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Vendredi 11 avril 2008

Il voulut la retenir mais c’était déjà une autre

Une ingénue au regard de gorgone

Un redevenu étranger avait investi sa terre

Et elle n’avait qu’un vague dégoût, à peine, une frayeur

Pour l’anonyme ressorti du troupeau

Qui relâcha son bras sur son ordre immédiat

Il ne dit rien

Il s’afférait à se donner contenance

Il comprenait comme il avait toujours compris

Oui, oui, oui, il allait partir, oui

Mais il pleuvait au-dedans

Une sueur de mort imitant un naufrage

Est-ce qu’il ne serait pas possible de ?

Non

Dehors, alors…

Et les lumières des tramways

Imitant les lignes de force de la souffrance humaine

Semblant mener quelque part

Les fantômes chantant au hasard, saouls,

Les grands halls d’hôpitaux des rues du passé

Il boitait bas et chantait haut

Des trucs entendus à la radio

Ça lui faisait mal quand même au-dedans

Comme une brûlure survivant à l’eau glacée

Comme des lames plantées en son sein

Il semblait que le vent, sans y toucher vraiment,

Portait encore le souvenir des flèches qui tuèrent Sébastien

A midi, le soleil perçant les persiennes

Déroula son enfer sans fin

Le jeu de miroirs atroce des perpétuités

Par David Lantano - Publié dans : Poèmes
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Mercredi 2 avril 2008

                La créature la plus douce que la Terre ait portée

 

    Le soir venait de tomber et un serveur était passé allumer les petites bougies décoratives sur chacune des tables du restaurant. Quelqu’un avait allumé la radio sur une station FM puis l’avait éteinte. Sur le tableau noir, à l’entrée, on n’avait pas pris la peine d’effacer l’offre spéciale de la veille « Sole meunière. Julienne de Printemps. Une entrée commandée = un dessert offert ». Jour de semaine oblige, il n’y avait pas grand monde dans la salle commune et on pouvait entendre distinctement les conversations des clients.

   Deux femmes, l’une blonde, l’autre rousse, toutes deux approchant la quarantaine, étaient attablées près de la fenêtre donnant sur la cour. La blonde, Virginie, portait un pantalon noir et une veste bon marché en polyamide. Sur la chemise en jean de Fabienne, la rousse, on pouvait lire une inscription en anglais avec les mots « girl » et « sea » émergeant de sous un foulard lavande. Elles étaient un peu « pompette » après leur troisième vermouth et parlaient maintenant un peu plus fort que nécessaire. Au cours du repas, elles avaient beaucoup ri, s’étaient rappelé les bons moments passés à l’école d'aide-soignante, quinze ans plus tôt, et puis, le martini commençant à faire son effet, leurs yeux s’étaient mis à briller de petites lumières comme des reflets marins.

« Ecoute, je sais pas ce qui lui arrive en ce moment mais il a changé, dit subitement la blonde.

   Elle se pencha en avant pour la confidence. Elle savait qu’elle avait les joues toute rouges et même si personne dans le restaurant ne s’intéressait à elles, elle se sentait gênée qu’on puisse la voir ou l’entendre alors qu’elle était un peu saoule.

-Christian ? Tu parles !

-Je t’assure, il a fait des efforts. Depuis quelques temps, il est beaucoup plus gentil, beaucoup plus doux avec moi. Je le reconnais plus.

   Fabienne explora du regard la salle commune à la recherche d’un cendrier. En avisant un sur la table d’à côté, elle le transféra sans façon jusqu’à leur propre table.

-Et les semaines où il partait sans te donner de nouvelles ? Et tous les boulots qu’il a plaqué sans te demander ton avis. Et la fois où il a failli se battre avec…

-Oui, bon, je sais ce que tu penses de lui mais il a toujours été un peu comme ça. Il a jamais été tellement accommodant, même en famille, tu sais, mais…

-Attends. Qu’est-ce que tu racontes ? Faut pas exagérer. Une fois, il t’a quand même abandonnée comme ça sur le parking du Leclerc, sans prévenir, avec les commissions sur les bras et tout.

