Printemps 2001. De retour en France, j’accepte le premier boulot que je trouve –les tentatives d’emprunts auprès de la famille et des amis s’étant révélées
décevantes. Je m’engage pour quelques mois à livrer des prospectus publicitaires. J’ai trouvé l’annonce et la compagnie dans la zone industrielle pas loin de mon appartement. Tandis que je signe
mon contrat, j’apprends qu’une zone géographique restreinte de quelques villages des environs m’est assignée. Mes employeurs insistent sur la moralité sans faille qu’ils attendent de ma part et
présentent la distribution de tracts comme une sorte de mission primordiale d’information à laquelle je ne dois pas faillir. Un petit speech d’introduction sur l’historique du groupe doit me
mener à croire à la respectabilité et à la haute qualification requise de la part des employés- le sacerdoce est presque souhaité- comme s’il était honteux de devoir juste gagner du fric et de se
foutre complètement du pourquoi et du comment. Quelques termes techniques dégueulasses nous sont assenés avec conviction, lexique abscons cachant la réalité de l’ouvrage en prétendant la
« revaloriser ». En regardant la gueule de mes « collègues » de travail, qui se torcheraient volontiers avec leur stock de cellulose, tout cela paraît franchement inutile et
même vaguement injurieux. Le travail commence. Le matin, je vais chercher le stock d’imprimés au siège de la compagnie, puis je reviens chez moi le trier, c’est à dire le préparer à la
distribution. Puis, je pars faire ma tournée. Les préparations prennent une matinée : cinq cents domiciles à livrer, environ quatre imprimés par domicile – supermarchés, hypermarchés,
magasins de meubles, d’outillages, etc…- soit environ deux mille imprimés à manipuler qui laissent des taches d’encre grasses sur les doigts. J’ai mal au cœur rien qu’à penser à tous les arbres
abattus pour toute cette merde de prospectus qui finira au feu, où détrempée par la pluie dans la plupart des cas. L’après-midi, c’est le moment de la livraison et la livraison se répartit en
étapes, en une multitude d’étapes. Monter de voiture. Descendre de voiture. Faire attention aux chiens. Ne pas oublier les maisons isolées au fond des bois et les hameaux de six habitants qui
obligent à des détours et dont les habitants seront bien sûr les premiers à se plaindre s’ils ne devaient pas recevoir le panel tant attendu des offres spéciales sur les produits frais à
Carrefour ou à Continent. En gros, c’est un boulot de facteur, moins la sympathie des riverains. Les livreurs de prospectus sont les parias de la distribution. Je livre toute
l’après-midi à des pavillons tristes, des H. L. M, de vieux immeubles aux boîtes aux lettres en berne. Les seules paroles que j’échange avec des êtres humains sont des « non, non,
non ! » hurlés par-dessus des portails. Je marche et je conduis. J’ouvre la portière, je me lève, je referme la portière. J’ouvre la portière, je me rassois, je ferme la portière. Au
lieu de perdre peu à peu conscience de ces gestes répétés, mécaniques, j’en deviens au contraire hyper-conscient, presque stupéfait. Ils s’impriment dans mon esprit malgré moi. Cela devient un
rythme, une musique pénible, une incrustation cérébrale forcée. Mais au moment où je crois atteindre le dégoût le plus absolu, où ma force faiblit devant l’absurdité, un changement opère que je
ne vois pas venir. Le jour me révèle une hallucination, une hallucination douce, vibrante qui n’appartient qu’à moi. L’image arrive au bout d’une échappée, d’un chemin de traverse, d’une rupture
au cours d’une association d’idées. La continuité de ma pensée a des ratés. Les références, les inductions ont été biaisées, détournées. Inconsciemment, mais irrémédiablement, le mouvement de la
