Ewald regarda Leyda tourner devant lui. Elle était tête nue, et la pluie ne semblait pas la gêner plus que lui. Elle retenait parfois un pan de sa robe qui avait décidé de vivre sa vie propre, puis reprenait sa marche aérienne. Elle coupa la grande avenue du Dieu foudroyant, et-comme il s’y était attendu -se dirigea vers la rue des quais longeant le vieux parapet de pierres bleues noires.
Leyda adorait ses promenades nocturnes dans la ville, bien qu’Osgord ne se prêtât pas du tout à ce genre de flânerie. Il n’y avait pas un parc, pas une fontaine dans toute la ville, toutes les rues étaient vides dès le coucher du soleil, les eaux du fleuve restaient noires tout au long de l’année et malgré cela-
-malgré cela, il ne savait que penser exactement, sentant simplement confusément qu’il devait être d’autres villes plus à son image, qu’Osgord convenait aux hommes de guerre et aux moralistes comme lui, mais pas à ce genre de papillons translucides sans substance ni destinée qu’était Leyda. Il s’arrêta un instant, la laissant disparaître pour de bon de son champ de vision. Puis, il partit au pas de course pour arriver à sa rencontre, venant de l’autre côté de la rue, afin qu’elle ne le soupçonnât pas de l’avoir suivi. Tout en courant dans les rues sombres, essayant de ne pas remarquer les regards mi-surpris, mi-accusateurs des passants engoncés sous de noirs manteaux imbibés de pluie, il songea au peu de temps dont il disposait et se reprocha sa stupidité et toutes ses manigances inutiles. De quelque manière qu’il l’entende, il n’avait que quelques heures avant de devoir retourner au temple. Si jamais, il n’était pas présent à l’aube pour l’office du matin, ou si Elmar, le vieux prêtre dont il était l’acolyte, découvrait sur son visage les traces de son épuisement, il le questionnerait et Ewald serait obligé de lui avouer la vérité. On ne mentait pas à un prêtre d’Eltor. Evoquant l’imposante stature du vieux prêtre, son supérieur et maître, Ewald étouffa un gémissement. Après ces longues années passés à son service, il commençait seulement à se rendre compte de la contraignante et infiniment puissante attraction morale qu’opérait le vieil homme sur chacun de ses plus infimes gestes, comme s’il lui appartenait entièrement, comme si chacun de ses désirs étaient l’expression mimétique de ceux du vieil homme. Elmar était l’ordre et la mesure de toute chose, le patriarche intransigeant, le censeur ultime de la volonté défaillante du jeune homme. Il n’y avait rien qu’il pût changer à cela. Inutile de dire, en tout cas, ce qu’il ferait de son acolyte s’il apprenait que celui-ci traînait dans le quartier du port, après le coucher du soleil.
Réalisant soudain pleinement sa faute et le risque insensé qu’il prenait, Ewald eut un haut le cœur et un grand frisson secoua tout son corps. Il eut une vision grotesque de son grand corps pataud en plein élan dans un endroit qui aurait du lui être étranger et il se sentit envahi par la honte. Il ralentit peu à peu sa course jusqu’à marcher et aperçut son reflet blafard dans une large mare, révélé par l’éclairage intense des deux lanternes qui faisaient l’angle de la rue. Ce qu’il voyait, bien sûr, était sensiblement ce qu’Elmar avait fait de lui : un absolutiste à la nuque raide, au sang épais comme l’eau d’un marais. Un être lent, contemplatif, au rythme circadien de Léviathan, pour qui tout désir, toute pensée faisait la journée.
Il devait avoir pas loin de vingt ans maintenant et il était mince et blême comme une jeune fille élevée au couvent. Il aurait même pu passer pour beau, si on lui avait mis ce genre d’idées dans la tête, mais Elmar avait bien veillé à le protéger de cette vanité adolescente qui touchait bien trop souvent les jeunes membres de sa congrégation. De fait, avec son visage aux traits fins, ses grands yeux clairs et ses cheveux noirs qu’il portait longs comme c’était l’usage pour les serviteurs d’Eltor, il ressemblait un peu à un ange maladif déboussolé, doux et inoffensif, un être lourd et passif comme une bête qu’on mène à l’abattoir. Cette obéissance placide dont il faisait preuve, caractéristique d’ailleurs assez habituelle chez les acolytes d’Eltor satisfaisait parfaitement Elmar. Et jusque là, Ewald en avait en retour toujours été fier. Jusqu’à cette rencontre. Jusqu’à cet espoir, secret et démesuré, qui lui avait pris la gorge. Pour la première fois, ce n’était ni la crainte, ni le respect de la loi divine qui le faisait agir. Pour la première fois, il lui était impossible de se justifier ou de simplement s’expliquer son comportement.
Tournant à l’extrémité nord de la rue, il s’engagea dans la rue des quais, en marchant le plus calmement qu’il put. Il y avait moins de mouvement qu’habituellement, sans doute à cause de la pluie, et les lanternes des tavernes oscillaient légèrement dans le vent. Il aperçut rapidement la silhouette de Leyda, observant ou bien les flots noirs au-delà du môle, ou bien la lueur du phare sur le promontoire, guidant les navires de retour de la pêche. Il n’était pas trop tard, se répéta-t-il. Il lui resterait encore le temps. Le sentiment d’urgence, pourtant, se fit critique juste avant qu’il ne lui parle. Il ne savait pas ce qu’il devrait dire exactement, mais ce devrait être décisif. Il le fallait !Il s’approcha d’elle et l’appela doucement :
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à Nantes il y a 1 célèbre quai de la Fosse justement surnommé : quai de la fesse (pour les protituées qui y opérèrent longtemps)