Mercredi 7 novembre 2007

Cracovie. Hiver 2001. Assis sur le rebord du lit avec Marta, l’énigmatique Marta. Histoires de suicides manqués. Histoires de poignets coupés dont elle ne veut rien dire. Sa nudité est touchante. Bras refermés autour de ses seins. Un corps blanc à la peau diaphane, presque translucide, laissant voir un fin réseau bleu de veines affleurantes. Des petits seins tragiques, brusquement découverts, échappés d’entre ses bras comme deux corps étrangers. Une féminité qui l’encombre, dont elle ne sait que faire, dont elle voudrait se débarrasser. Elle fume, pour évacuer le problème.

    Le sexe est étrange. Elle se débat, me repousse jusqu’à ce que je l’immobilise. Elle est enragée. Elle veut de moi que je l’emprisonne, que je la pousse à bout. Elle ne veut s’abandonner que contrainte. Je n’y comprends rien, mais le lit fait des embardées avant qu’elle ne s’envole enfin. Nous allons dans les bars ; Nous sortons tous les soirs. Tous les soirs nous trouvons des recoins et des ombres nouvelles où se chercher des mains. Son envie de nouveauté, de danger me pousse jusque dans mes retranchements. On le fait dans les toilettes des bars, des restaurants, au cinéma. On faillit se faire surprendre une nuit, dans la cage d’escalier d’un immeuble particulièrement sombre et mal fréquenté, ce qui ne la rend que plus excitée. Nous sommes enlacés, entrelacés à chaque endroit inconnu et inapproprié de la ville, comme des plantes étranges, symbiotiques, agrippées l’une à l’autre, grandies loin du soleil. Nous nous nourrissons l’un de l’autre.

Marta paraît parfois si faible qu’il me faut l’écraser contre moi, la serrer pour l’étourdir, pour la calmer enfin. L’écraser contre moi pour réduire à néant sa peur et sa confusion. Un mot unit sa fragilité extrême à mon désir de faire le bien : servir. Et à ce moment-là il n’y a pas de mot plus beau, plus parfait. Se faire gardien, se faire lige. Avoir une mission et être entièrement dévoué à son accomplissement. Il me semble être né pour cela. D’avoir toujours attendu ça. J’ai enfin une raison de vivre. Une direction, un cap à suivre. Elle m’a tiré du chaos originel, sorti de l’obscurité et a enfin donné un sens perceptible au Bien. Pour la première fois, tout paraît clair, lumineux. Je vis pour servir. Pour protéger.

   Mais Marta ne se laisse pas protéger facilement. Elle me repousse. Elle se dérobe. Elle disparaît. Elle fugue. Elle se cache derrière son langage, derrière des rideaux de fumée, de musique ou d’alcool. Quand je la rejoins, elle s’éloigne et ne revient que quand je ne m’y attends plus. Il faut déjà la vaincre, il faut la confondre pour l’aimer. Et l’aimer malgré elle.

  Elle a une culture d’érudite et pourtant un enthousiasme d’adolescente. Elle a le don du ravissement et quand elle porte intérêt à un livre, à un film, à une musique, tout son visage s’illumine. Son sourire voluptueux de louve s’élargit. Elle en parle doucement, d’une voix traînante, tout en tirant la fumée d’une cigarette qu’elle porte à sa bouche verticalement, presque cérémonieusement. Elle en parle comme d’un secret à un enfant intelligent mais naïf. Ses paroles se fichent dans mon esprit comme des flèches dans une terre meuble, vierge. Toutefois, si elle s’enthousiasme facilement et magnifiquement, cela est passager. C’est comme si elle s’en nourrissait. Un morceau de Klezmer, infiniment long et répétitif comme une transe, une chanson du folklore des Carpates, aux voix portées, puissantes et sans artifices. Un tango d’Astor Piazzola aussi bien que n’importe qu’elle chanson pop, entendue par hasard à la radio. Elle écoute le même air en boucle, pendant des heures, jusqu’à en épuiser la force, le sens, puis elle passe à un autre. Elle a alors parfois de ces crises de dégoût, violentes et irrationnelles, où elle détruit ce qu’elle a aimé.

