Cracovie. Printemps 2001. Mes vagues tentatives pour faire de l’humour sont, au mieux, accueillies par Marta par un « very funny » glacial, ou pire encore, pas comprises du tout et prises très au sérieux, exactement au pied de la lettre. Elle est sinistre, une sorte de Reine des Neiges inaccessible, et pourtant, à mesure qu’elle s’éloigne de moi, il semble qu’elle gagne en beauté, qu’elle n’ait jamais été aussi belle et fascinante. Le fossé qui se creuse entre nous, cette terre qui s’ouvre sous mes pieds, ne fait que me la magnifier, me la rendre indispensable. Le mal, la colère, la froideur que je devine chez elle sont comme des marques de noblesse, de perfection, parfaitement aiguisées, fatales, autonomes. Elle a le droit d’être ainsi. C’est sa nature de prédatrice. Sa force se nourrit de ma faiblesse. Son regard glisse sur moi comme si j’étais quantité négligeable et je voudrais la forcer à me regarder. Je voudrais attirer son attention par tous les moyens, tout pour redevenir l’unique, l’indispensable que j’avais autrefois été. Mais sans succès.
Un soir d’avril, alors que nous ne sommes plus sortis seuls ensemble depuis quelques semaines déjà malgré mes propositions répétées (elle n’en a jamais envie), je l’accompagne dans un bar louche de la rue Krowoderska. L’endroit ressemble assez à un garage ou à un hangar situé au fond d’une cour intérieure à l’abandon. En pénétrant dans cette cour, je me demande ce qu’on fait là, l’endroit à l’air, à l’évidence désaffecté, et j’imagine assez bien quelque carcasse de Fiat 500 pourrissant quelque part, parmi les herbes folles. Mais elle me fait taire. Blessé et muet, je lève les yeux et aperçois, vaguement réconfortante, une bande de ciel encore marine dans le ciel noir avant d’entrer. A l’intérieur, la musique est confuse, sans repère, une sorte de mer électrique hostile. Techno-transe industrielle, gothique morbide. La faune est plutôt réduite. La déco est assez cheap. Les sièges sont des strapontins de cinéma, pour la plupart, certainement volés quelque part ou rachetés à un vieux ciné en faillite. J’aperçois alors le rideau rouge qui constitue le mur opposé de l’entrée et j’imagine qu’il dissimule une coulisse, ou même une scène d’un genre particulier. J’apprends assez rapidement que le bar sert de salle de projection et propose plus ou moins régulièrement quelques films d’Art et Essai pour quelques zlotys l’entrée. J’apprends aussi que le bar n’a normalement pas l’autorisation de vendre de l’alcool et qu’il faut se montrer discret (la rue n’est pas loin). Nous retrouvons là, ses amis qui l’attendent autour d’une table ronde de salon, et je la suis alors, déjà crispé, à l’attente de ce qui va suivre. Et je n’ai pas longtemps à attendre. La conversation, rapide, joyeuse, et pratiquement inaudible, m’échappe rapidement. C’est l’époque où tout m’échappe rapidement, d’ailleurs. Des réparties fusent, des éclats de rire, comme des éclats de verre, me traversent auxquels je ne comprends rien. J’essaie quelque fois d’intervenir, mais je suis à chaque fois, semble-t-il, loin du sujet, et la conversation reprend indifférente, égoïste, féroce comme un rouleau compresseur. Peu à peu, une sorte de flottement s’installe, une sorte de dérive cotonneuse de ma vision. J’ai l’impression d’être ficelé à ma chaise alors que j’ai envie d’être ailleurs avec elle, rien qu’avec elle. Je sais que ce n’est même pas la peine de lui en parler. Elle ne l’acceptera pas. Je voudrais lui expliquer ce qu’elle ne comprend pas à mon sujet. Je voudrais lui dire à nouveau que je veux juste être bon pour elle. Je voudrais lui expliquer que nous avons besoin d’être forts et unis si nous voulons survivre, j’ai une idée très clair de ce pacte d’entraide auquel je voudrais qu’elle adhère. Mais je me souviens parfaitement de son air écœuré la dernière fois que j’ai voulu la convaincre. La discussion passe en boucle dans ma tête : C’est trop facile pour toi, me dit-elle, tu crois qu’il te suffit d’être là pour que je m’occupe de toi, pour que je vienne vers toi. Tu crois que tu peux obtenir tout ce que tu veux de moi sans rien faire. Je ne veux pas être à ton service. Je ne veux pas être ton esclave. Non, j’essaie de répondre horrifié, non, tu n’as rien compris. Je n’ai jamais voulu ça. Je veux juste qu’on se soutienne l’un l’autre. Je veux juste être bon pour toi. Je veux juste-
Et la discussion continue, sans fin dans mon esprit stupéfait, sorte de cauchemar rhétorique auquel je reviens sans cesse depuis des semaines. Elle continue, sans bruit, essayant désespérément d’arriver à une conclusion valable, à un argument létal que je vais bien finir par trouver. Mais je ne dis rien. Et la vraie conversation fait rage autour de moi à laquelle je ne comprends rien.
