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Samedi 20 octobre 2007

Match de football en plein air, l’après-midi. Des cons, bringuebalant leurs graisse à trente ans passés, courent derrière un ballon. Un autre con, assis dans les tribunes, à se geler les couilles les regarde :c’est moi. Je suis fasciné par la dose de candeur et d’abnégation qu’il faut à un adulte pour cet exercice à priori inventé pour les chiens. C’est vrai, s’imagineraient-ils courir après un bâton pour le ramener sans cesse au lanceur, sans réticence, sans honte ? Se rouleraient-ils par terre comme des cabots sans cette mascarade? Bien sûr que non. Pourtant, encadrés par les règles du football -rien de plus qu’un prétexte à mon avis- ils se précipitent sur la balle comme si c’était la chose la plus importante du monde. Esprit grégaire ? Survivance d’un instinct guerrier ? Connerie magnifique ? Ne me demandez pas. Tout ça me dépasse totalement.

J’assiste donc au match de quatrième série : Trifouilly – Bitencourt, sous un ciel couvert. Non pas pour mon plus grand plaisir, mais pour encourager les exploits de mon pote David, le chéri de ses dames, accessoirement avant-centre de l’équipe locale. Le spectacle est tragi-comique sur le stade. Ça ahane, ça s’appelle, ça s’insulte. Les gestes techniques sont, au mieux, à demi réussis, au pire, dangereux pour la santé des joueurs. Les voix résonnent un peu minables dans le stade quasiment désert. Le match se traîne, c’en est à se flinguer. J’observe les déhanchements frimeurs de mon pote, à l’avant. Parmi tous les joueurs de foot, les avant-centres sont les pires. Ça se dandine, ça se recoiffe, ça se plaint sans arrêt, de ne pas recevoir la balle au bon endroit, au bon moment, pour l’exploit prémédité, simulacre d’orgasme par équipe. La moitié du temps, les mains sur les hanches comme un empereur romain, David sprinte parfois, tombe souvent, se relève les yeux au ciel, admonestant je ne sais quelle divinité de lui refuser le but tant mérité. Finalement, le match se termine par la victoire des visiteurs 2 :1, mais en prenant en compte le fait que le deuxième but a été inscrit dans une position évidente de hors-jeu, on peut considérer, que la défaite n’est pas méritée, m’explique David. En gros, qu’ils n’ont pas tout à fait perdu.

Je le retrouve après le match, maussade et mastiquant avec rage. Vitalité gominée, simplicité. Tout est victoire ou défaite. Pas d’obsession, pas de souffrance existentielle pour David. Un « solide » bon sens, un « solide » appétit, un « solide » sens de l’humour. Dans le café où on se console de la défaite, les joueurs refont le match. On décide que l’équipe adverse était « prenable ». C’est ce qu’on avait déjà dit avant la rencontre, et la défaite n’a rien changé à cette conviction, au contraire, elle n’a fait que la conforter. Comme quoi, les faits ne changent pas les théories, en football. Agitation, grandes gueules. Les joueurs sont tous de la même trempe stupide et enthousiaste. L’essence même de l’humanité rayonnante. Je ne fais pas partie de cette trempe. Je ne fais pas partie de cette équipe. Je suis un handicapé social, émotionnellement disqualifié. Je me rends compte soudain de l’implication : ce type de consolation m’est interdite. L’idée de solidarité, de camaraderie virile me font rire, je n’y peux rien. Je me sens à l’étroit dans cette mauvaise foi tacite et obligatoire. Chargé de l’exprimer, je ne fais qu’acquiescer. Je me sens loin. Le plus loin imaginable de la vie véritable, de son centre exact, petite bille de métal incandescente. J’étouffe.

par David Lantano publié dans : L'enfer des caniches (obsessions)
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Jeudi 18 octobre 2007

Lors                      Lorsque tu t’en iras

                         Que ta main ne pèsera

                         Plus comme un charme

                         Sur ma poitrine

 

                         Lorsque tu t’en iras

                         Que ton bras quittera

                         Mon sommeil, sa chaleur inutile

 

                         Quand tes doigts viendront percer

                         Sans douceur la membrane fragile

                         Qui m’unissait à toi

 

                          Tu te lèveras, te vêtiras dans l’ombre

                          Et tu partiras sans te retourner

 

                          Tu t’éloigneras

                          À petits pas tranquilles, espacés

                          Qui résonneront tristes

                          Dans la cage d’escalier.

 

                           Plus tard, il faudra se lever

                           La blessure sera là

                           Qui dégouttera sans bruit

                           Doucement

                           Sur les dalles glacées

                           De l’appartement.

par David Lantano publié dans : Poèmes
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Mardi 16 octobre 2007

À moins de dix centimètres du regard, toutes les filles sont belles, me dis-je pendant ma promenade matinale. D’aussi près, tout est flou, toutes les différences s’annulent, ou tout au moins s’amenuisent. Tout redevient possible. On passe sous cette distance focale comme on passe le cap Horn pour trouver l’aventure. C’est à dire la peau. L’universalité de la peau. L’universalité des souvenirs de nuits passées à ramper, à rire aux gargouillis des ventres ; à serrer des cages thoraciques frêles en cascades, avec cette impression facile d’être un homme. Dans la nuit, toutes ces peaux sont égales, et deviennent infinies à bout touchant, immensités grêlées, translucides, brunes ou ocellées. Reliefs mouvants sous la main. Toutes se mélangent dans la mémoire. Jusqu’à devenir une. Je m’imagine volontiers ouvrant des chemises et ôtant des tee-shirts jusqu’à la fin des temps. Une sorte de Sisyphe du sexe.

