Dimanche 27 avril 2008
« Leyda !
-Oh, c’est toi, dit-elle en se retournant. Son sourire était teintée d’une sollicitude un peu gênée. Ne devrais-tu pas être couché à l’heure qu’il est, serviteur d’Eltor ? Ton maître te tirerait les oreilles, s’il apprenait ça.
 -Il ferait bien plus que me tirer les oreilles, crois-moi. Mais ce n’est rien. Je voulais te voir parce que…
-Regarde là-bas, dit-elle, en désignant quelque chose sur l’océan à cinquante pas de là. Je crois que c’est un ours des glaces. Je l’observe depuis toute à l’heure… Ewald scruta de son mieux la lourde étendue noire à peine éclairée par la lune mais ne put rien discerner d’autres que le mouvement régulier de la houle.
-Les ours des glaces ne descendent jamais aussi loin au sud, tu dois sûrement te tromper.
-Celui-là doit être un explorateur, sourit-elle. Tiens, le revoilà ! Regarde bien. Cette fois-ci, Ewald put effectivement distinguer une tache blanche se détachant sur la surface noire des flots, qui, vu sa talle relative, devait désigner un gigantesque animal. La fourrure luisante, en effet, signalait sans doute possible un ours. L’ours souffla, puis replongea son immense tête sous l’eau. -J’irais bien le rejoindre, reprit Leyda. Je n’ai jamais vu d’ours des glaces et il n’est pas loin du rivage…
-Mais tu es folle ! Ces bêtes sont carnivores !
-Mais non, il est juste en train de pêcher comme tout le monde ici. Et je crois être un peu trop grosse pour qu’il me prenne pour une crevette ou un poisson. Et puis, il est peut-être perdu, je pourrais le remettre sur la bonne voie, qui sait ?
-Et par ce froid ? L’eau doit être glacée, tu risquerais de mourir avant d’avoir fait trois brassées.
-Je suis plutôt bonne nageuse, et en allant assez vite, je ne sentirais pas le froid. Non, c’est juste que je n’ai rien mis sous ma robe et que je n’aurais pas de quoi me sécher, sinon…Bah !, tant pis, ce sera pour une autre fois. Dis-moi, qu’est-ce que tu fais ici à cette heure? Je croyais que ton maître te l’interdisait…
-C’est à dire que je voulais…Pourquoi ne me laisses-tu pas t’accompagner, le soir ? C’est si dangereux, et je tiens tellement à toi.
-Est-ce bien vrai ? Dis-moi ce que tu ressens exactement.
-Et bien…J’ai l’impression de fondre doucement quand je te regarde. C’est une joie qui me fait mal partout et je ne peux pas m’en passer. C’est idiot, je sais bien mais j’aimerais te faire tenir entière dans l’espace de mes bras et te bercer comme un petit animal blessé. Leyda se contenta de tourner sur elle même en écartant les bras.
-Tu vois ? Aucune trace de blessure. Je suis en parfaite santé. » Elle sourit avec compassion et posa sa main sur sa joue. « C’est bien, dit-elle seulement. Il faut continuer » Il ne remarqua pas que cette fois non plus –comme depuis quelques jours- elle n’avait pas passé sa main dans ses cheveux, ni même ne l’avait embrassé, comme elle le faisait toujours auparavant.
-C’est ici que nous sommes venus la première fois. Tu t’en souviens ?
-Oui. Non. Bien sûr, dit-elle, distraite. La constellation du Dragon…. »
Les douze étoiles formant le Dragon, qu’ils avaient longuement contemplées quatre mois plus tôt, avec l’œil du sacré animal brillant plus follement que les autres, n’étaient plus visible ce soir d’automne. Le ciel bas aux nuages comme des boursouflures cachait en fait toute l’étendue du firmament. Il n’y en avait que pour la masse écrasée des habitations terrestres et pour les flots grondants bordés d’écume dans le contrebas. Tandis que tout là-bas, hors de vue, il pleuvait doucement dans l’océan.
«Allons, ne sois pas si théâtral. Elle sera là, de nouveau l’été prochain, tu sais dit Leyda. Tu la reverras, cette fichue bestiole.
-Mais je m’en fiche du dragon, ou de toutes les autres créatures du bestiaire. Tu le sais bien. Je voulais juste que… » Ewald avait eu un instant l’intention de lui demander de passer la nuit avec lui –elle ne l’avait plus fait depuis quelques semaines déjà, détestant devoir se lever avant l’aube et le retour d’Elmar- mais il était parfaitement incapable de formuler une proposition à ce point audacieuse et inconvenante. Et plus que cela, il avait en fait peur d’entendre sa réponse. Le souvenir de ce qu’elle lui avait dit lors de leur première nuit ensemble, lui revint soudain : « Tu fais l’amour comme une femme, lui avait-elle murmuré. Pas étonnant, avec une crinière pareille… », remarque taquine et pleine de tendresse qui l’avait pourtant brûlé au fer rouge.
-Tu as raison, je suis complètement folle, déclara-t-elle, hors de propos, comme si elle avait suivi une pensée jusque là secrète, mais j’aime assez ça. C’est dans ma nature. » Elle eut un petit sourire d’excuse qu’il ne comprit pas. Puis elle ajouta : « Vraiment, tu devrais rentrer. Avec le temps qu’il fait tu risques de tomber malade, et je ne veux pas que ton maître te punisse à cause de moi. Tu mérites tellement mieux que ça. Je sais que tu veux bien faire mais- Il n’eut pas le temps de comprendre le sens de ces paroles décousues, ni d’en ressentir plus qu’une souffrance confuse, dissimulant une réalité inacceptable avant d’être interrompu.
