Lundi 5 novembre 2007

Je suis à bout. Je vois des corps partout, à la télé, dans la rue, sur les affiches. Dans ma tête. Des extensions m’atteignent, tentaculaires. Jambes, pieds, culs, bras, seins doux-amers, par-dessus bord, par-dessus les barrières, à travers la peau. Je ne peux plus respirer. Je bois comme un trou noir. Rien n’y fait. Et les bonnes vieilles recettes à la main ne me calment plus, non plus. Je m’enferme dans ma chambre, j’essaie de dormir, mais sans succès. Debout, contre le mur, je frotte mon ventre contre la paroi, ma bite douloureuse comme un nerf à vif. Je frotte le papier peint, je le lèche. Je l’aime. J’aime d’amour les meubles de ma chambre, lit, table, armoire. Objets inanimés avaient vous un cul, un con, une matrice, un truc à pénétrer, à investir ? Le mur s’ouvre sous ma langue, comme une membrane, un diaphragme humide et soupirant. Là, se trouve une pièce secrète plongée dans l’ombre. J’y pénètre. J’ai cette vision subite d’un retour miraculeux. Combien de fois ma pensée magique d’enfant devenu adulte a fait revenir les filles qui n’avaient pas voulu de moi ou qui m’avaient quitté ? Réponse: à chaque fois. Et combien de fois leur indifférence a été la seule réponse, martelant leur refus dans mon cerveau plein d’espoir ? Réponse: à chaque fois. Message clair, délivré par le spasme le plus douloureux : elles ne reviennent pas.

Au-delà du mur, elles reviennent. La distance est complétée. La deuxième loi de la thermodynamique est abolie. Elles reviennent toutes. Elles sont toutes là, dans cette chambre obscure; celles que j’ai laissées partir par indifférence ou distraction, celles qui m’avaient accordé un regard, une parole ; celles dont je n’avais fait que rêver ; celles longtemps désirées, idéalisées, invoquées les longues nuits de l’adolescence; les amicales, les maternelles ; celles d’une nuit, d’un battement de cœur, à peine effleurées, avant-goûts mort-nés de l’extase ; et puis, les quelques-unes qui m’avaient quitté, comme une sorte de sommet de la création, dominé par la reine paresseuse des louves :  Marta. Elles sont toutes là, à s’avancer sans volonté, sans direction, à me frôler, à me dépasser, figures de l’ambiguïté. Leurs bouches m’embrassent, me mordent, quand elles se retournent sur mon passage. Leurs mains se portent sur moi, presque par hasard, puis se retirent. Tout est dans l’effleurement, le contact, la chaleur devinée, anticipée. La forêt de corps mouvante, mimétique, hypnotique, épousant mon désir, ma faim, m’amène jusqu’aux bras de Marta. Je progresse, attiré, repoussé, jusqu’à elle, jusqu’à sa bouche électrique. Ses bras me happent, m’amène jusqu’à son corps ample, d’une densité infinie. Je m’y enfonce, je m’y noie. Je soulève son corps, inexplicablement léger comme un souffle. Nos mouvements sont désarticulés, arythmiques, nos corps, tour à tour légers, ultra-rapides, et glacés, puis infiniment lents, pesants et surchauffés. L’extase, comme une décharge, un spasme, se situe entre les deux, dans l’intervalle. Au bar de l’au-delà, au bar du prochain verre, qui apparaît soudain, nous buvons des liqueurs phosphorescentes dans des cristaux. L’ivresse nous élève et nous ne retombons jamais. L’alcool nous délivre de la gravité. L’alcool nous unit comme un anneau de feu. Nous en venons aux mains, à nous déshabiller. La peau est délivrée, révélée. Je bois à son corps, à sa bouche. Elle me dévore sans douleur, éclat brutal de ses dents. Elle me broie, m’illumine, me tue. De mon sexe en fusion, jaillit un éclair bleu. Jet de sperme luminescent célébrant ma fin. L’obscurité se referme sur nous.

par David Lantano publié dans : L'enfer des caniches (obsessions)
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