Cela avait été un jour si lumineux que la ville semblait avoir abandonné une partie de sa lourdeur oppressante. Travaillant dans les travées du temple depuis l’aube, il n’avait d’ailleurs pas eu le temps d’en profiter avant qu’Elmar, son supérieur et maître ne poussât les portes du temple quelques heures plus tard. Il eut malgré lui un élan de respect et d’angoisse mêlés, à l’évocation du bâtiment à l’austère simplicité où il avait passé l’essentiel de sa vie et de ses journées, ainsi que toutes ses nuits, depuis son jeune âge. C’était en fait, comme si le temple faisait partie de lui, comme s’il habitait dans le poing d’Eltor épousant les formes dures de ce bâtiment oblong, à la fois protecteur et menaçant, fait d’un granit noir brillant, sans aspérité. Un toit d’ardoises caréné, et à l’intérieur des arcs en plein-cintre, qui soutenaient une voûte basse rappelaient d’ailleurs, s’il était besoin, la proximité du dieu observant ses fidèles avec rien moins que de la longanimité.
Elmar était entré, froid et impérieux, comme c’était son habitude, et n’apercevant pas son disciple, agenouillé derrière les travées, occupé à frotter sans relâche les pavés qui constituaient le sol du temple, avait tonné son nom.
-J’arrive, Père, avait-il répondu. Il s’était maladroitement relevé de son poste et s’était dirigé vers le vieux prêtre d’une démarche accélérée (Elmar n’aimait pas attendre). Arrivé à sa hauteur, il s’était incliné docilement, comme la règle le commandait, laissant la haute stature du vieil homme le dominer, évitant du mieux qu’il pouvait de croiser son regard pur et féroce qui le laissait chaque fois tout empli de honte et d’angoisse.
-Quel est ton dieu et ton devoir ?
-Je sers Eltor de tout mon cœur et de toute mon âme jusqu’à la limite de mes forces, avait récité Ewald. J’abjure toute mauvaise pensée, et je renie les attractions du malin. Je me mets sous la clairvoyante protection de mon dieu, jusqu’à ce qu’à mon heure, il m’amène en son pays de justice…
-Relève-toi, avait dit Elmar, posant une main sur son front tandis que l’autre se posait sur son épaule avec une effroyable pesanteur. Ewald luttant contre la poigne de son maître pour se relever, dans cette attitude qui était à demi un jeu, à demi une épreuve testant la force de sa volonté, avait été alors forcé de regarder son supérieur.
Elmar était, à l’image du dieu qu’il servait, un homme dur qui paraissait directement taillé dans un de ces blocs de granit qui faisaient l’identité d’Osgord. On disait de lui qu’il avait plus de deux cents ans et que s’il avait gardé presque l’intégralité de l’immense force physique qu’il avait possédée lors de son ordination, il le devait à une discipline de vie sans faille et à une foi sans égale en son dieu et en sa doctrine. Ses longs cheveux blancs filasses encadraient un visage impavide où seuls brillaient d’un éclat accusateur ses yeux d’un bleu ultra-marin. Lorsqu’il les fixait sur un fidèle, c’était l’âme de celui-ci qu’il scrutait avec une attention et un manque de complaisance difficilement supportable par l’intéressé. Dans son quartier, Elmar était à la fois le prêtre et l’examinateur scrupuleux des consciences des citadins. Il siégeait d’ailleurs, circonstance qu’Ewald avait pensé utiliser, en tant que juge-gardien au tribunal de la ville.
« Que faisais-tu ? Quelqu’un d’autre aurait pu entrer et n’aurait trouvé personne pour l’accueillir.
-Je briquais le sol, là où Magnar …vous savez….,avait bredouillé Ewald à grand peine. Je l’avais déjà nettoyé hier, bien sûr, mais l’odeur…Je n’arrivais pas à la faire partir, alors… Je voulais vous accueillir mais je ne vous ai pas entendu entrer.
-C’est bien, s’était radouci Elmar. Magnar, crois-moi, n’est pas prêt de remettre les pieds au temple.
-Je l’ai entendu dire que ce n’était pas de sa faute, qu’il était malade, avait-il suggéré au vieil homme.
-Malade ? Il était saoul comme un porc, oui. Ce qu’il a fait est inexcusable. Mais, il paiera pour cela, Eltor y veillera. »
Elmar ne lui avait pas dit –pensant qu’Ewald l’ignorait- qu’il connaissait très bien le vieux charron pour lequel travaillait Magnar, et que celui-ci, quand il irait lui parler, veillerait à le punir comme il se devait. Par quelque corvée interminable, par exemple….
