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Lundi 30 juin 2008

Une grande faiblesse envahit tout son corps, tandis qu’il roulait, plein de fièvre à travers l’espace confiné de sa couche. Le souvenir de la nuit s’évanouit à toute vitesse dans sa mémoire à mesure qu’il paraissait s’enraciner dans sa chair, y prendre acte, tout aussi vite . Une forte nausée, dérèglement malsain de sa sensibilité, le prit, au pressentiment de ce qu’il allait faire. Mais l’horreur s’évanouit, s’annula aussitôt, dans la douceur apaisante qu’évoquait dans son esprit la récompense promise. Il sentit la surface inégale, ovoïde, d’un objet dans sa main. Et il y découvrit le fruit. L’étrange fruit mal formé, cueilli aux basses branches de l’Arbre de Nuit.

Il se leva et s’habilla dans un frisson. Puis, sans un son, sans la moindre hésitation, il quitta sa chambre, emportant un mince couteau ainsi que le fruit mortel, qu’il plaça sous son bras. Il faisait encore nuit, et le temple était toujours plongé dans l’ombre si bien qu’il n’avait pas à fixer les représentations d’Eltor qui l’encerclaient, icônes dérangeantes qu’il ne parvenait pas tout à fait encore à négliger. Il traversa la salle glacée, baissant la tête comme un criminel en quête d’un mauvais coup et sortit. Il gagna la rue rapidement.

Il hésita un instant, quant à la direction à prendre. Puis, se souvenant de la cour d’une large bâtisse, ressemblant assez à un corps de ferme, à quelques centaines de pas de là, il décida d’y diriger ses pas. Derrière, la grille noire en protégeant l’accès, il le savait, se trouvait un chien, un énorme mâtin dont les aboiement puissants et lourds l’accompagnaient lorsqu’il se rendait à la demeure d’Elmar. Il commencerait par là.

Lorsqu’il parvint devant la grille, à peine discernable dans l’air nocturne, il n’entendit d’abord rien, et il ne fut plus certain, soudain, d’être au bon endroit. Il s’approcha le cœur battant de la grille, pour essayer d’y voir à travers l’espace entre les barreaux ouvragés en fer forgé. Il discerna une cour de grève sale et grise, qu’occupait un puits désolé. Derrière, la cour s’achevait dans une perspective brisée, sur la façade noire d’une bâtisse au style martial. Frissonnant dans l’air glacial, il hésita à nouveau. C’était bien l’endroit qu’il avait recherché, mais le chien était sans doute retenu quelque part à l’intérieur, au coin du feu. Il ne savait que faire exactement. Il regarda la forme tubéreuse du fruit qu’il transportait. Comment devait-il opérer ? La situation lui parut un instant grotesque, seul dans la nuit avec un fruit et un couteau, et pendant ce bref instant, il eut un aperçu de ce qu’était la folie, mais-

Un grondement sourd et rauque interrompit sa pensée, le faisant se rejeter en arrière. Le chien avait surgit derrière la grille pour le surprendre et manifestait maintenant son hostilité pour l’intrus qu’il était. Mis en colère par la peur qu’il avait éprouvée, et développant en retour une curiosité morbide pour les effets du fruit en cas d’ingestion, Ewald se mit en devoir de punir le chien. Sortant le couteau, il découpa une fine lamelle sur la surface grumeleuse de l’étrange agrume. Aussitôt, monta dans l’air une odeur acide, légère et vaguement poivrée ; une odeur presque animale somme toute qui fit aboyer d’envie le mastodonte. Puis, aussitôt après, Ewald vit surgir un liquide à la surface du fruit ; un ichor rouge épais et visqueux, comme une sueur de sang, qui ne tarda pas à rendre sa main poisseuse. Répondant, aux supplications du chien, il lança la lamelle du fruit qui retomba dans sa gueule avec un grand bruit de clappement. Presque aussitôt, le chien s’effondra sans un son. Ewald fut à la fois horrifié et rassuré. Le fruit était indéniablement efficace et mortel, mais, comme l’avait promis le Hurleur, la mort qu’il provoquait était indolore.

Ewald décida alors de passer sans tarder à l’exécution de la mission que le Hurleur lui avait fixée et il remonta la rue vers le centre de la ville, le couteau et le fruit en main.

Marchant courbé, d’un pas rapide dans la neige, il passa devant toutes les grilles de toutes les cours qu’il put trouver dans la ville, et tout en marchant, il trancha de petits morceaux du fruit qu’il jetait par-dessus les grilles en passant, comme un courrier un peu fou agissant de nuit. Il ne s’arrêtait pas. En fait, il voulait achever cette tâche qui lui faisait horreur, le plus rapidement possible. Il voulait être capable, plus tard, de se tromper lui-même en prétendant que cela n’avait jamais eu lieu. Et plus cela serait court, plus il lui serait facile de s’abuser. Plus il lui serait facile de l’oublier. Toutefois, la ville était grande, et les chiens innombrables. Et s’il passait devant les grilles, accueilli par les hurlements de molosses sentant l’odeur envoûtante du fruit, il repartait dans le silence de leurs morts. Il se disait qu’ils ne souffraient pas, que leur mort était miséricordieuse, et qu’il ne s’agissait après tout que d’animaux, peu différents du gibier qu’il mangeait parfois. Mais cela ne parvenait pas à l’apaiser totalement. Il était une forme de messager de la mort, d’une mort inférieure, animale, certes, mais d’une mort tout de même.

Finalement, bien qu’il se fut efforcé d’en couper les tranches les plus fines possibles, le fruit fut réduit à l’état de pulpe alors qu’il errait dans les faubourgs sud de la ville. Et un instant plus tard, il n’en restait plus rien que des traces liquoreuses sur ses mains. Dégoûté, glacé, habité d’une honte tenace, il jeta le couteau dans une ruelle, et nettoya ses mains brûlantes de froid dans la neige. Puis, il rentra au temple.

Le lendemain, il fut récompensé de sa conduite par les sobres félicitations d’Elmar, plus marmonnées avec un visible manque de conviction que réellement prononcées avec chaleur comme elles auraient du l’être. Apparemment, sa prestation lors du sermon de l’office, deux jours plus tôt avait été convaincante et des échos satisfaisants en étaient revenus à l’attention du prêtre.

 Encore hanté par le souvenir de la nuit, épuisé et honteux, Ewald ne fit que baisser la tête avec embarras, ce qu’Elmar prit pour une marque de modestie un peu gênée et qu’il récompensa par une rapide tape distraite dans le dos du jeune homme.

 En vérité, Elmar semblait agité, en partie privé de cette impassibilité d’humeur qui était habituellement la sienne et qui ne reposait plus maintenant que sur la force de sa volonté. A ce sujet, le redoutable vieillard ne disait rien à son acolyte, mais Ewald savait que la profanation de son autel l’occupait beaucoup. C’était surtout le fait que son enquête n’avançait pas, d’ailleurs, qui plongeait le prêtre dans l’incompréhension et dans les affres d’une inquiétude inhabituelle pour lui. Personne n’avait rien vu du méfait. Aucune trace n’avait été laissée dans la neige, et, signe plus inquiétant, il n’arrivait à lire la culpabilité sur aucun des visages des membres de sa congrégation. Cette incapacité, plus que tout, le rendait méfiant. Elle indiquait soit que le coupable ne faisait pas partie de sa congrégation, ce qu’il avait du mal à croire puisque rien n’avait été dérobé, et qu’il s’agissait d’une manière évidente d’une vengeance contre lui (Au moins, sa lucidité était elle encore capable d’établir ce point avec certitude) ; soit que son dieu l’avait abandonné, ce qui était infiniment plus inquiétant.

La journée se déroula dans une forme d’agitation crispée, de mauvaise humeur pour Elmar ; dans un mélange paradoxal de honte, de mortification,  et d’espoir silencieux pour Ewald qui s’efforçait de s’arranger avec les remous de sa conscience. Les deux hommes cohabitèrent sans parler pendant toute la matinée, comme si, sans s’en rendre compte, un fossé s’était ouvert entre eux. Et puis, au cours de l’après-midi, un incident se produisit qui ne fit qu’ajouter à l’horreur de leur situation.

Elmar avait entraîné son acolyte à sa suite pour le conduire à sa demeure, ce qu’il n’avait pas fait la veille sans en expliquer la raison à son disciple. Ewald, qui avait attendu avec angoisse toute la journée la venue de ce moment, l’avait suivi avec la plus grande répulsion. Il avait craint de devoir constater les conséquences de sa petite expédition nocturne et il serait volontiers resté au temple toute la journée, s’il lui en avait été donné l’occasion. Ils descendirent, l’air maussade la petite rue du temple quand cela arriva.

Ils entendirent d’abord un gémissement pitoyable, une supplication haletante provenant d’une des maisons de la rue. Cela montait lentement dans l’air comme un « ouh ! ouh ! » lamentable, entrecoupé de bruits d’étranglement et de petits glapissement suraigus.  Puis, ils virent se traîner jusqu’à Elmar, rampant sur le chemin, les deux membres inférieurs paralysés, une bête efflanquée souffrant le martyr. C’était un chien, probablement l’un des rares chiens parias qui trouvaient suffisamment de nourriture dans les rues d’Osgord pour survivre. Arrivé à son niveau, la malheureuse bête leva sur le prêtre, de ses immenses yeux humides, un regard empreint d’une douceur et d’une souffrance infinies, sa queue s’agitant encore, avec un espoir malvenu, pour solliciter de l’aide. Le regard du chien semblait révéler une intelligence effarée, incapable de supporter la souffrance qui s’abattait sur lui et interrogeant un supérieur humain pour en comprendre la raison. Elmar, un instant interdit, s’accroupit à la hauteur de la pauvre bête qui lui lécha la main avec difficulté. Puis, avant qu’il ait eu le temps de réagir, le chien fut pris d’un spasme monstrueux qui le courba en deux, et le fit griffer le sol gelé de ses pattes tremblantes. En quelques battements de cœur, le chien recracha une forme de pulpe sanguinolente avec la plus grande difficulté, toussant de manière paroxystique jusqu’à s’étouffer. Réduit alors au silence, il cracha un torrent de sang, vacilla sur ses pattes et s’effondra, mort.

Les deux hommes restèrent un instant choqués par la scène. Elmar gronda un appel à son dieu, Ewald ne dit rien, livide. Puis, Le prêtre ordonna à son acolyte de ramasser la carcasse du pauvre animal pour aller l’enterrer derrière le temple. Ewald passa le reste de la journée à creuser. Il enterra, sans un mot, la dépouille de la pauvre bête, qui ne pesait plus rien dans ses bras. Puis, il accomplit les autres devoirs de la journée les yeux dans le vide. Il attendit la nuit avec impatience et résignation.

