Tout ce qui importe maintenant est de pouvoir continuer à vivre ; pouvoir rester dans les limites étroites du supportable. Ma marge de manœuvre est de plus en plus limitée. Du lever au coucher : ne pas sombrer. Marcher au bord du précipice. Ne pas me mettre en danger inutilement. Ne pas me dévoiler. Ne plus rien chercher. Ne plus avoir aucun désir qui ne soit facile à contenter. Tout l’effort doit être appliqué à la défense des faux-semblants. Parvenir à faire croire que je suis normal, que je vais bien, que je suis un type comme tout le monde, finalement. Je ne vois pas de quoi vous parlez. Ne plus penser aux filles, surtout. L’idée même qu’elles puissent me repousser, moi, l’être le plus important de l’univers, me rend complètement fou. Je sais bien que dans l’état où je suis une seule de leur parole pourrait m’anéantir. Elle se ficherait dans ma chair comme les flèches à pointe explosive de John Rambo. Une seule vacherie prononcée à mon encontre pourrait transpercer mon gros cœur flasque dont le désir inonderait alors le pays d’un océan de lave fumante. Je ne peux pas les laisser faire ça. C’est une question de salut public. Une question de vie ou de mort.
Sommeil lourd dans les profondeurs du rêve. J’ai plongé en apnée à des centaines de mètres sous le niveau de la mer et je n’arriverai jamais à rejoindre la surface. La panique. Je suis sur le point de lâcher prise et comme on ne peut jamais mourir en rêve, je finis par me réveiller. Il y a alors une seconde d’asphyxie atroce. Un bref instant qui annonce avec certitude le moment futur où il ne sera pour de bon plus possible de reprendre ma respiration, où l’asphyxie se prolongera jusqu’à la folie. Je veux crier mais je ne crie pas. J’ai peur de crier. J’ai peur du mélodrame. Crever la gueule ouverte, c’est une chose, mais déranger les voisins :ça jamais ! Je reste en tête à tête avec mes pulsions de mort. Les pulsions de morts chuchotent à mon oreille. Elles sont douces et compréhensives. Elles ne veulent que m’apaiser. Ce sont mes petites copines. Les pulsions de vie sont d’un ennui atroce, de belles images fausses, hors d’atteinte et sans parfum. L’enfer leur ressemble, une sorte de parc bien entretenu d’une beauté inerte et insoutenable. L’enfer, c’est le désir jamais assouvi. L’absolu jamais atteint. L’enfer, c’est bêcher son jardin un samedi après-midi en écoutant la radio. L’enfer, c’est le potin des stars. Je suis persuadé que l’enfer est beau comme une couverture de magazine, et qu’il est parrainé par Coca-cola. Cet après-midi, j’ai essayé de bosser sur mon roman, mais je ne suis arrivé à rien. Trois lignes en plus d’une heure. Incapable de la moindre concentration. J-F a raison, je ne veux pas écrire, mais juste avoir écrit. En fait, je pensais toujours à Claire. J’avais son numéro mais je ne l’avais pas appelée. J’avais tenu bon jusque là, mais je commençais à craquer. Après avoir éclusé un pack de six, je me suis décidé soudain. J’allais lui expliquer tout et elle comprendrait. Elle larguerait son mec minable comme il se devait. Comme c’était écrit quelque part, dans la Bible ou dans un autre livre sacré. C’était avec moi qu’elle devait être, ça ne faisait pas un pli. J’ai laissé sonner jusqu’à tomber sur sa messagerie, puis, je l’ai rappelé au moins dix fois, mais elle n’a jamais décroché. J’avais envie de tuer. Maintenant, il fait nuit. Les trains de marchandises passent devant ma fenêtre avec un bruit de chaîne et font trembler le plancher. Je vais partir, c’est décidé. Quitter la France, marcher vers le nord, faire du stop jusqu’en Norvège, rejoindre le cercle polaire Arctique, ne plus voir personne et me perdre dans la nature. Peut-être que je n’en suis pas capable, mais ce n’est pas grave. Mourir dans le froid et la neige ne m’effraie pas. Ce ne sera pas vraiment une mort, mais plutôt un long sommeil. Mon corps ne se décomposera presque pas. Je serai enfin heureux. Détaché de tout.
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