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Jeudi 24 avril 2008 4 24 04 2008 23:09

Ewald regarda Leyda tourner devant lui. Elle était tête nue, et la pluie ne semblait pas la gêner plus que lui. Elle retenait parfois un pan de sa robe qui avait décidé de vivre sa vie propre, puis reprenait sa marche aérienne. Elle coupa la grande avenue du Dieu foudroyant, et-comme il s’y était attendu -se dirigea vers la rue des quais longeant le vieux parapet de pierres bleues noires.

Leyda adorait ses promenades nocturnes dans la ville, bien qu’Osgord ne se prêtât pas du tout à ce genre de flânerie. Il n’y avait pas un parc, pas une fontaine dans toute la ville, toutes les rues étaient vides dès le coucher du soleil, les eaux du fleuve restaient noires tout au long de l’année et malgré cela-

-malgré cela, il ne savait que penser exactement, sentant simplement confusément qu’il devait être d’autres villes plus à son image, qu’Osgord convenait aux hommes de guerre et aux moralistes comme lui, mais pas à ce genre de papillons translucides sans substance ni destinée qu’était Leyda. Il s’arrêta un instant, la laissant disparaître pour de bon de son champ de vision. Puis, il partit au pas de course pour arriver à sa rencontre, venant de l’autre côté de la rue, afin qu’elle ne le soupçonnât pas de l’avoir suivi. Tout en courant dans les rues sombres, essayant de ne pas remarquer les regards mi-surpris, mi-accusateurs des passants engoncés sous de noirs manteaux imbibés de pluie, il songea au peu de temps dont il disposait et se reprocha sa stupidité et toutes ses manigances inutiles. De quelque manière qu’il l’entende, il n’avait que quelques heures avant de devoir retourner au temple. Si jamais, il n’était pas présent à l’aube pour l’office du matin, ou si Elmar, le vieux prêtre dont il était l’acolyte, découvrait sur son visage les traces de son épuisement, il le questionnerait et Ewald serait obligé de lui avouer la vérité. On ne mentait pas à un prêtre d’Eltor. Evoquant l’imposante stature du vieux prêtre, son supérieur et maître, Ewald étouffa un gémissement. Après ces longues années passés à son service, il commençait seulement à se rendre compte de la contraignante et infiniment puissante attraction morale qu’opérait le vieil homme sur chacun de ses plus infimes gestes, comme s’il lui appartenait entièrement, comme si chacun de ses désirs étaient l’expression mimétique de ceux du vieil homme. Elmar était l’ordre et la mesure de toute chose, le patriarche intransigeant, le censeur ultime de la volonté défaillante du jeune homme. Il n’y avait rien qu’il pût changer à cela. Inutile de dire, en tout cas, ce qu’il ferait de son acolyte s’il apprenait que celui-ci traînait dans le quartier du port, après le coucher du soleil.

Réalisant soudain pleinement sa faute et le risque insensé qu’il prenait, Ewald eut un haut le cœur et un grand frisson secoua tout son corps. Il eut une vision grotesque de son grand corps pataud en plein élan dans un endroit qui aurait du lui être étranger et il se sentit envahi par la honte. Il ralentit peu à peu sa course jusqu’à marcher et aperçut son reflet blafard dans une large mare, révélé par l’éclairage intense des deux lanternes qui faisaient l’angle de la rue. Ce qu’il voyait, bien sûr, était sensiblement ce qu’Elmar avait fait de lui : un absolutiste à la nuque raide, au sang épais comme l’eau d’un marais. Un être lent, contemplatif, au rythme circadien de Léviathan, pour qui tout désir, toute pensée faisait la journée.

