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Samedi 24 novembre 2007 6 24 11 2007 10:50

Il devait y avoir un signe

Sur ce visage singulier

Dont je reconnus chaque ligne

Comme s’il m’était familier.

 

Le signe du feu sur la terre

Qui brûle la nuit comme un sort

Et fait valser sous les paupières

Tout un passé dans le décor,

 

Le saut de l’ange sans paroles

Dans un mouvement d’abandon,

Entre une chute et un envol,

Un jour de fête en illusion.

 

Le temps d’en perdre le sourire

Et tout déjà n’était plus là.

Tout se prit à s’évanouir

Comme un effet de cinéma.

 

Le temps vécu comme un emprunt,

Le dérisoire habituel,

Et cette gêne au quotidien

Dans des habits de sentinelle.

 

Ce signe où je te reconnus,

C’est ton invention du sourire,

Ton manque rare de tenue,

Qui frôle souvent le délire,

 

 La symbolique mise à nue

De ton corps blanc comme un éveil,

Comme une tristesse inconnue

Tout suffocante de merveilles.

 

Tu es de ces soirs éclatants,

Passés au large du soleil

Livrée au souffle de l’instant

Comme au jeu puissant du sommeil.

 

Dans la projection de la nuit,

Je te vois passer comme en songe,

Riant à travers la verrerie

Des bars que ton être prolonge.

 

Tu as le cœur comme un manège

Et le pouls léger comme un rire

Et l’effronterie sacrilège

Qui se répand comme un empire.

 

Tu me disperses et m’atomises

Dans l’infinie mobilité

Dans le suspens qui s’éternise

De ton visage révélé.

 

Pour t’échapper d’entre mes mains

Comme pour fuir ce qui t’enserre

Parfois tu te fais assassin

Et cruelle à tout foutre en l’air.

 

Comme l’animal des soirées,

Glissée dans ta peau d’aventure,

Tu es l’astre transfiguré

Qui me transperce de brûlures

 

Certaines nuits, tu fais le mal

Et dans l’incendie volontaire

Reine de Neige et de cristal

Tu illumines mon enfer.

 

Tu es de ces matins de cernes

À la tendresse inespérée

Sur le remords du lit en berne

Dans les bras du pardon muet.

 

Lorsque tu portes le café

Puisque ta fierté te retient

Je laisse ton geste invoquer

L’absolution du quotidien.

 

Et ton souffle offert en partage

Dans le froid des arrêts de bus

Me fait prier pour le présage

De t’avoir un instant de plus.

Par David Lantano - Publié dans : Poèmes
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Samedi 3 novembre 2007 6 03 11 2007 20:02

Cracovie. Hiver 2001. Marta et moi prenons une décision : nous quitterons bientôt l’Europe pour aller à Bali. Dès que nous pourrons nous le permettre, nous irons vivre là-bas. Bali. Les rizières en terrasses. Les éternelles processions. Les millions de temples à chaque coin de rue. Le théâtre masqué. Le tupèng. Des histoires de princes incompréhensibles pour nous, mais une danse fascinante par son côté viscéral, dionysiaque. Quelque chose qui nous paraîtrait venu de la nuit des temps. J’imagine déjà ces masques à l’expression fixe. La figuration indonésienne des sentiments. Des signes et des symboles indéchiffrables mais puissamment expressifs. Se sentir dépassés, submergés par des couleurs, des parfums, des saveurs inconnus. Nous serons heureux, là-bas, nous en sommes sûrs. Isolés, seul à seule dans une culture totalement étrangère. Ne dépendant plus que de l’un de l’autre. Nous habiterons une maison au bord de la mer. Ce serait à peine plus qu’une cabane sur une plage. Les murs seraient minces et la porte n’aurait pas de serrure car nous n’aurions rien à voler. Nous habiterions à Jimbaran. Pourquoi Jimbaran ? Parce que le nom lui plaît. Qu’est-ce qu’il peut y avoir de mieux qu’habiter à Jimbaran ? Nous nous nourrirons exclusivement de riz, de fruits de mer et de melons verts. J’ai hâte d’y être. Je me demande juste si je n’aurais pas l’air trop con dans un sarong.

Par David Lantano - Publié dans : L'enfer des caniches (roman)
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Jeudi 1 novembre 2007 4 01 11 2007 13:37

