Appelé, presque aspiré par ma fenêtre ouverte sur la nuit. Je reste un long moment à observer la rue. Du bitume et des bâtiments à angles saillants. Il faut que je
sorte. Il faut que je sorte. Si je reste un instant de plus dans mon appartement, je crois que je vais devenir fou. Je ne peux pas aller dans un bar. Je ne peux pas boire aujourd’hui ou je sais
que je ne pourrais plus m’arrêter et que je me mettrai petit à petit à suffoquer. Il faut que j’évite les filles, aussi, ou leur indifférence et leur agressivité me détruiront pour de bon. Cette
nuit, je sais qu’elles en auraient le pouvoir. Cette nuit, elles auraient le pouvoir de m’anéantir. Je me sens nu, totalement vulnérable, absolument incapable de me défendre d’elles. Le crabe a
rampé hors de sa carapace. Il faut que je reste seul. Loin des regards. Loin des autres. Alors, je prends ma voiture et je conduis doucement. Je sors de la ville. Je me gare près d’un champ et je
sors pour marcher. L’air nocturne me fait du bien, m’apaise profondément. Il y a cette synthèse de parfums si particulière de la nuit à la campagne : l’odeur d’aneth des fossés, l’odeur
acre de bois vert brûlé, l’odeur grasse et aqueuse des plantes ombellifères, l’odeur de la poussière des chemins. Je marche et je longe des champs de colza qui sentent le miel. Je longe un près
où une vieille baignoire sert d’abreuvoir à des chevaux invisibles. Je longe un ruisseau à l’eau bruissante près d’un près couvert de renoncules. Je longe une grange à foin et j’ai soudain envie
d’aller y passer la nuit, bercé par le souffle du vent. J’ai une envie folle de dormir dehors. J’ai l’impression que j’y serai bien, parfaitement apaisé, révélé à moi-même, libre, presque animal.
J’escalade une petite colline. Des branches craquent sous mes pas. En haut de la colline, je trouve un rocher où je m’assois un instant. J’écoute. J’écoute les bruits de la nuit. Les voitures
ronflants dans le lointain. La cime des arbres frissonnants de plaisir. Les cris des engoulevents et les chuchotement des souris dans les sous-bois. Assis sur cette pierre, au sommet de la
colline, au milieu d’un espace vide, je me sens bien, comme en apesanteur. Je regarde les petites têtes de colza osciller dans le vent, les moucherons et les phalènes volaient en cercles libres,
livrés au hasard. Je regarde les grands arbres qui ploient dans un mouvement de vague infinie. D’avant en arrière, sans jamais se briser. Je vois les nuages dériver lentement et sans à coups
éclairés par une lune vaste et entière. Je pourrais passer des heures à les regarder. Rien n’a vraiment d’importance. Rien n’est grave. Le vent m’enveloppe, caresse mes joues, mon visage, tout
mon corps. Je n’ai besoin de rien d’autre. Le vent me rend réel, un être unique et indivisible. Le nœud gordien de la souffrance se dénoue peu à peu. Mes poumons s’emplissent d’air. Je suis réel.
Je respire. Je suis en vie. Je suis moi. Rien de plus, ni de moins. Je suis moi. Je n’ai besoin de rien d’autre. Il ne faut plus que je l’oublie.
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pas toujours évident à faire...