pensée me ramène vers elle, comme vers la seule présence qui ait du sens. Au-dessus des jardins, des grilles, par-delà les portails, les thuyas des pavillons, les champs, les bois, venue de
toutes les directions, portée par tous les vents, tandis que je remonte à pied la cité-dortoir, une idée vient à moi, comme amenée par une marée grondante; une idée qui me fait sourire d’un
sourire ineffable : Marta m’attend. Sensation de plénitude imméritée et de supériorité cachée. J’ai un atout maître dans la manche. Un merveilleux petit secret. Une carte au trésor glissée
dans ma poche intérieure. Un billet de loterie gagnant. Tous les bons numéros et le complémentaire. J’ai beau être un minable qui ne comprend rien à rien, un chien fou quasi débile, une outre
pleine de vide, un grand morceau de n’importe quoi, je ne peux plus perdre désormais. Les commandements de la vie matérielle ont beau m’écraser, je peux me dire : « moi j’ai ce qui ne
peut être acheté, ni égalé ; moi j’ai ce que personne d’autre ne rêve avoir. » Que ce soit dans le matin grave, polaire, ne suscitant pas le moindre appétit pour la journée à
venir ; ou l’après-midi pluvieux, suintant, dégorgeant des idées de suicide à chaque coin de rue, j’ai ce « moi, j’ai… » toujours à portée de bouche, toujours au
bord de la pensée, comme une promesse, un échappatoire. Je ne suis jamais là vraiment, à distribuer de la pulpe de papier, je suis ailleurs, plus tard, là où je vivrai à nouveau. Je pense à Bali,
où nous irons vivre dès que possible. Notre maison à Jimbaran et sa plage de sable noir. Les étranges cérémonies auxquelles nous assisterons. Nos efforts ridicules pour apprendre le balinais qui
feraient mourir de rire les commerçants. Les lentes montées vers le Pura Luhur Uluwatu avec la vue sur la baie.Ces enfants bruns aux dents blanches plongeant dans l’eau bleue.
Nos corps chauffés à blanc comme des carapaces de tortues. La vie tellement ralentie qu’elle paraîtra éternelle. Et puis être avec elle, elle, elle. A chaque instant du jour et de la nuit. Je ne
pense plus qu’à ça. Au printemps, enfin, une occasion de retrouver Cracovie se présente. J’ai, l’espace d’un long week-end, l’occasion de repartir. Je décide de faire l’aller-retour en voiture
bien que le temps de faire la route, il ne me restera qu’à peine plus d’une journée à séjourner sur place. Marta étant chez ses parents, elle ne sera pas là pour m’accueillir mais la clé sera sur
le rebord de la fenêtre et elle prendra le premier train du matin pour me rejoindre. Seule. Mikolaj restera avec sa grand-mère. Je pars le vendredi matin et j’arrive dans la nuit. Les
embouteillages sur l’autoroute et la longue attente à la frontière m’ont fatigué et lorsque je monte les marches vers l’appartement, j’ai l’impression de flotter. J’investis un endroit à la fois
familier et irréel comme un décor de théâtre fait sur mesure. L’appartement plongé dans l’ombre me donne l’impression d’entrer par effraction. Et puis je donne de la lumière et je retrouve tout,
comme si j’étais parti la veille, comme si je rentrais d’une course en ville. Mais Marta n’est pas là. Je vais m’effondrer dans le matelas à même le sol qui est notre lit, et au milieu des draps
je découvre un tee-shirt oublié, roulé en boule, plein du goût de sa sueur poivrée. Je m’endors dans cette odeur poudreuse, m’imaginant déjà la serrer contre moi. Je me
réveille tôt le matin, et tandis que je m’habille, me lave et me prépare à déjeuner, je pense à des roulis de train PKP. Il y a une gare pas très loin derrière les murs et je les imagine aller et
venir, paresseusement. Je pense cinétique, aiguillages et signalisations, arrêts dans la brume de petites villes dont on ne peut pas lire les noms derrière les vitres opaques
de crasse. Je pense départs et arrivées et mouvement perpétuel de la ruche ferroviaire, en sachant qu’une seule de ces microscopiques cellules mécaniques contient toute ma vie future. Je ne sais
