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Dimanche 30 septembre 2007

Visite chez mes parents qui se plaignent de ne plus me voir. Que leur dire ? Non, je n’ai pas retrouvé de travail. Oui, je cherche. Non, je ne bois pas. Bien sûr que non. Mes parents sont en phase avec la vie de « la Cité ». Ils ont la naïveté nécessaire pour être heureux en société. Ils croient aux institutions, à la justice, à la valeur morale du travail. Ils croient que toute peine mérite salaire, que l’abnégation finit par payer. Ils croient aussi qu’on se fait à tout. Mais, moi je ne peux pas m’y faire. Moi, je ne me fais à rien.

 Ils vieillissent à toute allure. C’est assez effrayant. Leur peau se creuse, se déforme comme une pomme filmée en accéléré. Je voudrais inverser le processus, faire disparaître leurs rides comme une crème miracle, repigmenter leur cheveux. Leur redonner l’allure qu’ils avaient sur ces photos où ils aménageaient leur maison fraîchement achetée, et sur lesquelles on avait tous des coupes de cheveux pas possibles. J’aimerais en avoir le pouvoir, même au dépens de ma vie. Vœu pieu qui ne me coûte rien, je sais bien. Mais sincère. Je pense à Robert Howard qui se suicida à la mort de sa mère. Est-ce que je saurai mieux faire ?

Mon père radote. Il ramène des piles de livres qu’il trouve dans une benne à la déchèterie. C’est une sorte de Don Quichotte moderne. Un défenseur de la culture. Un rôle étrange pour lui, qui ne lit rien d’autre que le programme télé. Il me montre ses nouvelles acquisitions, anxieusement, pour savoir si elles m’intéressent, si je les ai déjà lues ou s’il faut en trouver d’autres. Il les collectionnent, les classent, les bichonnent. Il me donne l’impression de les avoir écrites lui-même. Ma mère commence là où mon père s’achève. Elle commente, critique, analyse chaque geste, chaque attitude, chaque vêtement, comme si j’étais en représentation permanente pour la famille. Chaque chose fait sens. Elle est en guerre permanente contre la nature humaine et l’entropie. Elle me prend à témoin, écœurée, comme si j’étais son champion. Désolé, maman, ton fils est un ivrogne. Tu ne peux pas compter sur lui. Le constat est toujours le même : Mon père s’en fout . Il attend que ça se passe. Ma mère enrage et trépigne. Ça fait quarante ans.        

Le soir, je me suicide avec mon doigt dans mon bar préféré. Suicide en plastique, manufacturé. Faux et pathétique comme une love story.  Je bois donc je suis une chose buvante. Peut-on atteindre la délivrance par une pratique exigeante de la boisson ? Il le faut. Il faut s’époumoner. Il faut s’éradiquer. Il faut s’émasculer avec style. L’extinction du désir mène à la béatitude. J’ai un dégoût violent pour la baise, pour la trique qui gigote comme une électrode dans la gelée. Oui, capitaine ! Paré à la manœuvre ! C’est l’heure de se répandre, d’assurer la descendance. N’importe quelle traînée fera l’affaire. Augmentez la cadence ! En cette matière, je ne distingue pas le bon grain de l’ivraie. Je ne vois pas plus loin que le bout de ma bite. Je dis des mots d’amour à des femelles placides, ruminant des rengaines. C’est intéressant ! J’aime beaucoup ce que tu dis. Je suis tout à fait d’accord et d’ailleurs, moi aussi…Je me trouve des passions soudaines pour l’économie, la comptabilité, la moto, l’équitation…Et tant d’autres tristes domaines.  Je mens, je mens, je mens. J’inventerais n’importe quoi, pire qu’un vendeur d’occasions pour y voir d’un peu plus près. Effet d’accélération alcoolique. Vision de cauchemar dans la galerie des monstres. Je colle ma bouche à des énormités. Je me parjure et me renie cent fois pour cet aliment au parfum de chair et au goût de charogne. Je me dégoûte ! Les hommes haïssent les femmes par paresse, parce qu’ils n’ont pas la force de se haïr eux-mêmes. Et parce qu’ils dépendent d’elles. La vraie liberté, ce serait de dormir seul, toujours.      

Je dors. Et je suis poursuivi par des vampires. Ou des monstres sanguinolents . Ou des policiers. Je ne fais pas bien la différence. Scénario simple et répétitif. La lutte pour la survie.

