Dimanche 6 janvier 2008

Plus tard, trois types font leur entrée dans le bar, alors que je suis déjà complètement bourré. Ils sont immenses, bodybuildés, crânes rasés. Ils respirent cette vitalité stupide pleine de défi de ceux qui n’ont rien dans la tête. Ils sont prêts à en découdre. Le premier rigolo qui les cherche, ils lui démontent la tête. Ils ont cette sorte de regard fixe, aux paupières ne cillant jamais que j’avais déjà remarqué chez pas mal d’hommes polonais. Cette posture d’attente cynique, cette sorte de paralysie du haut du visage. Ils marchent dans la salle comme si elle leur appartenait, en s’interpellant comme des italiens. Ils sont indiscutables, incontournables. Ce sont des barbares incultes qui prennent ce qu’ils veulent. Ils se dirigent d’abord vers un recoin près du bar, où se trouve, l’un de ces punching-ball de fête foraine à la con que j’ignorais se trouver ici. Puis ils se mettent à taper dessus comme des malades – coups de poings et coups de pieds - en se foutant de la gueule de celui qui fait le plus petit score. Au milieu de ma saoulerie, je suis fasciné et écœuré par cette sorte de culte de la force brute que je n’avais plus vu depuis le collège et qui me faisait déjà la même impression à l’époque.  Puis, les types se dirigent vers Marcin et discutent très bas avec lui. Marcin leur répond rapidement, sans sourire. Intrigué, je me lève et me dirige vers eux, une pinte de bière à la main. Me voyant approché, l’un des types se rue sur moi. « Qu’est-ce que tu veux ? » gueule-t-il en polonais. Il se colle à moi, son front incliné touchant presque ma tête, et je le sens tout frémissant, prêt à m’éclater à la moindre provocation. Il doit faire vingt kilos de plus que mois – et vingt kilos de muscles prêts à l’emploi – pourtant, curieusement, je n’ai pas peur un instant. Je suis tellement fatigué, perdu, désespéré, et aussi tellement bourré, que je ne comprends pas tout ce qui m’arrive, en fait. J’ai l’impression que s’il me tapait dessus, je ne sentirais rien, ce qui est d’ailleurs sans doute vrai à cause de tout l’alcool qui imprègne mon corps d’alcoolique. Mais Marcin l’empêche de passer à l’acte, me présentant comme un ami, ce qui calme mon adversaire. Le barbare se met même soudainement à se marrer, et à me mettre une tape de cow-boy dans le dos. Il essaie ensuite de discuter avec moi, mais je ne comprends pas grand chose, mon polonais étant très limité. Il me dit quelque chose à propos de porno, désignant le rideau rouge d’un mouvement de tête, puis voyant, que je n’ai pas compris, il mime une pipe en faisant jouer sa langue dans la bouche. Je souris, mal à l’aise, le cœur comme une fournaise, et l’autre éclate de rire. Il continue à me parler et je ne comprends toujours pas grand chose. Pourtant, je vois bien qu’il me prend pour un con, qu’il n’a rien d’un ami pour moi. Il fait semblant d’être sympa mais en fait, il se fout de ma gueule. Je sais bien ce que je pourrais répondre, alors, pour le faire chier, il suffirait que je fasse quelques remarques désagréables sur la Pologne – en général ce genre de connard au crâne rasé est ultra-nationaliste- mais je me retiens à temps. Il me montre alors le punching-ball et je dis non. Il recommence alors à se marrer et à se foutre de moi. Je finis par me barrer et retourne à la table, seul. Entre temps, Marta s’est levée et s’est approchée des bodybuildés. Elle leur parle et je la vois rire, sans comprendre ce qu’ils peuvent bien lui dire. Mais je vois sans problème l’un des gars la regarder de bas en haut, longuement et sans se cacher. Je retourne à ma bière, incapable de bouger et plus tard, je finis par perdre pied. Marcin et Marta finissent par me rejoindre.