-Je sais bien mais…

-Il t’a laissée te débrouiller toute seule avec la maison et les gamins pendant des semaines. Il a fallu que tu leur inventes toute une histoire et lui, même pas un coup de fil ! Rien !

    Fabienne porta vivement une cigarette à sa bouche et en tira une bouffée nerveuse.

-Et pas une fois, encore ! Mais deux, trois fois, qu’il a foutu le camp. Je te le dis, à ta place, j’aurais jamais accepté de le reprendre. T’as été trop bonne, tiens. Moi, j’l’aurais accueilli à coups de fusil, ce salaud.

-Non, c’est pas comme ça, c’est…il m’a expliqué, il avait besoin d’ « espace »…, se défendit confusément Virginie. Mais elle n’alla pas plus loin.

-Tu comprends pas…

-Non, je comprends pas. C’est quoi sa nouvelle histoire maintenant ?

   Au lieu de répondre, Virginie se renfonça dans son siège, un peu agacée. Elle tira une cigarette du paquet de son amie et l’alluma à la flamme de la bougie. Ses joues lui cuisaient car elle ne tenait pas l’alcool. Chaque fois qu’elle buvait un peu trop –et là, elle avait clairement dépassé la limite- elle avait envie de fumer. Elle avait envie de sortir les cigarettes une par une du paquet et de les griller toutes. C’était une très mauvaise habitude, elle le savait bien. Une très mauvaise habitude qu’il faudrait absolument qu’elle corrige. 

-C’est de l’histoire ancienne, tout ça. Il a changé, je t’assure. D’ailleurs, tu sais pas ce qu’il m’a dit l’autre soir ? Il m’a dit qu’il était désolé. Il m’a dit qu’il regrettait tout le mal qu’il m’avait fait. Il m’a dit que j’étais la créature la plus douce que la Terre ait portée et qu’il regrettait tout ce qu’il m’avait fait. 

-Tu parles !

-Si, si, je t’assure. La créature la plus douce que la Terre ait portée. C’est ce qu’il a dit, et il était sincère. Ça se sent ces choses-là. Il pensait ce qu’il disait. D’ailleurs, c’est la première fois que je le voyais ému comme ça. Tu l’aurais vu…On aurait dit un ange.

-Ouais, un ange…jusqu’à ce qu’il recommence à te faire du mal. Un ange, tu parles !

-Je t’assure. Et puis, il y a autre chose, tu me croiras jamais…

-Quoi ?

-Tu me croiras jamais. Tu sais comme il est secret. Jamais un mot de trop. On ne sait jamais rien de ce qu’il pense et tout, et ben…

-Mais, vas-y !

-Il m’a dit…Il m’a dit qu’il m’aimait.

-Non ? 

-En douze ans de mariage, c’est la première fois que je l’entendais. Ça m’a fait un choc. Les premières années, j’avais bien essayé de lui faire dire, tu penses, mais impossible de lui arracher. C’était comme si ça le gênait.

-Quel foutu caractère ! C’est bien les hommes, ça. Ils disent jamais rien. Dès que tu veux parler un peu franchement, ils disent que c’est des bêtises et y’a plus rien à en tirer.

 -Oui, dit Virginie, comme si elle n’avait pas fait attention à la remarque de son amie. En tout cas, voilà qu’il me sort ça au beau milieu du repas. Je te le dis franchement, j’ai pas su quoi répondre.

-T’as sûrement bien fait de rien dire.

    Virginie piqua une nouvelle cigarette et Fabienne enleva machinalement de la table le paquet avant qu’il ne soit pillé.

-Et tous ces trucs sur le bouquin qu’il voulait écrire ? Je me souviens à chaque fois que je venais à la maison, il ne parlait pratiquement que de ça…

   Virginie eut un geste désinvolte de la main.

