Mercredi 7 mai 2008

Alors qu’il se frayait un chemin à l’intérieur de la taverne, à demi désertée en ce soir d’automne avancé, derrière la silhouette de Leyda qui marchait sans se retourner, le même endroit, où il s’était réfugié lui apparut en esprit totalement différent, déformé dans sa mémoire par l’angoisse et le mythe de leur rencontre, et par ce que quatre mois de passion y avaient ajouté d’irrémédiable.

L’endroit d’alors, vision partielle et fragmentaire, s’était présenté à lui, dans son état de peur stupéfaite, comme une suite de couloirs aux épais tapis noirs et aux tentures rouges sang (Il étaient en fait plutôt roses sombres et maculés de suie, constatait-il aujourd’hui, inexplicablement et irrémédiablement déçu). Ce qu’il avait pu en voir alors ou plutôt en deviner avait donné sur une série d’alcôves à peine mieux éclairées où se mouvaient des ombres lentes (ombres qui n’étaient plus à présent que des phantasmes dans des alcôves noires et désertes). Il avait aperçu la moitié d’une pièce centrale, vaste et éclaboussée d’une lumière sanglante qui brillait à travers la soie d’un rideau translucide ainsi qu’un comptoir géant qui y accueillait les clients. Lumière et comptoirs étaient d’ailleurs toujours présents. Mais si la taverne en ce soir d’automne était à moitié vide, celle d’alors avait été bondée.

Avant d’avoir réalisé ce qu’il faisait, perdu et dépassé, il s’était retrouvé à mi-chemin de la salle, incapable de faire marche arrière. La masse sonore des clients qui étaient entrés avec lui l’avaient  bousculé et dépassé, devenant au fur et à mesure, plus bruyante et plus sombre. Des marins, pour la plupart, qui riaient fort et qui s’émerveillaient de la puissance de leurs rots. Ewald, à son grand effarement, s’était rendu compte qu’il était ivre. Il voyait passer en désordre, les détails de la brutale vitalité des clients : vestes de cuir noir des hommes,  bras musclés,  chemises de lin ouverts sur des poitrines viriles qui l’effrayaient et le cernaient de toutes parts.

Lorsqu’il avait enfin passé le fin rideau de soie, il s’était aperçu à quel point ses longs cheveux, sa peau blafarde  et son air effarouché le trahissaient, le désignant comme un serviteur d’Eltor égaré. Sa conscience morale bafouée, qui se confondait dans une partie encore lucide de son esprit, avec le visage furieux d’Elmar, n’avait cessé de lui répéter qu’il aurait du rentrer, qu’il était un petit enfant fugueur, totalement stupide et déraisonnable. Et la honte qui n’avait fait qu’amplifier son angoisse d’être découvert, d’être pris, lui avait donné l’air d’une victime désignée. Pourtant à chaque fois, qu’il avait songé à s’enfuir, l’idée de cette partie de la ville plongée dans l’ombre entre le port et le quartier du temple, l’idée de cette étendue noire, pleine de dangers inconnus qu’il aurait eue à franchir alors, l’en avait dissuadé.  

Il avait vu certains hommes lui adresser des œillades et des petits baisers moqueurs, et il s’était enfoncé dans la pièce pour leur échapper.

C’était alors que cela était arrivé, se dit-il, contournant à la suite de Leyda, une immense table ronde qu’un unique couple occupait pour l’heure et qui gênait l’accès au comptoir. C’était à cet endroit précis, pensa-t-il comme s’il avait espéré voir surgir de l’ombre d’une alcôve, un fantôme, un reflet même amoindri de cet instant créateur qui aurait pu alléger son angoisse, ou peut-être une simple remarque, un geste de connivence de Leyda qui reconnaîtrait le caractère sacré de cette table, mais il n’y eut pas de fantôme et Leyda se faufila sans même un regard vers le fond de la salle où il la suivit.

      C’était pourtant là que tout avait commencé. Lorsque, tentant de contourner l’immense table surchargée, secouée par le choc des chopes de tous les marins qui s’y appuyaient alors, il avait buté sur la jambe de l’un d’entre eux (accident ou malveillance, il ne le saurait jamais) et s’était retrouvé à terre sous les éclats de rire de la tablée. Il avait senti un chatouillis de cheveux dans son cou et une main serviable qui l’avait relevé, le hissant avec une force peu commune, et le rétablissant sur ses pieds. Elle l’avait relevé ! Quatre mois plus tard, cela signifiait toujours quelque chose pour lui. Tellement choqué-presque écrasé aurait-il pu dire- par la vue de ce visage aux yeux rayonnants de joie qui lui faisait face, il n’avait pas entendu tout de suite ce qu’elle avait dit.

« Nous avons presque les mêmes, avait-elle répété, comme si elle avait parlé à un enfant idiot, désignant ses longs cheveux blonds qui étaient alors défaits et les portant à la rencontre des siens. Peut-être est-on frère et sœurs ? Je suis orpheline. » Son sourire indiquait qu’elle avait plaisanté évidemment. Mais sur le moment, il lui avait été impossible de le comprendre. 

Le simple rappel de cette scène, magnifiée dans sa mémoire, porta à ses lèvres un mélancolique sourire que Leyda ne remarqua pas.

« Moi non plus, était-il tout juste parvenu à marmonner. Moi non plus, je n’ai plus de parents. 

-Alors c’est peut-être vrai. Enfants de la même nuit…, avait-elle répondu, souriante et pourtant sérieuse. Enfants de la même nuit… quoiqu’elle ait voulu dire par là. »

Puis elle avait relevé des traces de sang provenant des doigts coupés d’Ewald sur le dos de sa main et dénouant le mince foulard translucide qu’elle portait, lui avait fait un rapide bandage, plus en signe de plaisanterie qu’en une réelle intention de soins, la bande d’étoffe trop mince, ressemblant plus à un prix qu’à un pansement. Puis, sans manière aucune, elle avait fait disparaître les quelques gouttes de sang de sa main-un sang sombre, presque noir avait-il noté- d’un rapide coup de langue de chatte. De lionne, rectifia-t-il. Pas de chatte. Elle était semblable à une lionne. Elle le lui avait dit. Le geste, furtif, avait été porté non pas sur le dos de la main de la jeune femme, avait-il semblé, mais le long de l’épine dorsale d’Ewald, effleurant chacun de ses nerfs dans leur inflorescence. Puis aussi rapidement qu’elle était apparue, avant qu’il n’ait su que dire pour la retenir, elle s’était échappée vers la sortie, sans un mot de plus.

par David Lantano publié dans : Le Hurleur-dans-la-forêt
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