Jeudi 15 novembre 2007

On parle un peu d’un voyage en France que l’on ferait à trois. Mais il est apparemment difficile pour elle d’obtenir un passeport pour Mikolaj en l’absence du père de l’enfant et il est hors de question de le laisser à nouveau deux semaines chez sa grand-mère. Elle promet qu’elle essaiera quand même. Elle a envie de voir Paris.

Le manque de sexe nous rend nerveux aussi. Presque impossible de s’envoyer en l’air le jour comme la nuit, Mikolaj étant toujours dans nos pattes ou susceptible de se réveiller la nuit. Un après-midi, une de ses amies se propose de l’emmener se promener. Nous acceptons tout de suite, et enfin seuls, on se précipite l’un sur l’autre. Nous avons très peu de temps avant qu’ils ne reviennent, nous en sommes parfaitement conscients,  aussi je me contente de lui enlever sa jupe et son slip tandis qu’elle déboutonne mon pantalon fébrilement. On baise comme des fous à toute vitesse, sur le sofa, profitant au maximum de ce moment de répit qui nous est accordé. Le sexe est merveilleux, intense et brûlant, l’impression d’une course-poursuite, d’une fuite en avant jusqu’à l’extase. On pourrait être interrompus à tout moment mais ça n’arrive pas.

Lorsque Mikolaj et l’amie de Marta reviennent, on sourit comme des conjurés. On a un nouveau petit secret. Malheureusement, les jours suivants, ce genre de moments est de plus en plus rare et je me mets à déprimer un peu. En fait, je suis malheureux, mais d’un malheur ignoré, repoussé dans l’inconscient, écrasé, subjugué par l’euphorie : je suis avec elle. Je ne finis pas de m’en étonner. Par quel miracle, par quelle aberration statistique est-elle avec moi ? Je ne sais pas. Elle entre en moi par mes yeux toute la journée. Et elle me change. Je la vois touchante au réveil, quand elle ne cache plus ses défauts et que ses cheveux défaits retombent sur son visage sombre. Je la vois faire le café. Je la vois se préparer, maquiller ses yeux immenses pendant des heures en me virant à coup de pieds de la salle de bain, pour ne pas que je la voie (Elle voudrait que je ne la connaisse qu’au mieux de sa forme, préparée, lisse, parfaite, sans comprendre que ses gestes ne me la rendent que plus chère, plus réelle.) Je la vois prendre ma main d’évidence quand nous sortons, comme si elle voulait s’assurer de mon allégeance. Comme si je ne lui avais pas toujours appartenu ! Nous sortons quelquefois dans le quartier, quand l’enfant passe un ou deux jours chez sa grand-mère. Nous allons dans un Kazimierz spectral, aux rues flanquées d’arcades gothiques, refuges pour les silhouettes titubantes de pauvres gens. Nous allons dans cet eldorado lunaire où les passants ressemblent à des faunes. Nous allons dans des bars étranges, aux allures d’haciendas déplacées, aux murs passés à la chaux, tout en haut de vieux immeubles lambrissés et anonymes. Nous passons devant des portes condamnées, des voies sans issues, des parcs en friches derrière des barricades. Nous allons à des rendez-vous nocturnes dans d’autres appartements glacés, répondant à des invitations d’hôtes que je ne connais pas, que j’ai à peine croisés, un soir plus tôt et dont je ne me rappelle rien. Une bière à la main, un repas partagé à la va vite, assis sur un tapis, près d’une fenêtre, un immense appartement désert, plein de bric-à-brac comme celui de J-F Sébastien dans Blade Runner, le besoin de se nourrir vite évacué, comme une corvée. Les discussions rapides en polonais où je perds vite pied, et qui se réduisent à un rythme pour moi, une incantation indéchiffrable qui me permet de m’abstraire de la situation, d’observer Marta, de la voir se comporter avec d’autres que moi, de retracer son histoire. J’apprends que beaucoup de ses amis viennent de la même ville qu’elle, une ville de l’est de la Pologne, près de la frontière ukrainienne. Comme elles, ils ont tous étudié les arts, la littérature, la dramaturgie, ou  la mise en scène avec certains professeurs célèbres localement. Ils rêvaient de vivre de leur art mais, à Cracovie, ils sont à peu près tous devenus barmans ou serveurs à 5 zl de l’heure et vivent de petits arrangements avec le quotidien. Ce qu’ils font pour vivre n’a d’ailleurs pas d’importance. Peut-être partiront-ils aux Etats-Unis ou en Allemagne se faire un peu d’argent et revenir mettre des jetons dans la machine à rêves. Son visage s’illumine quand elle est avec ses amis, elle rit sans cesse, elle leur prend le bras avec une forme de tendresse émouvante, comme s’ils étaient frères, même plus que des frères. Certains sont d’anciens amants. Ce qu’elle me dit tout de suite, sans hésitations, ni précautions. Elle a pour ceux-la une bienveillance nostalgique particulière, les appréciant plus pour le temps béni de son adolescence qu’ils lui rappellent que pour leur mérites personnels –elle est terrifiée, hantée par l’idée de vieillir. Elle me parle pourtant, une fois d’un homme qui pour elle a toutes les qualités du monde, doux et puissant, talentueux et attentionné, prêt à tout, et qui un jour, l’a demandée en mariage. À son évocation apparaît l’image d’un homme grand et timide, quoique passionné, à la voix de baryton basse. Personnage que je ne peux pas atteindre, ni affronter. La façon dont elle en parle me fait mal, mais je sais que ce n’est pas volontaire et qu’elle n’en est même pas consciente. Tout cela n’est rien puisque je suis avec elle. Ce qu’elle a aujourd’hui est si évident qu’elle peut se permettre tout. Elle veut pouvoir me parler comme si elle était seule. Comme si elle se parlait à elle-même. Elle veut que je partage ses joies et ses regrets. Alors, je ravale ma jalousie et je souris.