 Je milite pour la révolution des folles. Des filles sans chaînes, capables de me regarder dans les yeux sans honte, de me prendre à la gorge et de me déchirer. Des filles carnassières me convoitant, et portant à leur bouche le message d’amour, le plus brutal, le plus incandescent .  Mieux qu’un mot, un ordre, une invocation, le verbe de Dieu fait à mon oreille : « baise-moi !». Hélas, ces demoiselles sont rarement, mais très rarement, dans cet état d’esprit. C’en est consternant. Elles jaugent, elles calculent, elles préparent leur nid. Elles s’économisent. . Elles veulent la sécurité garantie pour leurs vieux jours. Mais je préfère mille fois me branler que d’avoir une tronche d’assurance vie. Elles ont des « attentes » venues d’une autre galaxie  : être non-fumeur, sportif, dans la bonne tranche d’âge, avec un emploi stable, le bon sens de l’humour et surtout pas grossier. Comme si c’était la base de quoi que ce soit d’important ! Putain, qu’est-ce que ça peut foutre qu’on fume ou non, qu’on fasse un footing tous les matins ou qu’on se réveille à la bière; qu’on appelle une chatte une chatte, ou qu’ou n’on ne dise pas un mot plus haut que l’autre, pour ne pas blesser je ne sais qui, ni déranger je ne sais quoi ! Rien à foutre de déranger ! Pour moi, je ne veux pas d’une de ces représentantes, esclaves résignées et mondaines ; ni d’une de ces beautés d’entreprise, sèches et asexuées ; de celles pour qui l’effort tient lieu de sexualité. De celles qui la jouent au mérite. De celles qui ont le sens du devoir. De celles qui sont déjà mortes et qui font la morale aux agonisants. Pour moi, si je devais choisir une fille dans toute l’humanité, je prendrais celle qui dérange le plus, la plus imaginative, la plus cinglée, la plus impudique, celle qui ferait rougir de honte toute l’assistance, une peau-rouge hallucinée et perverse. À deux, on vivrait de scandales, on atomiserait leur morale. Libres, on ruinerait les efforts des autres pour nous comprendre. Pris, on balancerait notre énorme éclat de rire à leurs faces de culs serrés !
par David Lantano publié dans : L'enfer des caniches (obsessions)
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Dimanche 14 octobre 2007

Cracovie. Hiver 2000. Le chevalier blanc, plutôt grisâtre, à la réflexion, se réveille en tenant dans ses bras un clone endormi de Marta. Oh comme il est perplexe sur sa quête et sur sa rouerie ! Comme il est veule dans le matin blanc ! Il jette un coup d’œil sur le corps plein de ressources de la petite Monika, puisque tel est son nom. Corps chaud lové contre lui, jolis seins, cul délicieux, ventre tatoué d’un toucan bleu, cheveux noirs bouffants, paupières gonflées par le sommeil. Bravo ! Il a tout gagné. Elle est touchante, comme un petit animal abandonné. L’alcool ne l’avait pas trompé. Mais il faut bien reconnaître que ce corps serré de si près éclipse sa mission. Il essaie de ne pas prêter attention à la honte qu’il ressent à ce sujet. Il essaie d’oublier sa grande passion inoubliable, qu’il repousse du pied sous le tapis comme une babiole compromettante. Il ne veut surtout pas imaginer que son histoire d’amour immémoriale, qui l’a tenu éveillé, souffrant mélancoliquement, pendant de longues nuits, n’était qu’un truc de gosse, enflé et grotesque. Il ne veut pas croire non plus que la première fille rencontrée puisse lui faire si facilement abandonner cette recherche qui était tout pour lui. Il sait qu’il lui aurait fallu tenir, ignorer les distractions faciles, les enchantements puissants de la chair. Il sait qu’il est un clébard à la langue pendante, dépourvu de sens moral, de droiture, d’honneur ; dépourvu du simple respect envers lui-même qui le pousserait à persévérer. Il aurait du se maîtriser. Mais il en est tout simplement incapable, et dans les bras de Monika –où bien est-ce ceux de Marta ?- tout ça paraît négligeable. Peut-il échanger les figures des deux filles, comme des images auto-collantes? En tout cas, il s’y efforce, aussitôt. Et cela marche plutôt bien dans un premier temps.