Insomnie. Lever du jour blafard. Une masse trouble, limoneuse s’insinue jusque dans ma bouche. Par delà la fenêtre, je regarde le quartier pétrifié. Le dégoût s’étire, immense, palpable, démiurgique. Il n’est pas un recoin de l’univers qui soit épargné. Il faut vivre tout de même, vivre comme on s’extirpe d’une gangue. Faire des gestes utiles et précis. La consolation vient après le geste. Décor de l’absurdité quotidienne, utilitaire. Un lit, une table, une armoire, trois chaises, un frigo où les bières n’ont pas le temps de refroidir. Un bureau avec des feuillets illisibles et des photos qui font mal. Sur l’une d’entre elle, complètement défoncé, je souris de travers. Le Moi haïssable, enfin libéré. Le Moi au visage de bouffon jouisseur et boursouflé. Sur l’image, j’ai l’air d’un con, déchaîné, le verre à la main. La fête bat son plein. Sûrement que je fais chier tout le monde mais je me sens bien comme jamais. Mon bonheur ressemble à une grimace de singe. Son sourire à elle est déjà plus maîtrisé, comme un avertissement. Elle en fait moins. Elle m’en veut sûrement d’être aussi négligé, mais je ne m’en rends compte qu’à l’instant. Et cela n’a plus d’importance. Je n’ai même pas le plaisir pervers du regret à ma disposition. Il m’a été enlevé. Fatigué, mais incapable de dormir. Plein d’une énergie mauvaise, fuyante, douloureuse. Je me branle frénétiquement sur la fille de la météo, mais rien n’y fait. Je reste tendu, inexplicablement, et irritable comme un pitt-bull. N’est-ce pas malheureux de laisser perdre cette jeunesse, alors qu’il y a tant de malheureuses qui baisent le soir en songeant à Ricky Martin, Enrique Iglésias, ou Johnny Halliday ? Quelle sorte de descendance abrutie cela laisse-t-il augurer pour la nation ? Hein ? Je vous le demande. J’entame une bonne bouteille de vodka et bois jusqu’à l’anesthésie. Je sors me ravitailler dans l’épicerie au bout de la rue. En voulant, attraper une caisse de 86, je m’effondre au rayon bières. Des clients m’aident à me relever. Leurs têtes !  Faites-ça une fois dans votre vie pour voir la tronche du bon peuple. Pour vous en faire une idée. C’est misérabilisme et commisération et honte et rigidité et bonne conscience et mesquinerie et abstinence et constipation et sens du devoir et quand même ! et ça se fait pas ! etc…. Toutes choses inconnues quand on vit en dehors de tout. Quand on a choisi son camp.

J’attends. Je ne sais pas quoi. La fin du film. La chute de la blague. Une intervention divine. Une pluie de feu sur les imbéciles et les bigots. Non, c’est même bien plus simple. J’attends le prochain repas, le prochain verre. J’attends le prochain sommeil, la prochaine baise. Détachés de tout sens, de toute implication. J’attends qu’on me réclame à la consigne. Et pourtant je ne peux m’empêcher de rêver à quelque chose d’élégant et de distancé. Quelque chose que je n’arrive jamais à saisir. Il est de toute première urgence que je trouve une raison de vivre ce soir. Je le comprends. Mais les possibilités sont minces. À part les délices d’une sortie suicidaire en solo, je ne peux compter que sur Michaël ou sur David. L’un excluant l’autre, ainsi que de deux principes antagonistes. Ce sont, je crois, les deux types de mecs les plus différents qu’il soit possible d’imaginer. Des types qui, lâchés seuls dans le même merdier, auront abouti à des conclusions inverses, sur le sens de la vie. Le genre de clébards qui lorsqu’ils se rencontrent la première fois, se flairent le cul un instant, avant que leurs chemins ne se séparent à tout jamais. Si je peux supporter les blagues pourries et les discussions sur le championnat de France, je devrais sans doute sortir avec David. Il est du plus grand nombre. Il est compris de tous, instantanément, car il parle la langue vernaculaire.  Il est de ceux qui respirent la vie énergique, saine et auto-justifiée. Il est « tranquille ». Il « ne se prend pas la tête ». C’est un barbare, en somme, mais qui pourrait sans doute me faire rencontrer des filles. Et puis les sorties entre deux pourritures décadentes comme Michaël et moi, ont quelque chose de lassant à la longue ; un caractère presque incestueux, une stagnation du sang à force de se ressembler.

