Lundi 28 avril 2008
Ils remontèrent la rue des quais vers le nord, Ewald suivant comme un condamné l’invraisemblablement légère, presque immatérielle, silhouette de Leyda le long de la rue luisante, s’éloignant peu à peu du parapet et de la présence obsédante du vent venu du large. « J’ai réfléchi…commença Ewald, sans savoir exactement ce qu’il allait dire, mais voulant par son entrain, attirer absolument l’attention de la jeune femme. Dans quelques jours, Elmar siègera au tribunal et l’office du soir sera annulé. Je n’aurai rien à faire alors, rien à préparer et il me sera facile de m’échapper. On pourrait peut-être longer la côte jusqu’aux plages noires…
-Sauf que si l’on nous voit partir ensemble, on dira que je pars te noyer dans le courant ou quelque chose comme ça. Ceux de ton temple ne m’aiment pas beaucoup, et m’aimeront encore moins si tu rejettes tes devoirs pour moi. Ils seraient bien capables de me pendre pour ça.
-Ne dis pas ça ! Ils ne te connaissent pas, je leur expliquerai. (puis changeant d’angle d’attaque, se résolvant à faire preuve de plus de lucidité) Et puis, personne ne nous verra. On fera bien attention. Je crois qu’il y a des criques là-bas, où personne ne va jamais. On pourra s’y cacher et peut-être pécher. Il n’y a aucune interdiction majeure à ce sujet. Enfin, pas que je sache…
-Ou bien on se baignera nus ? A moins que ça, ce soit interdit… »
Leyda éclata de rire devant l’expression d’Ewald où se lisait, d’une manière assez pathétique, l’espoir et l’embarras le plus total. « Je me demande même si le cas a été prévu dans ton livre… » Ewald ne répondit pas. Une souvenir prit forme dans l’esprit du jeune garçon. Une scène comme une forme de contrepoint ironique à celle qu’il vivait à cet instant précis : Un mois plus tôt, alors qu’ils étaient étendus, tous les deux nus, le corps mince de Leyda abandonné contre le sien dans la minuscule couche de sa chambre de serviteur, ç’avait été elle qui lui avait fait une proposition : « Prenons le premier navire pour le Riémont avait-elle dit. Juste toi et moi. J’ai envie de voir quelque chose de nouveau avec toi. Après tout, rien ne nous retient ici…
-N’as-tu pas peur ?…On dit que des créatures ravagent les villes… Ce ne serait peut-être pas sûr, avait-il, assez stupidement répondu. Elle avait alors éclaté d’un rire taquin. Mais son regard avait été étrangement sérieux. -Est-ce que tu crois que j’ai quelque chose à craindre d’elles ? » Et Ewald, rougissant, s’était confondu en serments de fidélité qui n’avait fait que déclencher l’hilarité de Leyda et une série de baisers qui n’avait jamais semblé devoir finir. Ewald repensa à cette suggestion « badine ». Le Riémont. Un port comme Saskara sans doute. Et peut-être par la suite feraient-ils la route jusqu’à l’immortelle Salestre à la douceur de vivre légendaire. Peut-être… Ce qui l’avait terrifié alors, ç’avait été cette possibilité de tout abandonner et de devenir un réprouvé, un paria. La possibilité d’être avec elle à toute heure du jour et de la nuit, de commencer une nouvelle vie dans un endroit qui leur serait étranger à tous deux et de ne dépendre que l’un de l’autre pour leur survie, lui avait paru une chance extraordinaire, certes, mais une chance à laquelle il aurait toujours largement le temps de repenser. Il avait hésité, oui. Pour tout dire, il avait eu peur alors d’être incapable de lui dire non. Aujourd’hui, il aurait tout donné pour qu’elle lui demande à nouveau. Car que restait-il de cette invitation au voyage ? Absolument rien. Une boutade sans importance. Oubliée depuis longtemps. C’était comme si elle n’avait jamais été prononcée Ils y eut un instant de silence. Puis, Leyda reprit la parole. Ewald souhaita de toutes ses forces que la jeune femme lui donnât une explication, qu’elle dissipât ses doutes par une déclaration