 

Par David Lantano - Publié dans : Le Hurleur-dans-la-forêt (novella)
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Lundi 23 juin 2008

-Il hurla et puis, aussitôt après, il fut jeté sans y rien comprendre au milieu d’une atroce forêt sans ciel, changeante, épousant sa crainte en se déformant à chacun de ses battements de cœur. Avant d’avoir rien compris, il courait. Sans savoir pourquoi, il courait. Droit devant lui. Dévalant des talus innombrables, prodigieusement pentus, jusqu’à s’enfoncer dans des gouffres où l’obscurité était absolue, il courait. Son cœur lâchait, puis reprenait vie dans un spasme.  Il courut sans comprendre, jusqu’à se rendre compte qu’il était poursuivi par des prédateurs humanoïdes dont il ne pouvait pas voir le visage. Il essayait de leur échapper, mais ils venaient de partout autour de lui. Et la forêt n’avait pas de fin. Et puis, tout au fond d’une profonde dépression au-milieu des arbres immenses, il ne lui fut plus possible de reprendre sa course, il fut soudain privé de force. Il attendit un instant, regardant avec le plus profond désespoir les talus qui le surplombaient, jusqu’à les voir se jeter sur lui de partout. Alors, il fit un pas de côté-

et se retrouva à l’entrée de la clairière étrange où vivait le Hurleur ; clairière qui était comme deux nuits plus tôt, plongée dans la douce et cristalline ferveur mélodique qui le mettait en extase. Souriant comme un enfant, apaisé, il se rendit compte d’un mouvement enjoué de giration à quelques pas de là et il se mit à rire. La structure rougeoyante de l’arbre était cette fois-ci entourée d’une ronde de silhouettes blanches, lourdes et maladroites. Les silhouettes tournaient avec l’enthousiasme et le manque de grâce d’idiots du village plongés dans l’ivresse. C’était un carrousel de clowns grotesques, culbutant et faisant la roue dans un but indéfinissable. Ewald s’approcha lentement, fasciné et son rire mourut bientôt. Il s’aperçut de l’expression des visages des danseurs. Ils étaient crispés dans l’angoisse et dans l’application la plus inhumaine. Il ne s’amusaient aucunement, mais étaient prêts à tout pour plaire, pour séduire…Cela pourtant était impossible, Ewald sentait bien que cela était hors de leur portée, tant ils étaient hideux, gonflés, maladroits et….morts. Les corps étaient ceux de suicidés rendus à la vie par le Hurleur. Alors qu’il allait crier d’horreur, il fut devancé et de l’arbre provint un cri strident qui jeta la panique dans le cercle des danseurs. En quelques battements de cœurs à peine, alors, les égarés s’enfuirent, s’échappèrent de la clairière, hurlant comme s’ils étaient soumis à la question. En quelques battements de cœurs à peine, il n’en restait plus rien. La clairière était vide.

[Cette fois, Ewald se voit marchant triomphalement sous une pluie de fleurs, héros retournant victorieux de sa quête]

-Qu’est-ce…qu’est-ce que c’était ? balbutia Ewald.

[Des images de scènes de cirque et de théâtre lui apparaissent. Ewald ressent le grand mépris du Hurleur pour les morts rendus à la vie. Ils sont idiots, laids et sans imagination. Impossible de rendre un tant soi peu de grâce à ces corps privés de volonté propre.]

-J’ai fait ce que vous m’avez demandé…

[Cette fois, Ewald ressent une grande jubilation provenir de l’arbre tandis que la mine défaite d’un Elmar hurlant de rage lui apparaît]

-J’ai fait ce que vous m’avez dit…

[Elmar se précipite pour ramasser à la hâte les restes calcinés de son autel en jurant.  ]

-J’ai fait cela pour vous…

-Non, murmure la créature, cela, rappelle-toi, tu ne l’as fait que pour te libérer de ce vieillard qui te suçait le sang bien plus sûrement que moi. Cela, tu ne l’as fait que pour que je te rende ta gambadeuse aux pieds légers. Cela, tu ne l’as fait que pour toi. Maintenant, il est enfin temps que tu me rendes un petit service…

-Que voulez-vous que je fasse encore. Je ne peux plus pénétrer chez lui la nuit, il se méfiera maintenant…

[Des chiens hurlant de rage lui apparaissent. Des centaines, des milliers de chiens grondant et aboyant à la mort]

-Des chiens ? Je ne comprends pas…

[idée d’une haine puissante pour ces animaux sales et stupides. Leurs cris s’amplifient jusqu’à emplir l’esprit d’Ewald. Puis, un nuage de mort recouvre bientôt ces meutes hurlantes et leurs aboiement finissent par disparaître peu à peu]

-Mais ni Elmar, ni moi n’avons de chiens. Je ne comprends pas…Qu’attendez-vous de moi ?

-Tue-les tous, chuchote le Hurleur. Tous les chiens de la ville. Nous en serons débarrassés…

 -Non…non, je ne ferais pas ça. Ne me demandez pas ça, je ne pourrais jamais…

-Comment ça ? gronde cette fois le hurleur. Tu renoncerais à la sublime et douce Leyda qui en ce moment-même –soit-dit en passant- s’apprête à prendre un nouvel amant. Tu renoncerais à elle pour quelques bâtards. Est-ce là toute l’étendue de ta conviction ?

-Non, je ne vous crois pas, vous mentez…vous…

-Veux-tu que je te montre ? Tu sais que je peux te le montrer. Oh, c’est un fort beau garçon, je dois dire…

-Non…gémit Ewald.

-Alors cesse de gémir et fais ce que tu as à faire ! rugit le Hurleur, sa voix s’enflant jusqu’à devenir métallique. Je te croyais enfin affranchi, mais tu n’es qu’un enfant !

-Non….d’accord, je le ferai, finit par soupirer le jeune homme. Mais comment ferai-je ? C’est impossible, il y en a beaucoup trop, et puis, je ne saurai pas comment….

-Voyons, suis-je un démon sans cœur ? t’abandonnerais-je dans le besoin ? Tu n’auras rien à faire ou presque…Croyais-tu que je te demandais d’égorger quelques centaines de bêtes, avec tes petites mains blanches d’écoliers ? Ce sera beaucoup plus simple que cela, pratiquement anecdotique et totalement indolore…

-Comment ?…

-Cueille l’un des fruits de l’arbre, et coupe-le en fins morceaux que tu abandonneras auprès de la porte de chaque maison où vit un chien accompagné d’un maître. Ces stupides renifleurs en raffolent. Et lorsqu’ils en sentiront l’odeur, ils n’auront de cesse que d’y goûter. Bien entendu, ce sera alors leur dernier repas, mais c’est ce qui nous occupe, n’est-ce pas ?... Fais cela pour moi, mon fils, et je te rendrai Leyda, douce et obéissante…»

Ces dernières paroles achevèrent de convaincre l’acolyte. Cela, est la conscience qu’il n’aurait à tuer aucun homme de sa main, qu’après cette épreuve, le Hurleur ne pourrait pas le lier à lui. Il sourit comme un conjuré ayant gardé les doigts croisés sous la table pendant un serment.  

Puis, timidement, il s’approcha des branches les plus basses de l’Arbre de Nuit. Il y découvrit un fruit jaune étrange, semblable un peu à une coloquinte mais portant de bizarres traces évoquant des cicatrices boursouflées se croisant deux à deux. Alors qu’il s’interrogeait sur la nature du fruit, il releva la tête et croisa, au sein de l’arbre, un regard d’une beauté stupéfiante, d’une douceur de bienfaiteur compréhensif, qui lui fit un clin d’œil.

Ewald tendit la main vers le fruit qui se détacha immédiatement pour se loger dans sa paume. Du hurleur, provint un long rire sarcastique, satisfait. Et aussitôt, Ewald se réveilla.

 

Par David Lantano
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Dimanche 15 juin 2008

Ewald se réveilla avec un long et douloureux frisson. Il était recroquevillé, en position fœtale sous les minces draps de jute de son lit. Sa peau était glacée au point qu’il avait l’impression de s’être extrait d’une tombe pendant la nuit. Il risqua un coup d’œil angoissé sous les draps pour découvrir que la partie inférieure de son corps était d’un blanc marbré de bleu, rigide comme une statue. Il se frictionna les jambes avec toute l’énergie dont il disposait encore, et une douleur incroyable, retenue jusque là par le froid dans ses jambes, remonta dans tout son corps et le fit se tordre de crampes. Cela dura quelques longs instants, passés à serrer les mâchoires pour ne pas crier, avant que sa respiration ne retrouve un rythme plus supportable. Le souvenir de l’horrible nuit, échevelée, lui revint alors.

Il crut d’abord à un cauchemar dont il se serait extrait avec un infini soulagement, tant le poids des blasphèmes prononcés cette nuit pesait sur sa conscience. Puis, aussi soudainement, il fut pris de regrets à l’idée que ce n’était qu’un rêve, et que la promesse de la créature n’avait aucune réalité. Leyda ne lui serait pas rendue. Cette révélation s’abattit sur lui, avec un poids écrasant et une souffrance renouvelée. Il ferma les yeux un instant.

Puis, il ressentit une fraîcheur humide quelque part sur son corps et remontant sa main devant son visage, il découvrit des traces de sang. En en cherchant la provenance, il localisa une petite plaie ouverte au niveau de son aisselle. La plaie avait une forme étrange, celle d’une croix finement incisée dont le bras inférieur manquait. Cherchant à arrêter le saignement, il se rendit compte que la plaie suintait sans cesse, qu’à chaque fois qu’il en essuyait les bords humides, de nouvelles gouttes de sang, très fines se formaient à la surface de sa peau, comme une transpiration sanglante. Essayant de se souvenir de l’origine de la blessure, il réalisa soudainement l’identité de la créature rencontrée pendant la nuit: Le Hurleur-dans-la-Forêt ! Et il eut une réminiscence de ce dernier geste, de cette élévation dans l’arbre où la bête l’avait marqué de sa morsure. Il ne pouvait croire qu’il avait marché jusqu’à la forêt boréale, qu’il avait pénétré dans ce lieu maudit et bien pire, qu’il avait pactiser avec l’ennemi de son dieu, ce qui était la plus grande des trahisons imaginables, et passible de la pendaison à Osgord. Pourtant, c’était bien ce qu’il avait fait. La marque était là sur sa peau, palpitante, indélébile.

Et puis, tout aussi soudain, il se souvint de son contact avec l’habitant de la forêt. Au moins, celui-ci lui avait-il promis qu’il l’aiderait ; au moins ne l’avait-il pas abandonné à sa douleur, et fait comme si, celle-ci n’avait eu aucune importance, aucune réalité. Les efforts ordonnés par Elmar pour lutter contre son amour pour Leyda lui parurent alors vains, ridicules et même nocifs. Ils ne visaient pas à faire de lui quelqu’un de meilleur, mais ils niaient tout son être et toute sa volonté, c’était évident. Après tout, il ne désirait rien de contraire à la morale, il ne voulait causer de tort à personne. Il voulait simplement que tout rentre dans l’ordre, que Leyda lui revienne, et qu’elle soit à lui pour toujours et Elmar avait rejeté tout cela en bloc, sans même l’écouter. Le Hurleur, au moins, l’avait compris. Il l’avait compris parce qu’il était le maître des passions, le maître de la beauté, du vent et des êtres fluides. Le Hurleur pouvait l’aider, et il avait eu raison de s’adresser à lui. De plus, pensa-t-il, il ne l’avait pas lié à lui. Il ne lui avait demandé de tuer personne !