-Oh, ça lui est passé. Il dit que ça ne l’intéresse plus. Que le monde n’a pas besoin d’un nouvel écrivain. Il dit qu’il a compris tout ce qu’il y avait à comprendre et que maintenant il allait être plus présent pour moi. Qu’il allait rattraper le temps perdu. Il en a fini avec toutes ces bêtises. Tu devrais plutôt être contente pour moi.

     Fabienne eut un soupir résigné.

-D’accord. Bien sûr que je suis contente pour toi, ma Ninie. S’il a vraiment changé, je suis contente pour toi »   

   Ce fut une sorte de conclusion laconique avant une période de silence un peu gêné, un peu désabusé. Elle essayèrent de revenir à leur sujet de conversation favori : Guido, leur beau prof de Tango désespérément homo qui s’était froissé un muscle le jour même pendant la séance (Le restaurant était situé à deux pas de leur cours de danse latine et, après la fin de la séance, elles s’y rendaient ensemble une ou deux fois par mois). Mais le cœur n’y était plus. D’ailleurs, Virginie commençait à avoir la tête qui tournait :

- T’as pas envie d’y aller ? »

   Fabienne acquiesça et elles payèrent et se rhabillèrent dans un relatif silence. Elles se séparèrent sur le trottoir avec une bise et un « à demain » et Virginie se dirigea vers le coin de la rue. C’était encore l’heure pour le bus du soir.

   Elle n’eut pas trop longtemps à attendre. Et plus tard, elle traversa la ville, puis l’agglomération de communes, la tête au carreau songeant à Christian qui devait être rentré maintenant. Il avait retrouvé un boulot de vente par téléphone deux semaines plus tôt. Elle descendit à la place de la mairie de son village et traversa la zone de lotissements où se trouvait sa maison. La porte n’était pas verrouillée.     

   Les pièces étaient plongées dans l’ombre et elle fit de la lumière. Elle eut un soupir de découragement en voyant que Christian n’avait une fois de plus pas fait la vaisselle. Elle monta vers la chambre conjugale, en chaussettes, pour ne pas réveiller les enfants. Là, non plus, il n’y avait personne, mais un mince filet de lumière filtrait de sous la porte de la salle de bains. Elle alla y frapper doucement :

« Christian ? Christian ? Tu es là ? »

Pas de réponse.

Elle poussa la porte.

Au milieu de la baignoire, Christian se trouvait allongé, parfaitement immobile, baignant dans son sang, les deux poignets lacérés dans le sens de la longueur.

 

Par David Lantano - Publié dans : nouvelles
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Samedi 29 mars 2008
La femme de ma vie
se cache sous une pierre
à Madagascar ou Tombouctou
Pour être bien sûre de ne pas me rencontrer
Elle se confond avec l'air du temps
Elle se déguise en coup de vent
Elle est mariée à un type impeccab'
Qui fait du sport à tout moment
Qui ne cligne des yeux, vraiment
Que lorsqu'il y est forcé
Elle a oublié mon prénom
mais me trouve sympathique
Elle maîtrise les lois de la Physique
Elle est malicieusement lovée
Princesse vaporeuse du vent
Au fond d'une bouteille de zubrowka
Qui déplie ses draps le soir
Pour me faire oublier toutes les autres...
Par David Lantano - Publié dans : Poèmes
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Mercredi 26 décembre 2007
Bonnes fêtes à tous  comme on dit par chez moi...
Petite pause d'une semaine pour cause de séjour à Cracovie, histoire de revoir quelques amis et de pratiquer mon polonais...

Par David Lantano
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Lundi 17 décembre 2007

                                       Si je devais être,

                          Je ne serais pas même

                          Les vapeurs des nuits

                          Gonflées d’alcool,

                          Mais le déplacement d’air

                          Derrière les portes battantes ;

 

                          Pas la musique,

                          Mais le vide qu ‘elle laisse

                          Dans les cœurs ;

 

                          Pas le prince vainqueur,

                          Qui a su mené sa lame

                          Jusqu’au cœur du mal ;

 

                          Mais le souffle salé des légendes

                          Et la rumeur des cavalcades.