sincère et pleine de sens, sur laquelle il pourrait s’appuyer. Mais- « Tu n’as pas faim ? dit-elle. Je meure de faim. Viens, je t’invite. » Ewald, maussade, suivit la jeune femme dans une gargote où il regarda un cuisinier désenchanté jeter une livre de morue dans l’huile bouillante. Puis, il la regarda manger, fasciné par le pâle éclat nacré de ses dents déchirant la chair marine, spectacle sacrilège d’une naïade carnivore surprise en pleine action. Se léchant les doigts, elle eut un demi-sourire d’excuse tandis qu’elle dévorait en quelques minutes son plat frugal et frustre de poisson et de raves et s’indigna de son manque d’appétit, ce à quoi il ne sut que répondre. Il n’avait pas faim en vérité. Ils ressortirent bien vite de la gargote, et Ewald chercha désespérément une parole amusante, anodine, qui pourrait briser le silence qui s’était installé entre eux comme une condamnation. Il y avait l’espace de quelques jours, ce silence n’aurait pas été un problème, célébrant simplement, comme il le fallait, leur amour profond et tout empli de recueillement. Il n’en allait pas de même, ce soir-là. Ewald le pressentait. Leyda, au reste, paraissait gagnée par un accès de mélancolie qui répondait à l’angoisse d’Ewald, de manière troublante. Ce n’était peut-être qu’une coïncidence, qu’un trouble passager du à une toute autre cause. La froideur de la rue, peut-être, ou des difficultés financières (les quelques pièces que possédaient Leyda avaient une origine mystérieuse qui ne devait sûrement pas être fiable ni régulière). Mais dans l’état de nerfs d’Ewald, tout assombrissement de la jeune femme était malheureux et forcément accusateur. Il lui fallait trouver quelque chose, parler avant qu’elle ne parle ; ou ce qu’elle pourrait dire pourrait être terrible. Il n’était pas trop tard, s’efforça-t-il de penser encore une fois. Il avait encore le temps. Mais l’espoir devenait étouffant, et se retournait contre lui comme un chien méchant. Il pensa à-
-Est-ce que tu crois qu’ils sont jamais délivrés ? dit-elle. Est-ce qu’il y a une fin à leurs souffrances ?
-De qui parles-tu ? demanda Ewald, ébahi.
-Les égarés…
Les égarés. Pourquoi fallait-il donc qu’elle parle de cela ? Une horreur et une honte abjecte le saisirent à leur simple évocation. Les égarés. Des âmes en peine qui erraient à jamais dans l’ombre des arbres glacés, sans volonté, ni réconfort. Des cris de bêtes féroces et des souffrances d’illuminés. Des fantômes humains, payant éternellement le crime de leur incroyance et de leur acte contre nature. La menace idéale d’un enfer pour les fidèles d’Eltor. Et un enfer proche, oh si proche… Leyda tourna la tête un instant, comme si elle s’attendait à les voir apparaître au bout de la rue des quais. Ewald poussa un cri d’horreur :
-Non ! Ne regarde pas vers le nord en parlant d’eux ! Ne sais-tu pas que cela porte malheur ? Je t’en prie Leyda, ne fais pas ça. Qu’est-ce qui te prend ? -Allons, ce ne sont que des légendes. Je suis persuadée que je pourrais aller cueillir des fleurs dans cette maudite forêt, sans qu’il ne m’arrive rien du tout. Mais, toi oui. Toi, je pense que tu pourrais les voir. Elle eut un regard d’étrange compassion, un regard désolé pour Ewald et continua :
-J’ai parlé au colporteur. Tu sais, l’homme dont la charrette pourrit devant ma fenêtre. Pauvre homme ! Il s’accuse de tous les crimes imaginables. Sa fille de quinze ans est morte et il s’en veut.
-Elle s’est…
-Suicidée, oui. Pour une raison qu’il ignore même, mais est-ce que l’on comprend ce que l’on fait à cet âge ? Défenestrée. Il a retrouvé son corps, les os brisés, dans la ruelle derrière leur maison. Je n’ose imaginer ce qu’il a ressenti. Il est comme fou, maintenant. Il dit qu’il va la rejoindre. J’ai peur qu’il fasse quelque chose d’insensé. Est-ce qu’elle est vraiment perdue ?