-Encore à écumer les quais ? dit une voix d’homme. Quand est-ce que tu t’engages ? Je connais plus d’un capitaine qui t’offrirait une belle prime pour faire la route jusqu’au Riémont.. Leyda se retourna vers le jeune marin barbu qui venait de parler, et qui se tenait immobile, les poings sur les hanches, à quelques pas de là. Elle le reconnut sans peine.
-Mais qu’est-ce que ça me coûterait à moi, Elias ? Voilà la question.
-Bah, si tu ne tiens pas trop à ton confort et en se serrant un peu, je ne verrai pas d’inconvénient à te faire une place dans ma cabine.
-C’est bien ce que je pensais. Je crois que tu me confonds avec tes amies de la rue des quais. Je préfèrerais encore y aller à la nage qu’avec des requins de ta trempe »Le marin éclata de rire en retour. Tandis qu’elle échangeait de menus propos avec Elias, le visage de Leyda se transfigura, plein d’une joie simple et bienveillante. C’était une expression qu’Ewald lui connaissait bien. Une expression qui la définissait en fait idéalement. Pour ce qui tenait de l’essentiel, il le savait, Leyda était un être solaire d’une bonté rayonnante, un être qui avait la même indulgence résignée pour ses faiblesses que pour celles de ceux qui l’entouraient. Elle souriait à tout venant, de cette manière particulière qui correspondait à un constat d’échec amusé et à une sympathie de garde-malade. Elle savait aimer et s’attendrir sans effort devant le spectacle des joies fugaces et des petites misères du quotidien. Elle aimait les autres pour ce qu’ils essayaient maladroitement de dissimuler et pour ce qui leur échappait parfois. Elle était libre de ce qu’elle n’y accordait pas plus d’importance que l’espace d’un instant. Comparé au laborieux semblant de personnalité d’Ewald, la jeune femme était un esprit de l’air qu’un sang léger comme un vin fluide rendait preste et insaisissable. En fait, et il s’en rendait douloureusement compte, à mesure qu’il essayait de le nier à toute force, on n’aurait pu imaginer deux êtres plus opposés en substance. Regardant Leyda et le marin deviser paisiblement-ce dernier prenant acte de la présence de l’acolyte d’un léger signe de tête- Ewald se sentit gagner par une confuse sensation de dégoût. Non pas, qu’il suspectât Leyda d’infidélité pour le jeune et plutôt beau marin –il l’avait vu prêter la même attention enthousiaste à de vieilles femmes ou à des enfants et du reste, il était tout à fait incapable de former l’image même de l’infidélité dans son esprit- mais c’était comme si Leyda s’échappait volontairement du cadre extraordinairement intense et exigeant de leur passion pour retourner à une forme de quotidien banal et nauséeux. Elle échangeait la substance de leur relation, la substance même des légendes et des rêves, dont Ewald s’était avidement nourri jusque là, pour un babillage déconcertant d’innocentes banalités. Et cela non seulement sans aucune difficulté apparente mais avec même une certaine volupté incompréhensible. Tout dans cet instant lui faisait mal. Les objets et les circonstances se liguaient contre lui avec une précision impossible et une simultanéité envahissante. Il voyait surgir dans son esprit avec plus d’intensité que nécessaire l’accent insupportablement traînant du marin, les gonds rouillés de l’enseigne du Roc brisé, les plats maladroitement dessinés à la craie sur le granit luisant de la façade d’une gargote, l’éclat un peu terne de la robe de calicot de Leyda, la lumière rasante du phare aussi bien que le froid et que la pluie ruisselant sur les toits des tavernes. L’attente, l’ennui de cette conversation à laquelle il ne savait comment prendre part envahissaient sans scrupule la merveilleuse intimité qu’il partageait avec Leyda. La conversation cessa sur un dernier éclat de rire et le marin s’éloigna comme il était venu. Ewald, tout dégouttant de pluie, chercha un mot, un geste, qu’il ne pût pas trouver, pour ramener la jeune femme à lui, à la douce justice de leur couple. Bien sûr, depuis quelques jours, il avait sentit cette forme de négligence et de désinvolture apparaître et se fortifier chez la jeune femme. Bien sûr, il avait deviné l’écrasante présence invisible d’un danger pour son amour (qui confinait à l’adoration), danger dissimulé, comme des récifs immergés sous une ligne de flottaison, et qui prenaient dans sa conscience les formes vagues et multiples d’un malaise étouffant, d’une excitation morbide, d’instants de peur et de soulagement brutaux qui le menaient aux bords des larmes. Mais il était incapable, ne serait-ce que d’imaginer ce que ces soubresauts signifiaient, et vers quelles inévitables et déchirantes extrémités ils le conduiraient. Et comment l’aurait-il pu ? Tout son être et tout le sang de son corps l’en détournant sans relâche. « Viens, marchons, » lui dit-elle, posant un baiser sur ses lèvres qui coupa court à ses hésitations.
par David Lantano publié dans : Le Hurleur-dans-la-forêt
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