Je me réveille au moment de me faire étriper ou en transperçant un mur du labyrinthe. L’échappée belle ! Une belle métaphore, un joyeux raccourci de l’existence. Réchappé de l’école, éduqué mais amorphe. Réchappé du service national. Pied plat, dégoût de l’autorité. Réchappé du boulot. Fainéantise despotique, aucun respect pour l’ouvrage. Réchappé du mariage, de la vie de couple. Les filles sont en général peu motivées par mon mode de vie.

Bien peu de mots pourraient me décrire mieux que cela : je suis un fuyard.

par David Lantano publié dans : L'enfer des caniches (obsessions)
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Jeudi 27 septembre 2007

Cracovie- Été 98. Chose étrange : la façon dont Marta gravite autour de moi. Un instant, je suis dans sa chaleur, dans la brûlure de sa bouche. L’instant d’après, elle s’éloigne, pieds nus dans l’appartement. Elle se détache totalement, dialogue avec ses amis, plaisante avec eux, change la musique, chantonne. Elle ne me regarde pas, ne m’adresse aucune parole, ni aucune attention pendant des heures. D’une manière inconsciente, je sais qu’il faut partir. Elle l’a dit : c’est notre dernier jour ensemble. Son attitude rend les choses plus simples. Rien d’important ne s’est produit, j’ai tout imaginé. Je trouve un instant pour lui dire. Je m’attends à un haussement d’épaules et à une accolade. Mais elle se met à pleurer et à se serrer contre moi. Pourtant, elle ne dit rien. Un instant plus tard, elle part rejoindre une amie en taxi. Elle me demande si je veux l’accompagner. Je dis non. Je rentre à mon appartement à pied. Quand le taxi me dépasse je me rends compte seulement de ce que j’ai fait. Le soir, je me saoule et je pleure comme un ivrogne au-dessus de la cuvette des toilettes. Gueule de bois émotionnelle. La douleur est brutale, mais supportable et pour tout dire, presque agréable. En tout cas, elle est bien préférable aux remous nauséeux quasi obsessionnels qui viendront les jours suivants. Cette impression délicieuse d’être toujours avec elle, suivie de rappels brutaux de la situation. Elle a coulé hors de moi.

par David Lantano publié dans : L'enfer des caniches (obsessions)
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Mardi 25 septembre 2007
La nuit. Comme une respiration. C’est un instant échappé au devoir. On n’est pas supposé vivre la nuit. C’est un temps mort, gratuit. Je traîne du côté de la nationale à écouter passer les voitures. Et pourquoi pas ? Il y a une certaine beauté dans les zones industrielles, à peine éclairées. Je passe à côté de grilles fermées. Des tas de sable, matières premières dénuées de vie, absurdes comme moi. Qui les regarde jamais ? Des chiens aboient dans une propriété, comme une négation. J’ai cette sorte de décor inscrite au fond de moi, et j’aurai beau fuir, elle aura ma peau. L’Aisne. L’Aisne avec sa forme de neurasthénie. L’Aisne qui produit des betteraves. L’Aisne qui sent la betterave. L’Aisne qui en a même jusqu’ à la forme, par mimétisme, sans doute. L’alpha et l’oméga de la betterave. L’endroit le plus quelconque au monde. Ah, mais pardon ! N’oublions pas le Gothique. The biggest gothic place in ze world ! Les églises, les cathédrales, les abbayes, les prieurés. On vie gothique, on pisse gothique, on baise gothique. De la naissance à la mort : gothique. Habitants avec mentalité du 12ème au 15ème siècle, cherche partenaire pour éternité de vie moyenâgeuse. Excentriques et sex addicts s’abstenir.
par David Lantano publié dans : L'enfer des caniches (obsessions)
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Dimanche 23 septembre 2007