Le soir, donc, dans un bar de la ville, je me retrouve avec David  qui parle fort en passant d’une table à l’autre. Un verre à la main, il me devance comme un poisson-pilote. Les gens sourient à son passage, c’en est effarant. Il s’ouvre une voie à travers l’assemblée, comme Moïse à travers la Mer Rouge, en leur racontant des conneries. Il les conquiert en parlant vite. Tout est une question de rythme, je le comprends. Les filles sourient quand il les approche, comme s’il voyait le Messie venir à elles, avec sa bite de velours. Avec elles, il parle encore plus vite, c’est un vrai tourbillon. Ce qu’il dit est tellement con, qu’il faut le dire à la vitesse de la lumière pour que ça passe. Mais ça passe très bien. Elles avalent tout. Elles en redemandent. Elles sont en adoration devant sa verve comique. Quant à moi, j’admire son style. L’important est de parler fort, d’être indiscutable. Le maître mot est la familiarité immédiate. Il s’empare d’elles par la parole, par le geste. Comme si elles allaient évidemment terminer dans son lit, que la cause était entendue, et qu’il avait tout son temps. Ce qu’il dit est tellement nul, que ça ne ferait rire personne, en temps normal, même défoncé au crack. Mais pourtant ça marche. C’est comme si elles n’écoutaient pas ses mots, mais juste sa voix. Comme s’il les hypnotisait. J’essaie bien de lier quelques contacts, dans mon style direct, mais c’est peine perdue. David, mène, tyrannise, vampirise toutes les conversations. Il comble tous les blancs, fusille les anges qui passent. Je suis incapable de le suivre sur ce terrain là. Plus tard dans la nuit, après que l’alcool ait tout transformé en cinémascope, David m’instruit dans les toilettes. D’après lui, je fais peur aux filles. Je suis trop direct, trop crève-la-faim. Il ne faut pas que je leur montre ce que j’attends d’elles. Il ne faut pas qu’elles le sentent . Il faut leur faire croire que je m’en fous, que je suis une sorte de gentil nounours asexué, si je veux avoir une chance de me les faire. Il faut que je les fasse rire. Que je les empêche de réfléchir, de s’emmerder. Mais j’essaie de lui faire comprendre que je ne les comprends pas du tout, que je n’ai pas la moindre idée de ce que je pourrais leur dire. Il s’énerve alors : « mais n’importe quoi ! raconte-leur n’importe quoi ! Si tu veux baiser, il faut parler ! » De retour au bar, j’essaie alors de faire un effort, mais rien n’y fait. Je me rends vite compte que je n’ai rien à dire à ses filles, que je tourne en rond. Elles ne me touchent pas. Je n’arrive pas à m’intéresser à elles, à leur personnalité, et je n’arrive pas à feindre. Je ne vois que leurs corps et c’est à leur corps que je voudrais parler. Il me semble que si je pouvais les baiser, alors seulement, j’arriverais à leur parler, alors seulement je voudrais les découvrir. Ce serait un point de départ. Mais, la nuit passe, sans que je n’aboutisse à rien. On passe d’un bar à l’autre, en suivant les fermetures. À la limite de sombrer définitivement, je repère deux filles complètement bourrées, deux mochetés dionysiaques, sensuelles (David dit « des cochonnes »). Je tombe en arrêt devant leurs lèvres épaisses. J’ai toujours été fasciné par les filles complètement saoules au visage macroscopique complètement figé, anesthésié, dont il ne reste plus que la bouche, chaude et vibrante comme une piste d’aéroport en été. Je sens qu‘elles sont prêtes à tout, et moi aussi, dans l’état où je suis. Mais David refuse de participer à ce qu’il appelle « une boucherie ». Et on rentre se coucher. Je fais des cauchemars, bien sûr. Je suis incapable de me raisonner. L’obsession. Les filles avec qui j’ai failli coucher, les coups avortés, même les plus minables, me rendent dingues, car ils auraient pu être sublimes, qu’ils l’auraient forcément été. Fantasmes se déroulant à vide dans mon esprit. Impression atroce de paradis insulaires manqués, abandonnés à tout jamais.

Par David Lantano - Publié dans : L'enfer des caniches (roman)
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Mardi 30 octobre 2007 2 30 10 2007 11:38

Le Bien est faux et superficiel. Le Mal est profond et véritable. Je couche avec le Mal qui coule dans mon sang, qui emplit mes poumons comme une évidence, alors que j’oublie vite tous les principes du Bien. Je ne retiens pas mes leçons, je déteste le catéchisme. La morale me donne envie de vomir. Je fais simplement semblant avec tout le monde parce que je n’ai pas le choix. Parce qu’on brûle les sorcières et les magiciens. Je suis un imposteur avec ceux qui m’aiment et je déteste devoir les tromper. Mes amis, ma famille se font une fausse idée de moi. Je déteste leurs marques d’affection. Je ne les mérite pas. Ils s’adressent à un autre que moi. Ça me gêne. Ça me brûle. Je suis simplement mauvais comme on respire, il ne faut pas aller chercher plus loin. Je suis fatigué de l’effort constant que je dois faire pour leur cacher la vérité. Les seuls qui me parlent le langage que je comprends sont les salopards qui ne m’aiment pas. Eux seuls savent trouver les mots pour activer la blessure toujours disponible que je porte en moi. La Bête toujours prête à beugler le seul message que je comprends. Celui de la souffrance. La souffrance est tellement violente, tellement intime, tellement ressentie qu’elle ne peut être que la vérité. Il n’y a pas d’autre explication. Le Mal parle le langage primitif de la chair. Le Mal est un éclair de vérité. Une révélation. Vivre, échapper à la souffrance, c’est comme essayer d’empêcher la vérité de se révéler. Une entreprise de censure vouée à l’échec.  