Il s’habilla lentement dans sa cellule encore plongée dans l’ombre et se prépara pour les travaux d’entretien avant l’office du matin.

Elmar arriva à l’aube et, comme le Hurleur l’avait prédit, il ne fit aucune remarque à son acolyte. Rien de ce qui s’était passé cette nuit n’avait été porté à sa connaissance. Ewald eut d’abord, un mouvement de terreur et de honte devant la présence de son maître, mais remarquant l’absence de condamnation de celui-ci, il reprit peu à peu contenance. Se souvenant des images que la créature avait projetées dans son esprit, il regarda son maître sous un jour nouveau. Il était évident à présent que ce regard hautain était un regard de possession et de domination, et qu’Elmar ne le considérait, ne l’avait jamais considéré comme un fils, mais comme sa créature, son esclave personnel.

Je t’aiderai à te libérer de lui, de son emprise, avait chuchoté le Hurleur avec sa voix d’araignée. C’est ce que je fais pour toi. Demain, ton maître se rendra à un concile de son culte en dehors de la ville, à Exord.

« Ewald ! tonna la voix d’Elmar, pendant qu’Ewald faisait négligemment reluire les ors du retable et des chandeliers sacrés. Je pars cet après-midi pour Exord. Je ne serai donc pas présent pour l’office du soir. Je veux que tu prononces mon sermon devant la congrégation. Je pense qu’il est temps pour toi et que tu es prêt à supporter cette nouvelle charge. »

Ewald n’en revenait pas. Avec une étrange ironie, c’était ce jour précis qu’avait choisi Elmar pour lui confier pour la première fois la charge du sermon de l’office du soir. Certes, ce ne serait pas ses propres mots, mais c’était tout de même une redoutable responsabilité.

Tu t’introduiras dans la maison d’Elmar et tu y détruiras toute trace d’Eltor que tu pourras y trouver, avait continué le Hurleur. Ce sera le signe de ta libération, de ton envol. Tu agiras au couvert de la nuit et du rêve, Elmar sera absent et lorsqu’il reviendra, à aucun moment il ne pourra deviner que tu es la cause du saccage. Tu seras protégé.              

« Nous travaillerons toute la matinée après l’office, pour être sûr que tu ais bien compris et que tu maîtrises le texte parfaitement. Je suis sûr que tu en es capable. »

Le jeune homme ne put qu’acquiescer.

L’office du matin eut lieu comme dans un rêve. Pour Ewald, et cela, pour la première fois de sa vie, tous les gestes, tout le cérémonial de l’office paraissaient faux et pesants. Les paroles d’Elmar étaient emplies d’affirmations ridicules, et de mensonges purs et simples sur le devoir d’excellence et sur la honte de la faute. Le sermon du vieux prêtre était devenu soudain pour Ewald, un discours politique et non plus religieux. C’était une volonté de contrôle exercée sur tous les pauvres gens qui n’avaient d’autre éducation que celle de la peur et de la contrainte. Un contrôle qui les poussait à craindre leur dieu et à suivre à la lettre les exhortations du vieux prêtre, en ignorant leur propre volonté, leurs propres désirs qui étaient d’ailleurs constamment reniés. Les fidèles d’Eltor ne devaient rien connaître de la sublime passion, rien éprouver d’outrageusement intense en leur sein, rien ressentir de la fatale beauté qui les entourait et dans laquelle il pourraient s’élever jusqu’à s’oublier, si seulement on leur en laissait l’occasion. Mais le bonheur de chacun de ces fidèles n’était même jamais évoqué, totalement absent qu’il était du Saint Livre. Seul comptait l’ordre. L’ordre et l’obéissance. Eltor réclamait un peuple servile.

   Lors de la leçon qui suivit, Ewald apprit consciencieusement le texte de son sermon mais sans en croire un mot, obéissant, appliqué autant que vaguement écœuré. Le regard d’Eltor où il voyait clairement maintenant un désir de possession l’horrifiait et le dégoûtait en même temps. Et lorsque le vieil homme posait sa main sur son épaule ou sur son front, il devait faire un violent effort pour ne pas sursauter. Oh oui, il comprenait maintenant. Il ne comprenait que trop bien. L’origine de sa peur continuelle, ce poids immense sur sa poitrine : c’était celui qu’Elmar y avait posé. Il sentit peu à peu monter en lui une voluptueuse haine pour le vieillard et un désir de vengeance qu’il savait proche et dont il se réjouissait par avance, en en imaginant toutes les étapes. De cela, toutefois, il ne montra rien, et Elmar, d’une manière assez surprenante, ne le découvrit à aucun moment. C’était comme si le vieux tyran ne pouvait plus lire en lui.

Elmar parti, Ewald resta seul un instant, bizarrement indifférent à l’épreuve qui approchait. C’était comme si, cela n’avait plus d’importance ; comme si sa prestation devant la congrégation et son possible échec étaient de lointaines éventualités, auxquelles il ne participerait qu’à peine. Et de fait, quand vint l’heure de l’office du soir, devant la congrégation au complet, Ewald prononça son sermon d’une voix forte, sans erreur, et sans la moindre émotion, ce qui était, pour un prêtre d’Eltor, une marque de grande maîtrise et une preuve de succès. S’il avait d’ailleurs eu le moindre doute sur sa performance, le visage baissé des fidèles quittant le temple aurait amplement suffit à le rassurer. Mais il ne s’en souciait pas.

Puis vint le soir, et la nuit, et une nouvelle fois, Ewald se leva de sa couche à l’heure où la lune était basse dans le ciel, pour se glisser hors du temple. Il effectua le même parcours qui était le sien durant la journée, descendant l’étroite rue du temple jusqu’à la petite maison aux murs chaulés, au toit recouvert de neige qui était celle de son maître. Mais à la différence de la nuit précédente, il ne se perdit pas, et la rue nocturne prit presque la configuration exacte des lieux dont il gardait une image différente, éclairée par la lumière du jour.

Le cœur lourd, battant douloureusement dans sa poitrine, il traversa la petite cour de la propriété d’Elmar où ses pas ne laissèrent aucune trace dans la neige, et se dirigea vers l’entrée. Il s’arrêta un instant au seuil de la maison et se retourna nerveusement. Autour de lui, les ombres s’allongeaient, recouvrant les façades, y effaçant les fenêtres couleur nuit. Il était protégé, il le savait. On ne le verrait pas. Son trajet dans la nuit ne laisserait aucune trace, n’aurait aucun témoin. Sa vengeance, ou plutôt, son acte de libération se ferait à la faveur d’ un enchantement. Il reporta son attention sur la mince porte de frêne. La clef était au bout d’une chaîne qu’il avait au cou.  Il la sentait lourde et glaciale contre sa peau. Entrer lui serait facile, un simple tour de clef, mais cela sanctionnerait aussi le choix d’une trahison volontaire. S’il tournait les talons et rentrait au temple maintenant, il pourrait encore prétendre à la protection d’Eltor. Il aurait renoncé. Il serait celui qui avait résisté. Mais résisté à quoi ? A la justice ? A tout ce qui était bon et nécessaire pour lui ? Il grimaça. Cela n’en valait plus la peine, cela n’en avait jamais valu la peine. Eltor était en un mot….inefficace. Il donna un tour de clef et pénétra dans la demeure.

Il traversa les dalles glacées d’un petit patio, et se dirigea vers l’extrémité sud de l’habitation, là où il savait se trouver l’autel qu’Elmar destinait à son dieu. Il s’orienta avec la force de l’habitude entre les meubles plongées dans l’ombre et avisa près d’une fenêtre qui se découpait en clair-obscur la silhouette de l’autel.

L’autel occupait tout le mur est de la pièce entièrement consacrée à la prière. Il comprenait une icône représentant le dieu furieux, aux yeux lumineux d’un bleu uni, sans paupières, terrassant le démon de la concupiscence, Léviathan à l’immense langue pendante et aux gigantesques organes génitaux multiples et sales. Le regard du dieu et de la bête, l’un dominant l’autre sans équivoque possible, se croisait au milieu de l’image, tandis que la Sainte lame de justice s’enfonçait dans la chair nauséeuse du démon.

L’autel comportait aussi, les lourdes potences en T, de la taille de chandeliers, faites de cuivre ouvragé, le cinabre servant à l’onction d’humiliation, les cierges sacramentels, la petite bassine d’eau lustrale ainsi que l’épée qui se tenait suspendue par une attache, la lame en bas au dessus de la petite table recouverte de brocart.

Ewald eut un instant d’hésitation en s’approchant de l’autel. Il lui avait semblé que le regard empli de haine d’Eltor n’était pas dirigé contre la chair du Léviathan mais contre la scandaleuse présence de l’acolyte en ces lieux. Et puis, il se rendit compte que la peur qu’il ressentait était celle de tous les pénitents, qu’elle était normale, attendue, visant à plonger les fidèles d’Eltor dans l’état de honte nécessaire à la prière.

« Plus jamais ça, se dit-il. Tu ne m’auras plus, vieux fou…» Puis il décrocha l’épée de justice et la tint dressée au-dessus de lui. Fasciné, il fit quelque moulinets maladroits, fendant l’air de la pièce autour de lui. Puis, sa résolution grandissant tout à coup, il eut un petit sourire et balança un grand coup circulaire au-dessus de l’autel, fendant les cierges en deux. Puis, s’étant rendu compte qu’aucun éclair divin n’était venu le foudroyer, il continua son œuvre de libératrice destruction. Après avoir porté le premier coup, en fait, tout était beaucoup plus facile. Et il prit grand plaisir à saccager l’autel. Il renversa la bassine d’eau lustrale, envoya valser les potences, les cierges et l’icône qu’il piétina sans hésitation. Puis, il s’en prit directement à la table dont il se mit à fendre les pieds à grand coups de taille, avant qu’elle ne s’effondre à son tour. Il se servit ensuite des pigments cinabres pulvérulents comme d’un combustible pour mettre le feu à l’autel. Et quelques flammes timides montèrent bientôt dans l’espace restreint de la pièce. Ce fut alors qu’il crût mourir.

A la fenêtre, se découpa, l’espace d’un très bref instant, le contour plongé dans l’ombre d’un visage ébouriffé. Avant qu’il eut le temps de réagir toutefois, le visage avait disparu. Il courut à la fenêtre, terrifié, et essaya d’y voir quelque chose à travers la vitre de verre dépoli. Mais, il n’y avait là rien n’y personne. La ruelle sur laquelle donnait la fenêtre était absolument déserte et un épais tapis de neige la recouvrait entièrement. Il attendit un long moment, essayant de discerner un signe de mouvement, une vague lumière suspecte aux seuils des maisons, mais rien, la rue restait muette et endormie. Il comprit alors qu’il avait imaginé l’apparition, que l’image de l’intrus avait été si brève (bien moins d’un battement de cœur) qu’elle n’était certainement pas réelle. Du reste, s’il y avait eu quelqu’un, il lui aurait été impossible de se dissimuler dans cette ruelle totalement dépourvue de haies, de palissades ou d’un quelconque écran derrière lequel se cacher. Peu à peu, il s’apaisa. Derrière lui, le feu consumait les restes de la table et l’icône, déformant au passage les hideuses potences. Son œuvre était bientôt achevée. Il eut alors, dans tout son être, une triomphale impression de libération et de victoire. Bientôt Leyda serait à lui, comme le Hurleur l’avait promis. Il ne pouvait s’empêcher de trembler à cette idée.