Monika me mène par le bout de la queue. Elle porte des sous-vêtements diaphanes et m’entraîne dans les cabines d’essayage pour en enlever ou en revêtir d’autres, à volonté, sous mon inspection. Elle se sert contre moi dans la rue, me tripote dans les lieux publics et me murmure des obscénités imaginatives dans l’oreille. Je ne saurais rêver mieux, ni plus large. J’ai du mal à la contenir en fait. Elle me chevauche sur les canapés, les chaises, la moquette de son appartement. Elle se plaque contre les murs tandis que je m’appuie sur elle, douloureusement, délicieusement excité. Elle me prend dans sa bouche aussi innocemment qu’elle le ferait d’une glace aux 3 parfums. Alors que la plupart des filles ont horreur de faire ça, qu’elles ne le font qu’en récompense pour service rendu. J’ai l’impression d’être en sucre. C’est la première fois que je rencontre une fille avec un désir à moitié aussi important que le mien. Nous allons en pèlerinage, sur les lieux où elle a grandi, dans l’est de la ville, avant de s’exiler. Elle pleure de nostalgie, et utilise mon corps comme une consolation.  Pendant quelques jours, je ne pense absolument à rien. Je baise. Puis, l’idée m’effleure de ramener Monika avec moi, de l’enfermer à triple tour dans une chambre obscure et de la garder à ma disposition, comme un oiseau de paradis apprivoisé, pour mes moindres caprices. Projet auquel je médite sérieusement pour assurer mes vieux jours. Mais au bout d’une semaine, elle me prend de cours. Elle fait ses valises soudain, et retourne en Allemagne, poursuivre des études d’anthropologie, dont elles m’avaient parlé, mais auxquelles je n’avais pas prêté attention, que j’avais jugées sans importance car n’entrant pas dans le cadre de mes projets pour elle. Elle part sans état d’âme, sans regret. Elle s’est bien amusée, me dit-elle. Belle consolation. L’oiseau bleu s’envole. Tout se termine en queue de poisson, comme un blague. Une chute sans développement. Une ellipse d’histoire. Rien du tout.

Libéré de la présence vorace de Monika, je peux à nouveau penser. Je décide juste de l’oublier. Je m’accorde l’absolution. Je peux à nouveau invoquer Marta, m’en réclamer. C’est facile et c’est gratuit. Il semble même, avec un petit effort de volonté, que rien n’a changé. Simplement, j’ai perdu du temps. Une semaine a passé et je ne l’ai toujours pas trouvée. Et je dois repartir le lendemain pour la France. Le soir tombe. Ne sachant plus quoi faire, je me rends à nouveau dans ce bar sans enseigne de la rue Czarnowiejska avec des attentes assez floues. Sur le chemin, il se remet à neiger avec force, au point que je n’y vois pas à 20 mètres. J’ai bu pas mal, et tout est merveilleux. Étrange et étranger.

Au bar, je tombe nez à nez avec une amie de Marta. Une fille que j’avais vue, une fois, pendant quelques minutes, il y a près de deux ans et qui me reconnaît instantanément. Après à peine trente secondes de conversation, elle me donne le numéro de téléphone de Marta, et me conseille de l’appeler. Marta n’est plus en ville. Elle est retournée dans sa famille, la veille. La fille paraît à peine surprise de me voir, mais se demande plutôt pourquoi j’ai mis si longtemps à revenir. Je ne sais pas quoi répondre. Il se trouve que Marta était là, à Noël. Et moi, où étais-je ? Je ne peux pas lui répondre où j’ai passé Noël, alors, je reste évasif. Dans les toilettes, je m’isole, en tenant du bout des doigts le papier où est noté son numéro, comme un minuscule Saint-Graal. J’ai du boire beaucoup pour me convaincre de l’appeler. Je téléphone, accroupi, adossé au mur, et j’entends sa voix. Chaude, grave, un peu voilée. Elle a l’air heureuse de m’entendre. Elle rit. Elle me raconte ce qu’elle fait. Elle est en train de boire un verre de vin en écoutant de la musique. J’imagine le liquide glisser dans sa bouche. Je la vois accroupie comme moi, mais peut-être dans sa chambre, sur son lit ? Je lui dis que je repars le lendemain mais que je reviendrai bientôt. Elle me dit qu’elle m’attendra. Elle me dit qu’elle m’attendra !  Plus tard, complètement saoul, je marche en tee-shirt dans la rue. Je ne sens plus rien. Je suis invulnérable, comme après avoir été trempé dans du sang de dragon. Je suis au plus près de la fusion avec quelque chose d’essentiel, d’extatique, de quasi insupportable. Quelque chose d’imprimé, de captif dans mon cerveau reptilien, se déroule enfin. La vie réelle. La sensation de vivre enfin.

par David Lantano publié dans : L'enfer des caniches (obsessions)
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Vendredi 12 octobre 2007

Je ne quitte plus l’appartement depuis huit jours. Je ne bouge même quasiment plus de mon lit. J’essaie de dormir vingt-quatre heures par jour, mais je n’y arrive pas. Pourquoi faut-il que je me réveille ? A quoi bon ? Je voudrais ne plus pouvoir marcher, mais je suis en pleine santé. J’ai envie de baiser la Terre entière, en fait. Je suis en manque de sexe et je n’ai personne à appeler. Allô ? Call girl minute ? Je la voudrais chaude, disponible et aimante, s’il vous plaît. Comment ? Je demande l’impossible ? Il faut que je me débrouille tout seul ? Mais il va falloir que je sorte et que je parle à des filles, et que je trouve des trucs à leur dire. Et en admettant que j’arrive à les intéresser, il faudra bien attendre des jours avant de les amener jusqu’à mon lit. Et je ne veux pas parler, je veux juste baiser. C’est pourtant simple, non ? Pourquoi pouvez-vous me livrer des pizzas, des assurances, des produits de beauté, des encyclopédies, des reins artificiels… mais pas une seule, pas une seule fille ? 