Par David Lantano - Publié dans : L'enfer des caniches (roman)
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Dimanche 28 octobre 2007 7 28 10 2007 11:41

Je monte vers elle. Je monte vers elle comme si je grimpais l’escalier de vertèbres, de mes propres vertèbres renversées et promues passerelles jusqu’à elle, pour l’occasion. Je monte vers elle, entièrement révélé, sincère jusqu’à l’os, lent et cérémoniel comme un pénitent. Et dans cet acte, tout est dit. Je monte vers elle. Je ne ferai jamais que ça à l’avenir, d’une manière ou d’une autre. Tendre la main vers elle. Essayer d’atteindre, de saisir un rêve comme une lumière sur l’eau. Sans jamais y parvenir tout à fait. Car c’est une main de pèlerin que je tends, et non une main de conquérant. Elle me fait entrer et se recule, intimidée, au fond de la pièce. Je peux enfin voir son visage.

    Large, blanc, aux yeux bruns-verts, avec ces larges cernes brunes dont je me souvenais. Elle a laissé ses cheveux noirs libres, où je remarque des vestiges de mèches rouges négligées. Fossettes à la commissure des lèvres, dans un sourire aux canines un peu trop luisante, me semble-t-il dans mon délire. J’ai la même impression en découvrant le visage mobile, plein de ruse et d’instincts à fleurs de peau, que je n’en avais eu la dernière fois. Le même choc brutal, frontal. Mais je dois aussi avouer, que je ne l’aurais pas reconnue. Elle est identique en essence, mais les traits de son visage s’étaient déformés peu à peu dans ma mémoire, épousant les traits d’un idéal mythifié. Elle est belle, mais pas d’une beauté sereine, maîtrisée. Il y a quelque chose de sauvage, d’inconstant, d’extrêmement réactif dans son allure.

    Je ne m’étais jamais autorisé jusqu’à là, à croire au merveilleux, à l’essence du rêve. L’idée qu’une telle chose puisse exister sans que je puisse la connaître était trop pénible. Je me nourrissais de fantasmes, en les sachant loin de moi. Je voulais les garder loin de moi. Il y avait quelque chose de profondément ridicule, d’injurieux, à croire au miracle, à la concrétisation parfaite du désir. Devant Marta, le romanesque faisait une percée foudroyante dans le réel, prenait corps subitement, triomphal, ironique. Et plus, ce n’était pas une forme née de mon imaginaire, une extension de mon rêve, fade et parfaite. C’était un être autonome, à la pensée étrangère à déchiffrer, à comprendre. Il me fallait absolument y parvenir ou je n’osais même pas imaginer ce qu’il adviendrait de moi.

Nous nous asseyons aux deux extrémités de la table de la cuisine. L’appartement est petit. Deux pièces aux plafonds hauts, aux murs peints inégalement, humides. Deux pièces froides, inhospitalières, où chaque geste entre deux êtres paraît une offrande, un don de soi.

   La conversation s’engage comme une partie d’échecs. Les portes se dévoilent, se referment. Il me faut répondre à ses doutes, à son incrédulité. Pourquoi suis-je parti si longtemps ? Pourquoi revenir maintenant ? Questions échappées au milieu d’une conversation de pure forme, neutre. Histoire de ne révéler aucune faille, de cacher ses carences, ses peines, ses désirs. Je devrais normalement être pétrifié, crispé jusqu’à l’absurde, mais les quelques verres avalés m’ont rendu presque calme et tout à fait entreprenant. Je plaisante, j’ironise, j’argumente. Je joue sur toute la gamme. Je démolis les objections d’un geste de main. Je l’emmène dans mon euphorie, sous mon bras, à l’abri du doute. Et cela est facile, comme préparé de longue date. Je ne dis que la vérité, rien que la vérité. Je n’ai pas à mentir. Mes paroles coulent de moi comme une évidence comme un évangile. Pour une fois, la vérité devra suffire. Je dépose les armes à ses pieds et je courbe la tête. Je lui abandonne tout pouvoir de vie ou de mort sur moi, acte de foi véritable, pieds et poings liés. Elle voudra de moi, ou elle devra me renier entièrement, me détruire. Aucun doute n’est possible. Je ne lui en laisse pas le droit.

La nuit nous allons dans une piwnica du quartier. Une cave enfumée, comme un réduit d’une maison d’aïeul aux rideaux de velours, aux meubles anciens, mobilier fourre-tout d’instruments d’avant-guerre. Postes de TSF éventrés, pianola abandonné, papier peint jauni fleurdelisé, portraits d’ancêtres, comiques par leur sérieux et leurs trognes impossibles. Le tout est éclairé à la lumière rasante des bougies, comme un repère de conspirateurs du quotidien pendant une alerte anti-aérienne de la deuxième guerre mondiale.

   Il y a là, toute la compagnie nocturne de ses amis. Jeunes buveurs cyniques, rigolards. Dandys vieillissants, aux costumes bruns camphrés, mais impeccables. Beaux vieillards tranquilles qui ne boivent qu’à peine. Des hommes, pour la plupart. Marta passe d’une conversation à l’autre, d’un groupe à l’autre. Heureuse, euphorique, comme une petite fille boudeuse enfin contentée. Elle appartient à ce lieu, elle s’en nourrit. Les autres, la considèrent comme une égale, une compagne de beuverie amusante et pleine de vitalité cynique. Les autres, me considèrent avec bienveillance, comme une forme de lubie inoffensive et exotique (français !). Je ne suis pas là pour durer mais ce n’est pas grave.

