murs des maisons qui arriva bien vite jusqu’à lui. En un instant, le flux de musique l’enveloppa comme une gangue protectrice. En un instant, tout fut bouleversé, toute frayeur fut annihilée, jetée bas. Ce fut une forme d’extase silencieuse à peine supportable où il voyait le monde vibrer et s’illuminer comme la flamme d’une bougie. Il se sentit comme investi par ce carillon d’invisibles clochettes qui tintinnabulait autour de lui, qui résonnait en lui jusqu’à recouvrir ses pensées. Bientôt, il ne sentit plus le froid que comme un élément négligeable ; Bientôt, la peur céda le pas au ravissement : il était cette délicieuse source enchantée d’une mélodie qui se renouvelait indéfiniment, qui fragmentait l’univers en minuscules éclats de miroirs éclatants. Il était protégé, attiré, guidé par une forme d’amour plus intime que le propre battement de son cœur. Et l’univers était beau, d’une beauté inespérée.

Alors, tournant la tête vers la source de la musique, il discerna, venue d’entre les maisons, une sorte d’émanation lumineuse, une brume vaporeuse à peine visible qui léchait les murs et poussait, amoureusement, capricieusement, ses vrilles jusqu’à lui. Il se releva et vint à sa rencontre, entrant lentement et sans peur dans ce fluide phosphorescent, dont il se mit aussitôt à remonter la source.

Bientôt, il quitta les faubourgs d’Osgord, pour se retrouver dans une lande broussailleuse. Il reconnut cette lande comme étant celle se trouvant à la limite nord d’Osgord et qui était en toute saison parsemée de brûlis inefficaces. L’immense plaine était présentement recouverte de neige, à perte de vue, toute culture abandonnée depuis des semaines. Tout juste pouvait-on apercevoir, ça et là, les restes calcinés de foyers éteints, et la ligne sinueuse d’un unique feu de bruyères dans le lointain. Pourtant, on pouvait sentir dans l’air, un vague relent piquant de bois brûlé.

 La mince bande de brume lumineuse qu’il avait suivie, et qui ne semblait en aucune manière affectée par les violentes rafales de vent, traversait négligemment la lande du nord au sud et rejoignait quelque part à l’horizon la source même de l’envoûtante cascade de notes cristallines qui venait jusqu’à lui et le protégeait du froid. Elle était presque à portée pensait-il, il lui suffirait de quelques instants, de quelques battements de cœur pour la rejoindre. Son être s’emplissait de joie à cette seule idée. Il eut un long frémissement d’impatience puis s’engagea sans attendre dans la traversée, avec l’intention de marcher au plus vite et d’arriver au plus tôt.

Mais la lande, qui ployait sous l’immense masse d’air glacé tombé du ciel nocturne, semblait ne jamais devoir finir, tandis qu’il se frayait laborieusement un chemin à travers une surface de neige épaisse et stratifiée, qui crissait sous ses pas. Il s’enfonçait jusqu’aux genoux , et laissait derrière lui des traces semblables à de petits châteaux de neige en ruine. Ses jambes nues, ressortaient bleues de leur contact prolongé avec la neige, mais si cela l’inquiéta d’abord quelque peu, il ne parvint pas à en comprendre la raison. Il ne ressentait nulle douleur. Oui, la lande ne semblait jamais devoir finir, mais à chaque pas, il savait qu’il n’était plus très loin et qu’il était de toute façon trop avancé pour rebrousser chemin. Regardant tour à tour, et sans cesse, la lune gibbeuse, le faible éclat bleu de la neige, les volutes de vent arrachant des cristaux à la lande, il perdit un instant contact avec la réalité.

Quand il revint à lui, la lune avait effectué un formidable parcours dans le ciel et se trouvait alors très bas sur l’horizon. Il était toujours en train de fendre cette invariable étendue de blancheur poudreuse et son souffle sortait rapide et court de sa bouche. Il ressentait loin, dans un endroit retiré de son corps une douleur et un épuisement immense, et un sentiment d’étrangeté qui le stupéfiait. Depuis longtemps, il n’avait plus vu signe d’une présence humaine.

Ce fut alors qu’il discerna, couchée bas sur l’horizon, une immense bande à peine plus sombre que la nuit. Une forme de moutonnement gris noir, qui sembla peu à peu surgir du sol et venir à sa rencontre. Puis, cela prit consistance, devenant les hachures vigoureuses de lignes noires et pures, s’extrayant d’un fouillis d’ombres informes. Il s’approcha et regarda cette masse grandir et s’allonger à l’horizon, à perte de vue. Les lignes s’effilèrent aussi en élévation comme des lignes tracées par le givre sur du verre, s’étoffant jusqu’à devenir omniprésentes, enveloppantes, froides et menaçantes. Il lui fallut un moment pour se rendre compte que devant lui se trouvait une forêt.

