Insomnie. Lever du jour blafard. Une masse trouble, limoneuse s’insinue jusque dans ma bouche. Par delà la fenêtre, je regarde le quartier pétrifié. Le dégoût s’étire, immense, palpable, démiurgique. Il n’est pas un recoin de l’univers qui soit épargné. Il faut vivre tout de même, vivre comme on s’extirpe d’une gangue. Faire des gestes utiles et précis. La consolation vient après le geste. Décor de l’absurdité quotidienne, utilitaire. Un lit, une table, une armoire, trois chaises, un frigo où les bières n’ont pas le temps de refroidir. Un bureau avec des feuillets illisibles et des photos qui font mal. Sur l’une d’entre elle, complètement défoncé, je souris de travers. Le Moi haïssable, enfin libéré. Le Moi au visage de bouffon jouisseur et boursouflé. Sur l’image, j’ai l’air d’un con, déchaîné, le verre à la main. La fête bat son plein. Sûrement que je fais chier tout le monde mais je me sens bien comme jamais. Mon bonheur ressemble à une grimace de singe. Son sourire à elle est déjà plus maîtrisé, comme un avertissement. Elle en fait moins. Elle m’en veut sûrement d’être aussi négligé, mais je ne m’en rends compte qu’à l’instant. Et cela n’a plus d’importance. Je n’ai même pas le plaisir pervers du regret à ma disposition. Il m’a été enlevé. Fatigué, mais incapable de dormir. Plein d’une énergie mauvaise, fuyante, douloureuse. Je me branle frénétiquement sur la fille de la météo, mais rien n’y fait. Je reste tendu, inexplicablement, et irritable comme un pitt-bull. N’est-ce pas malheureux de laisser perdre cette jeunesse, alors qu’il y a tant de malheureuses qui baisent le soir en songeant à Ricky Martin, Enrique Iglésias, ou Johnny Halliday ? Quelle sorte de descendance abrutie cela laisse-t-il augurer pour la nation ? Hein ? Je vous le demande. J’entame une bonne bouteille de vodka et bois jusqu’à l’anesthésie. Je sors me ravitailler dans l’épicerie au bout de la rue. En voulant, attraper une caisse de 86, je m’effondre au rayon bières. Des clients m’aident à me relever. Leurs têtes ! Faites-ça une fois dans votre vie pour voir la tronche du bon peuple. Pour vous en faire une idée. C’est misérabilisme et commisération et honte et rigidité et bonne conscience et mesquinerie et abstinence et constipation et sens du devoir et quand même ! et ça se fait pas ! etc…. Toutes choses inconnues quand on vit en dehors de tout. Quand on a choisi son camp.
J’attends. Je ne sais pas quoi. La fin du film. La chute de la blague. Une intervention divine. Une pluie de feu sur les imbéciles et les bigots. Non, c’est même bien plus simple. J’attends le prochain repas, le prochain verre. J’attends le prochain sommeil, la prochaine baise. Détachés de tout sens, de toute implication. J’attends qu’on me réclame à la consigne. Et pourtant je ne peux m’empêcher de rêver à quelque chose d’élégant et de distancé. Quelque chose que je n’arrive jamais à saisir. Il est de toute première urgence que je trouve une raison de vivre ce soir. Je le comprends. Mais les possibilités sont minces. À part les délices d’une sortie suicidaire en solo, je ne peux compter que sur Michaël ou sur David. L’un excluant l’autre, ainsi que de deux principes antagonistes. Ce sont, je crois, les deux types de mecs les plus différents qu’il soit possible d’imaginer. Des types qui, lâchés seuls dans le même merdier, auront abouti à des conclusions inverses, sur le sens de la vie. Le genre de clébards qui lorsqu’ils se rencontrent la première fois, se flairent le cul un instant, avant que leurs chemins ne se séparent à tout jamais. Si je peux supporter les blagues pourries et les discussions sur le championnat de France, je devrais sans doute sortir avec David. Il est du plus grand nombre. Il est compris de tous, instantanément, car il parle la langue vernaculaire. Il est de ceux qui respirent la vie énergique, saine et auto-justifiée. Il est « tranquille ». Il « ne se prend pas la tête ». C’est un barbare, en somme, mais qui pourrait sans doute me faire rencontrer des filles. Et puis les sorties entre deux pourritures décadentes comme Michaël et moi, ont quelque chose de lassant à la longue ; un caractère presque incestueux, une stagnation du sang à force de se ressembler.
