Le sommeil fut une plongée au milieu des abysses, d’une langueur obscène, pleine de rêves de mort et de suffocation. Une plongée lente, infiniment lente, où le poids de ses souvenirs et de ses dernières impressions visuelles, et physiques –aperçus fugitifs de la soirée, bribes de dialogue- pesait sur sa poitrine comme dix océans. Il devint une masse infiniment lourde, repliée sur elle-même, de blasphèmes et d’horreur muette, traversée par les prémisses d’une souffrance paroxystique qui ne demandait qu’à s’épanouir et qui s’épanouirait bientôt comme une onde ravageuse. Et de fait, le réveil, seul, au milieu d’une chambre inconnue, fut une longue torture immobile.
Ce furent des bruits et des visions. Bruits de cognée d’une porte en contrebas, dans la rue invisible. Bruits de marcheurs assassins faisant des tours de garde. Battements de cœur devenus fous, ordres de mort répercutés dans la chair, gesticulations, ruée vers la folie, tressautement d’horreur d’ailes engluées : un chevalier masqué plantant sa lance au cœur d’une bête au sang noir qui se tordait autour de sa plaie.
Puis, tout s’abattit sur lui en même temps. Tout ce qu’il avait pensé encore pouvoir changer la nuit précédente, et qui n’avait paru pour un instant que les restes d’un cauchemar flou, sans conséquences, avait pris soudain effet, s’était figé dans le réel avec une affreuse impression d’irréversibilité. Tout l’affreux tableau de la rupture avait repris vie avec la rage inhumaine d’un incendie, un instant étouffé. Le souvenir (ou le rêve ?) lui revint soudain du visage de Leyda, d’une irréelle beauté fragmentée, perdu dans l’ombre, dans le vrombissement de l’ivresse tandis qu’elle parlait et qu’il ne déchiffrait rien de ses chuintements d’insecte.
Aussitôt après, alors qu’il repoussait, d’une main sans force, le bord d’un drap trempé de sueur, une scène d’un réalisme effrayant lui revint de Leyda, deux mois plus tôt, sur le môle, en sa compagnie. Dans l’inoubliable lumière de l’été, alors que l’un des prêtres du temple sud d’Eltor était venu faire un sermon près des bassins aux marins de retour de la pêche, ils s’étaient tenus tous deux, à quelques pas en contre-haut, tout près des premières marches de pierres noires menant aux rues. Il s’étaient arrêtés un instant, intrigués par l’attroupement qui s’était fait autour du jeune prêcheur qui parlait d’assiduité et de proximité de leur dieu. Tandis qu’il s’était demandé comment réagir à cette intervention soudaine de sa vie religieuse dans sa toute nouvelle vie intime, Leyda avait à un moment du discours, sourit malignement, s’emparant d’une poignée de goémons sales. Elle avait fait mine, un instant, d’en menacer Ewald, puis, elle s’était retournée et avait projeté sa poignée d’algues au visage du prêtre qui en avait été tout aspergé, furieux, ridicule et éructant, perdant le fil de son discours. Sans attendre de réponse, elle s’était alors enfuie vers les quais de toute la vitesse légère de ses longues jambes minces, d’autant plus légères semblait-il, qu’il n’était plus possible maintenant de les arrêter. Il était resté paralysé se souvint-il. Pendant un instant, il avait songé à l’imiter et à la rejoindre, mais le blasphème avait été trop important. Il n’avait rien fait. Il l’avait laissée partir et, en un certain sens, c’était comme s’il avait choisi à cet instant entre Eltor et Leyda, bien qu’elle ne lui eut jamais reproché quoi que ce fût par la suite, ayant même semble-t-il rapidement tout oublié de l’incident. Pourquoi, lui, devait-il repenser à cela à cet instant ? Parce que ce souvenir l’accusait et qu’il était l’origine, la cause de tout. Il en était maintenant absolument certain. Il eut l’impression que s’il avait pu revenir deux mois en arrière, il aurait tout changé de son attitude et que Leyda serait encore là. S’il avait simplement su que chacun de ses gestes avait compté alors, il en aurait été autrement. Mais cela n’avait pas été le cas et le puissant remords se mit à décliner tout un paradigme de souffrance punitive, tandis que l’image de l’aérienne Leyda traversait le mur de la chambre pour disparaître. Il roula sur lui-même en gémissant.
