Vendredi 7 décembre 2007

    Et puis il y a Paris. Je sais qu’elle attend beaucoup de la découverte de la ville aux écrivains. Elle espère capter un écho de Miller ou d’Anaïs Nin dans les rues de la capitale. Ou peut-être un vieux relent d’euphorie intellectuelle à Saint-Germain des Près. Des vibrations philosophiques d’outre-tombe. L’esprit de la rive gauche, la trompette de Boris Vian, ce genre de trucs. Je ne crois pas à ces conneries mais je me garde bien de lui dire. Le voyage, de toute façon, est d’abord arrangé pour plaire à Mikolaj. 

   Premier arrêt au zoo de Vincennes où la visite aux singes et aux antilopes se passe plutôt bien (Les oiseaux de nuit resteront invisibles car confinés dans une pièce obscure). On reste presque une heure à regarder le mouvement perpétuel des phoques dans leur bassin. Au second arrêt, ça se gâte et DisneyLand se révèle vite un vrai calvaire pour notre petite famille. Au pays du sucre glace, Mikolaj a peur d’absolument tout.

   Mickey, Minnie et Donald forment spécialement pour lui un escadron de la mort échappé des marécages d’un esprit tordu. Il se cache dernière nous dès qu’il aperçoit l’un de ses monstres arpentant le parc pour sucer le sang des petits enfants. Les galeries exposant les exploits d’Aladin et de ses comparses sont en fait des passages vers des dimensions souterraines où les enfants sont réduits en esclavage et forcés de lire Mickey Parade jusqu’à ce que leurs yeux leur tombent. Les attractions sont des machines infernales qui dévorent, déforment, écrasent les petits polonais perdus et sans défense. Tout va trop vite. Tout est trop fort, trop bruyant. Tout est instable. Après çà, il fera des cauchemars éveillés pendant des jours. Ayant peur que les pièces de la maison ne se déforment ou ne se mettent soudain en mouvement à toute vitesse. Il est dans un tel état de détresse qu’on quitte le parc rapidement, un peu honteux et tristes comme des déserteurs.

   De retour dans Paris même, je m’improvise guide touristique pour Marta. Elle me suit le visage fermé, maussade et agressive. Elle n’a plus vraiment envie de voir quoi que ce soit. Nous sommes en pleine déroute.  Les cris et les pleurs continus de Mikolaj nous ont refroidis et nous ne parlons presque plus. Elle me questionne simplement sur l’architecture de la ville. Qui a fait quoi ? A quelle date ? Que trouve-t-on dans ce musée du coin de la rue ? Elle fait quelques remarques blessantes, s’étonne que je ne sache pas toujours lui répondre : «et ça ne te dérange pas d’habiter tout près de là et de ne pas savoir, ça ? Moi à ta place, je me renseignerais » Ces remarques me font mal mais je ne réagis pas. Je me sens comme le cancre de la classe, surpris et honteux de l’étendue de son ignorance. Je me dis qu’elle a raison. Je devrais savoir tout ça. Je devrais être plus capable, meilleur guide et animateur. Je devrais les faire rire et je n’y arrive pas. Nous tournons dans la ville comme des éclaireurs perdus en terrain ennemi. A un moment, je dois aller retirer de l’argent pour pouvoir payer un cadeau d’anniversaire à une amie. Un collier fantaisie en faux argent terni que nous avons vu dans une boutique. Le collier a plu à Marta et secrètement, j’ai décidé de lui en offrir un exemplaire, même si je ne peux pas vraiment me le permettre. Je m’en fous. Je sais ce que la présence de Mikolaj lui coûte et j’ai envie de la voir sourire à nouveau. Mais pour ça, il me faut tirer un peu d’argent. Je la laisse avec son fils près de la boutique, lui expliquant la situation. Je m’éloigne de quelques mètres. Puis de quelques centaines de mètres. Je pense tomber sur un distributeur assez rapidement mais je tourne dans les rues, sans rien trouver et quand j’essaie d’interroger des passants, je ne croise que des touristes aussi ignorants que moi. Finalement, il me faut bien un quart d’heure avant de pouvoir retirer de l’argent et revenir près d’eux, tout content du cadeau que je vais lui faire. Tout content de voir son visage à nouveau s’éclairer comme au moment béni de notre rencontre.

   Elle me regarde la rejoindre avec un regard froid de reptile observant sa proie. Son visage est blanc, figé par la colère. Elle ne dit rien tout de suite, mais j’ai l’impression qu’elle se maîtrise pour ne pas éclater. Je ne comprends rien du tout. « Qu’est-ce qu’il y a ? Je finis par lui demander, ahuri.

-Oh rien ! dit elle, sarcastique. Tu m’as laissée toute seule avec lui au milieu de Paris. J’ai été obligé de t’attendre pendant que tu faisais dieu sait quoi. Non mais tu as vu pendant combien de temps tu es parti ? T’es complètement inconscient ou quoi ?

-J’ai juste été retirer de l’argent, tu le sais bien ! C’était pour acheter ce collier. J’ai eu un peu de mal à trouver un distributeur, c’est tout. Mais qu’est-ce qui t’arrive ?

