Samedi 26 janvier 2008

Le réveil, le lendemain, est un long moment de souffrance. A la gueule de bois héroïque s’ajoute la honte, la rage et la peur que les évènements de la veille ont profondément incrustées dans mon cerveau malade. J’ai peur, en particulier, de la réaction de Marta à ma vue, et je n’ai aucune idée de ce qu’il me faudrait dire ou faire pour apaiser cette divinité colérique. Pendant toute la journée, le problème paraît d’ailleurs insoluble. Marta porte constamment des lunettes à verres miroirs et m’ignore totalement. Elle ne m’adresse la parole qu’en cas d’extrême nécessité, et aucun mot n’est prononcé sur les incidents de la nuit. Je m’excuse rapidement devant ses amis pour le tapage nocturne ; et ils détournent les yeux, visiblement gênés. Il semble que l’histoire de notre couple, d’ailleurs, se lise à livre ouvert. Ils n’ignorent sans doute pas grand chose de nos difficultés. Devant ces couples calmes et compréhensifs ; je me dis que je ne suis comme d’habitude pas à la hauteur et que ce genre de sérénité me sera toujours refusée. Nous quittons ses amis, ce jour-là, décidés à trouver un autre gîte plus près du grand lac en lui-même. Sans doute aussi pour échapper à la honte qui rejaillit sur nous à chaque coup d’éclat de notre couple si parfait. Nous repartons comme deux étrangers que rien ne lie plus que la force de l’habitude. Il y a plus que de la distance entre nous. Une forme inversée de l’amour. Une forme d’intimité immonde, infectée jusqu’à la racine. Comme si ce qui nous avait attiré l’un l’autre, ce qui nous avait réuni, nous tenait maintenant en otage. Enkystés, malheureux, mais incapables de nous séparer, nous repartons en silence, hargneux comme des chiens poignardés par des maîtres invisibles. Prêts à mordre à la moindre tentative de caresse. La forêt ancestrale autour de nous, toute cette profusion de verdure stupide et statique ne peut rien pour nous. La nature ne nous consolera pas. La beauté environnante nous isole. Nous sommes hors d’atteinte, fermés à tout, pleins de colère et de douleur incompréhensibles. On finit par échouer dans une sorte de camping immonde avec un petit lac artificiel et une minable marina. On va se promener le long de la rive, comme si tout allait bien. Mikolaj fatigue vite et comme Marta refuse de le porter, c’est moi qui l’installe sur mes épaules. Pendant un instant, j’ai l’impression d’être plus proche de lui que de sa mère. La chaleur de ses petits bras autour de mon cou me fait du bien. Il pose sa joue sur mon crâne pour me récompenser de mon effort. Lui, au moins, a l’air heureux et plein d’espoir, je pense. « Tu vas être mon nouveau Papa ?, me demande-t-il. J’hésite à lui répondre, rien qu’une seconde. Je croise le regard indéchiffrable de Marta. Aucun signe, aucune marque d’espoir à attendre de son côté.

-Oui, je lui dis. Je vais être ton nouveau Papa. »

 Plus tard, on négocie la location d’une tente où il nous faudra cohabiter tant bien que mal. Tandis qu’elle reste là un moment, je pars pour la marina, histoire d’acheter quelques bières. Je reste un instant, assis près de la rive, à regarder les pédalos crasseux amarrés, immobiles et tristes à crever. Pour la première fois, j’envisage de la quitter. Pourquoi continuer ? Je sais bien que je ne sortirai pas de ce piège, le sourire aux lèvres, grandi et apaisé. Je sais bien que je ne la ferai pas changer ; qu’elle ne pourra que devenir plus froide encore, plus fermée et hargneuse ; que je ne remonterai jamais la pente ; que je ne pourrai que m’enfoncer davantage jusqu’à tout perdre. Pendant un instant, je suis presque convaincu que je vais aller la trouver et lui dire ; la quitter le premier avant qu’il ne soit trop tard ; avant qu’elle ne m’ait détruit pour de bon. Mais ce n’est qu’un éclair de lucidité trop bref. Le poids du passé est trop écrasant pour que je puisse me défaire d’elle. Mieux vaut l’enfer avec elle que la solitude. Cette sorte de solitude régressive. Je sais que je ne pourrais pas la supporter. Cette nuit-là, il pleut des cordes et la tente est entourée par des torrents de boue. Impossible de dormir. Impossible de faire un geste en sa direction. Impossible de trouver le moindre mot à dire, le moindre commentaire. Être là, couché à côté d’elle, n’a aucun sens. Sentir le bras de Mikolaj sur ma poitrine n’a aucun sens. Ce n’est plus qu’une obligation dictée par l’habitude. Nous ne sommes plus capables d’éprouver le moindre plaisir ensemble. Nous ne sommes plus capables de nous faire rire ; d’atteindre cette partie sensible de l’esprit, réactive, pleine d’une bienveillante attention. Nous avons dressé nos défenses et tout n’est plus qu’affrontement. J’écoute tomber la pluie toute la nuit, épuisé mais incapable de dormir. Je me sens piégé. Splendidement, délicieusement piégé. Échec et mat.

par David Lantano publié dans : L'enfer des caniches (obsessions)
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