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Mercredi 28 mai 2008 3 28 05 2008 17:16

Les jours suivants, on vit Ewald travailler avec une volonté renouvelée et une application farouche à l’étude, et aux travaux quotidiens désespérants qu’Elmar lui avait imposés. Il travaillait avec une grande excitation, non pas, comme s’il s’était résigné à une interminable corvée mais comme si son salut se trouvait au fond du trou qu’il creusait tous les jours derrière le temple. Il parut d’ailleurs bien vite convaincu qu’une source l’attendait réellement au fond de la fosse et il n’avait que la hâte de la faire jaillir pour plaire à son maître. Il creusa jusqu’à ce que la couche de terre excavée lui cachât le soleil, sans rien découvrir mais lorsque, chaque soir, il remontait à la surface, noir de boue, l’air satisfait d’Elmar l’emplissait de joie. Et la nuit, il s’effondrait sur sa couche, rompu de fatigue et sauvé.

Son regard ne s’égarait plus non plus comme il le faisait auparavant, avide, cherchant parmi la masse anonyme de la congrégation, un visage parmi les visages, un regard parmi les regards. Il ne se détournait plus non plus, sans arrêt vers l’ouest, lorsqu’il était au dehors, vers l’ouest et le quartier du port. Non, son regard était devenu froid, sa paupière ne cillait presque pas. Il avait presque atteint cette perfection atone qui était la marque des prêtres d’Eltor. Si l’on ne pouvait rien lire dans un regard, c’était que rien ne s’y cachait… La 112ème épître du livre d’Eltor commençait ainsi.

Un mois encore passa avant qu’Elmar ne cessât de dormir au temple. A ce moment, là, Ewald effectuait presque seul toutes les activités d’entretien du temple et se plongeait dans l’apprentissage du Saint Livre sans même qu’Elmar ne lui demandât. Il semblait enfin, à la grande satisfaction d’Elmar, qu’Ewald était devenu autonome et profondément engagé au service d’Eltor. L’acolyte était devenu un pénitent exemplaire, respectueux et travailleur, qui précédait de son mieux les volontés de son maître et les exigences du service. Il devint évident que le triste moment d’égarement du jeune homme était passé, que la coupable frivolité qui avait été sienne avait enfin disparu, remplacée par l’abnégation tranquille qui était le fait des serviteurs d’Eltor. Elmar se mit même à penser que le garçon pourrait avoir l’étoffe pour être son successeur…

 

Puis, la nuit du solstice d’hiver arriva. Elmar était rentré chez lui depuis longtemps et Ewald qui comme chaque nuit, conformément aux consignes de son maître, s’était enfermé dans sa chambre, se réveilla en sursaut après un long cauchemar dont il ne se rappelait que des bribes. Un arbre s’agitant dans le vent, une course dans la neige, des cris résonnants dans l’obscurité d’une forêt et des mares profondes dissimulées dans l’ombre. Quelque chose d’une beauté impossible à peine aperçue, une musique étrange comme produite par le vent dans des cristaux de glace…

 Il se leva de sa couche. Regardant autour de lui, il vit comme une lumière diffuse dans la pièce, une lumière grise et bleue qu’on ne pouvait expliquer. Il fit quelques pas silencieux et ouvrit la porte qui n’était, finalement, pas verrouillée. Le temple lui aussi était baigné dans cette lumière obscure qui ne révélait que la silhouette déformée des bancs et l’aspect luisant des pavés. Il traversa la salle sans hésiter, d’un pas flottant, presque cérémoniel et poussa les énormes battants du portail qui s’ouvrirent sans bruit.

Dehors, il neigeait à gros flocons sur le parvis. Le ciel était d’un gris étrange, comme traversé par des flux d’énergies inconnues. Il descendit jusqu’à la rue, qui était plongée dans le plus profond silence. On aurait presque pu entendre le bruit des flocons atteignant le sol. La conviction lui vint aussitôt, venue on ne sait comment, qu’il y avait quelque chose là-bas, tout près de là. Quelque chose d’attirant, d’essentiel quelque part en ville et qu’il lui fallait le rejoindre. Il ne savait quoi exactement, la nature de cette chose était voilée, ou bien, il l’avait oubliée, mais elle emplissait son cœur de bonheur et de révérence. Il fallait absolument la retrouver, la retrouver à tout prix, ou tout serait perdu. Il se mit en route aussitôt.