Peu après, il quitta la maison d’Elmar et retourna au temple.

Le lendemain, Elmar entra au temple dans un état de fureur difficilement contenue qu’Ewald ne lui avait jamais connu. Rugissant à tout propos, reprenant sans cesse son acolyte, il ne lui laissa aucun répit, ne lui épargnant aucun reproche. Mais Ewald remarqua bien vite que ses critiques exagérées portaient uniquement sur son travail qu’il jugeait à tout coup bâclé, laborieux et insuffisant. Rien ne fut dit au sujet des évènements de la nuit. Pas un mot ne fut prononcé au sujet de la profanation de son autel. Encore une fois, comme le Hurleur l’avait promis, Ewald ne fut pas soupçonné. Réalisant qu’en toute autre occasion, Elmar l’aurait immédiatement confondu, le vieil homme ayant le pouvoir de discerner avec une redoutable infaillibilité le mensonge et la culpabilité sur le visage des hommes, Ewald comprit toute l’étendue du pouvoir du Hurleur. Protégé par une totale impunité, Ewald éprouvait sa force toute nouvelle face au vieux démiurge dégoûtant et il eut tout le mal du monde alors, à ne pas sourire, et ainsi se trahir. Il songea qu’Elmar lui taisait la vérité, sans doute en vue de l’épargner, ou peut-être pour cacher l’affront porté au dieu, qui révélait la faiblesse et la faillibilité inadmissible de son prêtre. Mais son silence avait l’effet inverse. Ewald se sentait bien, invulnérable, comme un conjuré sûr de sa victoire contemplant la ruine soudaine de son adversaire. Bientôt, il recevrait le prix de sa trahison. Rien d’autre n’importait.

La nuit même, Le Hurleur-dans-la-Forêt le rappela à lui. Mais cela ne se passa pas tout à fait comme il l’avait espéré…

Par David Lantano - Publié dans : Le Hurleur-dans-la-forêt (novella)
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Mardi 10 juin 2008

Alors que la lune révélait peu à peu la hauteur inimaginable de l’arbre, Ewald s’aperçut de sa majesté blessée, orgueilleuse et cynique. Et, relevant la tête, il aperçut le cadavre d’un homme empalé aux plus hautes branches et qui se balançait au même rythme qu’elles.

Puis, soudainement, quelqu’un s’adressa à lui :[Approche !]

 Le contact était d’une intimité révoltante. Il ne s’agissait pas de paroles mais d’une image qui apparut directement dans son esprit : sa propre silhouette s’approchant de l’arbre, comme une vision décalée d’un futur proche.

Ewald fut pétrifié par l’horreur. L’impression d’un blasphème qu’il allait commettre le saisit, l’empêcha de bouger un muscle. Quelque chose comme un goût de sucre et d’ordures emplit sa gorge, tout près du vomissement.

[Approche ! ]

Ewald se mit à trembler. Des larmes coulèrent le long de ses joues et gelèrent aussitôt. Il avait autant envie de se prosterner que de s’enfuir. Pourtant, il entrevoyait l’espoir d’un ineffable bonheur, si seulement il osait. De nouveau, le contact s’établit directement dans son esprit :

[Image de sa propre silhouette en prière, il voyage par le regard à travers la nuit dans une plongée infiniment rapide. Il aboutit alors à l’arbre qui s’éclaire comme en réponse à sa prière]

Alors Ewald se souvint. Avait-ce été quelques jours, quelques heures, quelques battements de cœur plus tôt ? Agenouillé, hoquetant, suppliant qu’on lui rendît Leyda, dans une chambre obscurcie d’une étrange façon, quelque chose comme l’intermédiaire de sa cellule et de la chambre de la jeune fille, il l’avait vue, dans un mouvement de chair, s’arracher à lui, lui tourner le dos, s’enfuir le long d’une ruelle, mais ce n’avait pas vraiment été elle, ç’avait été…ce n’avait été qu’un rêve….Mais oui, il avait demandé, imploré à genoux, et oui, il avait été entendu.

[La même image de lui même en prière au pied de l’arbre. Sa bouche murmure une supplication]

Leyda ! songea-t-il aussitôt. Qu’elle lui soit rendue dans la force de sa volonté, bonne et aimante, et pleine d’imprévisibles gestes d’affection. Que ses sourires lui soit à nouveau destinés, qu’elle marche à nouveau à ses côtés. Qu’elle soit à lui !      

 

Il était évident maintenant qu’il devait partir. L’être lui proposait un pacte contre nature. Un acte de force et de magie. Or, simplement dévier la course des nuages, simplement faire bouillir de l’eau sans feu, serait un péché ignominieux sans l’accord d’Eltor. Il n’en était pas question. Il fallait rentrer. Mais-

Il fit un pas en avant.

Aussitôt, il y eut un mouvement dans l’arbre, comme si un animal effroyablement rapide l’avait habité. Le mouvement fut aussitôt suivi d’un son d’insecte, évoquant un millier d’infinitésimales cymbales frottant les unes contre les autres. L’être, invisible sous la protection du feuillage, descendit l’arbre à toute vitesse, comme s’il fondait sur lui pour l’assaillir. Mais le son et le mouvement cessèrent soudain, et de nouveau la même image de lui même en supplication sous l’arbre lui apparut, mais magnifiée, incomparablement plus intense.

Ewald s’agenouilla près de l’arbre.

-Je veux qu’elle me soit rendue. Je veux qu’elle soit à moi, dit il dans un soupir. 

Il n’avait pas besoin de préciser de qui il parlait. L’être savait tout cela, c’était évident.

-De cette manière…continua-t-il.

[image de lui-même fort et confiant et s’élevant dans les airs au-milieu de la ville vers un soleil féminin]

-oui… »La créature savait exactement ce qu’il lui fallait, comme si elle pouvait lire en lui, tous ces désirs les plus secrets, les plus profonds et impérieux.

« -Mais, je ne peux pas….Il ne faut pas…murmura Ewald. Elmar ne le permettra pas, et il sait ce qui est bon pour moi. »

Cette fois-ci, l’image qui traversa son esprit fut d’une brutalité choquante :

[Elmar nu et bedonnant s’ébattant avec délice dans un bain d’excréments.]

-C’est mon maître, s’indigna Ewald. Et je suis son enseignement…

[Elmar puant et fouettant Leyda jusqu’au sang rit d’un rire réjoui. Puis, il écrase la tête d’Ewald sous sa botte pour qu’elle éclate. Un rayon rouge d’une incroyable lumière surgit de l’arbre. Le rayon vient frapper de plein fouet le prêtre et le carbonise. Ewald et Leyda sont libérés]

-Il ne faut pas…mon maître a été patient avec moi. Il m’a donné la chance de faire le bien. Mais c’est juste… si dur de servir.

[Ewald à quatre pattes se frottant contre les jambes d’Elmar. Le vieux prêtre l’attrape et le bât comme plâtre avec une canne en y prenant visiblement énormément de plaisir.]

-Non…gémit Ewald. Non, ce n’est pas comme ça…

[Elmar crachant sur Leyda à terre. Puis, s’approchant avec douceur de son acolyte, il passe sa main dans les cheveux d’Ewald avec beaucoup de douceur et un sourire salace et l’attire à lui]

-Non, non, c’est faux. Vous mentez…

Cette dernière image, pourtant, aussi incroyable qu’elle puisse paraître, résonna en Ewald avec tous les atours de la vérité découverte, et s’imprima en lui comme un traumatisme.

[Elmar empalé sur l’arbre, hurlant pour l’éternité. Une Leyda toute dévouée se tient aux côtés d’Ewald, le regardant avec des yeux emplis d’amour]

Confus, absolument désorienté, n’ayant plus que l’envie de croire à une solution possible, Ewald ne put que murmurer :

-Oui.

[Sa propre image, encore lui apparaît, marchant sous les premières frondaisons de l’arbre pour qu’on lui confie une mission secrète]

Ewald leva les yeux vers le terrible arbre rouge qui semblait irradier tout l’espace restreint de la clairière et se graver avec une force insurpassable dans son esprit. Il eut peur de ce qui allait venir, persuadé que l’être allait le tuer et le dévorer d’un seul mouvement ; et lorsqu’il fit un pas sous la première branche, un bras surgit comme l’éclair et le hissa dans l’arbre tandis que son cœur explosait.

Par David Lantano - Publié dans : Le Hurleur-dans-la-forêt (novella)
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Jeudi 5 juin 2008

La faible bandeau de brume lumineuse qu’il avait suivi était toujours là, flottant, hésitant, émergeant comme à regret du mur d’arbres noirs qui lui faisait face et révélant de l’intérieur, la première épaisseur, d’une touffeur impossible, de la végétation . S’approchant de la lisière de la forêt, fasciné, Ewald reconnut la silhouette de pins immenses surmontant d’autres arbres, des ifs, des sycomores, des hêtres et au dessous, un incroyable entrelacs de buissons épineux, de houx et de ronces vivaces défendant avec leurs armes l’intimité de la forêt.

La marche d’Ewald semblait s’arrêter là. La forêt formait une muraille végétale infranchissable, une forteresse d’épines et de ronces qu’il ne pouvait imaginer pénétrer. La masse sombre, passive, lui bloquait simplement le chemin avec une efficacité imparable.

    C’est alors qu’il remarqua, à l’endroit où le mince filet de brume s’extrayait de la lisière, une ouverture où la végétation clairsemée permettait l’accès à l’intérieur de la forêt. A cette endroit, aucun arbre ne s’élevait, les halliers étaient assez largement percés de part en part, préservant le passage d’un visiteur éventuel de l’atteinte de leurs épines acérées ; et le sol révélait un humus frais, parsemé d’herbes bleues et de feuilles d’un vert vif. S’approchant de cette singulière ouverture, il remarqua que les branches des hêtres alentours en recouvraient l’entrée à quelque pas au-dessus de lui, ce qui donnait à l’ensemble l’image d’un tunnel végétal. S’avançant dans l’entrée, il ressentit comme un frisson joyeux dans la mélodie cristalline qui l’entourait, qui redoubla d’intensité, et se fit légère, triomphale et incroyablement séduisante à son approche. Il mit le pied sous un amas pourrissant de feuilles grêlées d’où s’échappa un vol d’insectes qui sembla monter vers sa gorge mais qui disparut aussitôt, comme des étincelles dans l’air froid.

