Mercredi 5 septembre 2007

5 septembre plat comme un ennui télévisé. Je sors parfois le soir, rien que pour me sentir absent. La solitude en public a un effet d’étrangeté, de mise en abîme. Des masques en regardent d’autres. Suffisamment saoul, on peut trouver ça drôle. Tout est une question d’état d’esprit. S’amuser d’un rien, cultiver l’étrangeté et la distance : c’est ce qu’il faudrait savoir faire. Images aqueuses de rues et d’affiches. Mes chaussures prennent l’eau. Traînées spongieuses de lacets gonflés d’hydrocarbure. Fatigué, je rentre à temps pour la fin d’un porno. Intrigue efficace (ah !ah !), où tous les problèmes se règlent à coup de bites. L’image de la baise plus rapide que la conscience, à tous les sens du terme. Fantasme bref d’un Eldorado du sexe où toutes les mains sont crispées et humides…

       Je pense à mon désir comme à une bouche, comme à une gueule, plutôt. Quand je sors, je suis cette gueule. Je m’y résigne. J’y enfourne tout ce qui peut me calmer: des verres d’alcool, des langues de femmes, de la viande; tout ce qui est chaud et palpitant. Du sel et du sang.

Je voudrais manger tout ce qui brûle et qui sent bon. Je suis un animal. Je suis un ogre. Quand je ferme les yeux, ce sont les mêmes images que je vois comme des infinitifs : boire, manger, baiser, PRENDRE. Tout le reste au fond, m’est indifférent.

Je pourrais aussi me réduire à mes mains, s’il le fallait. Une gueule et des mains. Des mains pour saisir, empoigner, attirer, caresser, étreindre. L’évolution a fait de moi, l’animal le plus efficace pour la satisfaction du désir, et les désirs sont légion et battent le pavé.

   Je vois les filles comme des sources à épuiser, comme des principes femelles, des petites boîtes à musique sexuelle en attente de musique. Je me FORCE à les voir ainsi, parce que ce par quoi elles échappent à leurs sens, ne m’intéresse pas, ne peut pas m’intéresser. Je me fous de leurs idées et de leurs opinions dérisoires sur un monde qui ne me touche pas, et de tout ce qui n’anime pas leur corps et qu’elle peuvent contrôler. Une idée n’a pas de chaleur et un esprit, c’est un désert de glace. Qu’elles me prêtent leur cul pour me nourrir, et je pourrai alors discuter de l’accessoire.

   Je fais ce que je sais faire depuis l’enfance: j’amène ce que j’aime à ma bouche. Je n’ai pas beaucoup progressé depuis. Je suis un vampire affamé. Je suis un animal unique, un animal qui aime. J’ai besoin de me remplir pour reprendre forme humaine. Au milieu des autres présences, je me suis fait mon idée de l’amour: la peau la plus vibrante et le sang le plus rouge. On insiste. On s’énerve. Je ne veux rien comprendre. Je suis seul et j’ai peu de patience. Tandis qu’une fille me parle, je fixe parfois sa peau. Et c’est elle qui me parle son langage essentiel.  J’imagine l’intérieur de ses chairs : le cœur petit comme un poing, le lent mouvement circadien des fluides, les plissures les plus intimes, la chaleur impudique qui en monte comme un halo. Je veux être de cette chaleur. Je souffre de n’en être pas plus proche. À lécher et à avaler…Aimer, est un verbe de violence.

 

