Lundi 3 décembre 2007

Vendredi. Rencontre avec J-F dans un bar. J’apprends par le travers de la conversation qu’il est amoureux. Il me fait la description de sa peut-être future conquête : grande, classe, intellectuelle, un cul qui fait bouillonner ses hormones de grand mâle frustré – il en est je crois à plus de deux ans d’abstinence sexuelle, mais m’a-t-il avoué, au bout d’un moment on ne compte plus- bref, elle le met au supplice. Le gros s’est déjà déclaré évidemment. Comme moi, il ne fait jamais dans l’approche subtile. Mais là, il a fait fort :il l’a carrément demandée en mariage. Elle a botté en touche, bien sûr, de cette manière délicate qu’ont les femmes compréhensives de rembarrer les prétendants. En riant comme si tout cela n’était pas sérieux et qu’elles appréciaient énormément la plaisanterie, préservant ainsi la susceptibilité du mâle, en lui donnant l’impression d’avoir fait un mot d’esprit alors qu’il n’était que lamentablement sincère. Le gros en est sorti, tout déboussolé. Sans savoir ce qu’il devait croire ou espérer. Je lui ai laissé croire ce qu’il voulait, j’ai fait pencher la balance du bon côté, car j’avais envie de passer une soirée agréable. Je l’ai entraîné dans un club, par la suite, pour faire passer la pilule. Changer d’endroit devait nous faire du bien, à tous les deux. On est allé dans une petite cave en centre-ville. Un endroit à la déco à paillettes ringarde, au trois quart vide toute l’année. Un endroit tranquille pour discuter sans être dérangés. On était les premiers clients. On s’est installé au bar et on a bu tout ce qu’on pouvait, rigolant, se moquant de la tête des serveurs et de la musique insipide, s’imaginant transposés dans notre salon, à écouter une connerie de chaîne musicale à la télé. Et puis, à peine le temps de s’en rendre compte, l’endroit était bondé. Des clients avaient surgi dans notre dos en masse pendant qu’on s’amusait , comme pour une distribution gratuite de mignonnettes. Ces clients, c’était à quatre-vingts pour cent des jeunes mecs, avec des coupes de cheveux bouffantes à la Cristiano Ronaldo si bien qu’on a cru un moment avoir mal lu l’enseigne au-dessus du sas d’entrée. Puis, une fille est montée sur le bar juste devant nos yeux et a commencé à se foutre à poil. Les mecs se sont mis à se presser derrière notre dos, tandis qu’on essayait de continuer la conversation, jetant un œil de temps en temps au-dessus du niveau de la mer. Triste spectacle. Une fille aux seins version chirurgie, les yeux dans le vague, se trémoussait comme une dinde branchée sur une batterie devant une basse-cour d’abrutis. Le corps mu par le devoir, par le contrat signé, elle singeait une excitation absente, un désir imaginaire, pour la séduction d’un groupe d’hommes perdus dans l’ombre. Pour tout dire, je ne pouvais pas la regarder. Peur que son corps ne devienne trop réel pour moi. Plus tard, la strip-teaseuse a commencé à distribuer des tee-shirts et des verres à whisky comme un démonstrateur à domicile. Si bien que sa nudité en devenait secondaire, une publicité pour sa boîte. J-F, que j’avais cru un moment blindé, était fasciné par le spectacle. Il a récupéré une paire de lunettes de soleil, un tee-shirt et un porte-clés et croyant avoir tapé dans l’œil de la danseuse, il s’est mis à essayer de lui parler dans l’oreille, réduisant la distance entre elle et lui. Je crois qu’il s’imaginait pouvoir se la faire s’il pénétrait son espace vitale, à moins d’un mètre de son corps. Elle s’est éloignée plusieurs fois, diplomatiquement, et voyant venir les ennuis de loin, j’ai essayé d’expliquer au gros que ce n’était pas la peine d’insister, qu’il pouvait essayer de baratiner toutes les filles de la boîte, mais pas celle-là. Qu’elle était là pour travailler. Mais il était déchaîné et il n’arrêtait pas de me dire que j'étais juste jaloux, qu’il avait capté quelque chose, qu’elle n’était pas indifférente. Qu’elle était différente. Quand il est parti vers elle, la dernière fois, la voyant entourée de trois mecs complètements bourrés, je savais que ça allait dégénérer. Mais je n’ai rien pu faire. C’était comme de voir une boule de bowling déjà lancée en route vers un strike. Il a attrapé le poignet de la fille, et dix secondes plus tard, le videur du club, l’avait alpagué et traîné vers la porte de sortie.
J'avais la fille presque pour moi tout seul.

par David Lantano publié dans : L'enfer des caniches (obsessions)
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