Il devait avoir pas loin de vingt ans maintenant et il était mince et blême comme une jeune fille élevée au couvent. Il aurait même pu passer pour beau, si on lui avait mis ce genre d’idées dans la tête, mais Elmar avait bien veillé à le protéger de cette vanité adolescente qui touchait bien trop souvent les jeunes membres de sa congrégation. De fait, avec son visage aux traits fins, ses grands yeux clairs et ses cheveux noirs qu’il portait longs comme c’était l’usage pour les serviteurs d’Eltor, il ressemblait un peu à un ange maladif déboussolé, doux et inoffensif, un être lourd et passif comme une bête qu’on mène à l’abattoir. Cette obéissance placide dont il faisait preuve, caractéristique d’ailleurs assez habituelle chez les acolytes d’Eltor satisfaisait parfaitement Elmar. Et jusque là, Ewald en avait en retour toujours été fier. Jusqu’à cette rencontre. Jusqu’à cet espoir, secret et démesuré, qui lui avait pris la gorge. Pour la première fois, ce n’était ni la crainte, ni le respect de la loi divine qui le faisait agir. Pour la première fois, il lui était impossible de se justifier ou de simplement s’expliquer son comportement.

Tournant à l’extrémité nord de la rue, il s’engagea dans la rue des quais, en marchant le plus calmement qu’il put. Il y avait moins de mouvement qu’habituellement, sans doute à cause de la pluie, et les lanternes des tavernes oscillaient légèrement dans le vent. Il aperçut rapidement la silhouette de Leyda, observant ou bien les flots noirs au-delà du môle, ou bien la lueur du phare sur le promontoire, guidant les navires de retour de la pêche. Il n’était pas trop tard, se répéta-t-il. Il lui resterait encore le temps. Le sentiment d’urgence, pourtant, se fit critique juste avant qu’il ne lui parle. Il ne savait pas ce qu’il devrait dire exactement, mais ce devrait être décisif. Il le fallait !Il s’approcha d’elle et l’appela doucement :

Par David Lantano - Publié dans : Le Hurleur-dans-la-forêt (novella)
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Mardi 22 avril 2008 2 22 04 2008 21:11

Osgord était située à deux cent miles au nord nord-ouest de Hieros, à la frontière mollement définie de la Terre de Frelt et du Plétant. Protégée des fortes marées d’équinoxe par un promontoire en forme de crochet et par un môle de pierres bleues noires, léché sans fin par les langues glacées de l’Océan Fréltien, c’était une cité glaciale qui présentait tous les lourds dehors de la résistance passive. Du fait de sa position proche du cercle polaire et de son long passé de relatif isolement et de farouche indépendance, Osgord était une ville sévère, taillée à grand peine dans le granit de la côte, une ville aux larges rues perpendiculaires sans fioritures, ni complications, tranchant brutalement leur géométrie dans l’air bleuté caractéristique de la région, entre les blocs monolithiques des maisons et de leurs dépendances. C’était une ville dure, aussi, placée sous le signe du devoir et de la résignation. On y appréciait le conformisme endurant et les exploits des travailleurs effectués dans la solitude et le recueillement. On y appréciait le silence modeste et les vies menées suivant la norme. On y prisait peu les bavards et les faiseurs d’histoires. 

Les osgordiens étaient des pêcheurs- on pouvait voir leurs sloops aux voiles auriques , type de gréement caractéristique des navires de toute la côte occidentale, fendre lourdement l’eau argentée du port tout au long de la journée, cerclés du vol agile de mouettes ocellées. Ils pouvaient être aussi débardeurs, maçons, bouchers, prêcheurs ou tout autre type d’occupation nécessitant force morale ou physique, mais ils n’étaient jamais de leur propre gré artistes, penseurs ou invertis. Le prix pour cela était trop lourd à payer. Pour ceux-là qui osaient rompre la loi martiale du conformisme, en effet, la vie devenait très vite un enfer de honte et de culpabilité qui menaient tout droit à un exil forcé que peu d’entre eux étaient prêts à entreprendre.

