Samedi 22 décembre 2007

Ce soir, l’impression de manque fait une pause, une stase. Je suis dans une sorte de vol plané au milieu d’un vide sidéral, comme shooté à la morphine. Je ne ressens plus rien. Mais rien du tout. Encéphalogramme plat. Je bois dehors, sur le trottoir, seul, sous un réverbère. Je me dissous dans la bière et me confonds avec l’air de la nuit (quelque chose à base de cigales et d’huile de vidange pour ce que j’en sais). Je n’ai pas froid. Je suis un esprit des rues, débarrassé de sa carcasse, et plus rien ne peut me toucher. Oui, ce soir, vous pourrez me faire la peau, si c’est ce que vous voulez, mais vous ne me ferez pas gueuler. Vous ne m’y prendrez plus. Mes nerfs ne sont plus de taille et ont jeté l’éponge. Je ne suis plus personne. Je suis immatériel. Ce soir, je pourrais entrer dans tous les immeubles de la ville, visiter toutes les chambres de jeunes filles et on ne me verrait même pas. Ou si l’on me surprenait, on pourrait me frapper ou me tirer dessus que je ne ressentirais pas les coups. Je recracherais les balles et regarderais couler mon sang avec étonnement. Puis je mourrais comme en rêve, ou comme au théâtre avec un début de fou rire aux lèvres. L’impression est étrange, infiniment apaisante, comme une fin de partie ; comme l’idée de nerfs tranchés vifs comme des amarres ; comme une dérive qui échappe à la nécessité, à l’obligation de vivre. C’est pas la première fois que je me sens comme ça, pourtant. Ne croyez pas ça. Je connais bien cette forme de court-circuit, de désespoir tranquille comme si on m’arrachait soudain à la réalité. Ça me prend de temps en temps, au saut du lit ou au-milieu de la rue. Les murs de ma ville s’effondrent comme par manque d’intérêt. Les filles qui passent ont soudain l’air d’être en carton, en polystyrène expansé. Elles ne m’attirent plus du tout, comme si elles étaient d’une espèce étrangère. Elles ne me font plus mal. Elles n’ont plus aucun pouvoir sur moi. Je reste des heures sous la pluie sans me rendre compte de rien. Ma carrière noyée comme une portée de chatons ne me fait même pas froncer les sourcils. Et la simple idée d’un avenir me fait rire. Crever là, à l’instant, ne serait pas un problème. Mieux : pouvoir mourir à tout moment me donne l’impression d’être libre. Totalement libre. De respirer enfin. Respirer. Vous n’avez pas idée à quel point c’est bon. J’aimerais bien que ça dure toute la vie. Ou au moins les cinquante prochaines années. Mais demain, je sais bien, tout sera fini. Ce genre d’état de grâce ne passe pas la nuit, malheureusement. Demain, cette saloperie d’espérance sera revenue. Demain, je recommencerai à étouffer.

par David Lantano publié dans : L'enfer des caniches (obsessions)
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