Lorsqu’il s’avança sous l’ombre des feuillages, il remarqua toute une incroyable floraison qui bordait un ru, un mince filet d’eau qui serpentait au milieu du passage. C’était un mélange dense, de fleurs et de plantes entremêlées, gorgées d’eau, d’une beauté et d’un éclat parfaits, se disputant la rigole. Là se trouvait des campanules bleus, de rouges pavots, des arums et des pulmonaires ; là se trouvait des narcisses et des camélias, des lys et des asters tendant leurs corolles étincelantes, recouvertes d’une mince pellicule de gel jusqu’à lui. Alors qu’il entrait plus avant dans le sanctuaire de la forêt, il s’aperçut vite que ce tapis de fleurs s’étendait tout au long du chemin, chaque essence rivalisant de splendeur pour attirer la caresse de sa main. Tandis qu’il progressait, il frôlait de son pas de longues feuilles plates toute dégouttantes de rosée. La forêt, noire, se referma bien vite autour de lui, et il ne fut bientôt plus guidé que par le filet de brume lumineuse et par le céleste carillon dont la source n’était plus très loin. Il lui sembla marcher pendant très longtemps, pourtant, finissant par se bercer du monotone défilement de hêtres et de chênes qui bordaient le sentier. A un moment, il lui sembla discerner un mouvement quelque part sous les ramures, et tournant la tête, il eut une vision qui le glaça d’effroi : Près d’un bosquet d’arbres mélangeant châtaigniers bruns, marronniers noirs et érables rouges, se déplaçait en flottant, une silhouette blanche, spectrale ; qui lui jeta un regard vide de poisson mort. Elle tendit la main vers lui, muette, comme pour demander son aide mais avant qu’il eut le temps de réagir, elle avait disparu, comme la flamme une chandelle brusquement soufflée. Il resta pétrifié un instant, tandis qu’un long cri d’horreur s’achevait dans un gargouillis quelque part dans l’ombre, mais la forêt reprit vite son allure enchanteresse et le doux son de la mélodie ininterrompue l’apaisa bien vite.

Plus loin, il aperçut sur le chemin une immonde charogne baignant ses entrailles dans le mince filet d’eau claire du sentier. A cet endroit, la flore était encore plus orgueilleuse, luxuriante, s’il était possible, s’épanouissant en une splendide mosaïque de pourpre et de bleu. Il continua sa progression, comme en état de choc.

Plus loin, le sentier s’éleva peu à peu serpentant à flancs de colline. Il passa à travers des coudraies bruissantes d’insectes, apercevant en contrebas un étang vert bordé de hêtres rouges. Plus loin, il redescendit à nouveau dans un vallon et peu à peu le sentier se réduisit à un mince ruban. De chaque côté, la végétation atteignit une densité telle qu’il aurait été absolument impossible de faire même quelques pas sous les frondaisons. Chaque pouce de terrain était occupé par des buissons aux fruits rouges vifs et aux épines jaunes semblables à des dards. Soudain, après une longue marche à travers ces halliers, il fut soudain pris dans le vol de milliers de phalènes d’or qui surgissaient d’un endroit plus avant sur le chemin. Les insectes l’entourèrent vite et il eut un instant peur qu’elles ne cherchent à lui crever les yeux. Mais, elles ne firent que voleter autour de lui, apparemment inoffensives. Quelques pas plus loin, le sentier aboutissait à une clairière.

Il fit quelque pas, hésitant dans cet espace libre soudainement apparu, embrassant du regard cette terre qu’éclairait à nouveau le ciel étoilé. C’était un espace circulaire, presque exempt de toute végétation, à part une courte pelouse à l’aspect tendre ; un endroit sacré, miraculeux dans cette forteresse de la toute puissance végétale. La musique à cet endroit était à son pic d’intensité, et regardant devant lui, à l’endroit d’où émergeaient la brume et le flux de phalènes lumineux, qui occupait à présent bonne part de la clairière, il aperçut la silhouette d’un arbre unique et gigantesque plongé dans l’ombre.

Alors, tandis qu’il retenait son souffle, la lune surgit soudain de derrière un épais nuage, et révéla la nature de l’arbre.  Ce fut une vision choquante pour Ewald, une apparition d’une splendeur et d’une atrocité également insupportables.

L’arbre était une structure de mort, un terrifiant symbole du meurtre, un assemblage d’une symétrie parfaite de feuilles d’un rouge profond et étincelant, et d’épines jaunes vif, vibrionnant comme des aiguillons d’insectes.  Les feuilles, paraissaient prêtent à trancher du fil de leurs bords acérés, n’importe quel être de sang assez fou pour s’approcher à portée des branches. Quant aux épines, elles avaient la taille d’un avant-bras humain, mais la forme d’un abdomen de guêpe sectionné, qui s’agiterait sans cesse après sa mort. L’arbre semblait frissonner sans cesse de douleur sous l’assaut du vent.

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Dimanche 1 juin 2008

C’était à peine une musique en fait, plutôt la rumeur légère de millions de clochettes cristallines abandonnées au vent. Toutefois, le son qui en résultait était d’une étrange beauté féerique, d’une texture envoûtante, comme issue d’une harpe céleste. Il entendit ces étranges harmoniques dériver, venant de quelque part au loin, de par-dessus les toits. Puis, cela prit peu à peu de l’ampleur jusqu’à devenir une clameur, un écho rebondissant sur les murs des maisons qui arriva bien vite jusqu’à lui. En un instant, le flux de musique l’enveloppa comme une gangue protectrice. En un instant, tout fut bouleversé, toute frayeur fut annihilée, jetée bas. Ce fut une forme d’extase silencieuse à peine supportable où il voyait le monde vibrer et s’illuminer comme la flamme d’une bougie. Il se sentit comme investi par ce carillon d’invisibles clochettes qui tintinnabulait autour de lui, qui résonnait en lui jusqu’à recouvrir ses pensées. Bientôt, il ne sentit plus le froid que comme un élément négligeable ; Bientôt, la peur céda le pas au ravissement : il était cette délicieuse source enchantée d’une mélodie qui se renouvelait indéfiniment, qui fragmentait l’univers en minuscules éclats de miroirs éclatants. Il était protégé, attiré, guidé par une forme d’amour plus intime que le propre battement de son cœur. Et l’univers était beau, d’une beauté inespérée.

Alors, tournant la tête vers la source de la musique, il discerna, venue d’entre les maisons, une sorte d’émanation lumineuse, une brume vaporeuse à peine visible qui léchait les murs et poussait, amoureusement, capricieusement, ses vrilles jusqu’à lui. Il se releva et vint à sa rencontre, entrant lentement et sans peur dans ce fluide phosphorescent, dont il se mit aussitôt à remonter la source.

Bientôt, il quitta les faubourgs d’Osgord, pour se retrouver dans une lande broussailleuse. Il reconnut cette lande comme étant celle se trouvant à la limite nord d’Osgord et qui était en toute saison parsemée de brûlis inefficaces. L’immense plaine était présentement recouverte de neige, à perte de vue, toute culture abandonnée depuis des semaines. Tout juste pouvait-on apercevoir, ça et là, les restes calcinés de foyers éteints, et la ligne sinueuse d’un unique feu de bruyères dans le lointain. Pourtant, on pouvait sentir dans l’air, un vague relent piquant de bois brûlé.

 La mince bande de brume lumineuse qu’il avait suivie, et qui ne semblait en aucune manière affectée par les violentes rafales de vent, traversait négligemment la lande du nord au sud et rejoignait quelque part à l’horizon la source même de l’envoûtante cascade de notes cristallines qui venait jusqu’à lui et le protégeait du froid. Elle était presque à portée pensait-il, il lui suffirait de quelques instants, de quelques battements de cœur pour la rejoindre. Son être s’emplissait de joie à cette seule idée. Il eut un long frémissement d’impatience puis s’engagea sans attendre dans la traversée, avec l’intention de marcher au plus vite et d’arriver au plus tôt.

Mais la lande, qui ployait sous l’immense masse d’air glacé tombé du ciel nocturne, semblait ne jamais devoir finir, tandis qu’il se frayait laborieusement un chemin à travers une surface de neige épaisse et stratifiée, qui crissait sous ses pas. Il s’enfonçait jusqu’aux genoux , et laissait derrière lui des traces semblables à de petits châteaux de neige en ruine. Ses jambes nues, ressortaient bleues de leur contact prolongé avec la neige, mais si cela l’inquiéta d’abord quelque peu, il ne parvint pas à en comprendre la raison. Il ne ressentait nulle douleur. Oui, la lande ne semblait jamais devoir finir, mais à chaque pas, il savait qu’il n’était plus très loin et qu’il était de toute façon trop avancé pour rebrousser chemin. Regardant tour à tour, et sans cesse, la lune gibbeuse, le faible éclat bleu de la neige, les volutes de vent arrachant des cristaux à la lande, il perdit un instant contact avec la réalité.

Quand il revint à lui, la lune avait effectué un formidable parcours dans le ciel et se trouvait alors très bas sur l’horizon. Il était toujours en train de fendre cette invariable étendue de blancheur poudreuse et son souffle sortait rapide et court de sa bouche. Il ressentait loin, dans un endroit retiré de son corps une douleur et un épuisement immense, et un sentiment d’étrangeté qui le stupéfiait. Depuis longtemps, il n’avait plus vu signe d’une présence humaine.

Ce fut alors qu’il discerna, couchée bas sur l’horizon, une immense bande à peine plus sombre que la nuit. Une forme de moutonnement gris noir, qui sembla peu à peu surgir du sol et venir à sa rencontre. Puis, cela prit consistance, devenant les hachures vigoureuses de lignes noires et pures, s’extrayant d’un fouillis d’ombres informes. Il s’approcha et regarda cette masse grandir et s’allonger à l’horizon, à perte de vue. Les lignes s’effilèrent aussi en élévation comme des lignes tracées par le givre sur du verre, s’étoffant jusqu’à devenir omniprésentes, enveloppantes, froides et menaçantes. Il lui fallut un moment pour se rendre compte que devant lui se trouvait une forêt.

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Mercredi 28 mai 2008

Les jours suivants, on vit Ewald travailler avec une volonté renouvelée et une application farouche à l’étude, et aux travaux quotidiens désespérants qu’Elmar lui avait imposés. Il travaillait avec une grande excitation, non pas, comme s’il s’était résigné à une interminable corvée mais comme si son salut se trouvait au fond du trou qu’il creusait tous les jours derrière le temple. Il parut d’ailleurs bien vite convaincu qu’une source l’attendait réellement au fond de la fosse et il n’avait que la hâte de la faire jaillir pour plaire à son maître. Il creusa jusqu’à ce que la couche de terre excavée lui cachât le soleil, sans rien découvrir mais lorsque, chaque soir, il remontait à la surface, noir de boue, l’air satisfait d’Elmar l’emplissait de joie. Et la nuit, il s’effondrait sur sa couche, rompu de fatigue et sauvé.

Son regard ne s’égarait plus non plus comme il le faisait auparavant, avide, cherchant parmi la masse anonyme de la congrégation, un visage parmi les visages, un regard parmi les regards. Il ne se détournait plus non plus, sans arrêt vers l’ouest, lorsqu’il était au dehors, vers l’ouest et le quartier du port. Non, son regard était devenu froid, sa paupière ne cillait presque pas. Il avait presque atteint cette perfection atone qui était la marque des prêtres d’Eltor. Si l’on ne pouvait rien lire dans un regard, c’était que rien ne s’y cachait… La 112ème épître du livre d’Eltor commençait ainsi.

