Printemps 2001. La première rencontre avec Mikolaj, amené par sa mère, inquiète et hésitante. Je le regarde en coin tandis qu’il prend possession de notre appartement en courrant. Il est très vif, énergique. Il parle sans arrêt d’une petite voix haut-perchée. Il a les cheveux très blonds qui n’ont rien à voir avec les cheveux sombres de Marta. Des grands yeux bleu de prusse dans un visage poupin, tout en longueur. Je ne reconnais pas ces traits sur le visage de celle que j’aime. C’est le visage slave de l’autre, de l’ennemi. Le visage du père absent. A l’enfant aussi, on a parlé de moi. Il sait qui je suis et n’ose tout d’abord pas m’approcher. Il ne parle qu’à sa mère, tourne autour de moi. Essaie de me jauger. Assis à la table de la cuisine, j’attrape l’un de ses jouets, un Action Man en tenue léopard, et me met à le manipuler machinalement. Je lui fais prendre des poses, tirer sur des ennemis invisibles, marquer des buts avec un ballon imaginaire. A un moment, Mikolaj remarque mon manège et vient récupérer son bien d’un geste autoritaire, sans commentaire.
J’observe Marta dans un rôle nouveau. Maman Marta. J’ai du mal à croire que la fille que je connais puisse s’occuper d’un enfant mais elle ne se débrouille pas si mal. Elle le nourrit, le lave, répond à son questionnement sans fin. Mais je me rends compte rapidement que cela lui coûte. Elle soupire beaucoup et fume clope sur clope. Mikolaj n’est jamais à plus de quelques pas d’elle. Il vient la tirer par la manche à tout bout de champ et réclame sans arrêt son attention.
Pour jouer au couple normal, on va faire un tour dans la ville l’après-midi. On marche lentement jusqu’à une petite aire de jeu près d’une église de briques rouges dans Kazimierz. Presque à destination, lorsque je prends la main de Marta, Mikolaj me fait lâcher prise et se place comme un barrage entre nous. C’est un simple geste d’enfant possessif, mais je ressens pour la première fois une bouffée de jalousie intense, un élan de colère empoisonnée, brusque comme un direct au foie. Mon cerveau reptilien a clairement identifié le problème : quelqu’un m’empêche de toucher Marta. Il ordonne une réponse immédiate et définitive: détruire, anéantir, arracher la gorge et manger le cœur encore fumant de ce petit con. Au lieu de ça, je l’aide à escalader les barreaux de l’échelle du toboggan.
Je réalise alors seulement que nous ne sommes plus vraiment seuls, Marta et moi, et que nous ne le serons sans doute plus jamais. Un intrus est venu nous déranger sur notre île déserte. Quelque chose vient de changer. Nous sommes brusquement revenus dans cette triste réalité des obligations et il ne s’agit maintenant plus d’être, de se laisser porter par le vent solaire, mais de se comporter, de faire des efforts, de vivre de compromis. Je déteste cette idée. Je n’ai pas envie de revenir en arrière. Pas envie de la partager avec qui que ce soit. Mais s’il le faut, s’il n’y a pas d’autre solution, je suis prêt à en passer par là.
L’après-midi, Marta fait la sieste. Elle s’est levée très tôt pour aller chercher Mikolaj en train chez ses parents et devoir s’occuper constamment de son fils l’a épuisée. Mikolaj, le petit vampire innocent, avec ses pépiements plaintifs draine l’énergie de sa maman. Je dois pour la première fois m’occuper de lui tout seul et nous descendons dans la cour intérieure pour jouer. Mikolaj mène la manœuvre. Il y a un petit panneau de basket accroché à un mur à un mètre de hauteur. Il m’explique qu’il va lancer en premier et que s’il rate, ce sera mon tour, du moins, c’est ce que je comprends. Il lance le ballon d’un mouvement brusque, mal coordonné et manque la cible. Puis il court récupérer le ballon avant que je n’ai eu le temps de faire un geste. « A moi ! », déclare-t-il, comme s’il ne s’était rien passé. Je le laisse faire, l’observe, malgré moi fasciné. C’est son fils, je me dis. Son fils. Ces mots n’arrivent pas à avoir de sens pour moi. Comment peut-elle avoir un fils ? Comment a-t-elle pu se faire avoir comme ça ? Comment un être étranger a-t-il pu surgir de son corps ? Pourquoi l’a-t-elle permis ? Je lui en veux un peu. C’est à cause d’elle qu’on se retrouve dans cette situation. Mikolaj me tire par la main et m’explique les consignes de son jeu. Je me laisse faire. Après quelques tirs, on passe une petite heure à jouer au foot, sans pouvoir réellement communiquer. Je comprends un peu ce qu’il me dit, mais je suis incapable de lui répondre autrement que par monosyllabes. Pour tout dire, je me sens perdu, seulement guidé par l’envie de plaire à la femme que j’aime. L’enfant et moi, on est comme deux étrangers venus de deux planètes différentes, incapables de se comprendre. D’après ce que m’a dit Marta, c’est la première fois qu’il rencontre un mec avec qui elle sort. Ses aventures précédentes n’ont pas eu cet honneur. Mikolaj accepte la situation comme elle vient. Me recrute comme camarade de jeu potentiel. Mais moi, je n’ai pas envie d’être là à jouer avec ce gosse. Je n’arrive pas à accepter cette irruption dans notre vie. En fait, je le trouve irritant et capricieux. Je n’aime pas sa façon de geindre et de réclamer sans cesse. Je n’aime pas sa façon qu’il a d’attirer constamment l’attention de Marta pour m’éloigner d’elle. J’aimerais me débarrasser de lui, faire comme s’il n’existait pas. J’aimerais aller le perdre en forêt, le pousser d’une fenêtre, le donner à un couple stérile en échange de quelques bières. Mais au lieu de ça, je joue avec lui et je le fais rire.
