C’était à peine une musique en fait, plutôt la rumeur légère de millions de clochettes cristallines abandonnées au vent. Toutefois, le son qui en résultait était d’une étrange beauté féerique, d’une texture envoûtante, comme issue d’une harpe céleste. Il entendit ces étranges harmoniques dériver, venant de quelque part au loin, de par-dessus les toits. Puis, cela prit peu à peu de l’ampleur jusqu’à devenir une clameur, un écho rebondissant sur les murs des maisons qui arriva bien vite jusqu’à lui. En un instant, le flux de musique l’enveloppa comme une gangue protectrice. En un instant, tout fut bouleversé, toute frayeur fut annihilée, jetée bas. Ce fut une forme d’extase silencieuse à peine supportable où il voyait le monde vibrer et s’illuminer comme la flamme d’une bougie. Il se sentit comme investi par ce carillon d’invisibles clochettes qui tintinnabulait autour de lui, qui résonnait en lui jusqu’à recouvrir ses pensées. Bientôt, il ne sentit plus le froid que comme un élément négligeable ; Bientôt, la peur céda le pas au ravissement : il était cette délicieuse source enchantée d’une mélodie qui se renouvelait indéfiniment, qui fragmentait l’univers en minuscules éclats de miroirs éclatants. Il était protégé, attiré, guidé par une forme d’amour plus intime que le propre battement de son cœur. Et l’univers était beau, d’une beauté inespérée.
Alors, tournant la tête vers la source de la musique, il discerna, venue d’entre les maisons, une sorte d’émanation lumineuse, une brume vaporeuse à peine visible qui léchait les murs et poussait, amoureusement, capricieusement, ses vrilles jusqu’à lui. Il se releva et vint à sa rencontre, entrant lentement et sans peur dans ce fluide phosphorescent, dont il se mit aussitôt à remonter la source.
Bientôt, il quitta les faubourgs d’Osgord, pour se retrouver dans une lande broussailleuse. Il reconnut cette lande comme étant celle se trouvant à la limite nord d’Osgord et qui était en toute saison parsemée de brûlis inefficaces. L’immense plaine était présentement recouverte de neige, à perte de vue, toute culture abandonnée depuis des semaines. Tout juste pouvait-on apercevoir, ça et là, les restes calcinés de foyers éteints, et la ligne sinueuse d’un unique feu de bruyères dans le lointain. Pourtant, on pouvait sentir dans l’air, un vague relent piquant de bois brûlé.
La mince bande de brume lumineuse qu’il avait suivie, et qui ne semblait en aucune manière affectée par les violentes rafales de vent, traversait négligemment la lande du nord au sud et rejoignait quelque part à l’horizon la source même de l’envoûtante cascade de notes cristallines qui venait jusqu’à lui et le protégeait du froid. Elle était presque à portée pensait-il, il lui suffirait de quelques instants, de quelques battements de cœur pour la rejoindre. Son être s’emplissait de joie à cette seule idée. Il eut un long frémissement d’impatience puis s’engagea sans attendre dans la traversée, avec l’intention de marcher au plus vite et d’arriver au plus tôt.
Mais la lande, qui ployait sous l’immense masse d’air glacé tombé du ciel nocturne, semblait ne jamais devoir finir, tandis qu’il se frayait laborieusement un chemin à travers une surface de neige épaisse et stratifiée, qui crissait sous ses pas. Il s’enfonçait jusqu’aux genoux , et laissait derrière lui des traces semblables à de petits châteaux de neige en ruine. Ses jambes nues, ressortaient bleues de leur contact prolongé avec la neige, mais si cela l’inquiéta d’abord quelque peu, il ne parvint pas à en comprendre la raison. Il ne ressentait nulle douleur. Oui, la lande ne semblait jamais devoir finir, mais à chaque pas, il savait qu’il n’était plus très loin et qu’il était de toute façon trop avancé pour rebrousser chemin. Regardant tour à tour, et sans cesse, la lune gibbeuse, le faible éclat bleu de la neige, les volutes de vent arrachant des cristaux à la lande, il perdit un instant contact avec la réalité.
Quand il revint à lui, la lune avait effectué un formidable parcours dans le ciel et se trouvait alors très bas sur l’horizon. Il était toujours en train de fendre cette invariable étendue de blancheur poudreuse et son souffle sortait rapide et court de sa bouche. Il ressentait loin, dans un endroit retiré de son corps une douleur et un épuisement immense, et un sentiment d’étrangeté qui le stupéfiait. Depuis longtemps, il n’avait plus vu signe d’une présence humaine.
Ce fut alors qu’il discerna, couchée bas sur l’horizon, une immense bande à peine plus sombre que la nuit. Une forme de moutonnement gris noir, qui sembla peu à peu surgir du sol et venir à sa rencontre. Puis, cela prit consistance, devenant les hachures vigoureuses de lignes noires et pures, s’extrayant d’un fouillis d’ombres informes. Il s’approcha et regarda cette masse grandir et s’allonger à l’horizon, à perte de vue. Les lignes s’effilèrent aussi en élévation comme des lignes tracées par le givre sur du verre, s’étoffant jusqu’à devenir omniprésentes, enveloppantes, froides et menaçantes. Il lui fallut un moment pour se rendre compte que devant lui se trouvait une forêt.
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