« Tu ne devrais pas parler à ce genre de type, me dit Marcin. Je ne les aime pas. Ils ne cherchent que les emmerdes. Reste loin d’eux et il ne t’arrivera rien.

-A ces types ?, dis-je.

Et si je veux que quelque chose m’arrive ?, pensai-je. Au point où j’en suis, qu’est-ce que ça peut bien faire ?

-Arrête Marcin, tu n’y connais rien, dit Marta. Au moins, ils savent ce qu’ils veulent… »

A ce stade, je n’ai plus la force de répondre ni d’argumenter et on finit par rentrer. J’apprends sur le chemin que Marcin revend un peu d’herbe de temps en temps – rien de sérieux- et il a déjà eu affaire à ces types. Voilà pourquoi les autres lui parlaient. On finit par rentrer. Dans l’appartement, Marta se prépare à aller se coucher comme si je n’étais pas là. Je la regarde circuler sans un regard, sans un mot. Je sais que je ne devrais pas alors, mais je suis complètement plein et je ne peux pas m’en empêcher :

« Pourquoi tu as été voir ces types ?, demandai-je.

Elle fait semblant de ne pas avoir entendu et je me répète, plus fort. Elle s’arrête et me fixe sans hésitation.

-Parce que j’en avais envie. Ça te pose un problème ?

-Mais ce sont des salopards. Pourquoi tu parles à des salopards pareils ?

-Oh écoute, tu m’emmerdes. Vraiment, tu ne sais pas ce que c’est que la vie. Tu n’as aucune idée de ce que c’est. Je ne vois vraiment pas, quand j’y pense, ce qu’on fait ensemble. Tu n’as rien à m’apporter. Rien à m’apprendre.

Je reste un instant anéanti, stupéfait, hoquetant et titubant à moitié. Puis, j’éclate soudain, me sentant partir à la dérive.

-Bon dieu, est-ce que pour une fois, pour une simple fois, tu pourrais me dire quelque chose de positif ?, je gémis. Quelque chose de gentil ?

-Tu es saoul, me dit-elle, dégoûtée.

-Comment peux-tu être aussi mauvaise ? Comment peux-tu me faire aussi mal ? dis-je, pleurant presque, comme un petit clebs abandonné.

-Oh, c’est vrai, j’oubliais, tu es tellement « délicat » ! Maintenant, si tu le permets, j’aimerais dormir, je suis crevée… »

Elle passe en me bousculant et va se cacher sous les couvertures. Je me déshabille à mon tour, croisant mon regard halluciné dans le miroir puis je vais la rejoindre ; me demandant par quelle aberration je vais pouvoir dormir avec cet animal haineux, cette vipère sans pitié. Je me couche et ne pouvant rester dans cet état, ayant atrocement besoin de consolation, je me retourne et la prend dans mes bras. Elle me laisse faire. Puis, à son tour, elle se retourne soudain et m’embrasse avec férocité. On baise alors sans aucune retenue, avec un mélange étrangement douloureux d’amour et de haine, de désir et de ressentiment, de volonté de faire le bien et de blesser en même temps. Comme si je voulais la convaincre à tout prix, faire rentrer la vérité en elle à grand coups de reins rhétoriques. « Tu vois, connasse ? Tu vois à quel point je t’aime ? »

par David Lantano publié dans : L'enfer des caniches (obsessions)
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Commentaires

moments où l'on est comme détaché de soi avec le sentiment d'être minuscule & géant en même temps...
je me souviens d'1 moment smblable où ensuite je suis sorti à poil sur le perron devant mon jardin sous le ciel étoilé en ricannant :"ah la condition humaine !..."
mais que voulais-je dire ?... elle m'avait rejoint & je ne pensais pas à Malraux
commentaire n° : 1 posté par : Eric LOW (site web) le: 07/01/2008 18:21:42
rha, quelle chance tu as de pouvoir sortir à poil sur le perron devant ton jardin. Moi, je crois que mes voisins du hlm d'en face n'aimeraient pas trop.
réponse de : David Lantano (site web) le: 08/01/2008 20:26:20

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