Cracovie- Été 98. Les premiers jours passés avec Marta sont plus denses que vingt années de vie. C’est une décharge, un électrochoc. L’inversion du cycle sommeil-veille. Comme un long rêve comateux. On se donne rendez-vous le soir dans un bar introuvable, sans enseigne, rue czarnowiejska. Quand j’arrive enfin, elle est déjà là. En la voyant assise, souriante, animale, je me demande si c’est bien la fille de la veille. Son visage est à la fois étranger et intensément familier. Il a cette forme de pouvoir instantané. Comme un archétype. J’ai honte de moi, un moment. Ignorant et maladroit, comme un étranger. Elle a cette forme de cynisme léger, impossible à égaler. Quelque chose de cendré et brutal comme un oiseau fusillé en plein vol. Je ne suis pas à la hauteur de ça. Pourtant si, elle m’embrasse. Je suis soulagé. Je vis. Je prends conscience que je vis. Essais de conversations complexes. Elle parle très mal anglais et pas du tout français. L’attention se fixe sur la voix. Sur le mouvement des lèvres. Nos mains se touchent, puis nos visages, puis nos bouches. C’est plus timide, en fait, comme une redécouverte. Est-ce que c’était toi ? Oui. La langue frôle la langue. Est-ce que tu veux de moi ? oui. La peur s’apprivoise. Ses lèvres me délivrent, m’adoubent, me donnent forme humaine. Il y a cette peau intouchable sous le tissus. On enrage. On boit beaucoup, ponctuation du dialogue. Dans les toilettes, elle, adossée au mur, j’écarte sa culotte et lèche sa peau. Elle gémit. Sensation d’émerveillement quasi religieux. Musique plus belle que toutes les chants sacrés. Plus tard, dans sa chambre, elle allume des bougies aux quatre coins de la pièce. Cérémonial. Elle s’assied en tailleur en fumant pour choisir un cd. Puis elle se déshabille et éteint la lumière. Elle vient vers moi.

Le lendemain après-midi, je suis à la gare routière. L’endroit le moins glamour de Cracovie. Bâtiments vestiges des années soixante. Tout est crade comme dans un cauchemar socialiste. Mais, il y a cette énergie chaotique de l’est qui me fascine. J’achète des lunettes de soleil à cinq zlotys en attendant Marta. Elle arrive en retard avec ses amis et nous partons pour les montagnes. Elle passe tout le trajet à dormir sur mon épaule. Je sens son corps s’appuyer contre moi à chaque cahot du car délabré.  Le voyage dure une heure. Je voudrais qu’on arrive jamais. Le car nous laisse à Zakopane. Une station touristique dans les Tatras. Grand espace frais ouvert. De larges allées descendent des versants montagneux. Nous marchons au hasard des rues. Le vent emplit l’espace comme en Atlantide. Elle a pris ma main. Mais qui est-elle ? C’est un mystère. Une aberration. Je la laisse me guider comme un chien d’aveugle. Un de ses amis comédien nous rejoint. Jeune homme blond, grande gueule. Imperméable au vent. Il y a de grandes accolades théâtrales. Il y a des rires et des blagues polonaises. Des musiciens en tenue traditionnelle des Tatras jouent dans le bar-chalet où il nous mène. Je commence à être saoul et je chante. Du Ferré. Solipsisme d’alcoolique, je pense, mais le pire est qu’ils connaissent. Ils ne comprennent rien, mais ils connaissent. Le soir tombe. Nous sommes dans un club étrange. Murs nus en pierre de taille. Marta disparaît. Les verres se remplissent d’eux mêmes avant d’avoir été vidés. Le passage pour arriver au bar est envahi par la brume des fumigènes. Un espace de brume onirique. Quelques mètres de néant originel, palpitant de possibilités. Des formes passent fantasmatiques. Esprits vaudous. Femelles fantastiques aux seins de faïence. Des arcs électriques crépitent, reliant ma bouche à toutes ces extrémités acides. Ce n’est pas l’esprit, ni la lanterne de Diogène qui m’ouvre la voie. C’est le désir qui me guide. La faim repoussant les ténèbres. Je navigue au radar dans un infra-monde sanglant, lueurs rouges et vapeurs de sodium. Je détecte une forme dans la fumée et nous mêlons nos bouches sans plus rien voir du tout. Ce n’est pas une chose humaine que j’étreins. C’est un principe, un élément, un spasme. Un animal marin, fluide et feu. C’est un poison adoré, infernal que j’avale dans ce baiser. Mélange d’alcool, de sel et de fumée. J’ai retrouvé Marta. Nous sortons du bar tard dans la nuit. Comme aucun endroit où dormir n’a été prévu, il semble - je le comprends au bout d’un moment- que nous devions passer la nuit dehors, en attendant le bus du retour qui ne viendra qu’au matin. Nous attendons donc, assis sur les marches de la gare routière, glacés, fatigués. Marta se serre contre moi, reposant sa tête contre ma poitrine, s’abandonnant totalement à mon étreinte. Sa chaleur pénètre, coule directement à travers moi. Une chaleur vitale dans un cocon de chair. Je suis fort soudain, je la protège avec une sensation de bonheur irréel. Sur les marches de la gare routière, jusqu’au matin, je redécouvre l’idée de bien. Un extrait du serment du mariage me traverse  « chérir et protéger ». To have and to hold. Naïveté absolue. J’ai envie d’être bon pour elle.