 Nous vivons dans le petit appartement glacé de la rue Sebastiana. Calfeutrés, gelés, toute la journée. Nous ne nous déshabillons qu’en dernier recours, retardant au maximum l’heure de nous coucher. Nous vivons vêtus en permanence, elle, de sa fourrure synthétique minable, comme celle du pelage d’un ours polaire en peluche, moi de mes strates de pulls en laine. Je fais les courses pour elle, dans les jours sombres d’hiver, grappillant les rares minutes de lumière journalière. Je vais dans Stradom, les sacs plastiques à la main, je vais sur Krakowska, je vais Plac Nowy, sur le petit marché à la recherche d’épices, d’exotisme, mais où l’on me répond «nie ma » invariablement. J’achète le minimum vital, protéines animales et végétales et alcools, pour survivre. Il n’y a jamais de festin au menu. J’achète ses serviettes hygiéniques et ses produits de beauté. J’achète ses cigarettes et quelque fois je pousse un peu plus loin pour dénicher l’un de ses caprices du jour: un avocat, une mangue ou une bouteille de mauvais vin bulgare qu’elle affectionne. J’essaie de trouver la surprise qui fera prendre à ses lèvres, le sourire qui me plaît tant : sourire de petite fille innocente et simple, toute abandonnée à sa joie. Et j’y réussis parfois.

Le bonheur, c’est d’envisager le retour. Le bonheur, c’est le foyer véritable où l’on m’attend, c’est la pensée de son ventre blanc, chaud et consolant, c’est le plaisir dérobé et d’autant meilleur qu’il est immérité de sa bonne et douce chaleur, comme un matin de semaine chômé au fond des draps.

Elle fait la cuisine d’une main, de l’autre, elle fume. Je ne peux pas l’aider. Elle m’interdit toute initiative dans ce domaine. Je la laisse faire. J’observe, impuissant, les escalopes brûler et les pâtes faire un tout gluant et farineux. J’observe les épices balancées au hasard, ou selon un rite ou une méthode connue d’elle seule. Peut-être cela tient-il à quelque principe de feng shui, ou à quelque autre philosophie orientale fumeuse, qui accorde une place et une fonction à à peu près tout. Nous mangeons. Je l’écoute m’expliquer la supériorité de la culture asiatique, intuitive, non-matérialiste, sur la société occidentale capitaliste. Thèse que je suis censé ne pas pouvoir appréhender du fond de mon étroitesse d’esprit typique de français cartésien et pragmatique. Cela deviendra par la suite un jeu entre nous. Un jeu croisé de chamailleries : elle, la sorcière et moi l’incroyant.

Les bouteilles vidées valsent dans la poubelle. Le grand lit se déploie. On se bat un peu sous les draps, confondant vitesse et précipitation. Mais elle cède vite, ma chaleur- ma meilleure arme- jouant pour moi dans la bataille. Dans la nuit, je l’emporte, je la ravis. Elle se love entre mes bras où je l’emprisonne jusqu’au matin.

Durant ces premières semaines de paradis originel, je ne rencontre pas une fois son fils de cinq ans. Mikolaj est resté chez ses grands-parents dans une autre ville. Je sais que l’enfant existe, elle me montre des photos de lui ; lui parle au téléphone lui promettant de venir le rejoindre bientôt. Je sais qu’il est là, pas loin, pourtant il demeure une abstraction pour moi. Un petit être sans consistance qui n’a pas vraiment de place dans notre Eden privé. Une image mentale finit tout de même par immerger par recoupements successifs. Un gamin très intelligent et intuitif, mais aussi angoissé et vulnérable. Son comportement est parfois difficile à gérer pour elle. Il y a des raisons à cela qui ont à voir avec la haine qu’elle a pour le père et les rudes premiers mois avec l’enfant, lorsqu’elle s’est retrouvée abandonnée à elle-même. Mais tout cela est confus et elle ne veut pas m’en dire plus. En tout cas, elle n’ose pas encore me le présenter. Ces premiers jours sont trop importants pour elle ; comme une échappée ; comme si elle avait abandonné un instant son passé, son quotidien, pour me rejoindre dans un îlot de liberté tout nouveau dont elle ne peut pas se séparer tout de suite.   

par David Lantano publié dans : L'enfer des caniches (obsessions)
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