   J’aime donc je vis. Primitivement. J’ai une mémoire de requin qui se souvient de ses proies. Août 2002, mes derniers jours à Cracovie. J’ai la tête encore couverte d’hématomes. Souvenir du week-end. Avec ma chemise hawaïenne et mes rouflaquettes de capitaine d’Empire, je traîne dans les rues aux noms tirés au hasard dans les évangiles: rue du Saint-Sacrement, de la Toussaint, Saint-Jean, Saint-Thomas, etc…Les axes mêmes de la ville, semblent figurer une croix autour de l’immense place du marché : Florianska, Sienna, Grodska, Szewska. J’ai rendez-vous avec Marcin, quelque part dans Kazimierz mais je ne suis pas pressé. Le centre ville est si dense qu’on a l’impression qu’il tient dans la main. Je le traverse sans but apparent, crispé, comme sur des cendres chaudes. Je connais les distances. De la place du marché à la gare : dix minutes, de l’appartement à la place du marché: vingt minutes, du quartier juif à la place du marché : quinze minutes. L’espace de temps conscient entre chaque bar étant variable et peu calculable. Je croise plus de belles filles qu’on pourrait s’en faire en 100 ans de vie dans un océan d’œstrogène. Ça perturbe ma boussole. Filles agiles et fines aux petits seins. Fashion victims portant bottes de cow-boy sur jupes ultra-courtes, ou mis-bas de joueuses de football et rangers. Poupées barbie au goût probable de barbe à papa, mâchonnant force chewing-gum. Duos de filles maniérées, bronzées aux uv toute l’année, m’as-tu-vu, (oh que oui). Serveuses prestes et indifférentes aux fines chemises blanches. Cheveux très noirs. Cheveux très blonds. Cheveux rasés. Grandes filles dégingandées à moitié folles. Je navigue au plus près. Il y a de longs instants de silence filés entre elles et moi. De longs instants de marche parallèle. Presque une parade, une parade douloureuse. Je veux m’oublier encore, je veux me prendre au jeu. Je veux m’imaginer une complicité à ma portée. Je présume déjà du teint très pâle ou très doré de leur peau sous ma bouche. Du mouvement élastique de leurs seins. De l’inflexion particulière de leur voix. De cet abandon négligé des filles sensitives. Je me les invente en dialogue, prestes et volontaires avec une bouche qui dit oui. Elles ne me refusent rien, car elles me devinent, m’espèrent, me comprennent. Elles ne me refusent rien car il le faut. C’est une liaison sacrée. Puis, lorsqu’elles s’éloignent, empruntent une rue sécante, entrent dans un magasin où je ne peux aller sans rompre l’équivoque, c’est plus qu’une séparation. C’est un déchirement. Elles sont à moi, de toute éternité. Elles me sont promises par mon désir. Je me sens déçu et trahi. Elles auraient été bien avec moi. Elles n’auraient jamais su qui je suis.

  Août 2002 donc, et le vide aspirant de la déception. Le zéro absolu de l’espérance. Ce qui me liait à Marta n’était plus, avalé, anéanti. J’étais seul à nouveau. Sans le voir venir, le dégoût s’était installé, sans tristesse, sans cri. Méthodique. Subitement, l’idée d’un futur maîtrisable me faisait sourire. L’idée de bâtir, de faire le bien, se retrouvait soufflée comme par une onde de choc. Plus même de douleur ne subsistait à laquelle se raccrocher. Une douleur véritable comme une tension vitale, un pont vers quelque chose. La stupéfaction résonnait, toutes les attaches coupées nettes, sectionnées à coup de dents : j’étais libre ! Tandis que je descendais la rue Grodska, j’essayais de me faire à cette idée. Mais je m’aperçus que je pensais encore comme une partie d’un couple. Je pensais encore double et moitié. Je marchais encore comme un esclave attaché à ses chaînes, incapable de s’en débarrasser. Pire, qui les réclamait pour son salut. Je regardais toutes les filles de la ville, et je les voulais toutes. J’étais prêt à tout pour servir à nouveau ; revenir à ce magma d’émotions intenses, primitives que j’avais quitté avec Marta et où je pourrais à nouveau me fondre. J’étais prêt à tout pour recommencer ; repartir à zéro avec une autre version d’elle. Je voulais une prolongation, comme si cet espace de temps vécu, onirique, inerte, si impeccablement délimité, n’avait jamais pris fin.

Dans Kazimierz, je retrouvai Marcin, assis à une table dans un bar, près de la fenêtre, rue Szeroka. Marcin, avec sa gueule de vampire aristocrate à la Eric Von Stroheim, et sa mentalité d’adolescent pervers. Marcin, extraverti et mystique, fumait en tenant sa cigarette à quatre doigts. D’après lui, il y avait beaucoup à faire encore pour moi ici, même après ce qui s’était passé. Je devais rester et ouvrir un bar, une école, un restaurant. Ou bien écrire un livre. Tout était aussi simple que ça. C’est ça, lui dis-je. Je vais écrire. Et après ça, tu auras tellement honte de moi, que tu voudras ma mort. Il se mit à rire. Il essaya encore un peu de me convaincre, sans avoir l’air d’y toucher, mais je ne pouvais pas rester. L’image de Marta emplissait la ville, son animalité, la puissance de son regard ennemi, supérieur, matriarcal-ou quelque soit le nom qu’on puisse lui donner- me faisait peur. J’avais peur de ce que je pouvais faire si je restais là. Le lendemain, je repartais pour la France. 

 


 

par David Lantano publié dans : L'enfer des caniches (obsessions)
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Commentaires

Yeah !
commentaire n° : 1 posté par : Tendre Reflet (site web) le: 14/05/2008 10:53:42

Rock'n roll! :-)


réponse de : David Lantano (site web) le: 14/05/2008 17:26:25

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