par David Lantano publié dans : L'enfer des caniches (obsessions)
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Vendredi 21 septembre 2007

Déplorable après-midi passé en ville dans un hyper-marché. Rien acheté.  Fait semblant de m’intéresser aux articles, dans la foule affolante des jeunes ménagères et des étudiantes. Regards perdus dans cette concentration de femmes occupées. Celles qui paient à la caisse. Celles qu’on voit venir de loin. Celles qui surgissent d’un rayon comme d’un corral de western et vous descendent d’un regard. Mouvements des yeux équivoques. Regards persistants. Vus ! Bouches adorables. Minces et vives. Vues ! Cheveux flottants, légers, sur nuques blanches. Vus ! Seins plaqués, sages et maîtrisés. Vus ! Culs affleurant sous les toiles fines des pantalons. Culottes devinées Vus ! Vus ! Vus ! À la fin, je ne sais plus où donner de la queue . Mécanisme du  « je vois, je veux ». Le désir est douloureusement repoussé : la vue est un sens tyrannique ! J’aimerais les emmener avec moi dans mon pieu. Toutes. Organiser des roulements, des voyages en car. Il faudrait peut-être se serrer un peu. J’aurais un agenda surchargé. Mais je ne refuserais jamais personne. Promis !
La vue est un sens tyrannique, c’est vrai. Quatre-vingt pour cent de l’information qui arrive au cerveau passe par le nerf optique. Je souffre du spectacle mais je suis quand même incapable de pousser le raisonnement jusqu’au bout et de prendre les mesures qui s’imposent. De même, je reste incapable de me faire eunuque sous prétexte que la testostérone qui me met dans un tel état est sécrétée par mes gonades. Si un androïde était créé à l’image d’un homme, il n’aurait ni yeux, ni couilles, ou bien, après réflexion, il finirait par se les arracher.

par David Lantano publié dans : L'enfer des caniches (obsessions)
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Mercredi 19 septembre 2007

La vie nocturne est ridiculement chère dans les bars. En cas de disette, on préfèrera un pack de bières près du canal, à regarder se répandre les lumières des réverbères sur l’eau. L’alcool donne envie de se noyer. On s’imagine qu’on ne sentirait rien avec trois grammes dans le sang. Il suffirait de descendre, pas à pas. Un peu de nage, et puis l’hydrocution. Rêve de mort. Ou pas vraiment de mort, mais plutôt de non-vie. Quand j’étais adolescent, je rêvais de sortir complètement saoul et complètement nu, une nuit d’hiver, pour aller m’endormir sous un arbre. J’imaginais la mort par hypothermie comme la plus douce qui soit. J’étais dans un tel état de nerf, que je riais et pleurais tout le temps sans raison. Je ne pouvais pas parler à une fille. Je ne pouvais même pas IMAGINER parler à une fille. Comment peut-on se brimer autant soi-même ?

   Etat de rage catatonique. Les livres me tombent des mains. Faut-il préférer le macramé à la littérature ? Peu importe, voyons. Toutes les formes de passion sont égales. Toute forme d’art ne vaut que pour ce que l’on veut bien y apporter. Et je ne peux plus rien apporter. J’ai un grave déficit de l’intérêt. Il faudrait que je trouve quelque chose pour m’occuper. Quelque chose qui ait du sens. Collectionner des timbres ou des capsules de bières, par exemple. Ce qu’il y a d’intéressant dans la collection, c’est qu’elle vous empêche de penser à la mort. Il y a toujours une nouvelle pièce à dénicher. Toujours un après. L’ensemble des données du problème est défini et plus ou moins maîtrisable. Pas besoin de penser à la vie. Il suffit de l’oublier.

