Cracovie- Avec Marta, c’est devenu la guerre permanente. Elle utilise ses armes : la culpabilité et le silence, et j’essaie de me défendre comme je peux. Peu
importe ce qui se passe véritablement, d’ailleurs. C’est toujours le même processus. Si elle manque se tuer, une nuit, en escaladant, saoule, la grille de l’appartement, elle ne se rappelle de
rien le lendemain et ce n’est pas grave. Rien de ce qu’elle fait n’est grave. Elle est audacieuse et elle sait vivre dangereusement. Je ne peux pas comprendre, et je n’ai pas
intérêt à la juger. Si j’ai le malheur d’évoquer l’incident, elle trouve toujours le moyen de renverser la situation. Ah oui ? Elle avait failli tomber ? Alors qu’est-ce que j’avais
fait moi, pendant ce temps-là ? A quoi est-ce que je pouvais bien servir ? Elle avait vraiment bien besoin d’un mec comme moi ! Le plus souvent, c’est encore plus subtile, ce qui
me rend fou : elle opère par omission. Elle fait rarement un vrai reproche. Du moins, pas dans un premier temps. Elle se contente de m’observer, comme une chatte aux aguets. Elle attend en
me regardant droit dans les yeux, bouche fermée, que je réalise ma faute. Toujours ce court silence de mauvaise augure avant l’assaut. Elle pose ensuite une petite question assassine et puis,
elle s’en va, l’air dégoûté. Elle ne peut pas supporter non plus de faire quoi que ce soit pour moi, parce que ça l’humilie. Et je ne parle pas de faire la cuisine ou de repasser mes fringues
mais de simplement parler et de passer du temps avec moi. Si je veux communiquer avec elle, je n’ai qu’à faire l’effort, je n’ai qu’à aller la chercher. C’est simple pourtant, ses amis la
font bien rire. Pourquoi n’en suis-je pas capable ? Son pire cauchemar est de servir un homme. Elle guette le moindre signe que j’essaierais de l’utiliser à mes fins. Comme si j’avais envie
d’en faire une femme au foyer ! Comme si je voulais l’enchaîner à la cuisine ! A cause de ce putain d’orgueil, aussi, elle a horreur de dire merci, de montrer la moindre reconnaissance.
Elle pense que j’essaie en permanence de l’acheter. Bref, j’en prends plein la tête et je ne m’en sors pas. Mais le pire de tout, c’est qu’à aucun moment je ne suis capable d’en sortir, de
quitter pour de bon la spirale infernale. Non, je joue le jeu à fond. Je suis le vrai chienchien à sa mémère, le caniche de race proprement tondu et costumé. Je saute à son rythme dans les petits
cerceaux qu’elle me met devant la tronche. Je ne m’appartiens plus. Et lorsque je n’en peux vraiment plus, que je lui demande si elle fait tout ça pour que je la quitte, elle change soudain
d’attitude et affirme, stupéfaite, qu’elle m’aime. Est-ce que je ne m’en rends pas compte ? Alors j’oublie tout et je reviens vers elle. Et le cycle reprend ainsi.
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