Le soir, donc, dans un bar de la ville, je me retrouve avec David qui parle fort en passant d’une table à l’autre. Un verre à la main, il me devance comme un poisson-pilote. Les gens sourient à son passage, c’en est effarant. Il s’ouvre une voie à travers l’assemblée, comme Moïse à travers la Mer Rouge, en leur racontant des conneries. Il les conquiert en parlant vite. Tout est une question de rythme, je le comprends. Les filles sourient quand il les approche, comme s’il voyait le Messie venir à elles, avec sa bite de velours. Avec elles, il parle encore plus vite, c’est un vrai tourbillon. Ce qu’il dit est tellement con, qu’il faut le dire à la vitesse de la lumière pour que ça passe. Mais ça passe très bien. Elles avalent tout. Elles en redemandent. Elles sont en adoration devant sa verve comique. Quant à moi, j’admire son style. L’important est de parler fort, d’être indiscutable. Le maître mot est la familiarité immédiate. Il s’empare d’elles par la parole, par le geste. Comme si elles allaient évidemment terminer dans son lit, que la cause était entendue, et qu’il avait tout son temps. Ce qu’il dit est tellement nul, que ça ne ferait rire personne, en temps normal, même défoncé au crack. Mais pourtant ça marche. C’est comme si elles n’écoutaient pas ses mots, mais juste sa voix. Comme s’il les hypnotisait. J’essaie bien de lier quelques contacts, dans mon style direct, mais c’est peine perdue. David, mène, tyrannise, vampirise toutes les conversations. Il comble tous les blancs, fusille les anges qui passent. Je suis incapable de le suivre sur ce terrain là. Plus tard dans la nuit, après que l’alcool ait tout transformé en cinémascope, David m’instruit dans les toilettes. D’après lui, je fais peur aux filles. Je suis trop direct, trop crève-la-faim. Il ne faut pas que je leur montre ce que j’attends d’elles. Il ne faut pas qu’elles le sentent . Il faut leur faire croire que je m’en fous, que je suis une sorte de gentil nounours asexué, si je veux avoir une chance de me les faire. Il faut que je les fasse rire. Que je les empêche de réfléchir, de s’emmerder. Mais j’essaie de lui faire comprendre que je ne les comprends pas du tout, que je n’ai pas la moindre idée de ce que je pourrais leur dire. Il s’énerve alors : « mais n’importe quoi ! raconte-leur n’importe quoi ! Si tu veux baiser, il faut parler ! » De retour au bar, j’essaie alors de faire un effort, mais rien n’y fait. Je me rends vite compte que je n’ai rien à dire à ses filles, que je tourne en rond. Elles ne me touchent pas. Je n’arrive pas à m’intéresser à elles, à leur personnalité, et je n’arrive pas à feindre. Je ne vois que leurs corps et c’est à leur corps que je voudrais parler. Il me semble que si je pouvais les baiser, alors seulement, j’arriverais à leur parler, alors seulement je voudrais les découvrir. Ce serait un point de départ. Mais, la nuit passe, sans que je n’aboutisse à rien. On passe d’un bar à l’autre, en suivant les fermetures. À la limite de sombrer définitivement, je repère deux filles complètement bourrées, deux mochetés dionysiaques, sensuelles (David dit « des cochonnes »). Je tombe en arrêt devant leurs lèvres épaisses. J’ai toujours été fasciné par les filles complètement saoules au visage macroscopique complètement figé, anesthésié, dont il ne reste plus que la bouche, chaude et vibrante comme une piste d’aéroport en été. Je sens qu‘elles sont prêtes à tout, et moi aussi, dans l’état où je suis. Mais David refuse de participer à ce qu’il appelle « une boucherie ». Et on rentre se coucher. Je fais des cauchemars, bien sûr. Je suis incapable de me raisonner. L’obsession. Les filles avec qui j’ai failli coucher, les coups avortés, même les plus minables, me rendent dingues, car ils auraient pu être sublimes, qu’ils l’auraient forcément été. Fantasmes se déroulant à vide dans mon esprit. Impression atroce de paradis insulaires manqués, abandonnés à tout jamais.
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