On ne devrait jamais vivre pour quelqu’un d’autre. Croire qu’on ne pourrait pas continuer autrement. C’est une illusion. On peut toujours vivre. Même amputé. Même comme un poulet sans tête. Le corps cherche à prolonger stupidement, coûte que coûte, les conditions qui le maintiennent en vie.  On ne devrait jamais placer son bonheur dans les bras d’une autre. Essayer de plaire à tout prix. Guetter un sourire, même fugace, sur les lèvres de celle qu’on aime quand on n’en a pas les moyens. Et puis, elle avait raison. Je ne sais rien faire, vraiment. Je suis inadapté. Je passe à travers la vie « réelle ». Je ne sais pas changer une roue. Je ne connais rien à la mécanique. Je serais bien incapable de bâtir un mur, de monter une chaudière ou une antenne satellite. Je suis totalement vide, sans volonté ni ambition. Je ne suis rien ni personne. Je n’ai pas d’identité. Mon absence d’implication, de présence, me fait un peu peur. Je ne sais même pas si je saurais allumer un feu, s’il le fallait. L’impression d’avoir passé ma vie en hibernation, et de ne me réveiller qu’à peine. Epuisé à force d’essayer de cacher la simple vérité.

par David Lantano publié dans : L'enfer des caniches (obsessions)
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Lundi 17 septembre 2007

Cracovie- Marta buvait autant que moi. Elle pouvait boire sans s’arrêter, en moins d’une heure, une bouteille de vodka à elle seule. Elle allait jusqu’au k.o . Elle le recherchait. Été 98, Lorsque je la rencontrai, la première fois, nous étions tous les deux tellement saouls dans ce bar que c’était juste l’instinct qui nous tenait debout. L’endroit était tout à fait semblable à ces rêves récurrents d’un bordel électrique, où le pressentiment du sexe résonne comme le bourdonnement d’un générateur haute tension, où les contacts entre les corps laissent des étincelles et des crépitements d’orage. Elle se tenait, muette et immobile dans mon chemin, comme un double ironique. Sans un bruit, je descendis vers elle. J’allai dans l’ombre-mort qu’elle projetait.  Vie, nuit. Mort, jour. Saut quantique irréversible. Dès que l’on se toucha, je perdis complètement pieds. Comme si je sortais de moi-même. On commença à baiser sur l’une des banquettes du bar, moi tentant désespéramment de lui enlever son slip, elle essayant de m’aider. Je voyais passer du coin de l’œil, les derniers clients, qui repartaient effarouchés, en passant devant la banquette, quand ils réalisaient ce qu’il se passait. Heureusement, ses amis nous sortirent de là et nous mirent dans un taxi. En essayant difficilement de nous séparer. Je ne comprends toujours pas, ce qu’il se passa cette nuit-là. De quoi cela avait-il tenu ? Du rêve ? Du cauchemar ? Du grand guignol ? Avait-ce été l’aboutissement de quelque chose de vital ? Un ordre préprogrammé déclenché par la vue ? Un accident du destin ? Un miracle statistique ? Deux balles perdues se fracassant l’une contre l’autre ? Deux assoiffés aspirant avec des bouches de vampire une source unique, avec l’impression effarante d’être cette source, de la mettre en partage ? Peut-être. Où peut-être cela avait-il juste été une nuit d’ivrognerie un peu plus dégueulasse que les autres. Qui sait ?

par David Lantano publié dans : L'enfer des caniches (obsessions)
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Dimanche 16 septembre 2007

Samedi. Jour comme un autre quand on ne travaille pas. Quand je bossais jadis, souvenir d’un autre âge, c’était la quille. Le jour qu’on lorgnait toute la semaine sur le calendrier. Le week-end messianique qui devait apporter la satisfaction du corps, le repos du guerrier. Mort le lundi, ressuscité le vendredi soir. Amen ! Je rêvais de rencontres, de « partenaires sexuelles », collé au bar. Bien souvent, la seule chose d’assurée était la charge hebdomadaire et la gueule de bois qui la sanctionne. Au point où l’alcool, longtemps attendu, finissait par remplacer l’objet du désir. Plus simple, plus concret, plus disponible. Je ne sortais plus que pour boire. Aujourd’hui, je ne travaille plus et je peux me consacrer à l’alcool. C’est ma petite fiancée. L’ennuyeux quand on boit tous les jours, c’est qu’il devient difficile d’être vraiment saoul. J’ai bu récemment cinq litres de bière et une bouteille de vodka en un soir et je tenais encore debout. Mes amis sont effarés de me voir boire autant. Ils pensent à quelque don satanique. Je suis une bête de foire. Un jour ou l’autre je vais bien finir par tomber.