Je sors finalement me promener, mais dehors c’est encore pire. J’ai envie de me jeter au cou de chaque fille qui passe. Chacune me paraît également envisageable. Il me suffit de quelques secondes et un regard pour m’inventer une vie de couple, une complicité imaginaire qui durerait des années ; voyages, scènes de baise fantastiques, ennuis, disputes, ruptures. Je les connais déjà avant de leur adresser la parole (ce que je ne fais pas). Je sais que je ferais mieux que leur mec minable, qui d’ailleurs n’est pas un obstacle dans mon esprit, écarté, détruit, annihilé, vaporisé en une seconde,  si seulement elles savaient. Si seulement....  Ce fantasme se nourrit et prend corps effroyablement rapidement et me laisse avec une impression pénible d’abandon, de désolation. Des liens fantomatiques me relient à toutes les filles aperçues, à leur peau radiante. Une seconde avant, elles n’existaient pas pour moi. L’instant d’après, je ne peux m’imaginer vivre sans elles. Je m’éparpille, me dissous dans cette féminité banale et omniprésente sans espoir de retour.

 Sans idée, je décide de passer voir Michaël à son appartement. Réflexe programmé: je marche presque jusqu’à son ancienne adresse, avant de me rappeler qu’il a déménagé. Je repars. Je sonne pendant cinq minutes à l’interphone en bas de l’immeuble, mais pas de réponse. Il est peut-être parti s’acheter une pizza, ou bien parti baiser sa meuf dans un autre quartier de la ville. Michaël a la même dégaine de chien malade que moi, le même manque d’intérêt généralisé pour presque tout. Mais à la différence de moi, il le prend plutôt bien. C’est un état d’esprit comme un autre pour lui. Il résiste à tout :la compagnie des cons, la télévision, le service militaire, la chanson française, les adolescents, les repas de famille, les gens modérés, les chiens, les coincées, les donneurs de leçon, les sportifs, les économistes, les banquiers, les battants, les gouvernements de droite, les gouvernements de gauche, David Douillet autoproclamé idole républicaine. Ça lui soulève peut-être un sourcil, mais vraiment, rien de plus. Quoiqu’il puisse arrivé, il reste aussi indifférent qu’une blatte après une attaque nucléaire. Et c’est ce que j’aime, chez lui.

Indécis, j’entre dans un bar et commande une bière. Je m’installe près de la fenêtre. Le premier verre est toujours beau comme une ouverture, un prélude. Il annonce la suite. On le cajole, on en prend soin. La lumière du jour passe à travers le mien. Je suis heureux comme un aventurier. Tout me paraît possible. Tout n’est pas encore perdu. J’observe les serveurs qui se foutent de la gueule du patron, avec malice. Ils s’y prennent comme des loups attaquant un bison. Le sourire d’excuse aux lèvres, en sachant toujours jusqu’où aller, mais en poussant jusqu’à la limite de l’admissible. Je sens une complicité forte entre eux. Affichés derrière le bar, des posters détournent des icônes populaires. Che guevarra, version Andy Warhol, Lénine, bossant pour Coca-Cola. Tout est léger, superficiel. Rien n’est vraiment grave ici. Tout est dérisoire. Second degré. Le patron poursuit les serveurs pour les battre à coup de torchon. Il n’y a pas grand monde, c’est vrai. On a envie d’être léger comme eux.

J’observe la clientèle. J’observe le patron. J’observe les serveurs. J’observe le mobilier, le décor. À la mi-bière, le rayon de soleil qui faisait briller mon verre a disparu. Epuisement du sort. Les carrosses redeviennent citrouilles. Les clients sont insipides, gestes mesquins, dialogues de décérébrés. Le numéro des serveurs est grotesque, ils en font trop. Et je soupçonne que tout cela n’est qu’un spectacle organisé. Répliques et blagues de potaches habituelles et usées. Le patron est con comme un manche et fier de l’être. La déco est typique d’un groupe d’adolescents incultes mais qui se croient subtils. Contre-culture puérile. Tout m’écœure violemment. Il faut que je sorte avant de devenir désagréable. Je sais bien, je suis insupportable et injuste. Je suis juste et passionné. Je suis indifférent et précis jusqu’à la nausée. Je suis relativiste et absolutiste et religieux bien qu’absolument incroyant. J’adore les femmes mais je les hais. Je hais les adorer. Je me méprise jusqu’au sublime. Je fais le saut de l’ange jusqu’au fond du dégoût le plus métaphysique, jusqu’à la merde la plus réelle et quotidienne et je me retrouve toujours le même au retour. Comment avoir une pensée cohérente, quand je peux vivre tout et son contraire dans le même élan, dans le même spasme, quand mon état d’esprit subit les fluctuations flageolantes du cours de la bourse, du bulletin météorologique, des résultats du championnat de Mongolie de trot attelé, de mon taux de pénétration dans l’air, ou d’alcoolémie ?

Michaël est de retour chez lui. Parti chercher quelques bières m’explique-t-il. On boit sans rien dire, le temps de me calmer. Un autre truc de bien, chez lui, c’est qu’il ne se croit pas obliger de faire la conversation. D’ailleurs, l’idée de conversation même n’a aucun sens pour nous. On dit ce qu’on a à dire et rien de plus. Ce n’est peut-être rien de plus que ça, un ami. Michaël me raconte quelques conneries entendues autour de lui, mais j’ai du mal à rire, « crispé comme un extravagant » comme dirait Baudelaire. Je suis partout et nulle part en même temps. Trop faim. Envie de trop de choses. Désirs fantômes péremptoires mais indéfinissables. L’alcool peu à peu, leur fait courber la tête. On finit mort de rire devant des débilités télévisées pour des raisons connues de nous seuls.

par David Lantano publié dans : L'enfer des caniches (obsessions)
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Mercredi 10 octobre 2007