   C’est que la ville était, comme il se doit, placée sous la digne tutelle d’Eltor, un dieu de sévère justice, dont Ewald était l’un des plus modestes et des plus obéissants serviteurs. Les fidèles comme lui tenaient pour acquis que chaque homme vivant étaient responsable de tous les crimes de l’humanité commis en tous les âges, passés, présents et futurs. Du fait d’un tel passif, on attendait de tous les osgordiens une rigueur morale irréprochable, une humilité de chaque instant et un labeur harassant montrant leur volonté sans faille de racheter leur crimes à l’énergie. Le symbole d’Eltor était une forme de T, représentant un homme abattu, la tête baissée, la ligne de ses épaules exprimant le mieux la punition divine de la honte qui devait retomber sur chaque homme, en châtiment de ses mauvaises actions et pensées. Et pour exprimer clairement cette conviction, dans toute la ville s’élevaient de lugubres symboles semblables à des potences déformées, rappelant au passant au cœur éventuellement léger, le pêcheur qu’il était en réalité, dans l’intimité de sa chair.

        Le riverains mêmes du quartier du port –où Ewald suivait la jeune femme- échappaient en partie à cette longue souffrance dans le labeur. Du moins n’en montraient-ils pas toute l’impassibilité qui en était l’expression requise partout ailleurs dans la ville. Là, non loin des docks et des entrepôts fantomatiques, se trouvaient des lieux de fêtes et de boisson.. Des barbiers ouvraient leurs échoppes jusque tard le soir, échoppes où se rendaient les pêcheurs de retour sur terre, pressés de se refaire visage humain avant d’aller se saouler avec leurs maigres soldes. Des gargotes où l’on grillait du poisson à l’envi laissaient aller leurs effluves épicées dans les rues pour attirer des chalands coriaces et désargentés. Les tavernes ouvraient leurs portes à tout venant et ne désemplissaient pas. Surtout celles dont les lanternes de verre rouge indiquaient la présence de femmes à la très grande sociabilité et à la très courte mémoire. C’était une mêlée de serpents de mer, aux joies et aux colères brutales et sans finesse, mais qui valaient mieux, à tout prendre, que l’inertie laborieuse des autres citadins.

 

Par David Lantano - Publié dans : Le Hurleur-dans-la-forêt (novella)
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Dimanche 20 avril 2008 7 20 04 2008 17:35
Le début d'une novella qui est une sorte d'introduction au roman sur lequel je bosse en ce moment. C'est de la "fantasy", alors ne soyez pas surpris par les noms imaginaires :-)

                             Le Hurleur-dans-la-Forêt

 

Un soir d’automne au ciel brouillé par la pluie et par les sautes de vent, Ewald Elmarsan, jeune acolyte du temple nord d’Eltor, à Osgord, observait l’entrée d’une vieille masure à deux étages à l’extrémité sud des quais. Il attendait ainsi, patiemment, dissimulé derrière le cadavre d’une charrette sans roue -dont il n’avait jamais vu le propriétaire les soirs précédents -comme si sa vie en dépendait. Et peut-être était-ce le cas.  Il était absolument immobile depuis plus d’une heure déjà mais le temps avait peu d’importance pour lui. Et la bruine se mêlant aux embruns puants des eaux du port ne le gênait pas. Un sentiment mêlé d’urgence et d’espoir l’habitait. Il n’était pas trop tard, se disait-il. Il lui resterait encore le temps.

Dans quelques instants, il le savait, elle allait sortir, et tout son esprit, tout son être était concentré sur l’instant précis où sa spectrale et vive silhouette, soudaine comme une apparition, se matérialiserait dans l’espace du seuil. Lorsque cela viendrait, il la rejoindrait, souriant, comme attiré en rêve par la lueur douce de l’intérieur, ou bien il la laisserait s’éloigner de quelques pas, et ferait un détour, s’arrangeant pour la surprendre au coin d’une rue, le long de l’un de ses parcours nocturnes préférés. Il s’efforcerait alors d’imiter de son mieux sa démarche sautillante et légère, se planterait devant elle comme par mégarde et lui prendrait la main. Il la verrait alors lui sourire…

