Dimanche 30 septembre 2007

Visite chez mes parents qui se plaignent de ne plus me voir. Que leur dire ? Non, je n’ai pas retrouvé de travail. Oui, je cherche. Non, je ne bois pas. Bien sûr que non. Mes parents sont en phase avec la vie de « la Cité ». Ils ont la naïveté nécessaire pour être heureux en société. Ils croient aux institutions, à la justice, à la valeur morale du travail. Ils croient que toute peine mérite salaire, que l’abnégation finit par payer. Ils croient aussi qu’on se fait à tout. Mais, moi je ne peux pas m’y faire. Moi, je ne me fais à rien.

 Ils vieillissent à toute allure. C’est assez effrayant. Leur peau se creuse, se déforme comme une pomme filmée en accéléré. Je voudrais inverser le processus, faire disparaître leurs rides comme une crème miracle, repigmenter leur cheveux. Leur redonner l’allure qu’ils avaient sur ces photos où ils aménageaient leur maison fraîchement achetée, et sur lesquelles on avait tous des coupes de cheveux pas possibles. J’aimerais en avoir le pouvoir, même au dépens de ma vie. Vœu pieu qui ne me coûte rien, je sais bien. Mais sincère. Je pense à Robert Howard qui se suicida à la mort de sa mère. Est-ce que je saurai mieux faire ?

Mon père radote. Il ramène des piles de livres qu’il trouve dans une benne à la déchèterie. C’est une sorte de Don Quichotte moderne. Un défenseur de la culture. Un rôle étrange pour lui, qui ne lit rien d’autre que le programme télé. Il me montre ses nouvelles acquisitions, anxieusement, pour savoir si elles m’intéressent, si je les ai déjà lues ou s’il faut en trouver d’autres. Il les collectionnent, les classent, les bichonnent. Il me donne l’impression de les avoir écrites lui-même. Ma mère commence là où mon père s’achève. Elle commente, critique, analyse chaque geste, chaque attitude, chaque vêtement, comme si j’étais en représentation permanente pour la famille. Chaque chose fait sens. Elle est en guerre permanente contre la nature humaine et l’entropie. Elle me prend à témoin, écœurée, comme si j’étais son champion. Désolé, maman, ton fils est un ivrogne. Tu ne peux pas compter sur lui. Le constat est toujours le même : Mon père s’en fout . Il attend que ça se passe. Ma mère enrage et trépigne. Ça fait quarante ans.        

Le soir, je me suicide avec mon doigt dans mon bar préféré. Suicide en plastique, manufacturé. Faux et pathétique comme une love story.  Je bois donc je suis une chose buvante. Peut-on atteindre la délivrance par une pratique exigeante de la boisson ? Il le faut. Il faut s’époumoner. Il faut s’éradiquer. Il faut s’émasculer avec style. L’extinction du désir mène à la béatitude. J’ai un dégoût violent pour la baise, pour la trique qui gigote comme une électrode dans la gelée. Oui, capitaine ! Paré à la manœuvre ! C’est l’heure de se répandre, d’assurer la descendance. N’importe quelle traînée fera l’affaire. Augmentez la cadence ! En cette matière, je ne distingue pas le bon grain de l’ivraie. Je ne vois pas plus loin que le bout de ma bite. Je dis des mots d’amour à des femelles placides, ruminant des rengaines. C’est intéressant ! J’aime beaucoup ce que tu dis. Je suis tout à fait d’accord et d’ailleurs, moi aussi…Je me trouve des passions soudaines pour l’économie, la comptabilité, la moto, l’équitation…Et tant d’autres tristes domaines.  Je mens, je mens, je mens. J’inventerais n’importe quoi, pire qu’un vendeur d’occasions pour y voir d’un peu plus près. Effet d’accélération alcoolique. Vision de cauchemar dans la galerie des monstres. Je colle ma bouche à des énormités. Je me parjure et me renie cent fois pour cet aliment au parfum de chair et au goût de charogne. Je me dégoûte ! Les hommes haïssent les femmes par paresse, parce qu’ils n’ont pas la force de se haïr eux-mêmes. Et parce qu’ils dépendent d’elles. La vraie liberté, ce serait de dormir seul, toujours.      

Je dors. Et je suis poursuivi par des vampires. Ou des monstres sanguinolents . Ou des policiers. Je ne fais pas bien la différence. Scénario simple et répétitif. La lutte pour la survie.

Je me réveille au moment de me faire étriper ou en transperçant un mur du labyrinthe. L’échappée belle ! Une belle métaphore, un joyeux raccourci de l’existence. Réchappé de l’école, éduqué mais amorphe. Réchappé du service national. Pied plat, dégoût de l’autorité. Réchappé du boulot. Fainéantise despotique, aucun respect pour l’ouvrage. Réchappé du mariage, de la vie de couple. Les filles sont en général peu motivées par mon mode de vie.

Bien peu de mots pourraient me décrire mieux que cela : je suis un fuyard.

par David Lantano publié dans : L'enfer des caniches (obsessions)
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