            RUPTURE

 

Fulgurance de la brûlure

Dans l’air étincelant

Et puis la nuit glacée comme une trempe

La souffrance a figé

Imprégné ses limites

Comme une empreinte vive

Au creux de ta mémoire

 

Tu marches dans les rues défaites

Dans la nuit du retour

Dans cet espace aseptique

Où palpite un instant

Cette icône imparable

Extatique

Qui brille en souriant :

« Plus jamais »

 

Les pas qui sont faits

Inaudibles dans le torrent du sang

Dans l’effarante fixité des rues

Te mènent vers le jour

Point limite-

Où la fatigue rejoindra l’oubli

 

Plus tard ressurgira

Intensifiée mille fois

Dans un atroce apogée

Au beau milieu du jour

L’image traumatique de la beauté

Et de l’amour

par David Lantano publié dans : Poèmes
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Lundi 8 octobre 2007

Retour à Cracovie, l’hiver 2000. Deux ans plus tard. Cracovie sous vingt centimètres de neige et vingt degrés au-dessous de zéro. Je loue un appartement dans une H.L.M. au nord de la ville pour quelques zlotys la journée. Après avoir transvasé le contenu de mon sac de voyage dans une armoire vide, je décide de tenter une sortie, de rejoindre le Rynek Glowny. Dehors, je m’aperçois que je ne reconnais rien. La version figée, mythifiée de la ville qui avait occupé mon esprit cette dernière année, a disparu sous la neige. C’est une ville sombre du 50ème parallèle Nord, que je découvre. Les passants, en chapka et en manteaux longs, se cachent du vent comme ils peuvent. Les voitures roulent au pas, soulevant des gerbes grises de saumure. Les trottoirs, recouverts de croûtes de neige noircies, sont traîtres et glissants. Les signes et panneaux qui m’avaient servi à me repérer sont oubliés, ou ont été changés. J’ai été idiot de croire que tout serait à la même place, inchangé comme dans une maquette, dans une ville, dans un pays, en constante mutation. Avec cela, impossible d’ouvrir un plan dehors, sans se faire frigorifier ! D’immenses masses d’air glacées s’engouffrent dans le Rynek Glowny au sortir de la rue Slawkowska. Silhouettes sombres, de petites cabines en bois, montées à l’occasion d’un marché d’hiver se serrent sur la place. La Tour de la mairie, d’une mairie disparue, sans doute au cours d’une péripétie quelconque de l’Histoire, se dresse seule, comme un promontoire d’un passé englouti. La Halle aux draps, n’a plus cette apparence estivale festive d’hacienda dont je me rappelle, mais celle d’une créature squelettique rampante, maigre et froide. Les passants se pressent vers des intérieurs inconnus. Je rentre moi aussi, me réchauffer dans un bar. Isolé, solitaire, dans le chaos d’une langue incomprise, je me sens particulièrement bien. Comme sur une autre planète. Il est beaucoup moins pénible, et beaucoup moins troublant de se sentir étranger dans un pays où on l’est véritablement, plutôt que dans sa ville natale. Cela dit, je ne sais pas quoi faire. Je n’ai aucune idée de l’endroit où  retrouver Marta. Je ne me souviens plus des noms des rues où nous allions, ni de celle de son appartement. Rues en « -ska », toutes semblables dans ma mémoire. Tout est flou. Où faut-il commencer cette recherche ? Et ne vaut-il pas mieux l’abandonner et profiter des merveilleuses possibilités qu’offre la ville pour se saouler ? Est-ce que je crois vraiment à la possibilité de la retrouver, de renouer avec un passé vieux de plus de deux ans – avec, pour unique espoir, le souvenir de quelques jours passés ensemble, faut-il le rappeler ? Ou bien est-ce que je veux seulement faire semblant d’y croire, me donner le change à moi-même en jouant les détectives d’opérettes ? À certains moments, j’ai comme un éclair de lucidité sur le ridicule de la situation. Je ne sais pas si elle est seule, je ne sais pas si elle se trouve dans cette ville, je ne sais même pas si elle se souviendrait de moi, au cas improbable où je la retrouverais, tout bafouillant d’émotion. La tentation est grande de tout laisser tomber. Réchauffé à la vodka, je n’arrive pas à me décider vraiment. La peur me commande. Je joue un double-jeu, je me mens. D’un côté « visible », défendable, je prétends profiter d’une petite promenade innocente sur les traces du passé, je me dis que je suis ici par hasard, pour jouir de l’air frais et des pierogi. Alors qu’en vérité, dans une vérité carrément inavouable, je guette comme un animal affamé, la possibilité d’une rencontre, la chance de l’apercevoir, elle, l’incarnation de l’espoir. Je n’ose même pas être franc avec moi-même, dans un pays étranger, alors que personne ne me regarde. C’est pathétique. Je fais dans mon froc. Je suis lâche. De la même façon, je ne peux pas penser non plus aux et si ? accompagnant une quelconque découverte. Cela me ferait trop mal. Je repousse l’échéance. Je me donne le change. Je noie le poisson. Je le bois. J’aviserai, me dis-je. J’aviserai. Avec cette détermination floue, je décide de marcher plein sud, vers la Vistule et ses ponts. D’un côté, parce qu’emprunter la voie royale fait partie d’un itinéraire touristique conseillé, de l’autre parce que je me souviens qu’il y avait un pont dans cette direction, à côté de l’appartement où elle vivait. Je descends donc la rue Grodska et la masse compacte, un peu blanchie, du château de Wavel m’apparaît. Je me souviens du château Renaissance visité un an et demi plus tôt ,avec ses vastes arcades et ses airs de palais d’été mexicain. Avec sa cour, espace blanc lumineux l’été, censée abriter l’un des chakras de l’univers, dixit l’un des étudiants allumés de la ville, compagnon de beuverie d’un soir, aux théories métaphysiques. L’hiver, pour l’heure, l’a transformé en bastion brutal et glacé. Je marche vite, les mains dans les poches. Je traverse Stradom, puis j’arrive à Kazimierz, le quartier pauvre, aux étroites rues pavées. Il y a là, des façades d’immeubles délabrées, des palissades, des cours intérieures humides où des cadres de métal sinistres servent à pendre le linge et à battre les tapis. Sur la Vistule, je trouve successivement deux ponts, most grundwalski et most pilsudskiego J’essaie de me ramener à l’été, marchant le regard brouillé sur l’un de ces ponts, tandis que le taxi de Marta s’éloignait. Lequel avait-ce été ? Le pont pilsudskiego, court, dont les armatures métalliques bleues claires permettaient le passage des tramways ? Ou bien le pont Grundwalski, plus long, plus routier aussi, et au point de vue plus cinématographique ? Impossible de m’en souvenir. Les larmes sont consommées. J’essaie tout de même de retrouver la rue, l’immeuble, de proche en proche. Je tourne dans des rues, reviens sur mes pas. Tout est semblable, indifférent, étranger. Tout est une réalité nouvelle, froide, qui me dit « il faut recommencer, oublier. » Je ne retrouve rien.  Attitude double. Tout en prétendant terminer ma promenade et rentrer enchanté, soulagé: je n’ai rien trouvé. j’abandonne ma recherche et repart, honteusement