Un mois encore passa avant qu’Elmar ne cessât de dormir au temple. A ce moment, là, Ewald effectuait presque seul toutes les activités d’entretien du temple et se plongeait dans l’apprentissage du Saint Livre sans même qu’Elmar ne lui demandât. Il semblait enfin, à la grande satisfaction d’Elmar, qu’Ewald était devenu autonome et profondément engagé au service d’Eltor. L’acolyte était devenu un pénitent exemplaire, respectueux et travailleur, qui précédait de son mieux les volontés de son maître et les exigences du service. Il devint évident que le triste moment d’égarement du jeune homme était passé, que la coupable frivolité qui avait été sienne avait enfin disparu, remplacée par l’abnégation tranquille qui était le fait des serviteurs d’Eltor. Elmar se mit même à penser que le garçon pourrait avoir l’étoffe pour être son successeur…

 

Puis, la nuit du solstice d’hiver arriva. Elmar était rentré chez lui depuis longtemps et Ewald qui comme chaque nuit, conformément aux consignes de son maître, s’était enfermé dans sa chambre, se réveilla en sursaut après un long cauchemar dont il ne se rappelait que des bribes. Un arbre s’agitant dans le vent, une course dans la neige, des cris résonnants dans l’obscurité d’une forêt et des mares profondes dissimulées dans l’ombre. Quelque chose d’une beauté impossible à peine aperçue, une musique étrange comme produite par le vent dans des cristaux de glace…

 Il se leva de sa couche. Regardant autour de lui, il vit comme une lumière diffuse dans la pièce, une lumière grise et bleue qu’on ne pouvait expliquer. Il fit quelques pas silencieux et ouvrit la porte qui n’était, finalement, pas verrouillée. Le temple lui aussi était baigné dans cette lumière obscure qui ne révélait que la silhouette déformée des bancs et l’aspect luisant des pavés. Il traversa la salle sans hésiter, d’un pas flottant, presque cérémoniel et poussa les énormes battants du portail qui s’ouvrirent sans bruit.

Dehors, il neigeait à gros flocons sur le parvis. Le ciel était d’un gris étrange, comme traversé par des flux d’énergies inconnues. Il descendit jusqu’à la rue, qui était plongée dans le plus profond silence. On aurait presque pu entendre le bruit des flocons atteignant le sol. La conviction lui vint aussitôt, venue on ne sait comment, qu’il y avait quelque chose là-bas, tout près de là. Quelque chose d’attirant, d’essentiel quelque part en ville et qu’il lui fallait le rejoindre. Il ne savait quoi exactement, la nature de cette chose était voilée, ou bien, il l’avait oubliée, mais elle emplissait son cœur de bonheur et de révérence. Il fallait absolument la retrouver, la retrouver à tout prix, ou tout serait perdu. Il se mit en route aussitôt.

La neige s’était accumulée depuis des heures sûrement, et marcher était difficile. Il s’enfonçait à chaque pas jusqu’aux mollets et sa progression était très lente. Rapidement, il fut perdu. Après qu’il eut tourné l’angle de la rue du temple, il s’aperçut que la ville avait changé et que rien ne ressemblait à ce qu’il en avait connu. Les rues n’étaient pas les mêmes, disposées autrement qu’elles l’avaient été pendant le jour. Les symboles d’Eltor qui se dressaient habituellement comme des potences à l’angle de chaque rue, étaient invisibles. C’était sans doute l’étrange lumière et la neige qui recouvraient les rues qui en faussaient les perspectives. Il marcha encore et encore. Il fallait absolument qu’il atteigne cette chose essentielle qui se trouvait en ville, sinon elle ne tarderait pas à disparaître, c’était évident. Mais il n’avançait pas et il ne reconnaissait rien. Et peu à peu, il sentit une forme de désespoir s’emparer de lui.

Il dut marcher ainsi pendant des heures, à travers une ville immense et silencieuse qui n’avait apparemment pas de limites. Dans sa conscience, s’imprimaient des images d’angles de bâtisses inconnues, d’inquiétantes corniches croulant sous la neige, d’immense rues larges et vides comme des canyons. A chaque instant, son regard était aspiré dans des perspectives désolantes. Il s’attendait à reconnaître un détail, à déboucher sur une avenue bien connue, mais la configuration tronquée des rues se dérobait à chaque fois à son désir. Chaque rue avait des recoins impossibles, des arrières-cours abandonnées, des façades et des palissades immensément longues ne protégeant rien qu’il puisse comprendre. Les fenêtres noires, affreuses, annonçaient la mort d’êtres pitoyables à l’intérieur, dont il ne saurait rien. Il crut devenir fou.  Puis, sans savoir comment il était arrivé là, il parvint finalement à ce qu’il reconnut comme étant les faubourgs du quartier nord.

Le vent se leva et enfla autour de lui, produisant une longue plainte qui se répercutait sur les murs des maisons. Ewald était transi, absolument glacé jusqu’à la moelle de ses os. Il n’avait conscience que d’être égaré, sur une place qu’il ne connaissait pas, qu’il n’avait jamais vue, qui, pour ce qu’il en savait, n’appartenait pas à cette ville. Il songea un instant à retrouver son chemin. Le temple était quelque part dans cette ville confuse, mais il ne savait dans quelle direction chercher.  Son regard essaya de discerner un signe, un repère à l’un des angles de la place, mais en vain. Et il s’avança péniblement au milieu de cet espace découvert d’où il pouvait observer un grand pan du firmament. Le ciel, au-dessus, de cet endroit était en effet absolument limpide, et il pouvait voir chaque étoile de chaque constellation briller comme une goutte de feu. Il lui suffirait de tendre la main pour en saisir une. Peut-être alors qu’elle lui communiquerait une partie de sa chaleur, il avait tellement froid.

Il discerna parfaitement l’agencement d’étoiles appelé le Dragon, qu’il avait autrefois regardé avec émerveillement. A cette époque de l’année, la constellation avait changé d’aspect, après un long mouvement apparent de giration. L’étoile principale brillait avec une force plus brûlante et plus solitaire, mais l’œil du dragon était au-dessous des autres étoiles. Le dragon avait la tête en bas. L’image muette d’une Leyda souriante, dans une délicate robe de percale, la peau brune contrastant avec la blancheur de l’étoffe, montrant dans le prolongement de son bras les douze étoiles dont elle connaissait le nom, lui apparût soudain à ses côtés, figure de proue lui prenant naturellement le bras. Elle sourit et il sentit son souffle tiède se poser sur sa nuque, puis sa main petite, aux doigts délicats s’insinua dans ses cheveux avant de recouvrir sa bouche. La main de la jeune femme était froide sur ses lèvres, glacées comme une poignée de cailloux. Il eut un hoquet, et réalisant soudain l’absence de Leyda- l’image n’était qu’un fantôme translucide- il se mit à étouffer.

Il se recroquevilla, sous la force du vent qui passait à travers lui, et accélérait, le transperçant avec un bruit de rugissement. Il était saisi, stupéfait. Il vit sous ses yeux sa peau devenir bleue et d’une pâleur de mort. Son corps lui fut soudain étranger, distant, et tout son être se résuma à son regard, à ses yeux fiévreux. Il se rendit seulement compte alors qu’il était nu. L’idée de la perte, la sensation de dépossession était si forte qu’il crût mourir. Il était incapable de faire le moindre geste, ni de prononcer le moindre mot et rien ne paraissait capable de le sauver, de le consoler. Il allait mourir de froid et de désespoir.

Ce fut alors qu’il commença à entendre la musique.

Par David Lantano - Publié dans : Le Hurleur-dans-la-forêt (novella)
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Samedi 24 mai 2008

Il en fut comme Elmar l’avait prédit. Pendant les semaines qui suivirent, le prêtre ne laissa pas un instant de répit à son disciple. Il le soumit à une discipline éreintante dès l’aube, lui ordonnant, un jour de nettoyer chacune des pierres de la voûte du vieux temple, l’amenant un autre jour derrière la construction et lui ordonnant de creuser un puits, au milieu d’un terrain vague, espace sec et poussiéreux au-dessous duquel, probablement aucune source n’avait jamais sommeillé. Ewald du creuser pendant des jours le sol dur et pierreux, sans savoir à quel moment il devrait s’arrêter. Lorsqu’il levait les yeux sur son maître, celui-ci lui indiquait invariablement de continuer, sans même un regard pour la profondeur de la fosse. Pendant qu’un gros soleil diffus décrivait un parcours dans un ciel invariablement humide et gris, le prêtre surveillait à tout instant son acolyte tout en le harcelant de questions sur des points de doctrine qui avaient pour but de maintenir son esprit concentré sur son devoir. Plus tard, après les deux offices de la journée, et dès la tombée du soleil, Elmar enfermait son acolyte dans sa cellule et s’installait dans la remise pour passer la nuit sur une natte de crin. A aucun moment, pourtant, Ewald n’émit la moindre protestation.

Pendant ces quelques semaines, Ewald fut presque parfaitement empêché de penser par lui-même, maintenu en permanence dans un rabâchage sans fin du Saint Livre qui ramenait de force les divagations de sa conscience aux grands principes moraux du culte d’Eltor. Plus que jamais, devant ces yeux se présentait un monde de devoirs, un monde simplifié, aux lignes rigides, qui n’admettait pas le doute. Chacun de ses actes, chacune de ses moindres pensées intervenaient dans un magnifique et implacable mécanisme moral, qui lui donnait après de pénibles efforts pour se contrôler l’apaisante impression et la fierté d’être un juste, d’appartenir aux hommes de biens d’Eltor qui guidaient les pécheurs dans leurs efforts pour être sauvé.

Etrangement, les seuls moments où Ewald échappait à l’emprise d’Elmar et de son dieu, étaient pendant la durée des offices, où il assistait son maître. En dépit de toute raison, alors, il laissait errer sa pensée, sa volonté devant l’ensemble des fidèles venus assister aux cérémonies. Il lui semblait parfois reconnaître, deviner, anticiper, presque en dehors de son champ de vision, dans cette mer de visages, un geste, une attitude, une inclinaison particulière de la tête, un regard qui n’appartenait qu’à elle. Il en allait de même de cette couleur blond pâle des cheveux de certaines fidèles, couleur qui n’était pas rare dans cette région, mais qui attirait son regard à chaque instant sans qu’il puisse s’en empêcher. Bien sûr, l’illusion ne durait qu’un infime instant et il découvrait à chaque fois, qu’il s’agissait d’une autre. Mais l’effet produit, répété, jaillissement d’un espoir démesuré dans son esprit, était désastreux pour sa tranquillité. De même, il s’attendait à chaque fois, en dépit de tout bon sens, à la voir passer les portes du temple et se mêler aux fidèles, et il ne pouvait s’empêcher à chaque fois d’être brièvement mais terriblement déçu par son absence.

