Retour à Cracovie, l’hiver 2000. Deux ans plus tard. Cracovie sous vingt centimètres de neige et vingt degrés au-dessous de zéro. Je loue un appartement dans une
H.L.M. au nord de la ville pour quelques zlotys la journée. Après avoir transvasé le contenu de mon sac de voyage dans une armoire vide, je décide de tenter une sortie, de rejoindre le Rynek
Glowny. Dehors, je m’aperçois que je ne reconnais rien. La version figée, mythifiée de la ville qui avait occupé mon esprit cette dernière année, a disparu sous la neige. C’est une ville sombre
du 50ème parallèle Nord, que je découvre. Les passants, en chapka et en manteaux longs, se cachent du vent comme ils peuvent. Les voitures roulent au pas, soulevant des gerbes grises
de saumure. Les trottoirs, recouverts de croûtes de neige noircies, sont traîtres et glissants. Les signes et panneaux qui m’avaient servi à me repérer sont oubliés, ou ont été changés. J’ai été
idiot de croire que tout serait à la même place, inchangé comme dans une maquette, dans une ville, dans un pays, en constante mutation. Avec cela, impossible d’ouvrir un plan dehors,
sans se faire frigorifier ! D’immenses masses d’air glacées s’engouffrent dans le Rynek Glowny au sortir de la rue Slawkowska. Silhouettes sombres, de petites cabines en bois, montées à
l’occasion d’un marché d’hiver se serrent sur la place. La Tour de la mairie, d’une mairie disparue, sans doute au cours d’une péripétie quelconque de l’Histoire, se dresse seule, comme un
promontoire d’un passé englouti. La Halle aux draps, n’a plus cette apparence estivale festive d’hacienda dont je me rappelle, mais celle d’une créature squelettique rampante, maigre et froide.
Les passants se pressent vers des intérieurs inconnus. Je rentre moi aussi, me réchauffer dans un bar. Isolé, solitaire, dans le chaos d’une langue incomprise, je me sens particulièrement bien.
Comme sur une autre planète. Il est beaucoup moins pénible, et beaucoup moins troublant de se sentir étranger dans un pays où on l’est véritablement, plutôt que dans sa ville natale. Cela dit, je
ne sais pas quoi faire. Je n’ai aucune idée de l’endroit où retrouver Marta. Je ne me souviens plus des noms des rues où nous allions, ni de celle de son appartement. Rues en
« -ska », toutes semblables dans ma mémoire. Tout est flou. Où faut-il commencer cette recherche ? Et ne vaut-il pas mieux l’abandonner et profiter des merveilleuses possibilités
qu’offre la ville pour se saouler ? Est-ce que je crois vraiment à la possibilité de la retrouver, de renouer avec un passé vieux de plus de deux ans – avec, pour unique espoir, le souvenir
de quelques jours passés ensemble, faut-il le rappeler ? Ou bien est-ce que je veux seulement faire semblant d’y croire, me donner le change à moi-même en jouant les détectives
d’opérettes ? À certains moments, j’ai comme un éclair de lucidité sur le ridicule de la situation. Je ne sais pas si elle est seule, je ne sais pas si elle se trouve dans cette ville, je ne
sais même pas si elle se souviendrait de moi, au cas improbable où je la retrouverais, tout bafouillant d’émotion. La tentation est grande de tout laisser tomber. Réchauffé à la vodka, je
n’arrive pas à me décider vraiment. La peur me commande. Je joue un double-jeu, je me mens. D’un côté « visible », défendable, je prétends profiter d’une petite promenade
innocente sur les traces du passé, je me dis que je suis ici par hasard, pour jouir de l’air frais et des pierogi. Alors qu’en vérité, dans une vérité carrément inavouable, je
guette comme un animal affamé, la possibilité d’une rencontre, la chance de l’apercevoir, elle, l’incarnation de l’espoir. Je n’ose même pas être franc avec moi-même, dans un pays étranger, alors