À la fin du mois de mars, je dois repartir pour la France. Morne constat. C’est que, bien que les ayant ménagées au maximum, pensant à un certain moment avoir maîtrisé leur érosion, il est apparu que les deux mille balles n’étaient finalement pas indéfiniment extensibles. Je suis à sec. Plus que fauché. Depuis quelque temps, on ne vit plus que d’emprunts. Il me faut récupérer de quoi tenir le coup quelques mois de plus en autarcie à Cracovie. Ne pouvant imaginer, un moyen d’y parvenir sur place, je dois me résigner à partir. J’ai à peine de quoi me payer l’essence pour le voyage du retour, et j’ai la rage. En France, je suis prêt à agir en pirate. Emprunter de l’argent à tout le monde. Faire tous les petits boulots minables et non-qualifiés que je peux espérer trouver, pour pouvoir revenir le plus vite possible.

Quand le moment du départ approche, Cracovie prend un air de fin du monde. Nous marchons comme des morts-vivants, n’osant pas parler, n’osant pas ouvrir le feu. Les promesses, à ce moment-là, paraîtraient ridicules, presque insultantes. Nous marchons, silencieux, devant les bâtiments qui décomptent le temps qu’ils nous reste avant la séparation. Avant la traversée. Rue Grodska, dernière journée. Le kiosque au coin de la rue. Acheter des cigarettes. Gestes futiles. Plus que six heures. Wavel a l’air de se foutre de nous. La dernière heure venue, Marta me maudit. Elle m’interdit de partir. Elle me hait. Elle me repousse. Elle va jusqu’à me subtiliser mes clefs, et mon passeport, pour m’obliger à les lui reprendre par la force. Combat silencieux, infiniment confus, jeu qui tourne mal, affrontement qui se veut une blague, dont le vainqueur, ceinturant son adversaire, sort aussi triste que la vaincue. Je suis loin de supposer alors, que cette scène aura lieu très souvent par la suite, au gré de mes allers-retours forcés pour trouver de l’argent.

par David Lantano publié dans : L'enfer des caniches (obsessions)
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