Par David Lantano - Publié dans : Poèmes
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Mercredi 28 novembre 2007

Les petits poissons font des bulles de souffrance dans l’air vif.
Les ailes des oisillons tombés tressautent spasmodiques.
Les nourrissons pénètrent en gémissant ce joyeux tourbillon.
La douleur infecte la chair comme une punition.

 

La douleur imprègne la chair comme une dérision.
Le mal rugit, le vide consume l’espace et brûle les poumons.
Le manque et l’absence resplendissent dans l’inquiétude.
Les perdants se perdent.
Les vivants cherchent dans la nuit le goût de leur complétude.

 
Certains crient, certains brûlent,
D’autres s’asphyxient, palpitant de signaux
Qui s’allument aux soirs douloureux
Comme de vibrants fanaux
Et puis s’évanouissent, impuissants,
Dans une forme muette de sanglot.


Rien en dehors du hasard et de la confusion.

La douleur est la loi. Elle rampe sur la Terre.

Nous rions par instants, vivant de rémissions,
       
Temps volé de bonheur, accidents de la chair.



Par David Lantano - Publié dans : Poèmes
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Samedi 24 novembre 2007

Il devait y avoir un signe

Sur ce visage singulier

Dont je reconnus chaque ligne

Comme s’il m’était familier.

 

Le signe du feu sur la terre

Qui brûle la nuit comme un sort

Et fait valser sous les paupières

Tout un passé dans le décor,

 

Le saut de l’ange sans paroles

Dans un mouvement d’abandon,

Entre une chute et un envol,

Un jour de fête en illusion.

 

Le temps d’en perdre le sourire

Et tout déjà n’était plus là.

Tout se prit à s’évanouir

Comme un effet de cinéma.

 

Le temps vécu comme un emprunt,

Le dérisoire habituel,

Et cette gêne au quotidien

Dans des habits de sentinelle.

 

Ce signe où je te reconnus,

C’est ton invention du sourire,

Ton manque rare de tenue,

Qui frôle souvent le délire,

 

 La symbolique mise à nue

De ton corps blanc comme un éveil,

Comme une tristesse inconnue

Tout suffocante de merveilles.

 

Tu es de ces soirs éclatants,

Passés au large du soleil

Livrée au souffle de l’instant

Comme au jeu puissant du sommeil.

 

Dans la projection de la nuit,

Je te vois passer comme en songe,

Riant à travers la verrerie

Des bars que ton être prolonge.

 

Tu as le cœur comme un manège

Et le pouls léger comme un rire

Et l’effronterie sacrilège

Qui se répand comme un empire.

 

Tu me disperses et m’atomises

Dans l’infinie mobilité

Dans le suspens qui s’éternise

De ton visage révélé.

 

Pour t’échapper d’entre mes mains

Comme pour fuir ce qui t’enserre

Parfois tu te fais assassin

Et cruelle à tout foutre en l’air.

 

Comme l’animal des soirées,

Glissée dans ta peau d’aventure,

Tu es l’astre transfiguré

Qui me transperce de brûlures

 

Certaines nuits, tu fais le mal

Et dans l’incendie volontaire

Reine de Neige et de cristal

Tu illumines mon enfer.

 

Tu es de ces matins de cernes

À la tendresse inespérée

Sur le remords du lit en berne

Dans les bras du pardon muet.

 

Lorsque tu portes le café

Puisque ta fierté te retient

Je laisse ton geste invoquer

L’absolution du quotidien.

 

Et ton souffle offert en partage

Dans le froid des arrêts de bus

Me fait prier pour le présage

De t’avoir un instant de plus.

