J’ai revu Claire. Je n’arrive toujours pas à y croire. Je pensais qu’elle avait quitté la ville, mais elle est sans doute revenue, rien que pour le plaisir de me
torturer. Bon dieu, quel coup de poignard de la voir à nouveau ! J’étais dans ce bar où nous allions tous les deux quand c’est arrivé. Soudain, elle se tenait devant moi et ma tête était
pleine de ces images d’elle, nue, me susurrant qu’elle n’avait jamais connu ça ; que je la rendais folle, que j’étais spécial, unique. J’avais le souffle coupé. Comme mon corps, comme toute
ma chair avait encore besoin d’y croire ! Ridicule, bien sûr. En fait, elle n’a pas dit un mot, elle n’a même pas prononcé mon nom. Elle m’a à peine serré la main quand elle m’a reconnu. Et
puis, elle s’est tirée vite fait vers le fond du bar comme si j’avais la peste. Pendant un instant, je suis resté là sans réagir, accroché à mon verre. En repensant à ce qu’elle me disait
autrefois, j’avais stupidement cru lui faire encore de l’effet, mais je ne pouvais pas plus me tromper. Il y avait eu prescription. Tout ce qu’elle avait dit n’avait eu de sens qu’un instant.
Elle n’avait gardé aucune marque de cette époque. C’était simple, je n’étais plus rien pour elle. Je n’aurais pas dû être surpris, d’ailleurs. Après tout, elle n’avait pas changé. Elle avait
toujours été comme ça. Egoïste. Presque animale. Rien ne l’engageait jamais à rien. Je t’aime ou j’ai faim, c’était la même chose pour elle, à peu de chose près. Rien que la nécessité de
l’instant. Même pas un mensonge, mais simplement des mots sans portée, simplement dit pour la rime, pour faire bien, pour répondre à l’excitation du moment. Mais comment croire à quoi que ce soit
après ça ? Toutes ces fausses promesses, toutes ces paroles d’eau tiède qui ne tiennent pas la distance, qui ne veulent rien dire du tout, ça a de quoi dégoûter. Elle ne m’a pas dit un mot,
vraiment. Juste serré la main comme un marchand de tapis. Après tout ce temps, je me suis vraiment senti comme un moins que rien. Et puis, aussitôt après, j’ai compris. Il y avait quelqu’un
d’autre. Elle était avec un autre type du bar, affalée sur lui, toute aussi heureuse et souriante qu’elle l’avait été avec moi. Pas difficile de comprendre pourquoi elle m’avait évité. La chose
était évidente. J’avais passé mon tour. Je n’étais plus qu’une vague gêne pour elle. Une sorte de mauvais souvenir. Comme une vieille rage de dents calmée depuis longtemps. Rien de plus évident
que ça, mais je ne pouvais pourtant pas le supporter. Le problème est que je suis une sorte de vieux chien fidèle, un peu ridicule. Ma mémoire ne pardonne rien. La revoir là, avec un autre, à
l’endroit même où nous avions été heureux m’avait rendu extrêmement nerveux, gémissant en sourdine. Moi, je ne l’avais pas oubliée. C’était bien ça le pire. J’avais cette
impression à la fois délicieuse et pénible que tout pouvait recommencer. Que la blessure pouvait se rouvrir à chaque instant. Je me retournais sans arrêt pour la regarder, un peu comme on gratte
une plaie. Je cherchais dans ses gestes, dans son attitude, une ouverture, une promesse. Mais rien. Le vide absolu. Elle ne faisait que parler à l’autre type, les yeux brillants, comme s’il était
une sorte de superstar. J’avais envie de le tuer. J’avais envie de lui hurler ce qui l’attendait avec elle. Bien sûr, je n’ai rien fait. A quoi bon ? Ça ne changerait rien à la situation. Ça
ne diminuerait pas la souffrance pour autant. Accoudé au bar, comme paralysé, j’entendais la voix de Mickaël venue du passé me dire qu’elle n’était pas pour moi et, bien qu’il eût sans doute
raison, cette fois encore, je ne voulais rien entendre. Je refusais la défaite. Je niais en bloc l’évidence. Elle serait tout de même à moi. Je trouverais un moyen. Il le fallait et peu importait
le connard qui la tripotait. Pas faite pour moi ? Ce genre de conseil me rendait fou furieux. Pas faite pour moi ? Si on me dit qu’une fille n’est pas pour moi, elle entre aussitôt dans
mon Panthéon et je serais prêt à tout pour l’avoir. Je ne veux pas d’une gentille fille « faite pour moi » telle que les autres l’imaginent. Plutôt crever. Comme si quelqu’un savait qui
était fait pour moi, d’ailleurs, alors que moi-même, je n’en ai aucune idée. Ils ont fini par quitter le bar et je suis resté seul avec ma bière. Je me suis senti minable, insignifiant, la pire
forme de vie sur Terre. J’ai bu jusqu’à faire refluer la douleur mais en vain. Ils n’étaient plus là et je ne sais pas ce qui était pire : la vérité visible à l’œil nu, ou l’imagination qui
tourne à plein régime. Je voyais ce singe avec elle. Dire qu’il la baisait ; qu’il se tapait son corps parfait ! J’en devenais fou. J’avais envie de tuer. Quand j’en ai eu marre, j’ai
fini par quitter le bar. Je suis repassé par la rivière pour rentrer chez moi. Je me suis arrêté sur le pont. A cette période de l’année, mes chances de survie après un saut étaient faibles, et
j’y ai pensé un instant. Le bruit à peine audible, confidentiel, sombre, de mon corps s’enfonçant sous cette surface huileuse m’assurerait une mort discrète. Je serais instantanément happé,
enveloppé, enseveli, proprement et sobrement. Mais j’imaginais l’instant précis, la fraction de seconde où mes poumons se seraient vidés de toute trace d’air. J’imaginais cet
instant où je réaliserais que l’inspiration suivante provoquerait l’ingérence de trombes d’eau suffocantes dans mes poumons entraînant une agonie terriblement consciente. J’imaginais cette prise
de conscience comme une forme d’horreur absolue condensée en un instant ; quelque chose comme la version inversée de la passion. L’une disait « vie » et l’autre « mort »
à quelques mètres sous la ligne de flottaison. Sauter. Ça non plus, je n’étais simplement pas capable de le faire.