Je rejoins la place du marché, au moment où le bugle sonne le Hejnal du haut de l’église Mariacki. Signature mélancolique, à la Nino Rota. Marque implacable de la temporalité : dix heures. Sous la Wieza Ratuszowa, je ralentis le pas. Les passants me frôlent. J’en bouscule certains qui savent où aller, en me retournant brusquement. J’hésite. J’attends. Je gagne du temps. Je regarde la rue Szewska, lumineuse et bondée. Quelque chose m’attend dans cette direction. Je devrais maintenant, sans attendre, retourner dans ce bar sans enseigne de la rue Czarnowiejska, mais il me manque un prétexte. Il n’y a que le passé là-bas. S’y rendre serait rompre délibérément le status quo. S’y rendre serait un acte conscient, suicidaire. S’y rendre serait avouer que je reviens pour elle. Et je ne dois rien laisser filtrer. Pour n’avoir l’air de rien, il me faut me blinder d’abord. Il me faut une armure. Le seul type d’armure qu’un chevalier comme moi puisse porter. Je rentre donc dans un bar et commande à boire. Cinq vodkas glaces et un peu moins de vingt minutes plus tard, la peur recule comme un poulpe blessé. Une aura bienfaisante de chaleur alcoolisée me protège. Plus rien ne m’arrête. Je sors. Au bout de la rue Szewska, l’écran géant publicitaire, réminiscence à la Blade runner, m’indique la voie. Désormais, les passants sortent de leurs trous comme des personnages mécaniques montés sur ressorts. Ce degré d’étrangeté qui est mien devient un avantage. Il ne m’inquiète plus mais participe au décor. De fait, tout devient décor, arrière-plan. La petite musique de l’alcool, sous l’orchestration du désir de vérité, m’ouvre la voie. Le boulevard, largement découvert, me salue froidement. Les arbres du parc plient sous le vent. Plus loin, la rue est là, sombre, déserte, déliquescente. Néons brisés et supermarchés et vidéo-clubs et services de proximité. Je m’approche du bâtiment fortifié. C’est le même chemin. La même ouverture béante. La même entrée anonyme, d’immeuble déclassé. Dedans, c’est l’habituel souffle troglodyte des bars cracoviens, mais c’est aussi l’endroit où vit la peur. Je m’attends, je ne sais pas, à ce qu’une bête atroce et familière vienne me dévorer, à ce qu’on me jette dehors, à ce qu’on me siffle, me frappe, m’ignore, me reconnaisse. Mais non, je suis dans l’antre, tapissé de viscères, du Dragon, et je suis indemne. Effet de profondeur: les salles sont devant moi en enfilades. Cellules au plafond bas, à l’ambiance de vieux dancing en putréfaction. Le bar, dans la salle du fond, apparaît tout en blancheur et en séduction. J’y arrive, le sourire en biais, tétanisé par l’enjeu. Je vois tout de suite le fantôme, assis sur l’un des tabourets du bar. Un fantôme revêtu de chair floue, qui m’apparaît de trois quart. Des cheveux noirs bouffants, une nuque blanche, des yeux glauques cernés d’un replis de peau sombre, maladive. C’est elle. Des conversations ont lieu entre d’autres clients qui me dépassent. Je perds le contact. Au bar, à la droite exacte du fantôme, au plus près que je n’en aie jamais été depuis la rupture, je m’efforce de commander un verre, sans trembler. Je ne peux pas tourner la tête. Comme si un champ de force inconnu m’en empêchait. J’entends sa voix répondre à quelqu’un, une réponse que je ne comprends pas. Est-ce sa voix ? Je ne me souviens plus du son de sa voix.