Je fixe le rideau rouge, au fond de la salle, me demandant quel secret il peut bien cacher. L’alcool que je bois finit par transformer tout en une sorte de machine mortelle, cinématographique, tridimensionnelle. Et je perds pied totalement. Je ne vois plus, à un certain moment de la soirée, que des bouches s’ouvrant sur le vide et des visages hideux d’hilarité. On a commencé à projeter un film muet sur un écran blanc recouvrant le rideau rouge. Le Nosferatu de Murnau. Et pendant un moment il me semble que la conversation autour de moi, représente une espèce de bande-son atroce de ce film aux images hallucinantes, presque hypnotiques, presque un cauchemar en lui-même. Puis, lorsque je reprends contact, je comprends que la conversation, menée par Marta, a abouti à un débat sur la différence entre les hommes de l’ouest et les hommes de l’est. Et soudain, la tablée devient un tribunal. Une sorte de tribunal féroce et grotesque, où les condamnations sont prononcées sur le ton de la plaisanterie. Les hommes de l’ouest, explique Marta sont faibles, bercés par leur maman, ils ne savent rien faire de leurs mains, et, plus généralement, toute la culture occidentale est en décadence. Seuls les hommes de l’est ont gardé le contrôle de leur environnement, et non seulement sont capables de construire une maison de leurs propres mains, mais possèdent en plus une spiritualité particulière qu’ignorent totalement les pauvres occidentaux matérialistes. Je ne dis rien dans un premier temps. Il n’y a pas besoin d’être fin psychologue pour comprendre qu’elle ne parle pas des hommes de l’ouest, mais de moi. J’essaie de réagir, mais elle se moque de moi sans pitié (Et tu ne sais pas faire ça à ton âge ? Non ? Et ça ne te fait rien ?) Le pire est le ton de sa voix : vaguement amusé, dédaigneux, sans la moindre espèce d’empathie. Une vraie schizophrène. Là encore, elle parle comme si elle prenait tout le monde à témoin qu’elle n’annonçait que des faits ; que toute son accusation était une pure évidence. Elle ne comprend d’ailleurs pas pourquoi je m’énerve.
Alors, l’un de ses amis s’adresse à moi en souriant, un grand type blond, au visage osseux de vampire aristocratique.
« Est-ce que tu la bats ? me demande-t-il en anglais, en désignant Marta.
-Quoi ?dis-je, complètement perdu, halluciné. Je ne comprends pas….
-Tu sais bien …
Puis, je le vois faire le geste de frapper Marta à coup de poings, en rigolant.
-Non, fais-je en essayant de sourire.
-Mais qu’est-ce que tu attends ? Il faut la battre tous les jours, un peu. Une petite baffe de temps en temps…C’est comme ça, les polonaises !
Je vois bien qu’il plaisante mais il est étrangement insistant, comme s’il essayait de m’aider d’une certaine manière, comme s’il essayait de désamorcer quelque chose que je n’arrive pas à comprendre pleinement. Au bout d’un moment, d’ailleurs, Marta réagit :
-Arrête Marcin ! dit-elle, comme si la plaisanterie allait un peu loin. »
Le grand aristocrate se met alors à rire à grands coups de Ha ! Ha ! de bûcheron, révélant d’immenses dents blanches comme des concrétions. Puis voyant que son coup a porté, il continue à se moquer d’elle en polonais, ce qui finalement la fait rire à son tour tout en la rendant furieuse. « Une petite baffe de temps en temps, rigole-t-il. Ça fait circuler le sang… » Pendant un instant, au moins, on dirait que le tribunal a refermé ses portes.
C’est ainsi que le premier véritable contact a lieu entre Marcin et moi. Par cette sorte de blague qui n’en est pas tout à fait une. Plus tard, il m’intercepte au bar avant que je ne retourne sur le champ de bataille et j’essaie de le comprendre à travers ce voile atroce de ma souffrance saoulographique. Il essaie de m’aider, je le comprends. Il me dit que je devrais réagir, l’engueuler, faire semblant de partir, de la quitter. Mais à chaque fois, je me rends compte que j’en suis incapable. Et lorsque j’en cherche la raison, tout ce que je parviens à formuler, c’est un « je l’aime » pathétique. Et je retourne, tête basse, dans l’enfer de la conversation.
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peut-être est-ce parce que tous les bars louches & les ambiances glauques se ressemblent ?
il y a de l'universel dans les lieux & les sentiments que tu décris