Samedi 8 mars 2008

Quand je rouvre les yeux, j’ai mal partout. Mon corps n’est plus qu’une immense plaie. J’ai l’impression que la pression sur ma poitrine est différente et que je suis enterré quelque part avec quinze tonnes de terre pesant sur ma cage thoracique. J’arrive à peine à respirer. Pendant un instant, je ne sais plus où je suis et je veux hurler. Je veux hurler et je n’en ai plus la force. J’entends, quelque part, plus bas, des bourdonnements d’interphones et des portes qui claquent avec des bruits d’échafaud. Il y a des gens qui marchent et qui discutent dans un escalier, des rires simples qui ne me concernent pas. Le jour doit être levé. Je réalise alors que je suis dans notre appartement ; et aussitôt après, je me rends compte qu’elle n’est pas là. Les évènements de la nuit me reviennent d’un coup. J’ai envie de mourir. Je me force à me lever et je vais prendre une douche. Dans le miroir, ma gueule a l’air d’être passée sous un rouleau compresseur. J’ai un œil presque fermé et des hématomes partout. Je sors une bouteille de vodka d’un placard et je bois pour supporter la douleur. Je découvre une lettre près du lit. Certainement quelque chose que j’ai écrit la veille, même si je ne me souviens de rien :

…C’est de ma faute, tout est de ma faute, je n’ai encore rien compris. Je suis minable, minable, minable. Un moins que rien, tu as raison. Mais tu dois comprendre que je t’aime Marta et que j’ai besoin de toi. Marta, j’apprendrai à me haïr comme il faut, si tu veux. Je me désarticulerai, je me briserai les bras et chacun de mes os pour prendre la forme que tu veux ; pour passer à travers les trous de serrure, pour passer à travers tout ce que tu veux. Fais-moi à ton image, Marta. Demande moi, ce que tu veux. Je serai là, fidèle et propre jusqu’à l’os pour toi. Oh Marta, fais de moi ce que tu veux, laisse-moi venir à toi en rampant car je ramperai s’il le faut. Je t’obéirai comme tu le souhaites mais reviens-moi, reviens-moi, reviens-moi, je t’en supplie.

L’impression de vide est atroce. J’ai besoin d’elle à un point qui dépasse l’imagination. Il faut absolument que je la retrouve. Il faut qu’elle m’explique ce qu’il s’est passé la veille ou je vais devenir fou. Je l’appelle au moins dix fois sur son portable mais pas de réponse. Je m’habille et je sors. Dans la rue, j’ai envie de supplier chaque être humain de venir à mon aide, de m’expliquer la situation, de me délivrer. Je veux que la vendeuse d’obarzanki, qui ressemble à ma mère, vienne à mon secours. Je veux que le vieux type qui pousse sa carriole, me prenne par le bras et me raisonne. Je veux que quelqu’un, qui que ce soit, prenne en charge mon problème et m’explique que ça n’est pas si grave et que j’en fais beaucoup trop. Je tourne la tête dans toutes les directions comme si j’allais voir surgir Marta au coin de la rue. Je crois la voir partout. Je l’aperçois dans une épicerie, à travers le seuil. Je la vois entrer dans un bar. Elle tourne au coin d’une rue. Mais chaque fois, ce n’est pas elle. Je retourne au bar de la veille, mais il est fermé. Je tambourine comme un malade à la porte. Personne ne répond. Je tourne dans les rues. J’entre dans chacun des bars où nous allions et j’ai horreur de ça. Voir toutes ces têtes se tourner en ma direction, à chaque fois que passe le seuil. Voir leur air amusé, surpris, accusateur. Qu’est-ce que je faisais là ? semblait-ils dirent. De quel droit venais-je les déranger avec ma gueule défoncée ? J’ai plus que tout, peur de la reconnaître elle, avec un autre type. Mais je ne la trouve pas. Nulle part. Dans les rues, tout le monde m’est hostile, maintenant, c’est évident. Les passants foncent sur moi comme s’ils voulaient me poignarder. Les groupes de jeunes me regardent passer en complotant contre moi. Le monde entier m’en veut. Je finis par échouer chez Marcin qui a un mouvement de recul en voyant ma tête. Il m’explique que Marta est là et qu’elle dort encore. Elle a pris de la drogue avec ces types, m’explique-t-il. Pourquoi étions-nous retournés là-bas ? Pourtant, il m’avait prévenu. Je ne lui réponds rien. Comment est-ce que je pourrais lui expliquer ? Dans la chambre, Marta dort. Elle est si blanche qu’elle a l’air d’un cadavre. « Héroïne » me glisse Marcin. Soudain, je la hais. Je la hais pour ce qu’elle se fait à elle-même et pour ce qu’elle me fait. Je m’assis au bord du lit et j’attends qu’elle se réveille. J’ai envie d’être un salaud avec elle. J’ai envie de lui dire d’aller se faire foutre, de lui balancer toute ma rage à la figure. Mais quand ses yeux gonflés finissent par s’ouvrir, elle se jette dans mes bras et ça me coupe le souffle. Comment peux-t-elle faire ça ? Comment après ça, le simple contact de ses bras autour de mon cou peut-il me faire autant d’effet ? Je la hais. Elle n’a pas le droit. Elle n’a pas le droit. Pourtant, je ne peux m’empêcher de l’embrasser et je me déteste pour ce baiser. « Ramène-moi » me dit-elle. Je l’aide à se rhabiller, crispé, prêt à exploser à tout moment. Mais je ne dis rien. Je l’aide à marcher dans la rue, et le fait de pouvoir l’aider ravive mon amour comme de l’essence balancée dans un feu. A l’appartement, je la regarde s’endormir à nouveau, épuisée.

par David Lantano publié dans : L'enfer des caniches (obsessions)
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