Dimanche 2 mars 2008

Cracovie- Été 2002. Nuit sombre, la plus sombre de toutes. Après quatre jours de beuverie pour essayer de masquer la souffrance d’être ensemble, on se retrouve dans « notre bar », ce bar sans enseigne de Czarnowiejska. D’autres bars sont venus avant. Et d’autres viendront après, en enfilade. L’endroit est bondé. Je bois pour pouvoir participer au cirque autour de moi. Je bois pour être grotesque. Il faut être fort pour être grotesque ; pour regarder notre relation se détruire en riant, sans rien faire. Marta papillonne autour de moi, passe de conversation en conversation, de rire en rire. Il y a plein de mecs près d’elle. J’en vois qui l’attrapent par l’épaule et la serrent contre eux. J’en vois qui dansent avec elle. Des amis, je me dis. Simplement des amis. Au début, elle ne voulait pas sortir avec moi, mais maintenant qu’elle est là, il semble que tout le monde la connaisse. Une forme de cour s’est formée autour d’elle. Je suis le seul à ne pas en faire partie. Dès qu’elle me voit approcher, son sourire tombe. Elle se renferme aussitôt. On lui parle à l’oreille. Elle se marre. J’ai l’impression que tout m’échappe complètement. Je me rends compte au bout d’un moment que je me retrouve seul à boire dans un coin. Marcin n’est pas là. Plus personne ne viendra m’aider cette nuit. Au bout d’un moment, je reprends conscience, assis dans un fauteuil. Le bar a changé d’aspect, plus lourd, plus sombre. Entre temps, une troupe d’étudiants en théâtre est arrivée, d’après ce que je comprends. Ils sont tous bien attaqués et n’arrêtent pas de se frotter les uns contre les autres comme s’ils étaient en chaleur. Je parle à un jeune type plutôt sympa et à une fille à qui je raconte être écrivain. Ils veulent aller quelque part pour une « sex party », mais à la façon dont ils le disent, j’ai l’impression que tout ça, c’est de la blague. Je me rends compte seulement alors que Marta n’est plus là. On m’explique qu’elle est déjà partie, qu’elle a pris de l’avance. Est-ce que je viens aussi ? Ouais, je dis. Pas de problème. On sort. On marche pendant pas mal de temps et je ne reconnais pas les rues qu’on traverse. Je ne pense qu’à Marta. J’ai peur de devoir la chercher. Et j’ai peur de la retrouver. Je suis complètement perdu. Je me rends compte, juste au moment d’arriver, qu’on se retrouve, presque par magie, dans ce pseudo bar/cinéma où nous étions déjà venu. Ce bar avec ce foutu rideau rouge dans le fond de la salle. Le groupe de futurs comédiens se disperse assez rapidement à l’intérieur. Je les perds de vue. L’endroit est plein à craquer et je ne reconnais tout d’abord personne à l’intérieur. Je suis complètement ivre et l’impression de capharnaüm de l’endroit m’angoisse complètement. Je suis en sueur et je ne comprends rien à ce qui m’entoure. Tout le monde rit. Tout le monde hurle de rire mais je ne participe pas à la fête. Sur l’écran de cinéma, il y a un film de Pasolini qui passe, mais sans le son. C’est juste de la frime. C’est juste pour le côté intello/underground. Je continue à boire. Par habitude. Par besoin. Je tiens à peine debout. J’aperçois les types de la dernière fois : les skins bodybuildés. Ils patrouillent dans le fond de la salle. Je ne sais pas ce qu’ils font exactement, mais ils ont l’air de préparer quelque chose de pas très net. Et puis après une sorte d’ellipse de cinéma, un plan de coupe, je me retrouve dans la cour en train de vomir dans les mauvaises herbes.

Ça y est. Ce que je craignais par-dessus tout a eu lieu. L’instant t. Ground zero. L’explosion thermonucléaire. Je subis encore l’effet du souffle, hébété. Je me souviens que c’est quelque chose d’affreux que je n’arrive pas encore à assimiler. Je me souviens que ça a eu lieu peut-être quelques minutes plus tôt mais je ne suis même plus sûr. J’ai encore le visage féroce de Marta en face de moi. Prégnant comme une apparition. J’essaie encore de déchiffrer les forces telluriques qui l’animent. Elle est complètement saoule et je sais que chacun des mots qu’elle m’envoie à la figure à cet instant précis est la vérité la plus pure. Un jaillissement sombre venu du plus profond de son être. Ce qu’elle me cachait jusque là pour m’épargner. « Tu es qui toi ?, me dit sa voix d’insecte. Observé de près, son visage est une terre étrangère, une chose non-humaine incréée, un masque balinais, plein de colère absurde, aléatoire. Tu es qui toi ? Tu t’en vas, tu reviens quand ça te chante…En vérité tu es jamais là.  Et même quand tu es là, tu n’es pas là. Je n’arrive pas à te saisir. Je ne te sens pas. Je sais pas qui tu es. Tu sais même pas toi-même qui tu es et tu voudrais que je reste là à t’attendre ! Je peux pas faire ça. Je peux pas tout miser sur toi. T’es rien, Baptiste. T’es rien du tout. T’es du vent, du vide. J’ai besoin de quelqu’un de réel. Quelqu’un de présent, en chair et en os. Pas d’un fantôme.»

 Est-ce qu’elle a vraiment dit ça ? Je sais que oui, au fond. Même si ça me paraît irréel. C’était il y a quelques minutes ou peut-être plus d’une heure. Je ne sais plus. Un souvenir sans signification. Comme une feuille arrachée d’un carnet. Je reste un instant épuisé, à tanguer, et à regarder le ciel s’éclaircir. Je tremble. Je suis à bout de forces. Puis, je rentre à nouveau. Combien de temps a passé ? Je ne sais pas mais il y a beaucoup moins de monde. Les étudiants que j’ai suivis jusque là sont introuvables, mais j’aperçois tout de suite Marta en compagnie des skins. Elle a l’air complètement shootée, les yeux dans le vague. Je veux alors la rejoindre mais elle passe derrière le rideau rouge avec trois des types. Je veux la suivre, mais le quatrième type m’empêche de passer. Impossible d’entrer. Le type se fout de ma gueule. « Priwatny. » dit-il, avec un sale sourire. « Marta !, je gueule en gémissant. » Pas de réponse. J’entends des rires et des gloussements derrière. Je deviens complètement fou et je tente de forcer le passage. J’ai l’impression que le type n’attendait que ça. Il m’attrape par le cou et me fait voler à travers la salle. Puis, il vient me ramasser et me pousse et me traîne vers la sortie tellement vite que je peux à peine me maintenir debout. « Marta ! je gueule à nouveau ». Dans la cour, je me mets à pleurer sans pouvoir m’arrêter. Puis, fou de rage, je fonce sur le type. Mais, j’ai tellement bu que je n’arrive même pas à le frapper. Et c’est là qu’il se met à cogner. Ça va très vite. Il ne fait presque aucun effort. Je ressens ses coups comme des sortes de chocs électriques. Un son et lumière même pas douloureux. Un coup au ventre me plie en deux. Puis, je prend son genou en pleine gueule. Je prends quelques droites dans la tête, dont une qui s’écrase sur mon oreille. Puis, je finis par tomber. A terre, ça continue. J’essaie de me rouler en boule mais je morfle grave. « Marta ! » je gueule encore avant qu’il y ait une sorte d’éblouissement, comme une ampoule qui éclate, et que le noir ne se fasse pour de bon.

par David Lantano publié dans : L'enfer des caniches (obsessions)
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