Paniqué, je sens monter vers moi le parfum qu’elle a mis, mêlé à l’odeur de sa peau. C’est l’exact mélange dont je me souviens: une odeur puissante de chair épanouie, cendrée, brûlante. J’en suis fusillé sur place. Je tourne finalement la tête, histoire de regarder dans la réserve, de lire les tarifs. Je la regarde un quart de seconde. Ce n’est pas elle. Une image proche, mais différente. Plus simple, plus positive. Elle a du comprendre quelque chose à mon manège, pourtant, car elle m’adresse la parole. Nous parlons d’identité, et de traditions, les fêtes de noël approchant. J’apprends les traditions locales. La messe de minuit, bondée de monde. Les douze plats à servir lors du réveillon. Le bris des hosties. Elle m’interroge à son tour mais je suis bien incapable de lui dire ce qu’on fête en France, le jour de Noël. Je lui explique qu’il s’agit plutôt d’un repère culturel, d’une tradition commerciale plutôt que d’une cérémonie religieuse. Je lui explique que l’invention du Père Noël est très pratique, car il évite d’avoir à parler de Jésus et de toute sa clique aux enfants, ce qui effraie la majorité des gens en France. Je ne suis pas certain de la convaincre de la supériorité de la culture laïque française sur la tradition catholique polonaise et pour tout dire, je m’en fous. La quantité d’alcool que j’ai avalée et le regard qu’elle me jette font réaction. J’ai envie de la dévorer là, telle qu ‘elle est, pour apaiser ma nervosité. J’ai envie de la déposer, entière, sur ma langue et de la laisser fondre, avec peut-être une prière pour elle, si elle insiste. Mais elle n ‘a pas l’air si pratiquante que ça. À un moment de la conversation, elle pose son pied nu sur ma cuisse, au niveau de l’aine, m’expliquant que ses chaussures la font souffrir. Je me mets à la masser, en me disant que la nuit sera longue, et que je fais vraiment, vraiment n’importe quoi.
par David Lantano publié dans : L'enfer des caniches (obsessions)
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Samedi 6 octobre 2007

                     C’est le faisceau perdu, jeté d’un autre espace

                  Qui venait s’infinir au fond de ma pupille;

                  Ce regard déphasé, ce feu d’une autre grâce,

                  D’un ailleurs de beauté, de mystère et de style.

 

                  C’est cet air d’évidence, c’est l’immédiateté

                  Ce calme sanctifié sous un voile de sang,

                  Ce halo supposé qui, soudain révélé,

                  Projetait comme un cri son flot luminescent.

 

                  C’est cet appareillage, vers les lointains systèmes

                  Dans des bras nébuleux aux brûlures sans nom,

                  Aux parfums saturés des rivages extrêmes

                  De lumière et d’acide, d’agrume et de néons.

 

                  C’est ce méplat solaire au-dessus du plexus

                  Où j’allongeais ma gueule dans l’éblouissement,

                  Où j’écoutais son cœur, comme un lointain nexus,

                  Balancer les rayons du spectre du vivant.

 

                 C’est sa bleue magnitude, dans les nuits repoussées

                 Qui me cramait les yeux dans le froid sidéral;

                 Quand son feu ruisselant, ma folie fleurissait

                 De douceurs étrangères, de splendeurs digitales.

 

                 C’est sa bouche-vortex, c’est son beau tourbillon

                 Où rugissait l’oubli, au bout de la brisure;

                 Comme un dernier frisson, comme une conclusion,

                 L’abolition du mal, la fin de l’aventure.

 

par David Lantano publié dans : Poèmes
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Jeudi 4 octobre 2007

Automne translucide. En eaux et en feuilles. Je marche dans les allées désertes du jardin d’un lycée. Papiers d’emballage cristallins. L’époque crée sa propre poésie, en matière plastique. Ça va de soit. Amoureux des déchets, des choses mortes. Je reste en contemplation devant un papier de bonbon, une pelure de mandarine. Ce sont des traces, des marques qui ont échappé à leur propriétaire, et ont une vie propre. Elles sont belles de ce qu’on les regarde. De ce qu’on leur invente un parcours, une trajectoire. Ce fruit mort : quelles lèvres de jeunes filles (évidemment) en a sucé la pulpe ? Quelles mains prestes ont froissé et jeté ce papier, après avoir goulûment (ou machinalement ?) englouti son contenu ?

J’entre dans un bar et je bois sans discontinuité. Je bois sans raison, sans soif. Je bois pour boire. Je bois pour le geste de boire. Je bois pour me donner envie de boire. Le prochain verre est le bon, c’est sûr. Il me ramènera à la vie. Il sera glacé et pourtant chaud et aimant. Maternel. L’alcool m’aime. L’alcool me rend moi-même. Je ressors du bar, joyeux, et plein de bonne volonté. Je souris aux grands-mères. Je parle aux chiens des rues en leur disant leurs quatre vérités. Il y a un lien de filiation entre eux et moi. Filiation par la faim, par le rut. Je suis moi, mais je suis un autre. Je suis le garçon de quinze ans aux rêves imprécis mais puissants. Je suis le garçon incapable, mais pourtant plus fort que tous. L’énergie incomprise de l’adolescence. Je traîne vers la rivière. Je fais des ronds dans l’eau. Je vois les lycéennes rentrer en chaloupant sur les trottoirs. Je ne souris plus. Le soleil ne brille plus. Je suis saoul. Il est cinq heures de l’après-midi en ville.

