Samedi 5 juillet 2008

Il eut le plus grand mal à s’endormir, puis il rêva pendant un temps qui lui parut infini un étrange amalgame de rêves d’horreurs et de félicité. Dans ces rêves, des milliers de chiens à visages humains gémissaient, imploraient, lui demandant leur grâce ; une grâce qu’il était incapable de leur accorder. Dans ce chenil infini, il essayait de faire taire ces créatures hybrides à coup de bâtons. Mais les chiens humains ne se taisaient jamais, et hurlaient de plus belle sous les coups. Au-milieu de cela, Leyda en maîtresse-chiens, l’attendait, souriante, compréhensive au milieu des hurlements. Elle seule, savait ce qu’il acceptait de faire pour la retrouver. Elle seule lui pardonnait le sacrifice nécessaire des animaux et ne l’en aimait que plus. 

Au milieu de la nuit, il fut conduit sans détour à l’Arbre de Nuit par la carcasse animée d’un jeune chien, fantôme de l’une de ses victimes.

« Vous m’avez menti ! protesta-t-il devant la silhouette ensanglantée de l’arbre. J’ai fait ce que vous m’avez demandé! »

Le Hurleur ne daigna pas répondre, et il eut l’impression d’être un fou qui parlait à un arbre.

« Vous m’entendez !cria-t-il. Vous devez m’accorder ce que vous m’avez promis ! J’ai tué tous ces chiens pour vous…

-Des chiens ? lui répondit enfin la voix sarcastique du Hurleur, provenant d’un endroit élevé de l’arbre. Qu’ai-je à faire de chiens ? J’espère au moins que tu ne leur as pas fait de mal…

-Vous vous moquez de moi ! C’est vous qui me l’avez demandé !

-Vous vous moquez de moi ! C’est vous qui me l’avez demandé ! répéta le Hurleur, sa voix singeant avec cruauté le ton geignard qu’Ewald ne pouvait s’empêcher d’adopter. Tes jérémiades interminables commencent sérieusement à m’indisposer, enfant. Le moindre petit service que je te demande te fait gémir comme une femme. Alors quoi ? Tu ne supportes pas la vue du sang ? Tu as peur de te casser un ongle ? Cela ne m’étonne pas que ta femme en ait eu assez de toi. Elle a sans doute décidé de se trouver un homme, un vrai pour une fois, qui ne rechigne pas à la tâche, et qui ne s’évanouit pas à la moindre contrariété. Tu m’ennuies ! Je me demande même si je ne vais pas mettre fin à notre collaboration. Après tout, tu ne m’apportes pas grand chose..

-Vous n’avez pas le droit! J’ai fait ce que vous m’avez demandé. Vous devez respecter votre parole. Vous devez me la rendre ! 

-Je ne dois rien du tout, vermine. N’oublie pas à qui tu t’adresses ! Je pourrais te pendre par les tripes à mon arbre et te garder en vie pendant des éons…

-Elle est à moi, vous m’entendez ! Elle est à moi et vous devez me la rendre comme vous me l’avez promis ! Vous le devez ! J’ai tué pour vous et je le ferais encore s’il le fallait, mais vous devez me la rendre ! »

Il y eut un silence, puis le Hurleur émit un petit rire satisfait :

« Et bien, je préfère ça ! Pour une fois, tu fais preuve de conviction. De bien plus de conviction d’ailleurs que tu n’en as jamais montré dans ta misérable carrière d’acolyte. J’espère que tu as compris bien sûr que je me moquais éperdument de ces pauvres bêtes que tu as exterminées de si brillante manière. Il s’agissait juste d’une forme de test. J’aurais aussi bien pu te demander d’exterminer les chevaux de la ville ou les nouveaux-nés…

-Je n’aurais jamais fait ça !

-Bien sûr que non ! ironisa le Hurleur. C’est pourquoi j’ai choisi les chiens. J’ai senti qu’en fait tu ne les avais jamais beaucoup aimés. Mais, dorénavant, grâce à cela, je sais que tu es prêt et nous pouvons enfin passer à la dernière épreuve.

-Encore une épreuve ! Cela suffit, j’ai déjà fait tous ce que vous m’avez demandé et vous n’avez rien fait en échange…

-Je te trouve très injuste. Je t’ai aidé à te débarrasser de l’influence malsaine de ton ridicule et grandiloquent maître, je t’ai débarrassé de tous ces scrupules néfastes à ton développement et je t’ai rendu ta volonté et ta combativité défaillante. En fait, tout ce que je t’ai demandé était uniquement dans ton intérêt…

-Vous ne cessez d’ajouter des conditions et des épreuves. Il y a toujours autre chose. Vous m’utilisez mais vous ne faites rien pour moi…

-Cette fois-ci, c’est la dernière. J’en fais le serment solennel. Je ne te demanderai plus rien après cela. Et du reste, ce que je vais te proposer sera encore une fois dans ton intérêt.