Mais c’était dans son sommeil surtout, lors de ses rêves, dans ce territoire obscur où Elmar ne venait pas le chercher, que l’image douloureuse de Leyda venait le retrouver. L’image d’une Leyda infiniment mobile, insaisissable, légère et indifférente à tous ses efforts, au poids immense de son désir pour elle, s’imposait à lui avec la plus féroce simplicité. Une Leyda papillonnante qui glissait invariablement hors de portée de ses mains, qui se jouait aisément de ses laborieuses manœuvres pour l’approcher. Lui était lourd et d’une lenteur de Léviathan, lui était d’une gravité mortelle, alors qu’elle n’était que rire et dérision. Son sang épais et noir charriait les sédiments de tous les fleuves du royaume ; elle était à peine moins légère que l’air. Il y avait dans l’amour une loi qui donnait une supériorité de fait aux joueurs, aux plaisantins, aux insaisissables et qui punissait à coup sûr les chercheurs d’absolu, les monstres de pesanteur. L’espoir était une charge plus lourde encore que la prêtrise et toute la rage d’Ewald s’épuisait en d’inutiles efforts.

Il accompagna quelque fois Elmar jusqu’à sa maison où celui-ci lui donnait quelques menues tâches à effectuer. C’était seulement au cours de ces courtes marches, le long du même invariable parcours, qu’il se rendait compte du passage du temps, et de la lente entrée dans l’hiver. Il se mit à neiger un jour, et ce fut comme si Ewald s’éveillait d’une longue transe, comme s’il venait de passer une forme d’invisible frontière temporelle. Devant lui soudainement, à quelques pas de là, il vit un cavaleur apparaître au bout de la petite rue du temple. Le petit rongeur argenté, sûrement échappé d’une des forêt qui bordait la cité fortifiée s’arrêta un instant, comme pour le regarder, son regard brillant comme un minuscule éclair bleu. Ewald eut alors l’impression qu’il surgissait directement de sa mémoire.

De fait, il avait un jour, l’année où il avait reçu la Sainte Charge d’acolyte d’Eltor, à peine sorti de l’enfance, capturé l’un de ces petits animaux connus pour leur incroyable rapidité. Plus exactement, il avait recueilli l’animal blessé, peut-être des suites de l’attaque d’un des chiens du quartier. L’une de ses pattes avait été brisée, et l’animal avait saigné abondamment, ce qui lui avait permis de l’approcher sans trop de difficulté, et de le ramener au temple. Le petit rongeur avait tout d’abord tenté de fuir, puis il avait plongé son étrange regard fixe et bleu dans les yeux du jeune garçon qu’il avait été, et s’était laissé faire. Les jours suivants, il avait soigné et nourri l’animal, qui venait manger dans sa main, et qui, affaibli, ne quittait pas l’espace restreint de sa cellule. Chaque soir où il avait regagné sa cellule après les offices, alors, le cavaleur, avait poussé un petit cri aigu, qui était peut-être l’équivalent de la joie pour son espèce, et s’était laborieusement traîné jusqu’à cet enfant humain qui le nourrissait. Il s’était alors laissé caressé et avait reniflé de son minuscule museau le cou et les oreilles d’Ewald, le faisant se tordre de rire. Toutefois, après ces quelques jours, lorsque sa patte fut guérie, l’animal s’était remis à courir à toute vitesse autour du lit, à sauter sur son armoire, à faire tant d’acrobaties et à pousser tant de cris perçants qu’Ewald avait cru que le cavaleur devenait fou. Alors, pour éviter que son nouveau compagnon ne s’échappe , Ewald lui avait brisé la patte ; celle-la même qu’il avait guérie quelques jours plus tôt. Mais par la suite, l’animal ne lui avait plus procuré aucun réconfort. Il avait eu peur de lui et fuyait à son approche.

Le cavaleur qui était là, paraissait plus qu’un souvenir, un rappel d’une époque révolue, d’un temps où le doute n’existait pas et où la souffrance avait un sens.. C’était peut-être un parent de celui qu’il avait recueilli, venu réglé une dette dix ans après les faits. Comme pour dissiper cette idée grotesque, le cavaleur traversa la rue dans son typique mouvement de vague ultra-rapide et disparut à sa vue.

 

Par David Lantano - Publié dans : Le Hurleur-dans-la-forêt (novella)
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Mercredi 21 mai 2008

Il traversa la ville, dans sa vague clarté matinale, comme un possédé, les cheveux en bataille. Il était dans un tel état de dérèglement nerveux que les passants qu’il croisait lui parurent à peine humains. Un mélange de souffrance et d’espoir monstrueux transformait son visage en une forme de masque inquiétant. Il était sur le point d’éclater de rire ou de fondre en larmes à chaque instant et du reste, certains passants se détournaient de lui, vaguement inquiets.

Lorsqu’il arriva au temple, l’office du matin était terminé, comme il l’avait craint. Il traversa le parvis, à la fois plein de terreur et d’espoir et poussa les lourdes portes du temple.

L’endroit lui parut d’abord vide. L’estrade où Elmar prononçait chaque jour son sermon avait été débarrassée après l’homélie matinale. L’impeccable et invariable disposition des lieux laissait une impression de devoir accompli, d’implacable labeur quotidien. Eltor régnait toujours en sa maison, en dépit des vulgaires manquements et trahisons de certains de ses serviteurs. Oui, à l’instant même où il s’avançait entre les travées, il eut cette vision claire de la toute-puissance de son dieu, qu’aucune volonté humaine ne pourrait jamais entraver. Il était impossible dans ce lieu de penser qu’un drame avait eu lieu, à quelques pas à peine, qui ait la moindre importance au regard du dieu. Non, le silence d’Eltor recouvrait tout. Mais il planait dans tout cela un air de reproche. Où avait-il été ? Où ? Ne voyait-il pas la splendeur de l’œuvre d’Eltor à laquelle il avait la chance de participer ? Le temple vide et parfaitement agencé l’accusait plus sûrement que toute la troupe des fidèles du quartier nord, car ce n’était pas des mots ni des regards qui l’incriminaient mais des faits. Il n’avait pas été là.  

Il se dirigea vers la partie privée du temple, l’abside où se trouvaient la remise et sa cellule. Elmar se tenait sur le seuil.

Le vieux prêtre ne dit pas un mot et le regarda avancer vers lui avec un manque d’expression qu’Ewald ne comprit pas. Apparemment, Elmar attendait qu’il parle. Habituellement, le jeune acolyte aurait été tout à fait capable de déchiffrer l’attitude de son supérieur, qui était celle d’une colère froide et juste, prête à châtier. Mais l’esprit d’Ewald était à tel point gonflé d’espoir, de supplication qu’il se moquait bien de sa punition éventuelle, il l’appelait même à lui, avec cette bizarre conviction qu’en contrepartie, elle lui ramènerait Leyda.

Il s’avança tête basse vers le prêtre et se jeta à ses pieds. Alors, avant qu’il n’ait rien pu comprendre ou empêcher, il se mit à pleurer et sa voix prit aussitôt une inflexion suppliante.

« Je sers Eltor de tout mon cœur et de toute mon âme jusqu’à la limite de mes forces, parvint-il à prononcer à travers les sanglots. J’abjure toute mauvaise pensée, et je renie les attractions du malin. Je me mets sous la clairvoyante protection de mon dieu, jusqu’à ce, qu’à mon heure, il m’amène en son pays de justice… »

Mais Elmar ne répondit pas et ne le releva pas.

« J’implore votre pitié, père, geignit Ewald. Punissez-moi pour mon absence, pour le manquement à mon devoir, mais ne me punissez pas pour mes pensées car elles sont justes. Elles sont justes et bonnes et dignes d’Eltor et…

Une gifle violente l’interrompit et il bascula au sol. A part ce geste, Elmar n’avait pas bougé, pas émis une parole. Ewald se redressa et continua, presque comme si rien n’était arrivé.

-Je veux être bon et l’épouser dans les termes de notre foi, père. Leyda, elle s’appelle Leyda. Je veux dire, vous ne la connaissez pas, mais-

Une autre gifle fit taire le jeune acolyte. A cet instant ces yeux étaient noyés de larmes et il ne s’appartenait plus. Il se mit à prononcer blasphèmes après blasphèmes, brisant toutes les règles de bienséance requises quand on s’adressait à un prêtre d’Eltor, à un supérieur, à un père…

-Cela vous serait si simple, père. Je sais que vous en êtes capable. Il suffirait juste de changer son regard, l’inclinaison de son cou…Faites la me revenir, faites la m’aimer à nouveau et nous servirons Eltor, elle et moi, jusqu’à notre mort-

Cette fois-ci, Elmar n’y tint plus et se mit à rugir :

« Tu oses ? Tu oses ? Invoquer le nom d’Eltor, m’invoquer moi pour une conjuration de sorciers, pour jeter des sorts et d’odieux enchantements. Et de plus, tu oses me faire du chantage ? »

Elmar, plein d’une terrifiante rage froide, saisit Ewald par les cheveux et le traîna sur les pavés, le tirant vers l’autel. Il le traîna sans effort jusque là, d’un seul bras, comme si son acolyte n’avait rien pesé du tout dans sa poigne puissante et lui releva cruellement la tête en lui désignant le retable.

« Regarde. Voici ton seigneur, ton seul et unique seigneur. Lui seul doit avoir tout pouvoir sur ton âme. Abjure le nom de cette mécréante. Abjure cette odieuse putain. Abjure jusqu’à l’idée qu’elle ait même existé et je ne te chasserai pas. »

Mais Eltor, occupé qu’il était à occire le démon, ne semblait pas daigner considérer le cas de son disciple, ou en être pour l’heure à une distance infinie.

Elmar releva son acolyte, hébété, perdu dans quelque héroïque et naïf accès de désespoir adolescent.

« Quatre mois, gronda Elmar. Quatre mois que tu es le jouet de cette rien du tout, de cette fille perdue, voleuse, tricheuse, menteuse. De cette dépravée qui couche pour un quignon de pain. Quatre mois que j’attends que tu te décides à la renier, à me revenir libéré et fortifié, prêt à assumer ton devoir. Mais non ! Tu chutes à la première épreuve qu’Eltor met devant toi. Crois-tu vraiment que j’ignorais un instant ce qu’il se passait ? Tu ne peux aller nulle part dans cette ville sans que l’œil d’Eltor soit sur toi, ne le sais-tu donc pas ?. Et tu l’as amenée ici ! Chaque fois, je croyais que la honte te ferait rendre grâce mais non ! Et tout ça pour qu’elle t’ouvre les cuisses…

-Non, protesta faiblement Ewald, comme subjugué, hypnotisé»

Elmar le gifla à toute volée, deux fois, trois fois. Ewald ne fit pas un geste, sanglotant doucement sans pouvoir s’arrêter.

« Abjure-la ! n’as-tu aucune fierté ? N’as-tu aucune force ? C’est elle qui aurait du ramper à tes pieds pour te supplier de la rendre à Eltor. Elle qui aurait du avoir honte de sa frivolité devant toi. Au lieu de ça, cette traînée te rejette, et tu voudrais ramper vers elle ? Quel genre d’homme es-tu ? Quel genre de prêtre d’Eltor pourras-tu faire, si tu n’as même pas conscience de ta valeur face à cette débauchée ? Ne sais-tu pas qu’il y en a beaucoup d’autres comme elle, qu’elles sont la lie de cette terre, la boue des chemins ? »

Puis Elmar baissa la voix et parla très doucement à l’oreille de son jeune disciple égaré :

« Voici ce que tu vas faire, écoute-moi bien. Tu ne quitteras pas le temple jusqu’au retour du printemps. Je dormirai ici pour m’assurer de tout. Tu ne t’échapperas pas, tu m’entends ? Tu prieras et étudieras le Saint livre jusqu’à le connaître par cœur, jusqu’à le réciter dans ton sommeil. Tu te lèveras avec Eltor et t’endormiras avec lui. Tu sauras son enseignement si bien que tu n’auras plus besoin de rien d’autre et que tu pourras vivre sans manger ni boire, simplement supporté par ta foi. Alors, tu verras que tu auras tout oublié de cette moins que rien, qu’elle ne sera pour toi pas plus qu’un mauvais goût dans la bouche, rien de plus que l’ inutile et néfaste petite parasite qu’elle est en réalité. »

Un son pitoyable sortit de la gorge d’Ewald, un gémissement long et bas qui ne semblait jamais devoir finir.