Par David Lantano - Publié dans : Poèmes
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Samedi 3 novembre 2007

Cracovie. Hiver 2001. Marta et moi prenons une décision : nous quitterons bientôt l’Europe pour aller à Bali. Dès que nous pourrons nous le permettre, nous irons vivre là-bas. Bali. Les rizières en terrasses. Les éternelles processions. Les millions de temples à chaque coin de rue. Le théâtre masqué. Le tupèng. Des histoires de princes incompréhensibles pour nous, mais une danse fascinante par son côté viscéral, dionysiaque. Quelque chose qui nous paraîtrait venu de la nuit des temps. J’imagine déjà ces masques à l’expression fixe. La figuration indonésienne des sentiments. Des signes et des symboles indéchiffrables mais puissamment expressifs. Se sentir dépassés, submergés par des couleurs, des parfums, des saveurs inconnus. Nous serons heureux, là-bas, nous en sommes sûrs. Isolés, seul à seule dans une culture totalement étrangère. Ne dépendant plus que de l’un de l’autre. Nous habiterons une maison au bord de la mer. Ce serait à peine plus qu’une cabane sur une plage. Les murs seraient minces et la porte n’aurait pas de serrure car nous n’aurions rien à voler. Nous habiterions à Jimbaran. Pourquoi Jimbaran ? Parce que le nom lui plaît. Qu’est-ce qu’il peut y avoir de mieux qu’habiter à Jimbaran ? Nous nous nourrirons exclusivement de riz, de fruits de mer et de melons verts. J’ai hâte d’y être. Je me demande juste si je n’aurais pas l’air trop con dans un sarong.

Par David Lantano - Publié dans : L'enfer des caniches (roman)
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Jeudi 1 novembre 2007

Insomnie. Lever du jour blafard. Une masse trouble, limoneuse s’insinue jusque dans ma bouche. Par delà la fenêtre, je regarde le quartier pétrifié. Le dégoût s’étire, immense, palpable, démiurgique. Il n’est pas un recoin de l’univers qui soit épargné. Il faut vivre tout de même, vivre comme on s’extirpe d’une gangue. Faire des gestes utiles et précis. La consolation vient après le geste. Décor de l’absurdité quotidienne, utilitaire. Un lit, une table, une armoire, trois chaises, un frigo où les bières n’ont pas le temps de refroidir. Un bureau avec des feuillets illisibles et des photos qui font mal. Sur l’une d’entre elle, complètement défoncé, je souris de travers. Le Moi haïssable, enfin libéré. Le Moi au visage de bouffon jouisseur et boursouflé. Sur l’image, j’ai l’air d’un con, déchaîné, le verre à la main. La fête bat son plein. Sûrement que je fais chier tout le monde mais je me sens bien comme jamais. Mon bonheur ressemble à une grimace de singe. Son sourire à elle est déjà plus maîtrisé, comme un avertissement. Elle en fait moins. Elle m’en veut sûrement d’être aussi négligé, mais je ne m’en rends compte qu’à l’instant. Et cela n’a plus d’importance. Je n’ai même pas le plaisir pervers du regret à ma disposition. Il m’a été enlevé. Fatigué, mais incapable de dormir. Plein d’une énergie mauvaise, fuyante, douloureuse. Je me branle frénétiquement sur la fille de la météo, mais rien n’y fait. Je reste tendu, inexplicablement, et irritable comme un pitt-bull. N’est-ce pas malheureux de laisser perdre cette jeunesse, alors qu’il y a tant de malheureuses qui baisent le soir en songeant à Ricky Martin, Enrique Iglésias, ou Johnny Halliday ? Quelle sorte de descendance abrutie cela laisse-t-il augurer pour la nation ? Hein ? Je vous le demande. J’entame une bonne bouteille de vodka et bois jusqu’à l’anesthésie. Je sors me ravitailler dans l’épicerie au bout de la rue. En voulant, attraper une caisse de 86, je m’effondre au rayon bières. Des clients m’aident à me relever. Leurs têtes !  Faites-ça une fois dans votre vie pour voir la tronche du bon peuple. Pour vous en faire une idée. C’est misérabilisme et commisération et honte et rigidité et bonne conscience et mesquinerie et abstinence et constipation et sens du devoir et quand même ! et ça se fait pas ! etc…. Toutes choses inconnues quand on vit en dehors de tout. Quand on a choisi son camp.

