Cracovie. Été 2001. Nous avons décidé avec Marta que l’été à venir serait une trêve entre nous, une forme de seconde chance. J’imagine ainsi pouvoir retrouver quelque chose de ces instants parfaits perdus, noyés, dans cet été idéal, trois ans plus tôt ; été qui m’avait redonné vie, où nous avions été si parfaitement et simplement heureux. Début juillet, j’ai ainsi l’illusion qu’avec le retour de cet impeccable ciel bleu, à la profondeur infinie, en me montrant irréprochable, je pourrais redevenir celui que j’avais été, briser la flèche du temps, stopper le pourrissement inévitable de notre relation et refaire la route en arrière. Revenir, inverser, soigner, renouveler le vieux pacte d’alliance, reformer ce qui avait été brisé, guérir les mourants et relever les morts, c’est ce que je me propose de faire. Comme si c’était encore possible. Comme si ne s’élevait déjà pas de tout ça un relent tenace de pourriture et de gangrène. Je suis prêt à tout pour réussir pourtant, mais j’ai l’impression dès le départ d’être infirme, brisé. Je suis un vampire épuisé. Je tirais autrefois ma force d’une source qui s’est depuis tarie, d’une Marta offerte et resplendissante, devenue depuis cette vipère froide, colérique et malheureuse. L’effort demandé est bien trop grand pour moi et j’ai sans cesse l’impression de me noyer. Je tourne à vide, je brûle ma propre matière et c’est à l’intérieur de ce nuage de souffrance que je m’efforce à tout prix de rester lucide pour accéder à elle, pour la contenter enfin.
Lorsque l’été commence, il semble bien que tout soit encore possible. Nous avons décidé d’aller en trio passer quelques jours près de Solina, dans une région de lacs et de forêts, en compagnie de nombre de ses amis. Et tandis que je conduis à travers la campagne polonaise, je la vois souriante, légère, à l’image de celle qu’elle avait été l’année précédente et de celle qu’elle avait incarnée deux années encore auparavant dans un recoin obscur de mon cerveau fébrile. Joyeuse, elle chante en fumant sur le siège du passager, le regard perdu dans le paysage de fougères et de champs que l’on traverse, fluides et discrets. Elle m’adresse quelquefois un sourire calme comme je n’en ai plus vu depuis longtemps déjà et je suis à nouveau saisi par la puissance que les lignes de son visage ont sur moi. Son regard apaisé, sa beauté inquiète, sauvage, pour un instant domptée me rendent à nouveau fier, stupidement fier d’être moi.
Nous avons réservé au Raj Hansa, une sorte de chalet, de relais champêtre en bordure de forêt. Je m’aperçois assez vite que tous les clichés sont réunis pour faire de l’endroit une sorte de chef d’œuvre du genre Ma cabane au Canada avec soleils couchants et visions de cerfs sur fond de sous-bois. On retrouve la glacière indispensable, le husky endormi sur les lattes de bois du perron-véranda à la porte moustiquaire, la cabane en rondins à l’intérieur encombré de tapis, la fausse tente tipi à l’extérieur, près de l’étang où les enfants pourront se noyer en paix, la vieille table de ping-pong dans la remise où sont entreposées suffisamment de bûches pour tenir dix hivers. Il y a même l’inévitable pick-up paré pour les expéditions forestières. Hans, le retraité allemand qui tient l’affaire est évidemment la sorte de bûcheron bourru, rougeaud, gros, gras et barbu qu’on imagine ; et il porte évidemment des chemises à carreaux et des salopettes de fonction. A notre arrivée, les autres sont déjà là en train d’organiser les tables de camping. Le spécialiste local du barbecue (il y en a toujours un) se charge déjà de l’allumage du feu tribal. J’apprends rapidement qu’une fois encore je ne coucherai pas avec Marta ce soir. Les chambres sont multiples et nous avons des lits séparés. Elle dormira seule avec Mikolaj, ce qu’elle s’était bien sûr bien gardée de me dire. J’essaie de ne pas paraître déçu, mais la nouvelle me décourage totalement. Je n’ai fait que penser à ça toute la journée. Ça doit bien faire un mois qu’on a pas couché ensemble ou qu’elle était à chaque fois trop saoule ou trop fatiguée pour quoi que ce soit. J’ai envie d’elle à un point qui me fait honte ; j’ai besoin d’elle. J’ai besoin d’être physiquement encouragé ; soulagé de toute l’angoisse que je ressens. C’est pitoyable. Je me sens faible, minable. Elle le sait parfaitement et elle joue avec moi. Elle voit tout de suite l’effet que me fait la nouvelle et elle l’utilise contre moi, sans hésiter. Je suis dégoûtant, d’après elle. Et je me dis qu’elle a raison ; que je suis un dégueulasse. Je me conduis comme un clébard ; comme une sorte de loque geignarde qui se frotte contre ses jambes au lieu d’être fort, indépendant, indifférent. J’ai cette impression atroce d’être amputé d’elle. Je ne sais pas quoi faire. Et toujours cette lourdeur, cette suffocation. J’essaie bien de lui proposer une petite escapade indienne sous la tente, mais elle me voit venir de loin et elle refuse en riant. Ça ne l’intéresse pas. Mais alors pas du tout, me dit-elle. Pourtant, elle avait bien dit qu’elle voulait nous