Cracovie.- Printemps 2002. Marta danse seule sur une table d’un bar où l’on est arrivé ensemble. Elle ne croise jamais mon regard, les yeux dans le vague. La musique est si forte que les basses me perforent rythmiquement, comme si mon cœur était sorti de ma poitrine. C’est une danse de mort, étouffante, sensuelle. Et j’ai la nette impression qu’elle m’est destinée. C’est de nouveau le printemps et depuis quelque temps, Marta a ajouté une nouvelle règle à notre relation : désormais, elle ne m’adressera plus la parole la première. Elle refuse d’engager la conversation avec moi. Elle n’en a plus la force, ni l’envie. Il faut que je fasse avec. Et si moi non plus je n’en ai plus la force ? Ce n’est pas son problème. Cinq minutes plus tôt, elle s’est échappée soudainement pour monter sur la table et elle danse férocement pour montrer son indépendance. Elle ne me doit rien. Elle me l’a assez fait comprendre. Moi aussi je dois danser. Je dois faire semblant de m’amuser comme un fou pour ne pas aggraver les choses. C’est ridicule. Elle et moi dansant séparément pour se montrer l’un à l’autre qu’on est libre. A quoi est-ce que ça rime ? Je danse pourtant comme si je m’amusais comme un fou. D’un point de vue extérieur, je ne m’en sors pas trop mal, mais en vérité j’ai l’impression d’étouffer, de me désagréger. Je suis une sorte d’énorme blob en suspension dans l’espace, sensible à toutes les agressions. Je regarde les autres types qui se pressent autour de la table et je sais que je ne peux rien faire. Je n’ai rien à dire. Je n’en ai pas le droit. Je me force à suivre la dictature du rythme de la musique, mais j’aimerais être ailleurs, seul à seule, avec elle. Je sais que ça n’arrivera pas. Comment ai-je pu en arriver là ? Sans qu’à aucun moment je n’ai pensé à autre chose qu’à son bonheur et à son bien-être ? Je n’y comprends rien. Pourquoi est-elle plus belle que jamais alors qu’elle danse, inaccessible, au-dessus de moi ? Tout ses mouvements, d’une grâce qui ne m’est pas destinée en deviennent mortels. Elle me montre ce qu’elle refuse de m’offrir désormais et ce que je manquerais si j’avais l’audace de la quitter. Elle finit par redescendre et quand j’essaie de l’attirer à moi, elle se dégage sans un mot et s’enfuit. Je la vois quitter le bar sans m’attendre. J’essaie de la suivre, complètement perdu, mais Marcin me retient. Je le regarde, les yeux fous. Ça ne sert à rien de la poursuivre, m’explique-t-il. Ça ne ferait qu’aggraver les choses. J’ai une envie folle de m’échapper, mais avec un effort douloureux, je le laisse me convaincre. On se réfugie alors dans le fond du bar où je m’applique à boire pour ne pas devenir fou. Marcin me parle et essaie de me réconforter. Je ne sais pas quoi lui répondre. Je n’arrête pas de me retourner au cas où Marta reviendrait. Je suis tellement inquiet que je ne comprends pas vraiment, tout d’abord, ce que Marcin essaie de me dire. Je suis ailleurs. J’ai peur qu’elle ait rejoint quelqu’un d’autre et cette peur prend de plus en plus de place. Dans un coin de ma conscience encore lucide, je sais que Marcin essaie de m’aider, mais c’est sans espoir. Il ne peut pas briser le sort que Marta m’a jeté. Je suis totalement sous son influence et je rejette tout ce qui pourrait briser notre relation avec dégoût. J’essaie de le cacher à Marcin mais je n’ai qu’une envie : partir à la recherche de Marta, vérifier qu’elle est bien rentrée. Je finis par craquer et je rentre au plus vite. A mon arrivée, je me sens honteusement soulagé : Marta est bien là, seule. Elle dort déjà. Je vais m’allonger à côté d’elle et je m’endors à mon tour. Je fais un rêve. Je suis de nouveau avec Marcin dans ce bar, mais avec un Marcin aveugle, devenu une sorte d’oracle. Il m’explique quelque chose à propos d’altérité. Mais je ne comprends pas. Je ne comprends rien. Dans le rêve, l’impression d’angoisse est encore bien plus forte qu’en réalité.