-Que voulez-vous que je fasse encore pour vous ? Faites que ce soit rapide et simple, au moins. Et ne me demandez plus de tuer. Je ne peux plus faire ça…

-Je ne vais pas essayer de te tromper. Je sais que tu es affranchi du genre de pacte que l’on passe avec moi, habituellement. Et de certaines clauses qui engagent à jamais ceux qui traitent avec moi. Cependant…

-Vous voulez me faire assassiner quelqu’un, n’est-ce pas ? Vous comptez me lier à vous ainsi…

-Ah, je vois que tu es donc bien informé. Mais comme je te l’ai dit, je n’ai pas l’intention de te tromper. Nous avons trop à gagner, tous deux, dans ce que je vais te proposer pour que cela m’intéresse. Aussi, je ne te demanderai pas de commettre un crime de ta main, mais simplement de prêter assistance à l’un de mes collaborateurs. C’est lui, qui fera le travail, tu n’auras qu’à le guider, aussi rien ne t’engagera envers moi, je te le promets. »

Ewald ne répondit pas tout de suite. La tête lui tournait. Bien sûr, il était hors de question de commettre un crime ou d’y participer de quelques manière que ce soit. Qu’il puisse même l’envisager dépassait l’entendement. Mais il était si près d’en terminer. Si près du but. Et après tout ce qu’il avait déjà fait, il serait stupide d’abandonner maintenant. Le Hurleur avait raison. Il lui avait rendu sa combativité, sa conviction de se battre pour ce qui importait pour lui. Il voulait Leyda, et il l’aurait quel qu’en soit le prix.

« Et qui ?…Qui visez-vous ? murmura-t-il, se regardant parler et s’engager dans un atroce négoce, sans oser y croire.

-Tu ne devines pas ? Tu as pourtant si bien commencé ton œuvre de libération. Il faut aller jusqu’au bout, Ewald. Il faut en terminer avec lui…

-Elmar ? Vous voulez assassiner Elmar ?... Non, je ne vous aiderai pas à faire ça. C’est mon père… »

Le Hurleur eut un rire doux et compréhensif et il poussa un léger sifflement comme une modulation tirée d’un ocarina. Aussitôt, il vit s’agiter aux limites de la clairière une forme blanche indistincte.

« Non, il n’est pas ton père, Ewald. Et je pense que tu le sais parfaitement. Mais il est vrai qu’il connaissait tes parents. »

La forme blanche s’avança vers l’arbre et Ewald s’aperçut de la gaucherie de la créature. Il y avait quelque chose d’étrange, de lourd et de maladroit, dans sa démarche qui provoquait un malaise.

« Ah, les amants suicidés ! Mes préférés ! s’écria le Hurleur. Ne sont-ils pas touchants ? »

Ewald se rendit compte alors en effet qu’il ne s’agissait pas d’une seule créature mais de deux êtres, un homme et une femme nus reliés l’un à l’autre par une sorte de membrane de peau s’étendant sur toute la longueur de leur tronc. Le couple siamois avançait difficilement claudiquant avec un bizarre empressement vers leur maître.

« Tu ne les reconnais pas, Ewald ? demanda le Hurleur, innocemment. »

Ewald regarda longuement les visages des deux êtres dont les yeux étaient morts et glauques et dont les bouches muettes, s’ouvraient et se refermaient alternativement en émettant des petits plops pitoyables tels des poissons hors de l’eau. Et puis, son regard passant alternativement d’un visage à l’autre, relevant ici, l’ampleur et la clarté des yeux, notant là, le renflement caractéristique d’un nez, il comprit soudainement.

« Dis bonjour à papa et à maman, Ewald, dit le Hurleur en riant. Allons ne soit pas mal élevé… »

Ewald aurait du s’évanouir, tant la souffrance et le choc étaient grands. Mais il semblait qu’au contraire une force le maintenait conscient et le forçait à comprendre, à assimiler, à imprégner son esprit de la terrible et simple vérité. Une vérité qu’il avait au fond toujours sue, à laquelle il avait parfois eu accès en rêve mais que l’incessant travail de raisonneur d’Elmar avait occulté.

« Eux aussi, sont des fidèles d’Eltor, continua le Hurleur. Ils doivent être fiers de toi. »

Ewald leva son regard vers les branches de l’arbre d’où provenait la voix mais fut incapable de parler.

« Comme tu ne le demandes pas et puisqu’ils n’ont malheureusement plus la possibilité de le faire, je vais t’expliquer comment ils sont arrivés là. Vois-tu, ces deux jeunes gens vivaient chacun de leur côté, dans cette rieuse cité d’Osgord, sous la magnanime autorité d’Eltor. Tout se passait bien pour eux, c’est à dire selon ce long et ennuyeux parcours que tes amis en manque d’imagination appellent la vie, jusqu’au jour, funeste destin, où ils se rencontrèrent. Alors ce fut l’amour et toutes ces genres de péripéties ridicules que tes semblables et toi désapprouvez si justement. Ils se mirent à fricoter un peu trop lestement et quelque mois plus tard, ta maman était enceinte. Bien sûr, ils étaient jeunes et ils n’étaient pas encore mariés aussi le prêtre d’Eltor eut la courageuse idée de les chasser et de les dénoncer à leurs parents. Et dès que tu naquis, tu leur fus enlevé comme de juste et tes parents, tout pétris de sensiblerie idiote comme toi, se jetèrent d’un commun accord dans le fleuve. Ridicule, ne trouves-tu pas ?