Il hésita un instant. Il aurait pu aller frapper à sa porte, bien sûr, en fait, il en mourrait d’envie, mais elle lui avait demandé de ne pas le faire. Elle habitait une mansarde minuscule dans cette masure et le vieux douanier du rez-de-chaussée qui lui permettait de vivre là, pour presque rien –ce presque rien n’ayant jamais été clairement défini- était ridiculement jaloux et surveillait sans relâche ses allées et venues. Le bougre avait l’oreille fine, et d’après ce dont Ewald se souvenait de lui-un visage de murène aperçu par l’entrebâillement d’une porte- il n’avait aucune peine à croire tout le mal qu’il pourrait leur causer s’il le voulait, leur couple étant une cible particulièrement vulnérable. C’est que, de fait, si Ewald était acolyte d’Eltor, ce qui n’était pas si anodin à Osgord, elle en revanche n’en était pas même une fidèle et, pire que cela, elle ne semblait croire en rien, en tout cas en rien qu’elle puisse énoncer clairement. Leur relation était à ce point de vue rigoureusement inacceptable. En fait, si jamais le vieux les dénonçait-

-La lumière à l’étage s’éteignit soudainement et Ewald retint son souffle. Quelques battements de cœur plus tard, un pour chaque pas imaginaire dans l’escalier, la porte s’ouvrit et le visage d’Ewald se figea dans une expression de stupéfaction émerveillée –comme s’il n’avait pas attendu toute la journée cet instant-là. Une silhouette se découpa en léger contre-jour  dans l’embrasure de la porte. « Leyda… »ne put-il s’empêcher de murmurer.

Comme si elle avait entendu son nom, la jeune femme se tourna dans sa direction, semblant interroger l’air du soir d’un air amusé, mais elle ne le vit pas et Ewald n’osa se découvrir. D’où il était pourtant, il pouvait voir son visage, son large visage ambré aux pommettes puissamment marquées comme celles d’un garçon. Une lionne, pensa-t-il. Elle lui avait dit, le corrigeant, qu’elle avait été une lionne lors d’une vie précédente. Ses cheveux d’un blond pâle étaient rejetés en arrière et comme à chaque fois, ils donnaient à ses yeux gris-bleus – gris-bleus mais différents l’un de l’autre contemplés dans la lumière-une place immense dans son visage infiniment mobile. Leyda…

Elle était –pour la rumeur publique- une pas grand chose, une orpheline, une fille de peu, une paresseuse accomplie, sans foi ni loi.  On aurait pu ajouter à cela qu’elle était une menteuse de bonne conscience et une voleuse quand les circonstances l’exigeaient. Cela importait peu. Ces mots là ne la concerneraient jamais vraiment, ne suffiraient jamais à la définir, à la cerner et même devenaient presque pour elle d’inoffensives marques de distinction. Elle s’en amusait.

Ewald la regarda refermer la porte, tirer sur sa robe d’un geste maladroit et, se retournant, mettre le cap sur la rue des quais, s’éloignant en ne faisant presque aucun bruit. Hésitant, pétrifié, ayant manqué un premier effort de volonté pour la rejoindre, il la regarda disparaître en dehors du halo de la lanterne qui éclairait la façade. Puis, il se leva lentement et se mit à la suivre. Qu’il l’ait perdue de vue quelques instants n’était d’ailleurs pas un problème, il savait où elle se rendait. Elle irait dans la rue des quais, le long du vieux parapet, regarder l’océan un instant avant de se rendre dans l’une ou l’autre des tavernes du quartier. Lorsqu’elle était euphorique, c’était là qu’elle traînait. Mais quelle folie d’y aller seule ! Malgré ses efforts, toutefois, pour lui expliquer le danger que courait une femme se promenant la nuit dans le quartier du port, elle n’avait jamais voulu l’écouter, lui répliquant que le port lui appartenait au même titre qu’aux hommes et que si elle ne pensait jamais au danger, rien de grave ne lui arriverait jamais. Il n’avait su quoi répondre à tant de candeur. En fait, il aurait aimé qu’elle lui demande de l’escorter. Il aurait aimé qu’elle ait eu besoin de lui. Bien sûr, elle ne l’avait pas fait.

