Mardi 22 avril 2008

Osgord était située à deux cent miles au nord nord-ouest de Hieros, à la frontière mollement définie de la Terre de Frelt et du Plétant. Protégée des fortes marées d’équinoxe par un promontoire en forme de crochet et par un môle de pierres bleues noires, léché sans fin par les langues glacées de l’Océan Fréltien, c’était une cité glaciale qui présentait tous les lourds dehors de la résistance passive. Du fait de sa position proche du cercle polaire et de son long passé de relatif isolement et de farouche indépendance, Osgord était une ville sévère, taillée à grand peine dans le granit de la côte, une ville aux larges rues perpendiculaires sans fioritures, ni complications, tranchant brutalement leur géométrie dans l’air bleuté caractéristique de la région, entre les blocs monolithiques des maisons et de leurs dépendances. C’était une ville dure, aussi, placée sous le signe du devoir et de la résignation. On y appréciait le conformisme endurant et les exploits des travailleurs effectués dans la solitude et le recueillement. On y appréciait le silence modeste et les vies menées suivant la norme. On y prisait peu les bavards et les faiseurs d’histoires. 

Les osgordiens étaient des pêcheurs- on pouvait voir leurs sloops aux voiles auriques , type de gréement caractéristique des navires de toute la côte occidentale, fendre lourdement l’eau argentée du port tout au long de la journée, cerclés du vol agile de mouettes ocellées. Ils pouvaient être aussi débardeurs, maçons, bouchers, prêcheurs ou tout autre type d’occupation nécessitant force morale ou physique, mais ils n’étaient jamais de leur propre gré artistes, penseurs ou invertis. Le prix pour cela était trop lourd à payer. Pour ceux-là qui osaient rompre la loi martiale du conformisme, en effet, la vie devenait très vite un enfer de honte et de culpabilité qui menaient tout droit à un exil forcé que peu d’entre eux étaient prêts à entreprendre.

   C’est que la ville était, comme il se doit, placée sous la digne tutelle d’Eltor, un dieu de sévère justice, dont Ewald était l’un des plus modestes et des plus obéissants serviteurs. Les fidèles comme lui tenaient pour acquis que chaque homme vivant étaient responsable de tous les crimes de l’humanité commis en tous les âges, passés, présents et futurs. Du fait d’un tel passif, on attendait de tous les osgordiens une rigueur morale irréprochable, une humilité de chaque instant et un labeur harassant montrant leur volonté sans faille de racheter leur crimes à l’énergie. Le symbole d’Eltor était une forme de T, représentant un homme abattu, la tête baissée, la ligne de ses épaules exprimant le mieux la punition divine de la honte qui devait retomber sur chaque homme, en châtiment de ses mauvaises actions et pensées. Et pour exprimer clairement cette conviction, dans toute la ville s’élevaient de lugubres symboles semblables à des potences déformées, rappelant au passant au cœur éventuellement léger, le pêcheur qu’il était en réalité, dans l’intimité de sa chair.

        Le riverains mêmes du quartier du port –où Ewald suivait la jeune femme- échappaient en partie à cette longue souffrance dans le labeur. Du moins n’en montraient-ils pas toute l’impassibilité qui en était l’expression requise partout ailleurs dans la ville. Là, non loin des docks et des entrepôts fantomatiques, se trouvaient des lieux de fêtes et de boisson.. Des barbiers ouvraient leurs échoppes jusque tard le soir, échoppes où se rendaient les pêcheurs de retour sur terre, pressés de se refaire visage humain avant d’aller se saouler avec leurs maigres soldes. Des gargotes où l’on grillait du poisson à l’envi laissaient aller leurs effluves épicées dans les rues pour attirer des chalands coriaces et désargentés. Les tavernes ouvraient leurs portes à tout venant et ne désemplissaient pas. Surtout celles dont les lanternes de verre rouge indiquaient la présence de femmes à la très grande sociabilité et à la très courte mémoire. C’était une mêlée de serpents de mer, aux joies et aux colères brutales et sans finesse, mais qui valaient mieux, à tout prendre, que l’inertie laborieuse des autres citadins.

 

par David Lantano publié dans : Le Hurleur-dans-la-forêt
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