-Qui ?…Qui était… ?

-Ah oui, le prêtre d’Eltor du temple nord était le même qu’aujourd’hui, bien sûr. Quoique beaucoup moins conciliant, sans doute plus jeune et plus intransigeant. Je trouve qu’il se bonifie avec l’âge…Maintenant, je suppose que si je te donnais un couteau, tu ne verrais aucune objection à aller trancher la gorge de ton maître adoré, mais comme je te l’ai dit, je ne veux pas que tu opères de ta main. Je ne veux pas te lier à moi. J’ai, disons…pitié de toi. Appelons ça comme ça.

-Comment ferais-je ? parvint enfin à prononcer Ewald.

-Approche-toi, je vais te présenter…. »

De l’ombre des feuillages surgit une haute silhouette noire, encapuchonnée, qui semblait taillée à même la nuit. Elle fit quelque pas dans la clairière, absolument silencieuse, et Ewald s’aperçut que la créature ne foulait pas l’herbe de la clairière mais qu’elle marchait d’une manière étrangement arythmique, désarticulée sur une surface qui semblait s’étendre à moins d’un pouce de la surface du sol.  Alors qu’il essayait de croiser le regard de la créature, Ewald fut pris de tournis. Le visage de l’être était une forme de pâte molle, de gouache dont la texture, la couleur et la forme changeaient sans fin, épousant des expressions contraires et incongrues, au gré du vent : joie, haine, tristesse, indifférence, amour…Le visage de la créature semblait être une expérience en cours, un tourbillon, un test en continu des capacités expressives de son possesseur.

« Voici celui qui agira à ta place, celui que tu introduiras au domicile d’Elmar pour qu’il le fasse taire enfin, de manière…définitive. J’aimerais te donner un nom mais j’ai bien peur qu’il n’en ait pas, les changeformes n’en ont jamais. » Puis, le Hurleur s’adressa à la créature : « Montre-lui. »

Alors, tandis que la créature se tournait vers lui, Ewald vit le visage du changeforme se modifier, se réorganiser avec une vitesse stupéfiante, tout élément du visage mobile et déformable à volonté. Puis, aussi rapidement, le visage se fixa dans une expression apeurée, remarquable de justesse, et l’acolyte s’aperçut qu’il contemplait son propre visage.

« Tu commences à comprendre ? demanda le Hurleur. Il peut prendre l’apparence de n’importe qui en quelques battements de cœur. Et il a l’amusante particularité d’être un tueur redoutable.

-Est-ce qu’il…saura comment faire ? Est-il assez fort ?

-Oh oui, il l’est. Ne t’inquiète pas. Il n’a qu’un seul défaut :il se perd facilement, mais c’est le cas de tous les changeformes. J’aime à dire que mes créatures préférées n’ont pas le sens de l’orientation. Aussi faudra-t-il que tu le guides jusque à destination, mais, je t’assure qu’une fois là, il fera son travail avec la plus grande efficacité. Elmar ne pourra rien contre lui.

-Et quand…quand devrons-nous frapper ? Je ne suis pas sûr qu’Elmar me laissera entrer si cette…chose m’accompagne.

-A cet instant, Elmar est éveillé quelque part dans une des pièces de sa maison. Dès que tu t’éveilleras, tu iras frapper à sa porte et crois-moi, il te laissera entrer. Tu iras alors dans sa maison et tu laisseras la porte entrouverte pour que notre ami y pénètre à son tour. Ensuite, tu n’auras qu’à le laisser faire. Ce sera très simple.

-Et qu’arrivera-t-il ensuite ?

-Personne n’aura rien vu, fais-moi confiance. Tu ne seras jamais soupçonné et notre ami se confondra, dans sa retraite, avec l’air de la nuit. Et puis, songe qu’alors ce sera fait. Tu auras réussi. Leyda t’appartiendra pour de bon, je ferai en sorte que tu ais tout empire sur elle. Crois-moi, j’ai les moyens de faire cela. »

Ewald jeta un nouveau regard à l’être qui se tenait devant lui, impatient et absolument silencieux ; puis il leva les yeux sur l’arbre qui semblait, rouge dans le noir de la nuit, traversé par le vol des milliers de phalènes d’or qui l’habitaient, planté plus puissamment et plus inévitablement dans l’horreur de son destin qu’il ne l’avait jamais été. Puis, il jeta un dernier regard à ses parents que l’irréversibilité de la mort tenait éloigné de lui à jamais, fantastiquement intimes et étrangers à la fois, dans leur posture de mendiants torturés. Il poussa un long soupir et ferma les yeux-

par David Lantano publié dans : Le Hurleur-dans-la-forêt
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