Il fut pris d’un tremblement rapide, et eut l’impression que son sang, d’eau épaisse des marais, était devenu une forme de lave en fusion. Il avait du mal à respirer. Leyda, encore, lui apparut, mais cette fois-ci, une Leyda qui n’existerait jamais. Elle descendait les marches du débarcadère, rayonnante dans le soleil déclinant d’un port quelconque d’une des cités sauvages du Riémont, et se retournant un instant, lui souriait. Son attitude, son port de tête, son doux sourire de contrition disait assez clairement que cela aurait pu être, que cela aurait du être. Et la Leyda de l’apparition fronçait les sourcils de déception et faisait une moue boudeuse devant ce terrible gâchis. Pourquoi n’en avait-il pas été ainsi ? Et la réponse lui revint une fois de plus. Parce qu’il l’avait trahie, qu’il n’avait pas été à sa hauteur, parce que, parce que-
Alors qu’il voulut tendre sa main vers cette apparition d’une suffocante beauté, bien plus belle encore qu’elle ne l’avait jamais été en réalité, un rai de lumière, perçant la maigre protection des rideaux, la fit disparaître. Il faisait déjà jour.
Alors une autre réalité le rejoint. Au temple, l’office du matin avait déjà eu lieu et il l’avait manqué. L’image d’un Elmar furieux, accusateur s’imposa à lui. L’idée de ce qui l’attendait là-bas, de cette violence muette et culpabilisante qu’il aurait à subir lui coupa toute volonté. Pour une fois, après ces longues années à servir Eltor, il n’avait aucune idée de ce qu’il devait faire. Il songea un instant à s’enfuir, à quitter la ville et, un instant plus court encore, à se tuer. Il repoussa cette dernière pensée avec la plus féroce application.
Il se leva avec effort et ouvrit les rideaux d’un geste faible. Il avait devant lui, vue sur l’ Océan Freltien, houleux sous les assauts dispersés du vent d’automne. Le ciel était d’un gris luisant, illuminé par endroits par l’éclat de quelques nuages blancs, impuissants, comme investis d’une lumière trop pâle. En contrebas, il discerna le relief humide des pavés de la rue des quais. Il comprit assez facilement, qu’il n’avait en fait pratiquement pas bougé. Il était quelque part à l’étage de l’Anguille.
Sommé de trouver une solution, une porte de sortie, un vague espoir qui le ferait passer d’un extrême à l’autre, de l’effondrement à l’euphorie, son esprit se mit en recherche sans relâche. Il se heurta à tous les obstacles que la nuit avait crées. Des pensées sarcastiques ne le quittaient pas. Elle ne l’aimait plus. Plus. Elle ne l’aimait plus et il était trop tard, oh oui, et il n’y avait rien à faire, rien qui changerait quoi que ce soit, et si seulement il pouvait s’approcher de cette fenêtre monter sur le rebord un pas de plus et ce serait facile oh oui c’est ce qu’il devrait faire et c’était de toute façon bien ce qu’il méritait méritait méritait lâche lâche et incapable et maintenant qu’allait-il faire de toutes façons Elmar allait le tuer ou bien sinon le tuer le regarder ce qui suffirait à le tuer-
Puis, comme cela était parfois le cas dans ces situations de grande impuissance, son esprit trouva, ou plutôt inventa, un raccourci lumineux qui pourrait tout changer, et tout rattraper in extremis. Lutter contre l’œuvre du temps, contre le mal déjà fait. Réduire les meurtrissures, ressouder les os, refermer les plaies. Et redonner vie aux cœurs ravagés. Cela s’était vu. L’idée de l’Elmar thaumaturge lui revint. L’image du prêtre qui n’était alors pas si loin du mage et qui pourrait se faire mage aisément si l’un de ses disciples lui demandait s’imposa à lui comme une évidence, une révélation. Elmar avait le pouvoir de guérir, de changer, d’infléchir…N’était-ce pas vrai? Il lui suffirait d’un rien pour le sauver, et après tout ce n’était que simple justice, car qu’avait-il fait de mal, au juste ? En quelle manière avait-il déplu à son dieu? Il lui suffirait d’un geste ou d’une prière, non pas pour faire le mal, mais simplement pour rétablir cette douce et juste et infiniment bonne vérité de l’amour qu’elle lui avait accordé. Elle reviendrait vers lui alors, dessillée, repentante peut-être ou simplement joyeuse et ils s’uniraient sous la garde vigilante d’Eltor. L’idée, de complètement folle, devint rapidement séduisante, puis tellement évidente, que déjà, Elmar, dans son imagination, le félicitait de son initiative et le pressait de venir le trouver pour préparer la cérémonie.
Cette idée, ce désir profond sembla l’irradier de l’intérieur et il se prit à sourire comme un illuminé. Il s’habilla en vitesse et se précipita au dehors, décidé à implorer l’aide bienveillante de son supérieur, maître et père, qui le lui accorderait sans aucun doute, s’il savait l’en prier.
ajouter un commentaire commentaires (1) recommander