Le vent s’engouffra avec force entre les entrepôts.

Par David Lantano - Publié dans : Le Hurleur-dans-la-forêt (novella)
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Vendredi 11 avril 2008 5 11 04 2008 19:51

Il voulut la retenir mais c’était déjà une autre

Une ingénue au regard de gorgone

Un redevenu étranger avait investi sa terre

Et elle n’avait qu’un vague dégoût, à peine, une frayeur

Pour l’anonyme ressorti du troupeau

Qui relâcha son bras sur son ordre immédiat

Il ne dit rien

Il s’afférait à se donner contenance

Il comprenait comme il avait toujours compris

Oui, oui, oui, il allait partir, oui

Mais il pleuvait au-dedans

Une sueur de mort imitant un naufrage

Est-ce qu’il ne serait pas possible de ?

Non

Dehors, alors…

Et les lumières des tramways

Imitant les lignes de force de la souffrance humaine

Semblant mener quelque part

Les fantômes chantant au hasard, saouls,

Les grands halls d’hôpitaux des rues du passé

Il boitait bas et chantait haut

Des trucs entendus à la radio

Ça lui faisait mal quand même au-dedans

Comme une brûlure survivant à l’eau glacée

Comme des lames plantées en son sein

Il semblait que le vent, sans y toucher vraiment,

Portait encore le souvenir des flèches qui tuèrent Sébastien

A midi, le soleil perçant les persiennes

Déroula son enfer sans fin

Le jeu de miroirs atroce des perpétuités

Par David Lantano - Publié dans : Poèmes
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Mercredi 2 avril 2008 3 02 04 2008 14:27

                La créature la plus douce que la Terre ait portée

 

    Le soir venait de tomber et un serveur était passé allumer les petites bougies décoratives sur chacune des tables du restaurant. Quelqu’un avait allumé la radio sur une station FM puis l’avait éteinte. Sur le tableau noir, à l’entrée, on n’avait pas pris la peine d’effacer l’offre spéciale de la veille « Sole meunière. Julienne de Printemps. Une entrée commandée = un dessert offert ». Jour de semaine oblige, il n’y avait pas grand monde dans la salle commune et on pouvait entendre distinctement les conversations des clients.

   Deux femmes, l’une blonde, l’autre rousse, toutes deux approchant la quarantaine, étaient attablées près de la fenêtre donnant sur la cour. La blonde, Virginie, portait un pantalon noir et une veste bon marché en polyamide. Sur la chemise en jean de Fabienne, la rousse, on pouvait lire une inscription en anglais avec les mots « girl » et « sea » émergeant de sous un foulard lavande. Elles étaient un peu « pompette » après leur troisième vermouth et parlaient maintenant un peu plus fort que nécessaire. Au cours du repas, elles avaient beaucoup ri, s’étaient rappelé les bons moments passés à l’école d'aide-soignante, quinze ans plus tôt, et puis, le martini commençant à faire son effet, leurs yeux s’étaient mis à briller de petites lumières comme des reflets marins.

« Ecoute, je sais pas ce qui lui arrive en ce moment mais il a changé, dit subitement la blonde.

   Elle se pencha en avant pour la confidence. Elle savait qu’elle avait les joues toute rouges et même si personne dans le restaurant ne s’intéressait à elles, elle se sentait gênée qu’on puisse la voir ou l’entendre alors qu’elle était un peu saoule.

-Christian ? Tu parles !

-Je t’assure, il a fait des efforts. Depuis quelques temps, il est beaucoup plus gentil, beaucoup plus doux avec moi. Je le reconnais plus.

   Fabienne explora du regard la salle commune à la recherche d’un cendrier. En avisant un sur la table d’à côté, elle le transféra sans façon jusqu’à leur propre table.