-Très bien, on achète ce putain de collier et puis on rentre. J’en ai marre de cette ville de toute façon. Je suis tellement déçue… »

    Dans la boutique, il s’avère qu’il ne reste qu’un exemplaire du collier. J’ai perdu toute envie de lui offrir quoi que ce soit, de toute façon. Le vendeur plaisante sur le fait qu’il ira très bien à Madame. Je ne sais pas quoi répondre alors je me tais et on ressort au plus vite. La visite s’achève ainsi. On rejoint la voiture. Pendant tout le trajet de retour, nous ne nous adressons pas la parole une seule fois. Elle ne veut pas revenir sur l’incident et moi, je n’ose pas. La vérité est que j’ai peur de la voir à nouveau diriger sa fureur contre moi, ce qui risquerait de tout faire exploser. Je ne peux pas prendre ce risque. Je ne peux pas prendre le risque de la perdre. J’ai besoin d’elle, j’en suis à cet instant plus conscient que jamais. Je ne suis rien sans elle. Un minable, incapable de rien. Un ectoplasme transparent, sans goût et sans odeur. Je sais bien qu’il y a une faille gigantesque, presque un trou noir dans ma personnalité. Une faille qu’elle ne doit découvrir à aucun prix. Je me rends compte que j’ai réussi jusque là par miracle à lui faire croire que j’en valais la peine mais elle s’est soudain approchée dangereusement de la vérité : je n’ai pas de personnalité propre. Je suis vide. Il FAUT absolument qu’elle continue à l’ignorer. Je dois tout faire pour cela. A la maison, on raconte à mes parents que tout s’est bien passé et je tiens l’effort jusqu’au dîner. Il n’y a que le soir que je n’en peux plus. Je ne peux pas dormir sans son absolution. Je lui explique que je suis désolé si je l’ai fais attendre, que je ne voulais pas lui causer du tort, que je regrette mais elle me fait taire en m’embrassant et en se serrant contre moi. « Non, non, c’est moi. J’étais en colère mais c’est rien. Ça m’arrive parfois. Je suis mauvaise, tu sais ? Je te l’avais bien dit. Je suis dangereuse pour les autres.

-Non, non, je dis, heureux et infiniment soulagé. Rescapé du naufrage. Qu’est-ce que tu racontes ? C’est pas vrai…

-Ecoute, tout ça ce n’est pas grave mais rentrons. Je ne peux pas rester ici. Je n’en peux plus avec Mikolaj. J’ai besoin d’espace, tu comprends. J’ai besoin de respirer. Ici, je ne peux rien faire.

-D’accord, je dis. D’accord, on rentre à Cracovie. Tout ce que tu veux. »     

par David Lantano publié dans : L'enfer des caniches (obsessions)
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Commentaires

avec cette référence à Miller je suis en pays de connaissance...
il y a 1 peu de June-Henri dans ce texte
commentaire n° : 1 posté par : Eric LOW (site web) le: 08/12/2007 12:40:52
Oui, mais alors un tout petit peu...J'aime beaucoup Miller, et Durrell aussi...Je crois que je vais m'offrir le quatuor d'Alexandrie pour Noël. Avec un joli paquet pour que je sois surpris...
réponse de : David Lantano (site web) le: 08/12/2007 21:42:43
Durrell bien sûr...
j'ai lu le Quatuor... aisi que Carnet Noir, Cefalu, la correspondance Miller-Durrell (qui n'atteint pas des sommets), & 1 autre où je crois ily avait "citron" dans le titre ("citrons acides" ?...)
mais je troue qu'il n'arrive pas à la hauteur de ses propres attentes... & son discours sur l'héraldique (le Quatuor) est 1 peu fumeux... mais pourquoi pas ? on ne demande pas à 1 poète de savoir tout intellectualiser...
mais je trouve H. Miller beaucoup + puissant
j'avais écrit 1 article pour dire l'influence qu'il avait eu sur moi :
http://ericlow.over-blog.com/article-10409955.html
à +
commentaire n° : 2 posté par : Eric LOW (site web) le: 09/12/2007 09:51:51
Je ne sais pas si on peut vraiment comparer Miller et Durrell. ça dépend ce que l'on y cherche. Pour moi, l'intérêt du quatuor tient autant à la construction "relativiste" du récit qu'au style flamboyant, baroque assez inégalable de Durrell.  Il a aussi le vrai souci de la construction d'un récit passionnant, ce qui échappe souvent un peu aux écrivains dits "de style". A cet égard, je trouve que Durell, par exemple, est supérieur à Miller. Pour ce qui est de l'utilisation de l'héraldique, je pense aussi que ça n'a pas beaucoup d'importance. C'est sûrement plus une façon pour l'auteur de se donner l'illusion que son livre suit le schéma de grands archétypes universels. C'est un peu comme l'utilisation de la Cabbale dans le Volcan de Lowry, plus une sorte de contrainte d'écriture selon moi, qu'une vraie nécessité.
Maintenant, c'est vrai que pour le côté écriture "coup de poing", expression de l'interiorité, Miller est bien meilleur. Plus immédiat, plus puissant comme tu dis.
Pour ce qui est d'arriver à la hauteur de ses propres attentes, je ne sais pas. Tu y arrives, toi? Personnellement, j'en suis toujours très très loin :-)....
réponse de : David Lantano (site web) le: 09/12/2007 16:22:14

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