Mercredi 2 avril 2008

                La créature la plus douce que la Terre ait portée

 

    Le soir venait de tomber et un serveur était passé allumer les petites bougies décoratives sur chacune des tables du restaurant. Quelqu’un avait allumé la radio sur une station FM puis l’avait éteinte. Sur le tableau noir, à l’entrée, on n’avait pas pris la peine d’effacer l’offre spéciale de la veille « Sole meunière. Julienne de Printemps. Une entrée commandée = un dessert offert ». Jour de semaine oblige, il n’y avait pas grand monde dans la salle commune et on pouvait entendre distinctement les conversations des clients.

   Deux femmes, l’une blonde, l’autre rousse, toutes deux approchant la quarantaine, étaient attablées près de la fenêtre donnant sur la cour. La blonde, Virginie, portait un pantalon noir et une veste bon marché en polyamide. Sur la chemise en jean de Fabienne, la rousse, on pouvait lire une inscription en anglais avec les mots « girl » et « sea » émergeant de sous un foulard lavande. Elles étaient un peu « pompette » après leur troisième vermouth et parlaient maintenant un peu plus fort que nécessaire. Au cours du repas, elles avaient beaucoup ri, s’étaient rappelé les bons moments passés à l’école d'aide-soignante, quinze ans plus tôt, et puis, le martini commençant à faire son effet, leurs yeux s’étaient mis à briller de petites lumières comme des reflets marins.

« Ecoute, je sais pas ce qui lui arrive en ce moment mais il a changé, dit subitement la blonde.

   Elle se pencha en avant pour la confidence. Elle savait qu’elle avait les joues toute rouges et même si personne dans le restaurant ne s’intéressait à elles, elle se sentait gênée qu’on puisse la voir ou l’entendre alors qu’elle était un peu saoule.

-Christian ? Tu parles !

-Je t’assure, il a fait des efforts. Depuis quelques temps, il est beaucoup plus gentil, beaucoup plus doux avec moi. Je le reconnais plus.

   Fabienne explora du regard la salle commune à la recherche d’un cendrier. En avisant un sur la table d’à côté, elle le transféra sans façon jusqu’à leur propre table.

-Et les semaines où il partait sans te donner de nouvelles ? Et tous les boulots qu’il a plaqué sans te demander ton avis. Et la fois où il a failli se battre avec…

-Oui, bon, je sais ce que tu penses de lui mais il a toujours été un peu comme ça. Il a jamais été tellement accommodant, même en famille, tu sais, mais…

-Attends. Qu’est-ce que tu racontes ? Faut pas exagérer. Une fois, il t’a quand même abandonnée comme ça sur le parking du Leclerc, sans prévenir, avec les commissions sur les bras et tout.

-Je sais bien mais…

-Il t’a laissée te débrouiller toute seule avec la maison et les gamins pendant des semaines. Il a fallu que tu leur inventes toute une histoire et lui, même pas un coup de fil ! Rien !

    Fabienne porta vivement une cigarette à sa bouche et en tira une bouffée nerveuse.

-Et pas une fois, encore ! Mais deux, trois fois, qu’il a foutu le camp. Je te le dis, à ta place, j’aurais jamais accepté de le reprendre. T’as été trop bonne, tiens. Moi, j’l’aurais accueilli à coups de fusil, ce salaud.

-Non, c’est pas comme ça, c’est…il m’a expliqué, il avait besoin d’ « espace »…, se défendit confusément Virginie. Mais elle n’alla pas plus loin.

-Tu comprends pas…

-Non, je comprends pas. C’est quoi sa nouvelle histoire maintenant ?

   Au lieu de répondre, Virginie se renfonça dans son siège, un peu agacée. Elle tira une cigarette du paquet de son amie et l’alluma à la flamme de la bougie. Ses joues lui cuisaient car elle ne tenait pas l’alcool. Chaque fois qu’elle buvait un peu trop –et là, elle avait clairement dépassé la limite- elle avait envie de fumer. Elle avait envie de sortir les cigarettes une par une du paquet et de les griller toutes. C’était une très mauvaise habitude, elle le savait bien. Une très mauvaise habitude qu’il faudrait absolument qu’elle corrige. 

-C’est de l’histoire ancienne, tout ça. Il a changé, je t’assure. D’ailleurs, tu sais pas ce qu’il m’a dit l’autre soir ? Il m’a dit qu’il était désolé. Il m’a dit qu’il regrettait tout le mal qu’il m’avait fait. Il m’a dit que j’étais la créature la plus douce que la Terre ait portée et qu’il regrettait tout ce qu’il m’avait fait. 