-Et les semaines où il partait sans te donner de nouvelles ? Et tous les boulots qu’il a plaqué sans te demander ton avis. Et la fois où il a failli se battre avec…

-Oui, bon, je sais ce que tu penses de lui mais il a toujours été un peu comme ça. Il a jamais été tellement accommodant, même en famille, tu sais, mais…

-Attends. Qu’est-ce que tu racontes ? Faut pas exagérer. Une fois, il t’a quand même abandonnée comme ça sur le parking du Leclerc, sans prévenir, avec les commissions sur les bras et tout.

-Je sais bien mais…

-Il t’a laissée te débrouiller toute seule avec la maison et les gamins pendant des semaines. Il a fallu que tu leur inventes toute une histoire et lui, même pas un coup de fil ! Rien !

    Fabienne porta vivement une cigarette à sa bouche et en tira une bouffée nerveuse.

-Et pas une fois, encore ! Mais deux, trois fois, qu’il a foutu le camp. Je te le dis, à ta place, j’aurais jamais accepté de le reprendre. T’as été trop bonne, tiens. Moi, j’l’aurais accueilli à coups de fusil, ce salaud.

-Non, c’est pas comme ça, c’est…il m’a expliqué, il avait besoin d’ « espace »…, se défendit confusément Virginie. Mais elle n’alla pas plus loin.

-Tu comprends pas…

-Non, je comprends pas. C’est quoi sa nouvelle histoire maintenant ?

   Au lieu de répondre, Virginie se renfonça dans son siège, un peu agacée. Elle tira une cigarette du paquet de son amie et l’alluma à la flamme de la bougie. Ses joues lui cuisaient car elle ne tenait pas l’alcool. Chaque fois qu’elle buvait un peu trop –et là, elle avait clairement dépassé la limite- elle avait envie de fumer. Elle avait envie de sortir les cigarettes une par une du paquet et de les griller toutes. C’était une très mauvaise habitude, elle le savait bien. Une très mauvaise habitude qu’il faudrait absolument qu’elle corrige. 

-C’est de l’histoire ancienne, tout ça. Il a changé, je t’assure. D’ailleurs, tu sais pas ce qu’il m’a dit l’autre soir ? Il m’a dit qu’il était désolé. Il m’a dit qu’il regrettait tout le mal qu’il m’avait fait. Il m’a dit que j’étais la créature la plus douce que la Terre ait portée et qu’il regrettait tout ce qu’il m’avait fait. 

-Tu parles !

-Si, si, je t’assure. La créature la plus douce que la Terre ait portée. C’est ce qu’il a dit, et il était sincère. Ça se sent ces choses-là. Il pensait ce qu’il disait. D’ailleurs, c’est la première fois que je le voyais ému comme ça. Tu l’aurais vu…On aurait dit un ange.

-Ouais, un ange…jusqu’à ce qu’il recommence à te faire du mal. Un ange, tu parles !

-Je t’assure. Et puis, il y a autre chose, tu me croiras jamais…

-Quoi ?

-Tu me croiras jamais. Tu sais comme il est secret. Jamais un mot de trop. On ne sait jamais rien de ce qu’il pense et tout, et ben…

-Mais, vas-y !

-Il m’a dit…Il m’a dit qu’il m’aimait.

-Non ? 

-En douze ans de mariage, c’est la première fois que je l’entendais. Ça m’a fait un choc. Les premières années, j’avais bien essayé de lui faire dire, tu penses, mais impossible de lui arracher. C’était comme si ça le gênait.

-Quel foutu caractère ! C’est bien les hommes, ça. Ils disent jamais rien. Dès que tu veux parler un peu franchement, ils disent que c’est des bêtises et y’a plus rien à en tirer.

 -Oui, dit Virginie, comme si elle n’avait pas fait attention à la remarque de son amie. En tout cas, voilà qu’il me sort ça au beau milieu du repas. Je te le dis franchement, j’ai pas su quoi répondre.

-T’as sûrement bien fait de rien dire.

    Virginie piqua une nouvelle cigarette et Fabienne enleva machinalement de la table le paquet avant qu’il ne soit pillé.

-Et tous ces trucs sur le bouquin qu’il voulait écrire ? Je me souviens à chaque fois que je venais à la maison, il ne parlait pratiquement que de ça…

   Virginie eut un geste désinvolte de la main.