« Tout ça me fait penser au mythe de la Création, me dit-il soudain, me fixant droit dans les yeux de son regard blanc.
-Au mythe de la création…
-Ce n’est pas ce que tu crois. Ecoute, je pense que ça peut t’intéresser. C’est une histoire pour vieux théologiens rassis, c’est vrai, mais c’est en même temps fascinant. Par exemple, sais-tu qui était la première femme d’Adam ?
-Ève ?, je réponds, en essayant comme je peux de me calmer. (J’ai toujours l’impression que quelque chose de grave est sur le point de se produire et j’ai beaucoup de mal à me concentrer sur ce qu’il me dit.)
-Non, justement. Selon la tradition juive, la première femme d’Adam était Lilith.
-Je croyais que c’était un démon comme Lucifer. Le genre de tentatrice, hyper séduisante qui mène les hommes à leur perte…
-C’est ce qu’on en a fait. Mais à l’origine, c’était quand même la première femme d’Adam. Elle fut créée comme lui à partir d’argile. Elle était donc indépendante, comme lui. Et elle réclamait les mêmes droits que lui. Elle voulait l’égalité, c’est pour ça qu’il l’a répudiée, le salopard macho. Et à la place, Dieu lui a donné Ève…
-Où veux-tu en venir ?
-Ève est créée à partir d’une côte d’Adam. Elle est une partie de lui. Il est impossible qu’elle lui cause du tort. Elle dépend de lui. Alors que Lilith est libre. Est-ce que tu comprends ce que ça veut dire ? Sa liberté, la liberté de l’autre, c’est justement ça ton problème. C’est l’origine du mal dans le couple. C’est ce que nous dit le mythe. Mais qui est-ce que tu préfères ? Lilith ou cette connasse d’Ève?
-Lilith, j’ai bien dû admettre.
-Lilith, bien sûr, car ce qui t’attire, c’est sa liberté. Mais pas de liberté de l’autre sans souffrance. L’idéal biblique, c’est le patriarche avec une femme soumise à qui il n’attache pas plus d’importance qu’à son troupeau de chèvres. La Bible te dirait que pour être heureux, il te faudrait trouver quelqu’un proche de toi, quelqu’un de soumis à ta volonté. Mais alors tu aurais l’impression de sortir avec une sorte de double de toi-même. Une sorte de sœur un peu débile, et ça te dégoûterait. Ça serait carrément incestueux. Lorsque tu l’embrasserais, elle aurait le goût d’eau tiède. Et puis tu serais condamné à l’ennui… »
Plus tard, je rêve du visage de Lilith qui se confond avec celui de Marta. Il est immense et suspendu au-milieu de l’espace. Ses cheveux ondulent comme des serpents lumineux. Il est impossible de comprendre l’expression de ce visage qui est variable, infiniment variable, quasi hypnotique. Il change à une vitesse inhumaine, impossible : en un battement de cœur à peine, il exprime tout et son contraire. Lilith/Marta rit, pleure, crache, gronde, rit à nouveau. Les lignes de son visage se déforment comme dans un film passé en accéléré. Je peux y lire l’amour, la haine, l’ennui, le sarcasme, la douleur, la pitié, la joie rayonnante, la colère ; tout cela s’enchaînant à toute vitesse ; tout cela sans aucune justification, sans aucune raison. On ne peut rien comprendre à ce masque. C’est celui d’une folle furieuse. Il est impossible d’accéder à la conscience qu’il dissimule. Je finis par me réveiller dans un spasme. Marta dort toujours.
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que nul ne peut apprivoiser"...