-Oui, elle l’est. Si elle s’est donné la mort, il n’y a plus rien à faire. Ce n’est pas un jeu, Leyda. Les égarés sont réels. Elle est l’un d’eux maintenant. Il regarda Leyda qui le fixait avec désolation. « Pauvre petite poupée brisée, ajouta-t-il, assez hypocritement. »
Acolyte d’Eltor, il savait ce qu’il advenait de ce troupeau d’âmes perdues : les suicidés de la forêt boréale. Leur triste destinée était d’être changés en spectres et d’errer à jamais, flottants au gré du vent, sous la noire protection des arbres, sous l’emprise de quelque chose de plus noir encore, un être qu’on appelait le Hurleur-dans-la-forêt. Cette créature à demi divine était pris par les habitants de la ville pour une espèce de Père fouettard dont on menaçait les enfants turbulents. Il savait, lui, que l’être était très réel et bien plus dangereux qu’un personnage de conte. Vivant au sein d’un arbre gigantesque et terrible, qui disait-on était capable d’inspirer une forme d’effroi sacré propre à certaines structures végétales immortelles, créations intermédiaires entre la splendeur de la nature et la férocité du mal, il attirait aussi à lui certains vivants marginaux, les âmes en peine et les désespérés, les appelant grâce à un chant doux comme un angélus du soir, et les liant à lui par un pacte. Il était le pire ennemi des disciples d’Eltor, évidemment, et une provocation permanente pour eux. Il revenait comme l’ennemi éternel, le corrupteur à combattre, dans nombres de sermons avec nombres d’identités différentes comme autant de masques : le grand écorcheur, la bête, le trompeur, l’illusionniste, qui ne devait pas faire oublier qu’il était unique et très réel. Même si personne au temple ne l’avait jamais vu. Songeant au père désespéré à la mort de sa fille, il repensa au secret des pactes que le Hurleur liait avec ses victimes encore en vie : en échange de son aide consolatrice, le Hurleur demandait à sa victime de commettre un crime de sa main. C’était seulement alors que le pacte était scellé. C’était seulement alors que la pauvre victime volontaire était perdue pour les hommes… Cela, il ne pouvait le dire à Leyda. De même qu’il ne pouvait réellement éprouver de pitié pour la jeune suicidée. Le culte d’Eltor, dans cette lutte, réprouvant toute forme d’apitoiement malvenu pour ces égarés, qui avaient, après tout, de leur plein gré quitté la bienveillante protection de leur dieu…
-Non, il n’y a plus rien à faire pour elle, confirma Ewald, d’une voix éteinte. » Sans qu’il s’en soit vraiment aperçu, le ciel s’était tout à fait assombri et ils étaient entrés dans la nuit noire. Ewald se rendit compte, encore une fois, du peu de temps qui lui restait avec Leyda, avant d’être obligé de rentrer. Il devrait être dès l’aube au travail dans les travées du temple. Et surtout, surtout, il se rendit compte du peu de temps qui lui restait pour trouver une solution, un moyen qui changerait le vague sourire de commisération de la jeune femme, sourire las d’une enfant pour un animal malade, en ce visage aux yeux agrandis, débordants d’amour qu’il connaissait d’elle encore quelques jours auparavant. Il eut la conviction que rentrer sans cela, signifierait sa perte et sa ruine définitive. Il n’était pas question de l’envisager. Pour éviter cela, bien sûr, il lui faudrait être léger, aérien, plein d’un humour tranquille comme celui du jeune marin. Sauf que l’effort nécessaire pour accéder à cette légèreté le rendait encore plus nerveux et maladroit si cela était possible. « Allons boire un verre, dit Leyda, rompant finalement le silence qui s’était installé entre eux, et dissipant du même coup, cette forme de mélancolie qui ne lui était pas naturelle. » Ils se dirigèrent vers la taverne de L’Anguille adamantine, l’endroit où ils s’étaient rencontrés et au moment même où ils en franchirent le seuil, Ewald eut une vision nette, impeccable de ce même seuil franchi quatre mois plus tôt, dans l’autre sens cette fois, avec dans la rue, l’énigmatique et sombre silhouette de la jeune femme qui l’avait attendu. Toute la force irrationnelle qu’avait pris cette journée d’été dans son esprit, revint le percuter avec une violence stupéfiante.
par David Lantano publié dans : Le Hurleur-dans-la-forêt
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