 Et tandis que la sono entame un hora hongrois, hymne merveilleux à la résignation, ma respiration épouse la mélodie étouffante de l’air, souffrance acceptée jusqu’à l’inspiration, jusqu’au retour libératoire du thème. Je sais qu’il me faut tout abandonner ici. Abandonner la lutte et me laisser dévorer.

Marta se met à boire et je bois avec elle. J’embarque. La nuit est une guerre d’usure, un sabordage, une attaque en règle de la sobriété, jusqu’à l’annihilation totale. Il faut tenir. Répondre à la vodka par la vodka. Il n’y aura pas de trêve qu’elle ne s’effondre enfin, à bout de force, vaincue par sa propre déraison. Pendant un long moment, je reste crispé, ignorant de ses sentiments. Je ne sais plus si je suis pour elle une forme particulière, distincte des autres corps, dans la fureur de la noce. J’attends qu’elle me délivre enfin, qu’elle me fasse le don de la plénitude que je ne faisais encore qu’espérer. J’attends que la fragile indécision qui nous sépare encore se déchire enfin. Je ne sais pas comment l’embrasser.

Alors, un mouvement de foule me sauve. Une bousculade la pousse vers moi, et tandis que je la retiens nous joignons nos bouches comme une évidence. Deus ex machina. Après cela, tout est plus facile. Tout est gagné. Elle a donné le signal. Mon corps frissonne comme libéré de la charge d’une vie à mener, à travers le hasard et l’inquiétude. Son corps à elle est sûr, indiscutable. Je m’y accroche comme un déraciné. Ma petite part de butin sur l’éternité. Nous allons, cahotant, dans le bruit blanc de l’alcool. Couple indiscernable, crabe saoul, dérivant vers le point d’incandescence, le contact d’une effarante douceur, à peine imaginable. Valse bancale qui accède à la grâce par l’abandon, au-delà du ridicule, du grotesque.

 Je ne me souviens plus du reste mais que la danse nous porta jusqu’à son lit, dans un espace de temps indéfini, sans mémoire. Dans la chaleur de son corps révélé, je lui dis que je l’aime. Je veux me délivrer ainsi de mon obsession pour elle, échanger mon serment pour un autre, aussi beau mais exempt de douleur. Ces mots sont tellement obscènes habituellement, nettoyés de leur sens jusqu’à l’os, qu’ils en sont à vomir. Pourtant, il n’y a d’autres choix que de les utiliser. Dans un sens, naïvement, je veux leur donner une force magique, particulière, comme si le fait de les prononcer était déjà une victoire, une sorte d’incantation, un envoûtement, une certitude qu’elle m’aimerait moi aussi, quoiqu’il advienne. Je lui jette un sort. Elle me dit qu’elle m’aime aussi mais qu’elle a peur, qu’elle n’y comprend rien. Elle me demande si je me souviens qu’elle a un fils et qu’elle n’est pas libre de ses mouvements. Elle me demande si je suis prêt à l’accepter. Alors, tandis que nous nous endormons, je lui dis que oui, je m’en souviens et que ce n’est pas un problème ; que je prendrais soin d’eux ; que rien de mal ne pourra jamais leur arriver. Et je le sais, alors, puisque je suis prêt à tout.  

Par David Lantano - Publié dans : L'enfer des caniches (roman)
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Vendredi 26 octobre 2007 5 26 10 2007 19:50

                        E 40

 

      Autostrades désertes

      A 4 heures du matin

      Nous traversons le vif

      Des hinterlands en friche

      Nous suivons la percée

      De la ligne de fuite

      Dans un clignotement

      De lumières sodées

      Visions d'étrangeté

      A 140 à l'heure

      L'espace a des laideurs

      De social-réalisme

      Les parkings impudiques

      Dénouent leur solitude

      Tristesse aménagée

      De zones terrain-vague

      La modernité crasse

      Fantasme du passé

      Futurisme naïf

      Des années d'après-guerre

      Imprègne de violence

      Et de brutalité

      Cette géographie

      De territoires ternes

      Nous passons des villages

      De blocs et de réseaux

      Où des ombres se pressent

      Vers les messes matines

      Où des vieillards courbés

      Marchent capuchonnés

      Dans le froid quotidien

      D'une vie sans paroles

      Les maisons effritées

      Frileuses près des croix

      D’une église blockhaus

      Nouvellement dressée

      Rappellent aux fidèles

      Leur culpabilité

      Sous les affiches immenses

      De la publicité.