-Oh, ça lui est passé. Il dit que ça ne l’intéresse plus. Que le monde n’a pas besoin d’un nouvel écrivain. Il dit qu’il a compris tout ce qu’il y avait à comprendre et que maintenant il allait être plus présent pour moi. Qu’il allait rattraper le temps perdu. Il en a fini avec toutes ces bêtises. Tu devrais plutôt être contente pour moi.

     Fabienne eut un soupir résigné.

-D’accord. Bien sûr que je suis contente pour toi, ma Ninie. S’il a vraiment changé, je suis contente pour toi »   

   Ce fut une sorte de conclusion laconique avant une période de silence un peu gêné, un peu désabusé. Elle essayèrent de revenir à leur sujet de conversation favori : Guido, leur beau prof de Tango désespérément homo qui s’était froissé un muscle le jour même pendant la séance (Le restaurant était situé à deux pas de leur cours de danse latine et, après la fin de la séance, elles s’y rendaient ensemble une ou deux fois par mois). Mais le cœur n’y était plus. D’ailleurs, Virginie commençait à avoir la tête qui tournait :

- T’as pas envie d’y aller ? »

   Fabienne acquiesça et elles payèrent et se rhabillèrent dans un relatif silence. Elles se séparèrent sur le trottoir avec une bise et un « à demain » et Virginie se dirigea vers le coin de la rue. C’était encore l’heure pour le bus du soir.

   Elle n’eut pas trop longtemps à attendre. Et plus tard, elle traversa la ville, puis l’agglomération de communes, la tête au carreau songeant à Christian qui devait être rentré maintenant. Il avait retrouvé un boulot de vente par téléphone deux semaines plus tôt. Elle descendit à la place de la mairie de son village et traversa la zone de lotissements où se trouvait sa maison. La porte n’était pas verrouillée.     

   Les pièces étaient plongées dans l’ombre et elle fit de la lumière. Elle eut un soupir de découragement en voyant que Christian n’avait une fois de plus pas fait la vaisselle. Elle monta vers la chambre conjugale, en chaussettes, pour ne pas réveiller les enfants. Là, non plus, il n’y avait personne, mais un mince filet de lumière filtrait de sous la porte de la salle de bains. Elle alla y frapper doucement :

« Christian ? Christian ? Tu es là ? »

Pas de réponse.

Elle poussa la porte.

Au milieu de la baignoire, Christian se trouvait allongé, parfaitement immobile, baignant dans son sang, les deux poignets lacérés dans le sens de la longueur.

 

Par David Lantano - Publié dans : nouvelles
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Samedi 29 mars 2008 6 29 03 2008 11:52
La femme de ma vie
se cache sous une pierre
à Madagascar ou Tombouctou
Pour être bien sûre de ne pas me rencontrer
Elle se confond avec l'air du temps
Elle se déguise en coup de vent
Elle est mariée à un type impeccab'
Qui fait du sport à tout moment
Qui ne cligne des yeux, vraiment
Que lorsqu'il y est forcé
Elle a oublié mon prénom
mais me trouve sympathique
Elle maîtrise les lois de la Physique
Elle est malicieusement lovée
Princesse vaporeuse du vent
Au fond d'une bouteille de zubrowka
Qui déplie ses draps le soir
Pour me faire oublier toutes les autres...
Par David Lantano - Publié dans : Poèmes
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Mercredi 26 décembre 2007 3 26 12 2007 13:10
Bonnes fêtes à tous  comme on dit par chez moi...
Petite pause d'une semaine pour cause de séjour à Cracovie, histoire de revoir quelques amis et de pratiquer mon polonais...

Par David Lantano
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Lundi 17 décembre 2007 1 17 12 2007 23:19

                                       Si je devais être,

                          Je ne serais pas même

                          Les vapeurs des nuits

                          Gonflées d’alcool,

                          Mais le déplacement d’air

                          Derrière les portes battantes ;

 

                          Pas la musique,

                          Mais le vide qu ‘elle laisse

                          Dans les cœurs ;

 

                          Pas le prince vainqueur,

                          Qui a su mené sa lame

                          Jusqu’au cœur du mal ;

 

                          Mais le souffle salé des légendes

                          Et la rumeur des cavalcades.