que personne ne me regarde. C’est pathétique. Je fais dans mon froc. Je suis lâche. De la même façon, je ne peux pas penser non plus aux et si ? accompagnant une quelconque
découverte. Cela me ferait trop mal. Je repousse l’échéance. Je me donne le change. Je noie le poisson. Je le bois. J’aviserai, me dis-je. J’aviserai. Avec cette détermination floue, je décide de
marcher plein sud, vers la Vistule et ses ponts. D’un côté, parce qu’emprunter la voie royale fait partie d’un itinéraire touristique conseillé, de l’autre parce que je me souviens qu’il y avait
un pont dans cette direction, à côté de l’appartement où elle vivait. Je descends donc la rue Grodska et la masse compacte, un peu blanchie, du château de Wavel m’apparaît. Je me souviens du
château Renaissance visité un an et demi plus tôt ,avec ses vastes arcades et ses airs de palais d’été mexicain. Avec sa cour, espace blanc lumineux l’été, censée abriter l’un des
chakras de l’univers, dixit l’un des étudiants allumés de la ville, compagnon de beuverie d’un soir, aux théories métaphysiques. L’hiver, pour l’heure, l’a transformé en bastion brutal
et glacé. Je marche vite, les mains dans les poches. Je traverse Stradom, puis j’arrive à Kazimierz, le quartier pauvre, aux étroites rues pavées. Il y a là, des façades
d’immeubles délabrées, des palissades, des cours intérieures humides où des cadres de métal sinistres servent à pendre le linge et à battre les tapis. Sur la Vistule, je trouve successivement
deux ponts, most grundwalski et most pilsudskiego J’essaie de me ramener à l’été, marchant le regard brouillé sur l’un de ces ponts, tandis que le taxi de Marta s’éloignait. Lequel avait-ce
été ? Le pont pilsudskiego, court, dont les armatures métalliques bleues claires permettaient le passage des tramways ? Ou bien le pont Grundwalski, plus long, plus routier aussi, et au
point de vue plus cinématographique ? Impossible de m’en souvenir. Les larmes sont consommées. J’essaie tout de même de retrouver la rue, l’immeuble, de proche en proche. Je tourne dans des
rues, reviens sur mes pas. Tout est semblable, indifférent, étranger. Tout est une réalité nouvelle, froide, qui me dit « il faut recommencer, oublier. » Je ne retrouve
rien. Attitude double. Tout en prétendant terminer ma promenade et rentrer enchanté, soulagé: je n’ai rien trouvé. j’abandonne ma recherche et
repart, honteusement
Je rejoins la place du marché, au moment où le bugle sonne le Hejnal du haut de l’église Mariacki. Signature mélancolique, à la Nino Rota. Marque
implacable de la temporalité : dix heures. Sous la Wieza Ratuszowa, je ralentis le pas. Les passants me frôlent. J’en bouscule certains qui savent où aller, en me retournant brusquement.
J’hésite. J’attends. Je gagne du temps. Je regarde la rue Szewska, lumineuse et bondée. Quelque chose m’attend dans cette direction. Je devrais maintenant, sans attendre, retourner dans ce bar
sans enseigne de la rue Czarnowiejska, mais il me manque un prétexte. Il n’y a que le passé là-bas. S’y rendre serait rompre délibérément le status quo. S’y rendre serait un acte
conscient, suicidaire. S’y rendre serait avouer que je reviens pour elle. Et je ne dois rien laisser filtrer. Pour n’avoir l’air de rien, il me faut me blinder d’abord. Il me faut une armure. Le
seul type d’armure qu’un chevalier comme moi puisse porter. Je rentre donc dans un bar et commande à boire. Cinq vodkas glaces et un peu moins de vingt minutes plus tard, la peur recule comme un
poulpe blessé. Une aura bienfaisante de chaleur alcoolisée me protège. Plus rien ne m’arrête. Je sors. Au bout de la rue Szewska, l’écran géant publicitaire, réminiscence à la Blade runner,
m’indique la voie. Désormais, les passants sortent de leurs trous comme des personnages mécaniques montés sur ressorts. Ce degré d’étrangeté qui est mien devient un avantage. Il ne m’inquiète