Par David Lantano - Publié dans : Poèmes
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Mercredi 24 octobre 2007 3 24 10 2007 14:52

Février 2001-Je retourne à Cracovie, le temps de rassembler un peu d’argent, d’en emprunter « à droite, à gauche », comme dirait Michaël. C’est à dire principalement deux mille balles, mendiées à mes parents, auxquels je mens pour les obtenir. Le voyage, la traversée devrais-je dire, est interminable. Vingt heures de routes abrutissantes.  L’Allemagne, d’abord, est traversée comme un mirage : Trier, Koblenz, Eisenach, Erfurt, Chemnitz, Dresden. Huit cents kilomètres d’autoroutes dans une Allemagne virtuelle, où les villes ne sont que zones industrielles, des lumières survolées dans les vallées en contrebas. Huit cents kilomètres d’aires de repos, halluciné, à essayer de dormir les pieds sur la vitre de la voiture, dans la lumière des néons bleus des stations services. J’assiste avec un certain émerveillement au passage de relais graduel de la nuit au jour, conduisant dans la lumière fumeuse du soleil levant. Des orages intermittents soulèvent des petites bouffées de pluie sous les roues de la Honda Civic. Et puis je passe la frontière à Zgorzelec, au petit matin. Le reste du voyage est fait dans un état d’épuisement pénible, dans un paysage polonais en friche. L’A4 qui traverse l’Europe d’Est en Ouest, d’Allemagne en Ukraine est un vestige en Pologne de l’ère de l’ Allemagne hitlérienne, et elle n’est plus que plaques de bétons, infiniment défoncées où des herbes folles poussent entre les jointures. Elle est en reconstruction permanente, à l’image du pays.

Les villages et les petites villes que je traverse sont un chaos d’images et d’identités. On y voit des BMW et de vieilles Polonez, des Mercedes doubler des chevaux de bât. De petites maisons blanches délabrées entourent les églises les plus modernes d’Europe. D’affreuses croix plantées au bord des routes côtoient des affiches publicitaires de format géant, ventant des marques de téléphonie mobile ou les dernières productions hollywoodiennes . Dans une nowy miasto, je vois des bois clairsemés longer les chemins près de grappes d’HLM à tel point désolées qu’il est difficile de croire que quelqu’un y vit. Des hôtels, des chambres d’hôtes improvisées, des propositions de services sur chaque affiche « uslugi ». Des escouades de petits laveurs de carreaux postés en embuscade près des feux rouges. Une économie de l’adaptation. Et partout des champs, d’interminables champs de blé.

Marta essayant de se décrire dans un mail:  « J’aime la vodka au goût de cerise, l’ail et la menthe fraîche. Et je suis folle. » Elle ne trouve rien d’autre à ajouter. A cette définition si parfaitement frivole et sensuelle, j’ajoute en esprit, le cynisme adolescent en demi-teinte et le défi à peine formulé :  « Es-tu capable de m’aimer ainsi ? » Je n’imagine rien de mieux en guise de présentation que ces deux phrases. Pas de « valeur » prétendument essentielle, de réalisation. Elle ne fait rien. Elle n’est personne. Elle aime.

Le jour même de mon arrivée, c’est le jour où l’on s’est donné rendez-vous. Je suis tendu à craquer. Je suis en feu, en fusion, en phase supercritique. Je passe dans un bar du Rynek Glowny, histoire de retrouver une forme solide, ainsi que l’usage du langage articulé. Je bois avec application, quatre zubrowka, jus de pomme : assez pour me remonter, mais suffisamment peu pour ne pas avoir l’air saoul, incapable de tenir debout. J’accède à un niveau de conscience aiguë, inconnu jusque là, de mon propre corps, du fonctionnement de mes organes internes. Pour la première fois, je respire, mes poumons sont le lieux d’échanges gazeux primordiaux. Mon cœur assure le flux sanguin, sonnant le branle-bas à travers tout mon être, lourd comme une cloche de cathédrale, comme le Dzwon Zygmunta de Wavel. Tout paraît en équilibre instable, précaire, comme si je risquais de mourir à tout moment.

   Je suis terrifié, en fait, à l’idée d’avoir à l’affronter. J’ai peur de tout perdre si, avec elle, je me laisse aller rien qu’un instant à ma vraie nature. Il ne faut pas qu’elle sache. Je dois l’empêcher à tout prix de découvrir la vérité sur ma personne. Elle ne devra jamais approcher le vrai Baptiste. Le fantôme. L’imposteur. Le type perdu qui ne comprend rien à rien, lâche, incompétent, paresseux et si parfaitement creux.  Il faut que je la tienne à l’écart du vide sidéral de ma personnalité, sous peine de la perdre aussitôt. Cela devra rester mon secret, ma petite chambre de Barbe Bleue où elle ne devra jamais pénétrer. Je suis douloureusement conscient de tout cela alors je bois pour me donner du courage et j’assure le suivi par un chronométrage rigoureux des évènements.