par David Lantano publié dans : L'enfer des caniches (obsessions)
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Mardi 2 octobre 2007

Automne 98. De retour en France, l’image de Marta, de cette Marta perdue, s’enfle comme une tumeur. Je la vois ; je la pressens partout, en négatif. C’est une image noire, infinie, portée, comme issue d’un théâtre d’ombres. Camera oscura. C’est un manque, un hoquet, un balbutiement, une stase, un gouffre. Marta endormie, irradiant sa chaleur à mon côté. Marta sur l’écran, au cinéma, rejouant toutes les scènes vécues dans cet été organique. Marta sur le siège du passager, commentant mes errements dans la circulation, avec ce sens de la contradiction bienveillante qui n’existe que dans certain recoin obscur de mon cerveau,  que dans certain éclairage automnal du rêve. Marta dévalant la pente de mes soûleries. Marta vipère consolante. Le venin et le népenthès. Marta marchant à côté de moi dans le petit matin haineux ; mon double par l’esprit et par la chair, comme dans ce rêve de plénitude fait jadis, où nous traversions un désert de sable, presque nus, une vasque d’eau sur l’épaule jusqu’au port où nous attendait mon voilier. Ses questions et ses réponses sur le boulevard, je les fais moi-même. Je souris tout seul à ses mots qui sont miens. Monologues caressants. Rêveries et réfutations. Dialectique perverse de l’obsession. L’obsession, l’hydre aux gueules exactement identiques. Toutes les filles aperçues de dos ressemblent à Marta. Et quand elles se retournent, je distords les traits de leur visage en esprit, pour qu’elles le deviennent. Tout ce qui n’est pas elle, est décevant. Tout ce qui n’est pas elle est nul et non avenu. Revue de détails. Rêve d’une précision surnaturelle : Elle, assise dans un bar à un coin de table. Inclinaison orgueilleuse de sa nuque. La fumée de sa cigarette réduite à un fil parfaitement vertical. Elle sourit avec ce sourire voluptueux d’alligator femelle. Que je sois assis à une table à quelques mètres d’elle n’y change rien. La séparation est prononcée. Le fossé est infranchissable, infini, en temps et en espace, et cela même en rêve. Elle me sourit pourtant. Elle m’aperçoit. Elle ne peut pas plus que moi, combler la distance qui nous sépare, mais elle m’écrit quelques mots sur une note qu’elle laisse sous son verre avant de partir. Que disent ces mots ? Ils n’ont pas d’existence physique. Ils ne laissent de trace sur aucun papier. Ce sont des mots retranscrits par ma machinerie intime en battements de cœur, en pulsations, en ondes de chaleur. Ce sont des forces qui disent : « Oui, nous sommes d’une même matière, d’un même sang et rien ne peut s’achever entre nous. Oui, je fais de ta souffrance absurde, une farce avec mon rire. Oui, je précède ta peur et l’annihile et je te donne vie par notre union. » Nos entretiens dans la nuit sont ceux de deux vampires ailés, asphyxiés et pantelants. De deux étrangers égarés en terre humaine. Nous partageons un secret féroce, clandestin.  Nous rions souvent de désespoir. D’un désespoir léger comme un vin clair. Nous n’avons pas d’existence légale. Nous luttons, pieds à pieds, pour survivre au jour glacial.

Il y a des jours entiers, vécus dans l’effarement, où je fais la bascule entre la douceur sublime, à peine supportable du souvenir, et le manque atroce du présent. La désillusion me souffle. Ma mémoire m’intoxique. Ma pensée consciente fourbit ses armes contre moi. Elle m’atomise et me suicide avec volupté. Mes associations d’idées me précipitent d’un seul accord, dans le même enfer. Parfums en parfums. Rires en rires. Marches en marches. Mouvement perpétuel qui m’éreinte et qui m’asphyxie. Marta règne sur moi par l’absence. Sa toute puissante absence.

Il n’est pas possible de la retrouver. Du moins, j’essaie de m’en convaincre. J’ai peur de perdre, si cela arrivait, cette férocité absolue, ce coup de poignard permanent qui me tient en vie bien qu’imbécile et transi. Je jalouse cette force. Je veux la garder vivante au creux de moi, comme une blessure secrète et incandescente. J’ai peur de mourir, en  revoyant Marta, dans les bras d’un autre. Je ne peux affronter cette possibilité pétrifiante : et si il n’y avait rien de vrai ? Si je ne parvenais pas à faire coïncider sa bouche véritable, avec celle qui murmure sans fin dans mon cerveau ?. Je la retrouve, je lui parle, elle a un haussement de sourcil léger et sa bouche prononce :  « Qui ? », parole fatidique qui m’anéantit, brise ma colonne vertébrale et me ramène à l’état larvaire de nullité vasouillarde. Cela, je ne peux l’imaginer. Deux ans passent pourtant, et l’obsession me pousse aux limites de l’éblouissement. J’étouffe, je ris et je pleure dans le même temps. J’ai des illuminations de saint alcoolique. Je ne dors plus. Dévoué, je dresse des chapelles à son adoration chaque jour mais j’en ai marre. Je ne peux pas porter cela plus longtemps. Je sais qu’il faut la retrouver pour savoir s’il faut vivre ou mourir. Je repars pour Cracovie.

par David Lantano publié dans : L'enfer des caniches (obsessions)
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