plus mais participe au décor. De fait, tout devient décor, arrière-plan. La petite musique de l’alcool, sous l’orchestration du désir de vérité, m’ouvre la voie. Le boulevard, largement
découvert, me salue froidement. Les arbres du parc plient sous le vent. Plus loin, la rue est là, sombre, déserte, déliquescente. Néons brisés et supermarchés et vidéo-clubs et services de
proximité. Je m’approche du bâtiment fortifié. C’est le même chemin. La même ouverture béante. La même entrée anonyme, d’immeuble déclassé. Dedans, c’est l’habituel souffle troglodyte des bars
cracoviens, mais c’est aussi l’endroit où vit la peur. Je m’attends, je ne sais pas, à ce qu’une bête atroce et familière vienne me dévorer, à ce qu’on me jette dehors, à ce qu’on me siffle, me
frappe, m’ignore, me reconnaisse. Mais non, je suis dans l’antre, tapissé de viscères, du Dragon, et je suis indemne. Effet de profondeur: les salles sont devant moi en enfilades. Cellules au
plafond bas, à l’ambiance de vieux dancing en putréfaction. Le bar, dans la salle du fond, apparaît tout en blancheur et en séduction. J’y arrive, le sourire en biais, tétanisé par l’enjeu. Je
vois tout de suite le fantôme, assis sur l’un des tabourets du bar. Un fantôme revêtu de chair floue, qui m’apparaît de trois quart. Des cheveux noirs bouffants, une nuque blanche, des yeux
glauques cernés d’un replis de peau sombre, maladive. C’est elle. Des conversations ont lieu entre d’autres clients qui me dépassent. Je perds le contact. Au bar, à la droite exacte du fantôme,
au plus près que je n’en aie jamais été depuis la rupture, je m’efforce de commander un verre, sans trembler. Je ne peux pas tourner la tête. Comme si un champ de force inconnu m’en empêchait.
J’entends sa voix répondre à quelqu’un, une réponse que je ne comprends pas. Est-ce sa voix ? Je ne me souviens plus du son de sa voix.
Paniqué, je sens monter vers moi le parfum qu’elle a mis, mêlé à l’odeur de sa peau.
C’est l’exact mélange dont je me souviens: une odeur puissante de chair épanouie, cendrée, brûlante. J’en suis fusillé sur place. Je tourne finalement la tête, histoire de regarder dans la réserve,
de lire les tarifs. Je la regarde un quart de seconde. Ce n’est pas elle. Une image proche, mais différente. Plus simple, plus positive. Elle a du comprendre quelque chose à mon manège, pourtant,
car elle m’adresse la parole. Nous parlons d’identité, et de traditions, les fêtes de noël approchant. J’apprends les traditions locales. La messe de minuit, bondée de monde. Les douze plats à
servir lors du réveillon. Le bris des hosties. Elle m’interroge à son tour mais je suis bien incapable de lui dire ce qu’on fête en France, le jour de Noël. Je lui explique qu’il s’agit plutôt d’un
repère culturel, d’une tradition commerciale plutôt que d’une cérémonie religieuse. Je lui explique que l’invention du Père Noël est très pratique, car il évite d’avoir à parler de Jésus et de
toute sa clique aux enfants, ce qui effraie la majorité des gens en France. Je ne suis pas certain de la convaincre de la supériorité de la culture laïque française sur la tradition catholique
polonaise et pour tout dire, je m’en fous. La quantité d’alcool que j’ai avalée et le regard qu’elle me jette font réaction. J’ai envie de la dévorer là, telle qu ‘elle est, pour apaiser ma
nervosité. J’ai envie de la déposer, entière, sur ma langue et de la laisser fondre, avec peut-être une prière pour elle, si elle insiste. Mais elle n ‘a pas l’air si pratiquante que ça. À un
moment de la conversation, elle pose son pied nu sur ma cuisse, au niveau de l’aine, m’expliquant que ses chaussures la font souffrir. Je me mets à la masser, en me disant que la nuit sera longue,
et que je fais vraiment, vraiment n’importe quoi.
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