17h : arrivé au bar une heure avant contact. 17h07 : premier verre terminé. 17h20 : deuxième verre terminé, se dépêcher d’en commander un autre pour ne pas être en retard. Je dois me raisonner pour ne pas regarder ma montre plus d’une fois toutes les trente secondes. Mon voisin de bar, un quadragénaire local, me prend en pitié et essaie d’engager la conversation. J’essaie de lui répondre avec les quarante mots de polonais que je maîtrise et il semble apprécier l’effort. Il doit en connaître une dizaine en français, du temps de son service militaire dans le Lyonnais, m’explique-t-il. Mais la conversation s’enlise rapidement. Il prend alors à partie, une pauvre fille venue passer commande au bar, une fille de dix-huit ans (tout au plus) et la prenant par l’épaule, la recrute comme traductrice instantanée. Après quelques minutes d’une conversation incohérente, mais passionnée, comme on en assiste à certaines heures du petit matin, il se lève soudain pour partir, tandis que la petite m’invite dans un anglais timide à rejoindre sa table où sont rassemblées trois de ses copines. Les copines en question, sont mignonnes à croquer, souriantes, engageantes. De quoi n’en faire qu’une bouchée. Pourtant, chose effarante, et inédite pour moi,: je m’en fous complètement. Je prends congé sans regret. J’ai rendez-vous dans 12 minutes. Je sors et je marche rapidement en suivant un itinéraire mémorisé de longue date. Ulica Sienna, à travers le parc obscur, puis la longue avenue Starowislna, quelques pas dans Dietla, et enfin la rue Sebastiana. Je marche en apesanteur, dans une ville plus précise, plus marquante, vue en coupe du fond de mon exaltation. Je vois des pavés humides, lumineux, des arbres noirs frissonnants sous le vent. Je marche rapidement et sans jamais m’égarer, si bien que j’arrive quelques minutes en avance au pied de l’immeuble. Je continue de marcher, pour ne pas avoir à attendre, ni arriver en avance (j’ai cette idée fixe stupide qu’il me faut arriver à l’heure pile), décrivant un cercle autour de l’immeuble, comme autour d’un épicentre dangereux. Je vois un quartier endormi, presque fossilisé, des immeubles aux fenêtres blanches, aux contours aux reliefs sculptés s’effritant ; des murs noirs de suie, révélant la pierre ou la brique à nue. Je vois des pieds d’immeubles aux arcades grises, passages où l’on imagine s’abriter les ivrognes errants, buvant du mauvais vin à quelques groszy la bouteille. Des hôtels restaurés aux murs pastels, ocres, verts, roses.

     Je reviens d’une traite au pied de son immeuble et sonne à l’interphone. Un craquement, puis une voix assourdie, interrogative. Je donne mon nom et la voix m’indique d’aller tout droit dans la cour après l’entrée. Je pousse la porte, en essayant de garder mon calme. Au bout d’un couloir carrelé, flanqué d’un escalier en bois lambrissé, j’arrive dans une cour intérieure. C’est une cour de terre battue, avec un cadre de métal noir à son centre, comme une potence. Les murs des immeubles vus de l’intérieur sont plus sales, et plus délabrés que de l’extérieur, s’il est possible. Un système de passerelles, de type carcéral, relie l’escalier principal, aux différents appartements. Des fils à linge partout. J’aime tout de suite cet endroit. En face du couloir, à quelques mètres de hauteur, un appartement est éclairé d’une lumière orange, chaude, la lumière d’une matrice bénéfique, l’assurance d’une bonne renaissance pour ceux qui croient à la réincarnation.

Elle est sortie sur le palier, et reste debout sans rien dire tandis que je m’avance. Elle est en contre-jour, et je ne vois d’elle que sa silhouette, et une sorte d’aura entourant ses cheveux défaits, un halo blanc aux reflets rouges surprenants. Je ne sais pas si elle l’a fait exprès, mais l’effet est très cinématographique. Du haut du balcon, elle a l’air d’une version destroy, silencieuse, d’une Juliette de Shakespeare. Une sentinelle féerique, une lumière trouble, sans justification, sans égal dans mon firmament d’alcoolique.

Par David Lantano - Publié dans : L'enfer des caniches (roman)
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Lundi 22 octobre 2007 1 22 10 2007 22:30

                   APPARITION

 

Je l’ai revue encore, assise à une table

Dans un rêve éclairé d’un jour insupportable

 

Où elle se tenait, indifférente, légère,

Fumant à je n’sais quoi, la cigarette en l’air.

 

Souriant vaguement, son atroce beauté

Régnait en surbrillance, sur mon être effaré.

 

Exhalant sa douceur, comme un commandement

Elle était comme un signe, un charme surpuissant

 

Qui n’avait d’autre loi que de me voir souffrir

Sans pitié ni répit, mais me voir défaillir.

 

C’est alors, j’ai compris, qu’à travers le regret

Le malheur nous domine, que l’on aime un reflet.

 

Le malheur investit les pâleurs et les lignes

Des visages sereins d’une puissance maligne.

 

Je l’ai revue encore, assise à une table

Dans un rêve éclairé d’un jour insupportable.

Par David Lantano - Publié dans : Poèmes
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Dimanche 21 octobre 2007 7 21 10 2007 13:19

                    La nuit se faufilait entre nos bras de traîne

                  Et tes lèvres peignaient sur mes doigts un poème

                  Vague, oraison banale au bonheur égoïste

                  Qui fleurit dans l’instant, et périt au jour triste.