par David Lantano publié dans : L'enfer des caniches (obsessions)
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Mercredi 12 septembre 2007

Retourner à la vie d’avant la vie. Rentrer, comme on rentre en soi pour de bon. Se retirer. Régression consentie, avalée, digérée. Voilà justement ce que je suis incapable de faire. Je sors traîner mes lattes dans la ville morte, comme soufflée par un ouragan. Mais ce n’est qu’habituel dans une petite ville de France, après tout. Rues vides à sept heures du soir. Tout le monde à la soupe. L’avenir appartient à ceux qui se couchent tôt. Mendier un regard, une attention dans la rue. Recherche frénétique d’une cohérence perdue, d’un avenir imaginable, mais rien.  Rien ne me tient plus debout que l’inertie, la force de l’habitude. Je ne souffre même plus. Ma chère douleur m’a été enlevée. J’échappe au froid , à la faim et à la plupart des sources de douleurs physiques. Je vis dans un ennui confortable et stupide. Je m’active juste assez pour mon lot de gratifications quotidiennes, qui m’empêchent de pourrir sur place. Mon monde est celui de la consolation et de la honte. Je ne suis plus capable d’y échapper. J’avais autrefois vécu de proche en proche, de petits marchés en petits arrangements, shooté à l’espoir du lendemain, vagues projets artistiques, cathédrales de vide jamais abouties, même rarement débutées. Mais j’ai passé l’âge d’y croire. J’ai passé la main. Je n’ai même plus envie de m’imaginer capable de quelque chose. Je me déçois. Que devrais-je souhaiter ? Qu’est-ce qui me fera tenir pour voir la suite ?

L’alcool. L’alcool remplace l’imagination. L’alcool remplace le talent. Où vont-ils chercher l’énergie de bâtir des nations, d’écrire des opéras ? Avec des mecs comme moi, on n’aurait jamais été sur la lune. On aurait même pas découvert l’Amérique. Pas de pyramides. Pas de commerce. Pas de guerre. Chacun pour soi. Pas d’électricité, ni d’antibiotiques. Mes semblables n’auraient jamais rien inventé. A part la pornographie, peut-être…On boirait du jus de fruit macéré, vêtus de peaux de bêtes. On mourrait de la grippe à vingt ans. Alléluia !

par David Lantano publié dans : L'enfer des caniches (obsessions)
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Lundi 10 septembre 2007

Cracovie. Printemps 2001. L’appartement dans la rue Sebastiana. Image du passé enterrée vive et sans cérémonie. Bête vorace qui renâcle et qui rue encore. Murs humides, espace résonnant comme celui d’une chapelle. Le corps de Marta, unique source de chaleur et de parfum que j’écoutais gémir doucement. Oh, que ce son était comme un alléluia !

Il y a eu un temps où l’alcool nous permettait de rester ensemble. Le bar du prochain verre, oasis brillant aux flacons sagement rangés devant un miroir :

wyborowa, smirnoff, becherovka, absolut, finlandia, zubrowka, rum, captain morgan, metaxa, tequila, j.walker, j.daniels, ballantines, gin, beefeater, stock, napoleon, blue bols, adwokat, bailey’s, jagermeister, zoladkowa, martini, porto, campari, malibu, szampan, wino, redbull, krupnik.

Après quelques verres, son regard n’était plus pour personne.  Marta montait sur la table et dansait. Je m’imaginais que c’était pour moi. Ou je faisais semblant de le croire. Quand elle descendait, la chaleur de ses bras m’entourait, elle m’embrassait, elle s’abandonnait enfin. C’était l’alcool qui faisait ça. Rendons-lui grâce. Pour les fois où elle tombait, je la portais jusqu’au taxi, et je la couchais à peine consciente. Et le plus dingue, c’est que je ne l’en aimais que plus.

J’ai une forme de tendresse violente pour ce genre de comportement irresponsable. Dire et faire ce qu’il ne faut pas. Echapper aux conventions, à la morale. Dick racontait qu’il était tombé amoureux d’une fille, parce qu’elle avait commis un vol devant ses yeux. Se faisant humaine. Echappant à la loi du nombre. Les filles égoïstes sont toujours les plus attirantes. Corollaire : les filles attirantes sont toujours égoïstes.

par David Lantano publié dans : L'enfer des caniches (obsessions)
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