-Tu parles !

-Si, si, je t’assure. La créature la plus douce que la Terre ait portée. C’est ce qu’il a dit, et il était sincère. Ça se sent ces choses-là. Il pensait ce qu’il disait. D’ailleurs, c’est la première fois que je le voyais ému comme ça. Tu l’aurais vu…On aurait dit un ange.

-Ouais, un ange…jusqu’à ce qu’il recommence à te faire du mal. Un ange, tu parles !

-Je t’assure. Et puis, il y a autre chose, tu me croiras jamais…

-Quoi ?

-Tu me croiras jamais. Tu sais comme il est secret. Jamais un mot de trop. On ne sait jamais rien de ce qu’il pense et tout, et ben…

-Mais, vas-y !

-Il m’a dit…Il m’a dit qu’il m’aimait.

-Non ? 

-En douze ans de mariage, c’est la première fois que je l’entendais. Ça m’a fait un choc. Les premières années, j’avais bien essayé de lui faire dire, tu penses, mais impossible de lui arracher. C’était comme si ça le gênait.

-Quel foutu caractère ! C’est bien les hommes, ça. Ils disent jamais rien. Dès que tu veux parler un peu franchement, ils disent que c’est des bêtises et y’a plus rien à en tirer.

 -Oui, dit Virginie, comme si elle n’avait pas fait attention à la remarque de son amie. En tout cas, voilà qu’il me sort ça au beau milieu du repas. Je te le dis franchement, j’ai pas su quoi répondre.

-T’as sûrement bien fait de rien dire.

    Virginie piqua une nouvelle cigarette et Fabienne enleva machinalement de la table le paquet avant qu’il ne soit pillé.

-Et tous ces trucs sur le bouquin qu’il voulait écrire ? Je me souviens à chaque fois que je venais à la maison, il ne parlait pratiquement que de ça…

   Virginie eut un geste désinvolte de la main.

-Oh, ça lui est passé. Il dit que ça ne l’intéresse plus. Que le monde n’a pas besoin d’un nouvel écrivain. Il dit qu’il a compris tout ce qu’il y avait à comprendre et que maintenant il allait être plus présent pour moi. Qu’il allait rattraper le temps perdu. Il en a fini avec toutes ces bêtises. Tu devrais plutôt être contente pour moi.

     Fabienne eut un soupir résigné.

-D’accord. Bien sûr que je suis contente pour toi, ma Ninie. S’il a vraiment changé, je suis contente pour toi »   

   Ce fut une sorte de conclusion laconique avant une période de silence un peu gêné, un peu désabusé. Elle essayèrent de revenir à leur sujet de conversation favori : Guido, leur beau prof de Tango désespérément homo qui s’était froissé un muscle le jour même pendant la séance (Le restaurant était situé à deux pas de leur cours de danse latine et, après la fin de la séance, elles s’y rendaient ensemble une ou deux fois par mois). Mais le cœur n’y était plus. D’ailleurs, Virginie commençait à avoir la tête qui tournait :

- T’as pas envie d’y aller ? »

   Fabienne acquiesça et elles payèrent et se rhabillèrent dans un relatif silence. Elles se séparèrent sur le trottoir avec une bise et un « à demain » et Virginie se dirigea vers le coin de la rue. C’était encore l’heure pour le bus du soir.

   Elle n’eut pas trop longtemps à attendre. Et plus tard, elle traversa la ville, puis l’agglomération de communes, la tête au carreau songeant à Christian qui devait être rentré maintenant. Il avait retrouvé un boulot de vente par téléphone deux semaines plus tôt. Elle descendit à la place de la mairie de son village et traversa la zone de lotissements où se trouvait sa maison. La porte n’était pas verrouillée.     

   Les pièces étaient plongées dans l’ombre et elle fit de la lumière. Elle eut un soupir de découragement en voyant que Christian n’avait une fois de plus pas fait la vaisselle. Elle monta vers la chambre conjugale, en chaussettes, pour ne pas réveiller les enfants. Là, non plus, il n’y avait personne, mais un mince filet de lumière filtrait de sous la porte de la salle de bains. Elle alla y frapper doucement :

« Christian ? Christian ? Tu es là ? »

Pas de réponse.

Elle poussa la porte.

Au milieu de la baignoire, Christian se trouvait allongé, parfaitement immobile, baignant dans son sang, les deux poignets lacérés dans le sens de la longueur.

 

par David Lantano publié dans : nouvelles
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