offrir une seconde chance ; revivre quelque chose de semblable à l’année précédente. Mais pas comme ça, je n’ai rien compris du tout, elle m’explique. J’essaie alors de faire un effort et de tirer un trait définitif sur la nuit que je m’étais imaginée ; au moins j’essaie de ne plus rien lui laisser voir de mon état. Elle s’engouffrerait dans la faille à chaque fois ; elle a une vision clinique, parfaitement exhaustive de mes faiblesses. Elle pourrait presque finir par me démasquer si j’insistais. Et ça, il n’en est pas question. Heureusement, l’alcool ne manque pas et les tables sont encombrées de ces canettes de bière noires à haute teneur en alcool, Tatra Mocne, qui me font de l’œil. Si je ne peux pas avoir de sexe, au moins je pourrai boire. Personne ne peut m’empêcher de me saouler. Ça ne dépend pas d’elle. Lorsque je serai complètement raide, je sais que tout ça ne me touchera plus, je redeviendrai parfaitement calme et indifférent, puisque c’est ce qu’elle veut. Pendant un premier temps, je ne m’en sors pas trop mal. Je parviens à ne pas la dévisager en permanence et à éviter toute demande de sexe. J’arrive même à placer quelques blagues détendues dans la conversation qui font croire que je vais bien. Je suis fier de moi. Je suis amical et ouvert avec ses amis et je dois jouer mon rôle plutôt bien car ils me trouvent tous « cool » et « marrant ». Je n’en demandais pas tant. Je joue au ping-pong pendant des heures avec une bière régulièrement renouvelée dans la main gauche, et mes smashes commencent à prendre des trajectoires de feux d’artifice ; les balles allant se perdre sous les sombres épaisseurs de bûches jusqu’à rupture de stock. Je dois dire que l’opération « destruction massive de la sobriété » se déroule plutôt bien. La nuit tombe bientôt et j’atteins ce mélange de flottement léger et d’euphorie alcoolique que je recherchais justement. Peu à peu tout le monde rentre se coucher et je reste seul à l’extérieur avec Marcin. La souffrance, ce désir tyrannique, n’est plus qu’une petite boule alors, comme un kyste sur le cœur, brûlure finalement assez supportable. Marcin me fait boire en m’apprenant l’hymne polonais. Devant les restes de cendres rouges, nous beuglons à tue-tête. Pour une fois, Marcin a décidé de boire ce soir-là; et comme je l’ai déjà dit, il ne tient pas l’alcool et il est bourré depuis longtemps déjà. Il se lève de table et s’avance en titubant, cherchant désespérément une autre bière encore consommable qui aurait été mystérieusement oubliée sous une chaise, ou sur un banc. Dans la lumière rouge des cendres, il a plus que jamais l’allure d’un nosferatu réchappé de l’enfer. Soudain, alors que nous nous remettons à chanter, j’aperçois une silhouette devant le perron du chalet. Je ne l’avais pas vue sortir et elle semble s’être matérialisée directement dans l’espace derrière moi. La silhouette aux longs cheveux défaits, plongée dans l’ombre est parfaitement immobile, fantôme menaçant, plein de fureur. « Tu me fais honte, dit-elle, les narines frémissantes. Comment oses-tu ? Tu n’as pas pensé que certains aimeraient bien dormir ? » Je mets quelques temps à comprendre que ces mots s’adressent à moi. Je suis sidéré. Je n’arrive pas à me retenir, cette fois.
« Mais qu’est-ce qu’il y a, encore ?, j’explose. Est-ce que je n’ai même pas le droit de m’amuser ?
-Tu me dégoûtes, continue Marta. Tu te donnes en spectacle devant tout le monde…
-C’est toi qui dit ça, alors que je te ramène sans arrêt complètement saoule à l’appartement !
-Moi, au moins, je ne bois que devant mes amis, pas devant des gens que je ne connais pas. Je n’ai pas envie que tout le monde sache que je sors avec un ivrogne ! »
Et avant que j’ai eu le temps de me répondre, elle fait demi-tour et rentre, me laissant fou de rage et de douleur. J’ai envie de tout foutre en l’air. Puis, aussitôt pris de remords, je rentre à sa suite, prêt à tout pour lui expliquer ; prêt à tout pour me faire pardonner. J’arrive comme un fou dans la chambre commune où je discerne les formes boursouflées de dormeuses emmaillotées dans leurs couettes aux quatre coins de la pièce. Je vais directement sur elle, assise sur son lit, qui me regarde arrivée, choquée de ma présence en ces lieux. J’essaie alors de lui faire comprendre que j’avais juste essayé de passer une bonne soirée en me montrant amical avec ses amis ; que je n’avais pas voulu réveiller tout le monde et que je m’excuserais le lendemain ; et que , bon dieu, je ne comprends rien à ce qu’elle attend de moi. Rien de ce que je fais ne la satisfait jamais. J’essaie alors, dans un brûlant mouvement de désir incontrôlé, honteux, de la prendre dans mes bras, mais elle me repousse violemment. Et conscient de ma faute – je pue l’alcool- je quitte misérablement la chambre pour me rendre dans la chambre des hommes. Je m’étends alors sur mon lit, ivre et malheureux, secoué de frissons de rage nerveuse, et l’alcool que j’ai dans le sang finit par m’endormir.Aucun commentaire pour cet article
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