« Abjure-la, répéta une nouvelle fois Elmar. »

Dans sa position, Ewald avait le regard plongé de force dans l’effrayante magnitude bleue des yeux de son maître, si bien qu’il lui était absolument impossible de lui échapper.

Alors monta de la gorge de l’acolyte, une protestation, un blasphème prononcé par son corps se révoltant sous la poigne d’Elmar, mais un blasphème douloureux, honteux, tout empli d’un remords infini: « nooon ! » 

Elmar s’apprêta à le foudroyer une nouvelle fois, mais ce fut inutile. Cela avait été la dernière protestation de l’acolyte, avant que sa résistance ne prenne fin définitivement. Le corps et l’esprit à bout de force, il fut prit de sanglots et de hoquets, qu’il fut incapable de contenir, et se cacha le visage pour tenter assez pitoyablement de dissimuler sa honte. Elmar le regarda geindre à ses pieds avec une grimace de dégoût, mais il ne dit pas un mot, et ne fit pas un geste. Puis, lorsque Ewald eut peu à peu cessé de pleurer, le vieil homme le ramena dans sa chambre où il l’y enferma.

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Dimanche 18 mai 2008

Le sommeil fut une plongée au milieu des abysses, d’une langueur obscène, pleine de rêves de mort et de suffocation. Une plongée lente, infiniment lente, où le poids de ses souvenirs et de ses dernières impressions visuelles, et physiques –aperçus fugitifs de la soirée, bribes de dialogue-  pesait sur sa poitrine comme dix océans. Il devint une masse infiniment lourde, repliée sur elle-même, de blasphèmes et d’horreur muette, traversée par les prémisses d’une souffrance paroxystique qui ne demandait qu’à s’épanouir et qui s’épanouirait bientôt comme une onde ravageuse. Et de fait, le réveil, seul, au milieu d’une chambre inconnue, fut une longue torture immobile.

Ce furent des bruits et des visions. Bruits de cognée d’une porte en contrebas, dans la rue invisible. Bruits de marcheurs assassins faisant des tours de garde. Battements de cœur devenus fous, ordres de mort répercutés dans la chair, gesticulations, ruée vers la folie, tressautement d’horreur d’ailes engluées : un chevalier masqué plantant sa lance au cœur d’une bête au sang noir qui se tordait autour de sa plaie.

Puis, tout s’abattit sur lui en même temps. Tout ce qu’il avait pensé encore pouvoir changer la nuit précédente, et qui n’avait paru pour un instant que les restes d’un cauchemar flou, sans conséquences, avait pris soudain effet, s’était figé dans le réel avec une affreuse impression d’irréversibilité. Tout l’affreux tableau de la rupture avait repris vie avec la rage inhumaine d’un incendie, un instant étouffé. Le souvenir (ou le rêve ?) lui revint soudain du visage de Leyda, d’une irréelle beauté fragmentée, perdu dans l’ombre, dans le vrombissement de l’ivresse tandis qu’elle parlait et qu’il ne déchiffrait rien de ses chuintements d’insecte.

Aussitôt après, alors qu’il repoussait, d’une main sans force, le bord d’un drap trempé de sueur, une scène d’un réalisme effrayant lui revint de Leyda, deux mois plus tôt, sur le môle, en sa compagnie. Dans l’inoubliable lumière de l’été, alors que l’un des prêtres du temple sud d’Eltor était venu faire un sermon près des bassins aux marins de retour de la pêche, ils s’étaient tenus tous deux, à quelques pas en contre-haut, tout près des premières marches de pierres noires menant aux rues. Il s’étaient arrêtés un instant, intrigués par l’attroupement qui s’était fait autour du jeune prêcheur qui parlait d’assiduité et de proximité de leur dieu. Tandis qu’il s’était demandé comment réagir à cette intervention soudaine de sa vie religieuse dans sa toute nouvelle vie intime, Leyda avait à un moment du discours, sourit malignement, s’emparant d’une poignée de goémons sales. Elle avait fait mine, un instant, d’en menacer Ewald, puis, elle s’était retournée et avait projeté sa poignée d’algues au visage du prêtre qui en avait été tout aspergé, furieux, ridicule et éructant, perdant le fil de son discours. Sans attendre de réponse, elle s’était alors enfuie vers les quais de toute la vitesse légère de ses longues jambes minces, d’autant plus légères semblait-il, qu’il n’était plus possible maintenant de les arrêter. Il était resté paralysé se souvint-il. Pendant un instant, il avait songé à l’imiter et à la rejoindre, mais le blasphème avait été trop important. Il n’avait rien fait. Il l’avait laissée partir et, en un certain sens, c’était comme s’il avait choisi à cet instant entre Eltor et Leyda, bien qu’elle ne lui eut jamais reproché quoi que ce fût par la suite, ayant même semble-t-il rapidement tout oublié de l’incident. Pourquoi, lui, devait-il repenser à cela à cet instant ? Parce que ce souvenir l’accusait et qu’il était l’origine, la cause de tout. Il en était maintenant absolument certain. Il eut l’impression que s’il avait pu revenir deux mois en arrière, il aurait tout changé de son attitude et que Leyda serait encore là. S’il avait simplement su que chacun de ses gestes avait compté alors, il en aurait été autrement. Mais cela n’avait pas été le cas et le puissant remords se mit à décliner tout un paradigme de souffrance punitive, tandis que l’image de l’aérienne Leyda traversait le mur de la chambre pour disparaître. Il roula sur lui-même en gémissant.

Il fut pris d’un tremblement rapide, et eut l’impression que son sang, d’eau épaisse des marais, était devenu une forme de lave en fusion. Il avait du mal à respirer. Leyda, encore, lui apparut, mais cette fois-ci, une Leyda qui n’existerait jamais. Elle descendait les marches du débarcadère, rayonnante dans le soleil déclinant d’un port quelconque d’une des cités sauvages du Riémont, et se retournant un instant, lui souriait. Son attitude, son port de tête, son doux sourire de contrition disait assez clairement que cela aurait pu être, que cela aurait du être. Et la Leyda de l’apparition fronçait les sourcils de déception et faisait une moue boudeuse devant ce terrible gâchis. Pourquoi n’en avait-il pas été ainsi ? Et la réponse lui revint une fois de plus. Parce qu’il l’avait trahie, qu’il n’avait pas été à sa hauteur, parce que, parce que-

 Alors qu’il voulut tendre sa main vers cette apparition d’une suffocante beauté, bien plus belle encore qu’elle ne l’avait jamais été en réalité, un rai de lumière, perçant la maigre protection des rideaux, la fit disparaître. Il faisait déjà jour.

Alors une autre réalité le rejoint. Au temple, l’office du matin avait déjà eu lieu et il l’avait manqué. L’image d’un Elmar furieux, accusateur s’imposa à lui. L’idée de ce qui l’attendait là-bas, de cette violence muette et culpabilisante qu’il aurait à subir lui coupa toute volonté. Pour une fois, après ces longues années à servir Eltor, il n’avait aucune idée de ce qu’il devait faire. Il songea un instant à s’enfuir, à quitter la ville et, un instant plus court encore, à se tuer. Il repoussa cette dernière pensée avec la plus féroce application.

 Il se leva avec effort et ouvrit les rideaux d’un geste faible. Il avait devant lui, vue sur l’ Océan Freltien, houleux sous les assauts dispersés du vent d’automne. Le ciel était d’un gris luisant, illuminé par endroits par l’éclat de quelques nuages blancs, impuissants, comme investis d’une lumière trop pâle. En contrebas, il discerna le relief humide des pavés de la rue des quais. Il comprit assez facilement, qu’il n’avait en fait pratiquement pas bougé. Il était quelque part à l’étage de l’Anguille.

Sommé de trouver une solution, une porte de sortie, un vague espoir qui le ferait passer d’un extrême à l’autre, de l’effondrement à l’euphorie, son esprit se mit en recherche sans relâche. Il se heurta à tous les obstacles que la nuit avait crées. Des pensées sarcastiques ne le quittaient pas. Elle ne l’aimait plus. Plus. Elle ne l’aimait plus et il était trop tard, oh oui, et il n’y avait rien à faire, rien qui changerait quoi que ce soit, et si seulement il pouvait s’approcher de cette fenêtre monter sur le rebord  un pas de plus et ce serait facile oh oui c’est ce qu’il devrait faire et c’était de toute façon bien ce qu’il méritait méritait méritait lâche lâche et incapable et maintenant qu’allait-il faire de toutes façons Elmar allait le tuer ou bien sinon le tuer le regarder ce qui suffirait à le tuer-

Puis, comme cela était parfois le cas dans ces situations de grande impuissance, son esprit trouva, ou plutôt inventa, un raccourci lumineux qui pourrait tout changer, et tout rattraper in extremis. Lutter contre l’œuvre du temps, contre le mal déjà fait. Réduire les meurtrissures, ressouder les os, refermer les plaies. Et redonner vie aux cœurs ravagés. Cela s’était vu. L’idée de l’Elmar thaumaturge lui revint. L’image du prêtre qui n’était alors pas si loin du mage et qui pourrait se faire mage aisément si l’un de ses disciples lui demandait s’imposa à lui comme une évidence, une révélation. Elmar avait le pouvoir de guérir, de changer, d’infléchir…N’était-ce pas vrai?  Il lui suffirait d’un rien pour le sauver, et après tout ce n’était que simple justice, car qu’avait-il fait de mal, au juste ? En quelle manière avait-il déplu à son dieu? Il lui suffirait d’un geste ou d’une prière, non pas pour faire le mal, mais simplement pour rétablir cette douce et juste et infiniment bonne vérité de l’amour qu’elle lui avait accordé. Elle reviendrait vers lui alors, dessillée, repentante peut-être ou simplement joyeuse et ils s’uniraient sous la garde vigilante d’Eltor. L’idée, de complètement folle, devint rapidement séduisante, puis tellement évidente, que déjà, Elmar, dans son imagination, le félicitait de son initiative et le pressait de venir le trouver pour préparer la cérémonie.

Cette idée, ce désir profond sembla l’irradier de l’intérieur et il se prit à sourire comme un illuminé. Il s’habilla en vitesse et se précipita au dehors, décidé à implorer l’aide bienveillante de son supérieur, maître et père, qui le lui accorderait sans aucun doute, s’il savait l’en prier.

 

Par David Lantano - Publié dans : Le Hurleur-dans-la-forêt (novella)
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