Par David Lantano - Publié dans : Poèmes
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Mercredi 28 novembre 2007 3 28 11 2007 14:15

Les petits poissons font des bulles de souffrance dans l’air vif.
Les ailes des oisillons tombés tressautent spasmodiques.
Les nourrissons pénètrent en gémissant ce joyeux tourbillon.
La douleur infecte la chair comme une punition.

 

La douleur imprègne la chair comme une dérision.
Le mal rugit, le vide consume l’espace et brûle les poumons.
Le manque et l’absence resplendissent dans l’inquiétude.
Les perdants se perdent.
Les vivants cherchent dans la nuit le goût de leur complétude.

 
Certains crient, certains brûlent,
D’autres s’asphyxient, palpitant de signaux
Qui s’allument aux soirs douloureux
Comme de vibrants fanaux
Et puis s’évanouissent, impuissants,
Dans une forme muette de sanglot.


Rien en dehors du hasard et de la confusion.

La douleur est la loi. Elle rampe sur la Terre.

Nous rions par instants, vivant de rémissions,
       
Temps volé de bonheur, accidents de la chair.



Par David Lantano - Publié dans : Poèmes
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Samedi 24 novembre 2007 6 24 11 2007 10:50

Il devait y avoir un signe

Sur ce visage singulier

Dont je reconnus chaque ligne

Comme s’il m’était familier.

 

Le signe du feu sur la terre

Qui brûle la nuit comme un sort

Et fait valser sous les paupières

Tout un passé dans le décor,

 

Le saut de l’ange sans paroles

Dans un mouvement d’abandon,

Entre une chute et un envol,

Un jour de fête en illusion.

 

Le temps d’en perdre le sourire

Et tout déjà n’était plus là.

Tout se prit à s’évanouir

Comme un effet de cinéma.

 

Le temps vécu comme un emprunt,

Le dérisoire habituel,

Et cette gêne au quotidien

Dans des habits de sentinelle.

 

Ce signe où je te reconnus,

C’est ton invention du sourire,

Ton manque rare de tenue,

Qui frôle souvent le délire,

 

 La symbolique mise à nue

De ton corps blanc comme un éveil,

Comme une tristesse inconnue

Tout suffocante de merveilles.

 

Tu es de ces soirs éclatants,

Passés au large du soleil

Livrée au souffle de l’instant

Comme au jeu puissant du sommeil.

 

Dans la projection de la nuit,

Je te vois passer comme en songe,

Riant à travers la verrerie

Des bars que ton être prolonge.

 

Tu as le cœur comme un manège

Et le pouls léger comme un rire

Et l’effronterie sacrilège

Qui se répand comme un empire.

 

Tu me disperses et m’atomises

Dans l’infinie mobilité

Dans le suspens qui s’éternise

De ton visage révélé.

 

Pour t’échapper d’entre mes mains

Comme pour fuir ce qui t’enserre

Parfois tu te fais assassin

Et cruelle à tout foutre en l’air.

 

Comme l’animal des soirées,

Glissée dans ta peau d’aventure,

Tu es l’astre transfiguré

Qui me transperce de brûlures

 

Certaines nuits, tu fais le mal

Et dans l’incendie volontaire

Reine de Neige et de cristal

Tu illumines mon enfer.

 

Tu es de ces matins de cernes

À la tendresse inespérée

Sur le remords du lit en berne

Dans les bras du pardon muet.

 

Lorsque tu portes le café

Puisque ta fierté te retient

Je laisse ton geste invoquer

L’absolution du quotidien.

 

Et ton souffle offert en partage

Dans le froid des arrêts de bus

Me fait prier pour le présage

De t’avoir un instant de plus.

Par David Lantano - Publié dans : Poèmes
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