J’attends. Je ne sais pas quoi. La fin du film. La chute de la blague. Une intervention divine. Une pluie de feu sur les imbéciles et les bigots. Non, c’est même bien plus simple. J’attends le prochain repas, le prochain verre. J’attends le prochain sommeil, la prochaine baise. Détachés de tout sens, de toute implication. J’attends qu’on me réclame à la consigne. Et pourtant je ne peux m’empêcher de rêver à quelque chose d’élégant et de distancé. Quelque chose que je n’arrive jamais à saisir. Il est de toute première urgence que je trouve une raison de vivre ce soir. Je le comprends. Mais les possibilités sont minces. À part les délices d’une sortie suicidaire en solo, je ne peux compter que sur Michaël ou sur David. L’un excluant l’autre, ainsi que de deux principes antagonistes. Ce sont, je crois, les deux types de mecs les plus différents qu’il soit possible d’imaginer. Des types qui, lâchés seuls dans le même merdier, auront abouti à des conclusions inverses, sur le sens de la vie. Le genre de clébards qui lorsqu’ils se rencontrent la première fois, se flairent le cul un instant, avant que leurs chemins ne se séparent à tout jamais. Si je peux supporter les blagues pourries et les discussions sur le championnat de France, je devrais sans doute sortir avec David. Il est du plus grand nombre. Il est compris de tous, instantanément, car il parle la langue vernaculaire.  Il est de ceux qui respirent la vie énergique, saine et auto-justifiée. Il est « tranquille ». Il « ne se prend pas la tête ». C’est un barbare, en somme, mais qui pourrait sans doute me faire rencontrer des filles. Et puis les sorties entre deux pourritures décadentes comme Michaël et moi, ont quelque chose de lassant à la longue ; un caractère presque incestueux, une stagnation du sang à force de se ressembler.