Le soir venu, j’apprends que Mikolaj dormira avec nous, dans notre lit, ce qui signifie pas de sexe, bien sûr. Qu’est-ce que je croyais ? D’après Marta, il est incapable de s’endormir seul. Je n’arrive pas à comprendre qu’il couche encore avec elle à son âge et j’ai du mal à l’accepter. Il y a quelque chose de pas normal là-dessous. Je suis sûr qu’il le fait exprès, le salaud. Je suis sûr qu’il en profite. Mais elle me dit que non, qu’il fait des cauchemars et se réveille en hurlant si on le laisse seul, qu’il n’y a pas d’autre solution, que ça a toujours été comme ça. Je la sens fermée et maussade avec la tête des mauvais jours. Je n’insiste pas. Nous nous couchons donc avec l’enfant allongé entre nous. Une barrière de chair chaude avec l’odeur de l’enfance. Une odeur aseptique de lait en poudre qui me rend nerveux, que je n’arrive pas à assimiler. Le petit ange nous emmerde, même quand il dort. Même la nuit, je me dis, il nous sépare. J’enrage. Je me retourne sans cesse dans le lit. Pas assez de place. Impossible de dormir. Je me lève et retourne dans la cuisine au milieu de la nuit. Marta me rejoint m’apprenant que Mikolaj s’est enfin endormi. On est libres pour quelques instants. On boit une bière sur le balcon en essayant de se parler à nouveau. J’essaie d’en savoir plus sur le père. « C’était un barman, me dit-elle. J’ai toujours été attirée par les barmans. Il m’a eue avec ses cocktails.
Elle me raconte qu’elle avait 19 ans quand elle l’a rencontré. Elle venait à peine d’arriver à Cracovie pour commencer ses études d’écriture dramatique. Elle découvrait la liberté. Elle sortait et buvait tous les soirs. Les barmans étaient ses meilleurs amis. Elle avait fini par tomber sur ce type tellement cool qu’elle en était tout de suite tombée amoureuse. Apparemment, elle n’était pas la seule en liste et elle s’était rendue vite compte qu’il couchait avec pas mal d’autres filles. Il l’avait plaquée tout de suite quand il avait appris qu’elle était enceinte.
-Où est-il en ce moment ?
-J’en sais rien du tout et je ne veux pas le savoir. C’est un menteur, un hypocrite et un salaud. Rien à voir avec quelqu’un comme toi. Tu t’en es tiré comme un chef, aujourd’hui. »
Je ne réponds rien. Je ne crois pas qu’elle m’épouserait si elle savait que j’ai une envie folle de me débarrasser de l’intrus qui couche dans notre lit.
Les jours suivants, notre vie à trois avance comme elle peut. Cahin-caha. Le manque d’argent et la présence de Mikolaj finissent par limiter nos sorties. Nous restons bloqués de plus en plus souvent dans l’appartement. Les canettes de bières achetées dans les sklep monopolowe sont nos séances de cinéma, nos échappées, nos enthousiasmes. L’alcool est notre sauveur, notre lien magique. Mais pour ça aussi, nous manquons d’argent. Il viendra un temps, me dit-elle en souriant, où nous en viendrons à boire l’eau de cologne. Elle veut parler de ces flacons bon marché, vendus aux ivrognes du quartier dans certaines boutiques, et dont on sait bien qu’ils ne servent pas à leur toilette.
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