La neige s’était accumulée depuis des heures sûrement, et marcher était difficile. Il s’enfonçait à chaque pas jusqu’aux mollets et sa progression était très lente. Rapidement, il fut perdu. Après qu’il eut tourné l’angle de la rue du temple, il s’aperçut que la ville avait changé et que rien ne ressemblait à ce qu’il en avait connu. Les rues n’étaient pas les mêmes, disposées autrement qu’elles l’avaient été pendant le jour. Les symboles d’Eltor qui se dressaient habituellement comme des potences à l’angle de chaque rue, étaient invisibles. C’était sans doute l’étrange lumière et la neige qui recouvraient les rues qui en faussaient les perspectives. Il marcha encore et encore. Il fallait absolument qu’il atteigne cette chose essentielle qui se trouvait en ville, sinon elle ne tarderait pas à disparaître, c’était évident. Mais il n’avançait pas et il ne reconnaissait rien. Et peu à peu, il sentit une forme de désespoir s’emparer de lui.

Il dut marcher ainsi pendant des heures, à travers une ville immense et silencieuse qui n’avait apparemment pas de limites. Dans sa conscience, s’imprimaient des images d’angles de bâtisses inconnues, d’inquiétantes corniches croulant sous la neige, d’immense rues larges et vides comme des canyons. A chaque instant, son regard était aspiré dans des perspectives désolantes. Il s’attendait à reconnaître un détail, à déboucher sur une avenue bien connue, mais la configuration tronquée des rues se dérobait à chaque fois à son désir. Chaque rue avait des recoins impossibles, des arrières-cours abandonnées, des façades et des palissades immensément longues ne protégeant rien qu’il puisse comprendre. Les fenêtres noires, affreuses, annonçaient la mort d’êtres pitoyables à l’intérieur, dont il ne saurait rien. Il crut devenir fou.  Puis, sans savoir comment il était arrivé là, il parvint finalement à ce qu’il reconnut comme étant les faubourgs du quartier nord.

Le vent se leva et enfla autour de lui, produisant une longue plainte qui se répercutait sur les murs des maisons. Ewald était transi, absolument glacé jusqu’à la moelle de ses os. Il n’avait conscience que d’être égaré, sur une place qu’il ne connaissait pas, qu’il n’avait jamais vue, qui, pour ce qu’il en savait, n’appartenait pas à cette ville. Il songea un instant à retrouver son chemin. Le temple était quelque part dans cette ville confuse, mais il ne savait dans quelle direction chercher.  Son regard essaya de discerner un signe, un repère à l’un des angles de la place, mais en vain. Et il s’avança péniblement au milieu de cet espace découvert d’où il pouvait observer un grand pan du firmament. Le ciel, au-dessus, de cet endroit était en effet absolument limpide, et il pouvait voir chaque étoile de chaque constellation briller comme une goutte de feu. Il lui suffirait de tendre la main pour en saisir une. Peut-être alors qu’elle lui communiquerait une partie de sa chaleur, il avait tellement froid.

Il discerna parfaitement l’agencement d’étoiles appelé le Dragon, qu’il avait autrefois regardé avec émerveillement. A cette époque de l’année, la constellation avait changé d’aspect, après un long mouvement apparent de giration. L’étoile principale brillait avec une force plus brûlante et plus solitaire, mais l’œil du dragon était au-dessous des autres étoiles. Le dragon avait la tête en bas. L’image muette d’une Leyda souriante, dans une délicate robe de percale, la peau brune contrastant avec la blancheur de l’étoffe, montrant dans le prolongement de son bras les douze étoiles dont elle connaissait le nom, lui apparût soudain à ses côtés, figure de proue lui prenant naturellement le bras. Elle sourit et il sentit son souffle tiède se poser sur sa nuque, puis sa main petite, aux doigts délicats s’insinua dans ses cheveux avant de recouvrir sa bouche. La main de la jeune femme était froide sur ses lèvres, glacées comme une poignée de cailloux. Il eut un hoquet, et réalisant soudain l’absence de Leyda- l’image n’était qu’un fantôme translucide- il se mit à étouffer.

Il se recroquevilla, sous la force du vent qui passait à travers lui, et accélérait, le transperçant avec un bruit de rugissement. Il était saisi, stupéfait. Il vit sous ses yeux sa peau devenir bleue et d’une pâleur de mort. Son corps lui fut soudain étranger, distant, et tout son être se résuma à son regard, à ses yeux fiévreux. Il se rendit seulement compte alors qu’il était nu. L’idée de la perte, la sensation de dépossession était si forte qu’il crût mourir. Il était incapable de faire le moindre geste, ni de prononcer le moindre mot et rien ne paraissait capable de le sauver, de le consoler. Il allait mourir de froid et de désespoir.

Ce fut alors qu’il commença à entendre la musique.

Par David Lantano - Publié dans : Le Hurleur-dans-la-forêt (novella)
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