Le soir, donc, dans un bar de la ville, je me retrouve avec David  qui parle fort en passant d’une table à l’autre. Un verre à la main, il me devance comme un poisson-pilote. Les gens sourient à son passage, c’en est effarant. Il s’ouvre une voie à travers l’assemblée, comme Moïse à travers la Mer Rouge, en leur racontant des conneries. Il les conquiert en parlant vite. Tout est une question de rythme, je le comprends. Les filles sourient quand il les approche, comme s’il voyait le Messie venir à elles, avec sa bite de velours. Avec elles, il parle encore plus vite, c’est un vrai tourbillon. Ce qu’il dit est tellement con, qu’il faut le dire à la vitesse de la lumière pour que ça passe. Mais ça passe très bien. Elles avalent tout. Elles en redemandent. Elles sont en adoration devant sa verve comique. Quant à moi, j’admire son style. L’important est de parler fort, d’être indiscutable. Le maître mot est la familiarité immédiate. Il s’empare d’elles par la parole, par le geste. Comme si elles allaient évidemment terminer dans son lit, que la cause était entendue, et qu’il avait tout son temps. Ce qu’il dit est tellement nul, que ça ne ferait rire personne, en temps normal, même défoncé au crack. Mais pourtant ça marche. C’est comme si elles n’écoutaient pas ses mots, mais juste sa voix. Comme s’il les hypnotisait. J’essaie bien de lier quelques contacts, dans mon style direct, mais c’est peine perdue. David, mène, tyrannise, vampirise toutes les conversations. Il comble tous les blancs, fusille les anges qui passent. Je suis incapable de le suivre sur ce terrain là. Plus tard dans la nuit, après que l’alcool ait tout transformé en cinémascope, David m’instruit dans les toilettes. D’après lui, je fais peur aux filles. Je suis trop direct, trop crève-la-faim. Il ne faut pas que je leur montre ce que j’attends d’elles. Il ne faut pas qu’elles le sentent . Il faut leur faire croire que je m’en fous, que je suis une sorte de gentil nounours asexué, si je veux avoir une chance de me les faire. Il faut que je les fasse rire. Que je les empêche de réfléchir, de s’emmerder. Mais j’essaie de lui faire comprendre que je ne les comprends pas du tout, que je n’ai pas la moindre idée de ce que je pourrais leur dire. Il s’énerve alors : « mais n’importe quoi ! raconte-leur n’importe quoi ! Si tu veux baiser, il faut parler ! » De retour au bar, j’essaie alors de faire un effort, mais rien n’y fait. Je me rends vite compte que je n’ai rien à dire à ses filles, que je tourne en rond. Elles ne me touchent pas. Je n’arrive pas à m’intéresser à elles, à leur personnalité, et je n’arrive pas à feindre. Je ne vois que leurs corps et c’est à leur corps que je voudrais parler. Il me semble que si je pouvais les baiser, alors seulement, j’arriverais à leur parler, alors seulement je voudrais les découvrir. Ce serait un point de départ. Mais, la nuit passe, sans que je n’aboutisse à rien. On passe d’un bar à l’autre, en suivant les fermetures. À la limite de sombrer définitivement, je repère deux filles complètement bourrées, deux mochetés dionysiaques, sensuelles (David dit « des cochonnes »). Je tombe en arrêt devant leurs lèvres épaisses. J’ai toujours été fasciné par les filles complètement saoules au visage macroscopique complètement figé, anesthésié, dont il ne reste plus que la bouche, chaude et vibrante comme une piste d’aéroport en été. Je sens qu‘elles sont prêtes à tout, et moi aussi, dans l’état où je suis. Mais David refuse de participer à ce qu’il appelle « une boucherie ». Et on rentre se coucher. Je fais des cauchemars, bien sûr. Je suis incapable de me raisonner. L’obsession. Les filles avec qui j’ai failli coucher, les coups avortés, même les plus minables, me rendent dingues, car ils auraient pu être sublimes, qu’ils l’auraient forcément été. Fantasmes se déroulant à vide dans mon esprit. Impression atroce de paradis insulaires manqués, abandonnés à tout jamais.

Par David Lantano - Publié dans : L'enfer des caniches (roman)
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Mardi 30 octobre 2007

Le Bien est faux et superficiel. Le Mal est profond et véritable. Je couche avec le Mal qui coule dans mon sang, qui emplit mes poumons comme une évidence, alors que j’oublie vite tous les principes du Bien. Je ne retiens pas mes leçons, je déteste le catéchisme. La morale me donne envie de vomir. Je fais simplement semblant avec tout le monde parce que je n’ai pas le choix. Parce qu’on brûle les sorcières et les magiciens. Je suis un imposteur avec ceux qui m’aiment et je déteste devoir les tromper. Mes amis, ma famille se font une fausse idée de moi. Je déteste leurs marques d’affection. Je ne les mérite pas. Ils s’adressent à un autre que moi. Ça me gêne. Ça me brûle. Je suis simplement mauvais comme on respire, il ne faut pas aller chercher plus loin. Je suis fatigué de l’effort constant que je dois faire pour leur cacher la vérité. Les seuls qui me parlent le langage que je comprends sont les salopards qui ne m’aiment pas. Eux seuls savent trouver les mots pour activer la blessure toujours disponible que je porte en moi. La Bête toujours prête à beugler le seul message que je comprends. Celui de la souffrance. La souffrance est tellement violente, tellement intime, tellement ressentie qu’elle ne peut être que la vérité. Il n’y a pas d’autre explication. Le Mal parle le langage primitif de la chair. Le Mal est un éclair de vérité. Une révélation. Vivre, échapper à la souffrance, c’est comme essayer d’empêcher la vérité de se révéler. Une entreprise de censure vouée à l’échec.  

Par David Lantano - Publié dans : L'enfer des caniches (roman)
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