Samedi 12 janvier 2008

Cracovie. De nouveau de retour après une période en France. Rencontre avec Marcin dans son appartement, juste au-dessus de la rue Jozefa. C’est l’après-midi et tout est calme, comme imprégné de l’esprit des souvenirs d’enfance. Marta repose quelque part dans un lit, à quelques rues de là, dans notre appartement. Elle dort encore, encore saoule. Elle boit de plus en plus, ces derniers temps. Nous parlons de moins en moins. L’été commence à peine.

Marcin boit peu (il ne tient pas l’alcool, ce qui la fout mal pour un polonais). Marcin marche et bouge lentement. Marcin boit du thé perdu dans ses pensées et dans ses tenues street wear extra-larges. Marcin me regarde comme si j’étais un enfant malade et moi, je le regarde comme une énigme. Je ne le comprends pas. Je l’aime bien, mais je ne le comprends pas.

Marcin est un ancien étudiant en théologie (à Cracovie, les étudiants choisissent toujours des disciplines invraisemblables, genre taxidermie comparée, histoire du judaïsme ou philologie de l’araméen. De toute façon, ils n’espèrent pas trouver de boulot après la fac, alors autant se faire plaisir…). Marcin aime jardiner. Rien que ça me laisse songeur. Il passe des heures à soigner ses plantes pour leur donner une chance de survivre sur son balcon, dans le rude climat polonais. Il est heureux de cette sorte de victoire sur les éléments. Je ne comprends rien à ça. Ça m’est totalement extérieur, étranger. Je m’en fous complètement, d’ailleurs. Quel plaisir peut-on trouver à ce genre d’occupation ? Est-ce suffisant pour se donner envie de vivre ? Ou bien peut-être que ça permet d’oublier la vie ? Je ne sais pas. Il y a, là-dedans, pour quelqu’un comme moi, quelque chose d’un peu écœurant, de triste, d’un ennui abyssal comme une sorte de mort figée. Je ne pourrais jamais trouver ma pitance dans quelque chose d’aussi insipide, je le sais bien. Pourtant Marcin paraît calme, un peu sarcastique, comme un vieil ermite des montagnes désabusé. Marcin paraît se satisfaire du cadre très précis de son existence.

J’apprends ainsi qu’il fait l’artiste sous des formes diverses. Il est peintre, metteur en scène, poète et s’adonne à cela avec tout le dilettantisme assumé et les compétences floues qui sont monnaie courante à Cracovie, où tout le monde se revendique plus ou moins artiste. Il a aussi d’autres projets dont l’ordre de priorité est très vague : apprendre à conduire, partir pour l’Afrique, et travailler dans un dispensaire ; avoir une maison et un jardin….La nécessité de gagner de l’argent ne mène pas sa vie, m’explique-t-il, elle est transparente, sans intérêt, mais inévitable.

Nous n’avons pas grand chose en commun, vraiment. Le sexe, les filles ne l’intéressent que lointainement, comme des sortes de rêves flous, incontrôlables ; comme la venue de la pluie dans le désert, qu’on attend longuement mais sans s’y préparer, patiemment. C’est un moine ou presque. Je n’ai rien à voir avec ça. Je ne suis pas patient. Je suis en feu, perpétuellement. J’ai besoin de matière à enfourner, à dévorer, à baiser. Je suis un gouffre insatiable, grondant. Et je sais que c’est comme ça. Que je ne peux rien y changer.

Mais la journée passe, assez reposante, tandis que Marta dort encore. Je pense à toutes ces conneries de contes de fées. Occire le dragon et enlever la princesse. Et si le dragon et la princesse sont la même personne? Que faut-il faire ? Faut-il changer de peau, d’espèce ? Apprendre à cracher le feu ? Au début de soirée, on se rend dans un bar dans Kazimierz. Un coin tranquille où elle ne viendra pas nous trouver (c’est le plan). Il fait lourd. Pas un souffle de vent depuis des jours. Je discute avec Marcin assis à une table. « Tu sais d’où ça vient ?, me dit-il, soudain, comme s’il avait lu dans mes pensées. Et je le vois tapoter son poignet avec deux doigts tendus. Je me sens soudain glacé, la peur au ventre.

-Elle se sent coupable, ajoute-t-il, elle s’en veut. C’est après la naissance de Mikolaj qu’elle a fait ça. Elle arrivait pas à assumer.

Je pose alors la question que je n’ai jamais osé poser à Marta :

-Pourquoi est-ce qu’elle a gardé l’enfant, alors ?

-On est en Pologne, ici. L’avortement est illégal. Elle n’avait pas vraiment le choix. Mais elle ne l’a jamais vraiment accepté. Et après sa tentative, elle a laissé Mikolaj à ses parents pendant des mois. Elle n’était jamais avec lui. Elle ne le voyait qu’une fois de temps en temps. C’est pour ça que le gamin est comme ça. Il a toujours peur qu’elle reparte pour de bon. Tu sais, ajoute-t-il, ça fait des années que je connais Marta et je l’aime bien, mais elle n’a jamais été facile. Moi, je sais que je n’aurais jamais pu sortir avec elle. Elle est vraiment très intéressante, subtile et intelligente, c’est vrai, et je l’aime vraiment beaucoup mais quelque fois, je la déteste aussi. C’est un vrai petit tyran. Une égoïste incapable de penser aux autres. Il faut que tu réfléchisses à ça, Baptiste. Il faut vraiment que tu réfléchisses…»

 Je me sens mal. J’ai soudain l’intuition atroce que la situation de notre petit trio ne s’améliorera jamais. Je bois pour faire passer la pilule. Après quelques verres, je suis complètement bourré et je titube sur la terrasse. Un orage éclate soudain et des trombes d’eau s’abattent sur la ville. Tous les clients rentrent s’abriter. Sans réfléchir, avec Marcin, on se déshabille et on se plante au-milieu de la rue jusqu’à ce qu’on soit trempés. On lève connement la tête et les bras au ciel et on laisse l’eau nous recouvrir, nous fouetter, nous faire crier de plaisir. J’entends Marcin pousser des cris de cow-boys. Je reste longtemps sous la pluie. Elle me soulage, emporte un instant mes problèmes, me permet de respirer. C’est un moment de bonheur simple. On se rhabille et je retourne au bar, terminer ma bière, complètement détrempé et dégoulinant de partout. Heureux à l’idée de rentrer bientôt et de retrouver Marta. La sublime Marta.

par David Lantano publié dans : L'enfer des caniches (obsessions)
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