La vie nocturne est ridiculement chère dans les bars. En cas de disette, on préfèrera un pack de bières près du canal, à regarder se répandre les lumières des réverbères sur l’eau. L’alcool donne envie de se noyer. On s’imagine qu’on ne sentirait rien avec trois grammes dans le sang. Il suffirait de descendre, pas à pas. Un peu de nage, et puis l’hydrocution. Rêve de mort. Ou pas vraiment de mort, mais plutôt de non-vie. Quand j’étais adolescent, je rêvais de sortir complètement saoul et complètement nu, une nuit d’hiver, pour aller m’endormir sous un arbre. J’imaginais la mort par hypothermie comme la plus douce qui soit. J’étais dans un tel état de nerf, que je riais et pleurais tout le temps sans raison. Je ne pouvais pas parler à une fille. Je ne pouvais même pas IMAGINER parler à une fille. Comment peut-on se brimer autant soi-même ?
Etat de rage catatonique. Les livres me tombent des mains. Faut-il préférer le macramé à la littérature ? Peu importe, voyons. Toutes les formes de passion sont égales. Toute forme d’art ne vaut que pour ce que l’on veut bien y apporter. Et je ne peux plus rien apporter. J’ai un grave déficit de l’intérêt. Il faudrait que je trouve quelque chose pour m’occuper. Quelque chose qui ait du sens. Collectionner des timbres ou des capsules de bières, par exemple. Ce qu’il y a d’intéressant dans la collection, c’est qu’elle vous empêche de penser à la mort. Il y a toujours une nouvelle pièce à dénicher. Toujours un après. L’ensemble des données du problème est défini et plus ou moins maîtrisable. Pas besoin de penser à la vie. Il suffit de l’oublier.
On ne devrait jamais vivre pour quelqu’un d’autre. Croire qu’on ne pourrait pas continuer autrement. C’est une illusion. On peut toujours vivre. Même amputé. Même comme un poulet sans tête. Le corps cherche à prolonger stupidement, coûte que coûte, les conditions qui le maintiennent en vie. On ne devrait jamais placer son bonheur dans les bras d’une autre. Essayer de plaire à tout prix. Guetter un sourire, même fugace, sur les lèvres de celle qu’on aime quand on n’en a pas les moyens. Et puis, elle avait raison. Je ne sais rien faire, vraiment. Je suis inadapté. Je passe à travers la vie « réelle ». Je ne sais pas changer une roue. Je ne connais rien à la mécanique. Je serais bien incapable de bâtir un mur, de monter une chaudière ou une antenne satellite. Je suis totalement vide, sans volonté ni ambition. Je ne suis rien ni personne. Je n’ai pas d’identité. Mon absence d’implication, de présence, me fait un peu peur. Je ne sais même pas si je saurais allumer un feu, s’il le fallait. L’impression d’avoir passé ma vie en hibernation, et de ne me réveiller qu’à peine. Epuisé à force d’essayer de cacher la simple vérité.
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