Dimanche 23 septembre 2007

Cracovie- Été 98. Les premiers jours passés avec Marta sont plus denses que vingt années de vie. C’est une décharge, un électrochoc. L’inversion du cycle sommeil-veille. Comme un long rêve comateux. On se donne rendez-vous le soir dans un bar introuvable, sans enseigne, rue czarnowiejska. Quand j’arrive enfin, elle est déjà là. En la voyant assise, souriante, animale, je me demande si c’est bien la fille de la veille. Son visage est à la fois étranger et intensément familier. Il a cette forme de pouvoir instantané. Comme un archétype. J’ai honte de moi, un moment. Ignorant et maladroit, comme un étranger. Elle a cette forme de cynisme léger, impossible à égaler. Quelque chose de cendré et brutal comme un oiseau fusillé en plein vol. Je ne suis pas à la hauteur de ça. Pourtant si, elle m’embrasse. Je suis soulagé. Je vis. Je prends conscience que je vis. Essais de conversations complexes. Elle parle très mal anglais et pas du tout français. L’attention se fixe sur la voix. Sur le mouvement des lèvres. Nos mains se touchent, puis nos visages, puis nos bouches. C’est plus timide, en fait, comme une redécouverte. Est-ce que c’était toi ? Oui. La langue frôle la langue. Est-ce que tu veux de moi ? oui. La peur s’apprivoise. Ses lèvres me délivrent, m’adoubent, me donnent forme humaine. Il y a cette peau intouchable sous le tissus. On enrage. On boit beaucoup, ponctuation du dialogue. Dans les toilettes, elle, adossée au mur, j’écarte sa culotte et lèche sa peau. Elle gémit. Sensation d’émerveillement quasi religieux. Musique plus belle que toutes les chants sacrés. Plus tard, dans sa chambre, elle allume des bougies aux quatre coins de la pièce. Cérémonial. Elle s’assied en tailleur en fumant pour choisir un cd. Puis elle se déshabille et éteint la lumière. Elle vient vers moi.

Le lendemain après-midi, je suis à la gare routière. L’endroit le moins glamour de Cracovie. Bâtiments vestiges des années soixante. Tout est crade comme dans un cauchemar socialiste. Mais, il y a cette énergie chaotique de l’est qui me fascine. J’achète des lunettes de soleil à cinq zlotys en attendant Marta. Elle arrive en retard avec ses amis et nous partons pour les montagnes. Elle passe tout le trajet à dormir sur mon épaule. Je sens son corps s’appuyer contre moi à chaque cahot du car délabré.  Le voyage dure une heure. Je voudrais qu’on arrive jamais. Le car nous laisse à Zakopane. Une station touristique dans les Tatras. Grand espace frais ouvert. De larges allées descendent des versants montagneux. Nous marchons au hasard des rues. Le vent emplit l’espace comme en Atlantide. Elle a pris ma main. Mais qui est-elle ? C’est un mystère. Une aberration. Je la laisse me guider comme un chien d’aveugle. Un de ses amis comédien nous rejoint. Jeune homme blond, grande gueule. Imperméable au vent. Il y a de grandes accolades théâtrales. Il y a des rires et des blagues polonaises. Des musiciens en tenue traditionnelle des Tatras jouent dans le bar-chalet où il nous mène. Je commence à être saoul et je chante. Du Ferré. Solipsisme d’alcoolique, je pense, mais le pire est qu’ils connaissent. Ils ne comprennent rien, mais ils connaissent. Le soir tombe. Nous sommes dans un club étrange. Murs nus en pierre de taille. Marta disparaît. Les verres se remplissent d’eux mêmes avant d’avoir été vidés. Le passage pour arriver au bar est envahi par la brume des fumigènes. Un espace de brume onirique. Quelques mètres de néant originel, palpitant de possibilités. Des formes passent fantasmatiques. Esprits vaudous. Femelles fantastiques aux seins de faïence. Des arcs électriques crépitent, reliant ma bouche à toutes ces extrémités acides. Ce n’est pas l’esprit, ni la lanterne de Diogène qui m’ouvre la voie. C’est le désir qui me guide. La faim repoussant les ténèbres. Je navigue au radar dans un infra-monde sanglant, lueurs rouges et vapeurs de sodium. Je détecte une forme dans la fumée et nous mêlons nos bouches sans plus rien voir du tout. Ce n’est pas une chose humaine que j’étreins. C’est un principe, un élément, un spasme. Un animal marin, fluide et feu. C’est un poison adoré, infernal que j’avale dans ce baiser. Mélange d’alcool, de sel et de fumée. J’ai retrouvé Marta. Nous sortons du bar tard dans la nuit. Comme aucun endroit où dormir n’a été prévu, il semble - je le comprends au bout d’un moment- que nous devions passer la nuit dehors, en attendant le bus du retour qui ne viendra qu’au matin. Nous attendons donc, assis sur les marches de la gare routière, glacés, fatigués. Marta se serre contre moi, reposant sa tête contre ma poitrine, s’abandonnant totalement à mon étreinte. Sa chaleur pénètre, coule directement à travers moi. Une chaleur vitale dans un cocon de chair. Je suis fort soudain, je la protège avec une sensation de bonheur irréel. Sur les marches de la gare routière, jusqu’au matin, je redécouvre l’idée de bien. Un extrait du serment du mariage me traverse  « chérir et protéger ». To have and to hold. Naïveté absolue. J’ai envie d’être bon pour elle.

par David Lantano publié dans : L'enfer des caniches (obsessions)
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