Dimanche 20 avril 2008
Le début d'une novella qui est une sorte d'introduction au roman sur lequel je bosse en ce moment. C'est de la "fantasy", alors ne soyez pas surpris par les noms imaginaires :-)

                             Le Hurleur-dans-la-Forêt

 

Un soir d’automne au ciel brouillé par la pluie et par les sautes de vent, Ewald Elmarsan, jeune acolyte du temple nord d’Eltor, à Osgord, observait l’entrée d’une vieille masure à deux étages à l’extrémité sud des quais. Il attendait ainsi, patiemment, dissimulé derrière le cadavre d’une charrette sans roue -dont il n’avait jamais vu le propriétaire les soirs précédents -comme si sa vie en dépendait. Et peut-être était-ce le cas.  Il était absolument immobile depuis plus d’une heure déjà mais le temps avait peu d’importance pour lui. Et la bruine se mêlant aux embruns puants des eaux du port ne le gênait pas. Un sentiment mêlé d’urgence et d’espoir l’habitait. Il n’était pas trop tard, se disait-il. Il lui resterait encore le temps.

Dans quelques instants, il le savait, elle allait sortir, et tout son esprit, tout son être était concentré sur l’instant précis où sa spectrale et vive silhouette, soudaine comme une apparition, se matérialiserait dans l’espace du seuil. Lorsque cela viendrait, il la rejoindrait, souriant, comme attiré en rêve par la lueur douce de l’intérieur, ou bien il la laisserait s’éloigner de quelques pas, et ferait un détour, s’arrangeant pour la surprendre au coin d’une rue, le long de l’un de ses parcours nocturnes préférés. Il s’efforcerait alors d’imiter de son mieux sa démarche sautillante et légère, se planterait devant elle comme par mégarde et lui prendrait la main. Il la verrait alors lui sourire…

Il hésita un instant. Il aurait pu aller frapper à sa porte, bien sûr, en fait, il en mourrait d’envie, mais elle lui avait demandé de ne pas le faire. Elle habitait une mansarde minuscule dans cette masure et le vieux douanier du rez-de-chaussée qui lui permettait de vivre là, pour presque rien –ce presque rien n’ayant jamais été clairement défini- était ridiculement jaloux et surveillait sans relâche ses allées et venues. Le bougre avait l’oreille fine, et d’après ce dont Ewald se souvenait de lui-un visage de murène aperçu par l’entrebâillement d’une porte- il n’avait aucune peine à croire tout le mal qu’il pourrait leur causer s’il le voulait, leur couple étant une cible particulièrement vulnérable. C’est que, de fait, si Ewald était acolyte d’Eltor, ce qui n’était pas si anodin à Osgord, elle en revanche n’en était pas même une fidèle et, pire que cela, elle ne semblait croire en rien, en tout cas en rien qu’elle puisse énoncer clairement. Leur relation était à ce point de vue rigoureusement inacceptable. En fait, si jamais le vieux les dénonçait-

-La lumière à l’étage s’éteignit soudainement et Ewald retint son souffle. Quelques battements de cœur plus tard, un pour chaque pas imaginaire dans l’escalier, la porte s’ouvrit et le visage d’Ewald se figea dans une expression de stupéfaction émerveillée –comme s’il n’avait pas attendu toute la journée cet instant-là. Une silhouette se découpa en léger contre-jour  dans l’embrasure de la porte. « Leyda… »ne put-il s’empêcher de murmurer.

Comme si elle avait entendu son nom, la jeune femme se tourna dans sa direction, semblant interroger l’air du soir d’un air amusé, mais elle ne le vit pas et Ewald n’osa se découvrir. D’où il était pourtant, il pouvait voir son visage, son large visage ambré aux pommettes puissamment marquées comme celles d’un garçon. Une lionne, pensa-t-il. Elle lui avait dit, le corrigeant, qu’elle avait été une lionne lors d’une vie précédente. Ses cheveux d’un blond pâle étaient rejetés en arrière et comme à chaque fois, ils donnaient à ses yeux gris-bleus – gris-bleus mais différents l’un de l’autre contemplés dans la lumière-une place immense dans son visage infiniment mobile. Leyda…

Elle était –pour la rumeur publique- une pas grand chose, une orpheline, une fille de peu, une paresseuse accomplie, sans foi ni loi.  On aurait pu ajouter à cela qu’elle était une menteuse de bonne conscience et une voleuse quand les circonstances l’exigeaient. Cela importait peu. Ces mots là ne la concerneraient jamais vraiment, ne suffiraient jamais à la définir, à la cerner et même devenaient presque pour elle d’inoffensives marques de distinction. Elle s’en amusait.

Ewald la regarda refermer la porte, tirer sur sa robe d’un geste maladroit et, se retournant, mettre le cap sur la rue des quais, s’éloignant en ne faisant presque aucun bruit. Hésitant, pétrifié, ayant manqué un premier effort de volonté pour la rejoindre, il la regarda disparaître en dehors du halo de la lanterne qui éclairait la façade. Puis, il se leva lentement et se mit à la suivre. Qu’il l’ait perdue de vue quelques instants n’était d’ailleurs pas un problème, il savait où elle se rendait. Elle irait dans la rue des quais, le long du vieux parapet, regarder l’océan un instant avant de se rendre dans l’une ou l’autre des tavernes du quartier. Lorsqu’elle était euphorique, c’était là qu’elle traînait. Mais quelle folie d’y aller seule ! Malgré ses efforts, toutefois, pour lui expliquer le danger que courait une femme se promenant la nuit dans le quartier du port, elle n’avait jamais voulu l’écouter, lui répliquant que le port lui appartenait au même titre qu’aux hommes et que si elle ne pensait jamais au danger, rien de grave ne lui arriverait jamais. Il n’avait su quoi répondre à tant de candeur. En fait, il aurait aimé qu’elle lui demande de l’escorter. Il aurait aimé qu’elle ait eu besoin de lui. Bien sûr, elle ne l’avait pas fait.

Le vent s’engouffra avec force entre les entrepôts.

par David Lantano publié dans : Le Hurleur-dans-la-forêt
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