pas précisément à quelle heure Marta doit arriver et l’horloge au-dessus de l’évier me fait des suggestions : le train de 8 heures 17 vient d’arriver en gare, quai n° 2, le train de 8 h 25
vient d’arriver quai n°4… J’attends l’instant précis du passage de son absence à sa présence dans la pièce, la fraction de seconde merveilleuse de sa matérialisation dans l’espace, la
concrétisation de la pensée magique et quand elle advient enfin, Marta surgissant de l’escalier, cheveux noirs défaits bouffant sur sa nuque blanche, j’éprouve autant de surprise ravie que le
petit enfant devant le lapin tiré d’un chapeau d’enchanteur. On s’embrasse longuement, et j’ai du mal à m’arrêter, elle ne me relâche qu’à regret. On a peur d’être obligé de se parler. La
médiocrité de ce qu’on pourrait dire n’a rien à voir avec ce que l’on ressent. Nous n’avons pas les mots qui vont avec. Nous ne les avons jamais appris. Mais l’on essaie tout de même de converser
comme par une forme étrange de pudeur. Toutes les banalités y passent, le trajet, la météo, la santé… Il est effroyablement difficile de dire un mot juste, d’avoir une parole importante. La peur
du ridicule, du théâtral nous empreint. L’absolu ne survit pas à l’air libre. De la même façon, de n’avoir pu la toucher, ni la voir pendant ces quelques mois, me la rend vaguement étrangère et
effrayante. J’ai une crise de timidité ridicule. J’ose à peine la toucher, comme si elle allait disparaître au contact, ou bien me repousser. Puis, alors que la tension atteint son maximum, elle
me prend la main et m’attire vers le lit, où l’on se déshabille mutuellement. Comme si elle avait soufflé sur ma douleur jusque là contenue, je pousse de grands soupirs de bête contre sa peau,
effaré de me rendre compte à quel point elle m’avait manqué, et de l’intensité du pouvoir qu’elle a désormais sur moi. La journée qui suit n’a pas de limites. Dans un sens,
elle n’a jamais pris fin. C’est celle que je voudrais revivre indéfiniment, après ma mort, s’il m’était possible d’en faire le souhait. Je voudrais pouvoir m’exiler là, dans cette circonstance
très précise, dans cet état d’esprit très exact et ne plus en bouger, à tel point cette journée a pris la mesure de mes sens, et m’en a appris leur profondeur exacte, leur limites, leur puissance
insoupçonnée, aussi bien que leur simple usage. Dans l’espace physique de ce jour de printemps, sous une lumière d’or pâle, la lumière de la plénitude onirique, Marta à mon bras, je marche comme
un titan sur la terre des hommes. Je marche dans le soleil et le soleil est en moi. Il pénètre les pores de ma peau, m’investit et m’accomplit. Il me fait homme, renverse les barrages
intérieur/extérieur, annihile les limites, les velléités, les doutes, les laideurs, les maladresses d’être soi. Il marque Sebastiana et m’ouvre la voie. Il ombre le parc, inonde le ciel
ouvert au maximum comme une océan de lumière. Il est Marta, le principe unificateur, le feu ouvert où je viens m’écraser avec stupeur . Rien ne sera plus jamais comme avant. La félicité s’étend
comme une onde rampante jusqu’aux points cardinaux. Il y en a plus que ne peut en contenir une journée. Le flot de lumière déborde est parvient jusqu’à moi, ici et maintenant. Je marche. Je
marche et ce n’est plus l’euphorie consumante et insensée de la rencontre que je ressens. C’est l’épuisement des sens, la simplicité bienveillante, la sensation et le plaisir d’être en
vie. J’imagine, le soir venu, une vie à l’image de cette journée. Une vie qui échapperait à son histoire. Une vie dont le cours aurait été stoppé net, vitrifié. Une vie comme un prolongement de
cet instant créateur, un paradigme de ses délices, une répétition infinie de ses résonances. L’image entrevue à travers ce jeu de miroirs a de quoi me donner le vertige, c’est l’illusion du
bonheur.