 

                  Quatre nuits ou bien cinq, dans un autre décor,

                  À siroter ta bouche, à respirer ton corps;

                  Quatre nuits à t’aimer, à te sauver du froid,

                  À te chercher, aveugle, de mon corps, de ma voix.

                  

                  Quatre nuits près de toi, douceur injustifiée,

                  Comme une aura gagnant ma conscience hébétée

                  Et puis la fin de tout sur un pont à pleurer,

                  Et puis je ne sais plus, je ne veux plus penser.

 

                  Des autres corps venus,  entrevues au hasard,

                  Éclats subits de peaux, élancées sous le fard;

                  De leur grâce parfois plus légère et plus belle,

                  Rien n’a plus pénétré mon cœur de sentinelle.

 

                       J’ai, parmi les douleurs vagues de la raison,

                  La conscience aiguë de cette dérision :

                  Le souvenir triomphe, la nature s’est trompée

                  Je ne sais plus pourquoi ces baisers-là comptaient.

 

Par David Lantano - Publié dans : Poèmes
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Samedi 20 octobre 2007 6 20 10 2007 23:40

Match de football en plein air, l’après-midi. Des cons, bringuebalant leurs graisse à trente ans passés, courent derrière un ballon. Un autre con, assis dans les tribunes, à se geler les couilles les regarde :c’est moi. Je suis fasciné par la dose de candeur et d’abnégation qu’il faut à un adulte pour cet exercice à priori inventé pour les chiens. C’est vrai, s’imagineraient-ils courir après un bâton pour le ramener sans cesse au lanceur, sans réticence, sans honte ? Se rouleraient-ils par terre comme des cabots sans cette mascarade? Bien sûr que non. Pourtant, encadrés par les règles du football -rien de plus qu’un prétexte à mon avis- ils se précipitent sur la balle comme si c’était la chose la plus importante du monde. Esprit grégaire ? Survivance d’un instinct guerrier ? Connerie magnifique ? Ne me demandez pas. Tout ça me dépasse totalement.

J’assiste donc au match de quatrième série : Trifouilly – Bitencourt, sous un ciel couvert. Non pas pour mon plus grand plaisir, mais pour encourager les exploits de mon pote David, le chéri de ses dames, accessoirement avant-centre de l’équipe locale. Le spectacle est tragi-comique sur le stade. Ça ahane, ça s’appelle, ça s’insulte. Les gestes techniques sont, au mieux, à demi réussis, au pire, dangereux pour la santé des joueurs. Les voix résonnent un peu minables dans le stade quasiment désert. Le match se traîne, c’en est à se flinguer. J’observe les déhanchements frimeurs de mon pote, à l’avant. Parmi tous les joueurs de foot, les avant-centres sont les pires. Ça se dandine, ça se recoiffe, ça se plaint sans arrêt, de ne pas recevoir la balle au bon endroit, au bon moment, pour l’exploit prémédité, simulacre d’orgasme par équipe. La moitié du temps, les mains sur les hanches comme un empereur romain, David sprinte parfois, tombe souvent, se relève les yeux au ciel, admonestant je ne sais quelle divinité de lui refuser le but tant mérité. Finalement, le match se termine par la victoire des visiteurs 2 :1, mais en prenant en compte le fait que le deuxième but a été inscrit dans une position évidente de hors-jeu, on peut considérer, que la défaite n’est pas méritée, m’explique David. En gros, qu’ils n’ont pas tout à fait perdu.

Je le retrouve après le match, maussade et mastiquant avec rage. Vitalité gominée, simplicité. Tout est victoire ou défaite. Pas d’obsession, pas de souffrance existentielle pour David. Un « solide » bon sens, un « solide » appétit, un « solide » sens de l’humour. Dans le café où on se console de la défaite, les joueurs refont le match. On décide que l’équipe adverse était « prenable ». C’est ce qu’on avait déjà dit avant la rencontre, et la défaite n’a rien changé à cette conviction, au contraire, elle n’a fait que la conforter. Comme quoi, les faits ne changent pas les théories, en football. Agitation, grandes gueules. Les joueurs sont tous de la même trempe stupide et enthousiaste. L’essence même de l’humanité rayonnante. Je ne fais pas partie de cette trempe. Je ne fais pas partie de cette équipe. Je suis un handicapé social, émotionnellement disqualifié. Je me rends compte soudain de l’implication : ce type de consolation m’est interdite. L’idée de solidarité, de camaraderie virile me font rire, je n’y peux rien. Je me sens à l’étroit dans cette mauvaise foi tacite et obligatoire. Chargé de l’exprimer, je ne fais qu’acquiescer. Je me sens loin. Le plus loin imaginable de la vie véritable, de son centre exact, petite bille de métal incandescente. J’étouffe.

Par David Lantano - Publié dans : L'enfer des caniches (roman)
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