« oui, père, avait-il acquiescé en évitant le regard du prêtre. » Le vieil homme avait alors abaissé sur lui, un regard satisfait et tout empli de paternalisme.
Elmar n’était en réalité pas son père naturel, mais il l’avait découvert nouveau-né, abandonné sur le parvis du temple. Il l’avait élevé comme il l’avait été lui-même dans la connaissance de la foi et l’abnégation du service. Elmar pourtant se trompait sur le caractère réel d’Ewald et si le jeune acolyte était bien de ces êtres timides et influençables que les tenants de l’autorité terrifiaient facilement, un garçon rendu servile par une longue éducation à la honte et à la culpabilité, la raison de sa docilité s’appuyait surtout sur la connaissance qu’il avait de l’étendue du pouvoir du vieil homme, ce que celui-ci ignorait ou sous-estimait complètement. Ewald songeait parfois avec fascination et horreur, à tous ces fidèles du quartier qui avaient mal agi et que l’influence d’Elmar avait permis de punir comme il se devait. Ce jour-là, il s’était souvenu, entre tous, d’une femme infidèle qui était venue la veille, supplier le vieux prêtre de lui donner l’absolution et de l’accepter à nouveau dans l’enceinte protectrice du temple. Il avait longuement songé au visage incongru de la femme, ruisselante de larmes, et à sa silhouette braillarde, toute tremblante d’émotions obscènes dans ce sanctuaire silencieux. Il se rappelait précisément –encore aujourd’hui- ce qu’elle avait présenté comme des excuses. Cela avait été plus fort qu’elle avait-elle dit. Elle n’avait voulu faire de mal à personne mais elle était faible, oh, si faible. Elle ne le referait plus, bien sûr, elle voulait seulement…elle voulait seulement….Et Elmar qui l’avait regardée de haut, superbe, impassible et qui avait prononcé le seul nom qui la condamnait, qui la poignardait sans pitié. Le seul nom qui convenait : celui de son mari. Elle avait semblé se ratatiner sous l’effet d’un mauvais sort et avait glissé au sol cédant sous le poids d’une vérité qu’elle ne pouvait accepter. Elle avait paru presque étouffer sous la honte, mais Elmar n’avait pas esquissé un geste et elle avait fini par se relever toute seule. Puis, Elmar l’avait regardé s’échapper par le portail de la chapelle, sans même ciller, comme si elle n’avait été rien de plus qu’une bête enfuie de l’enclos.
Ewald qui avait observé la scène, en cachette, en avait ressenti un frisson étrange d’horreur et de dégoût pour cette attitude suicidaire, ainsi qu’une honte violente pour cette femme et pour la façon dont elle s’était humiliée sans pudeur. Jamais de la vie, il n’aurait même imaginé, quant à lui, se produire d’une manière si outrageusement blasphématoire. Son visage s’empourprait à cette seule idée. Par contraste, l’admiration qu’il portait au vieux prêtre inflexible n’en était ressortie que grandie.
« Quand tu auras fini, tu iras passer ta robe. Le premier office ne va pas tarder à commencer.
-Bien, père. »
Mais le vieux prêtre avait surpris un fugace sourire inattendu sur son visage au moment où il s’était détourné.
« Tu souris ? avait demandé Elmar. Puis-je savoir ce qui te mets dans une humeur pareille ?
-Rien du tout, père. »
En fait, il avait songé à ce moment de liberté à la fin de son service où Julius, le garçon qu’il prenait alors pour son ami, viendrait le rejoindre et l’entraînerait en ville se balader.
Sachant pertinemment qu’Elmar n’appréciait pas du tout son ami et qu’il lui interdirait toute sortie s’il apprenait la nouvelle, il avait eu soudain peur qu’il ne lui saisisse le menton dans sa main et ne le force à le regarder. Il savait qu’il aurait été alors forcé de tout lui avouer.
« Je…je songeais à cette fois où vous aviez guéri Luane, le charpentier. C’était tellement incroyable. »
Une poutre s’était effondré sur le dos de Luane, quelques mois plus tôt, alors qu’il tentait de rénover une ancienne bâtisse abandonnée aux abords de la ville. La poutre lui avait rompu l’échine, et il aurait normalement du mourir, mais sa famille, très pieuse, l’avait porté jusqu’au temple, et Elmar, le prêtre de justice s’était fait thaumaturge et l’avait sauvé en lui imposant les mains. Ce qu’il faisait rarement. A ce sujet, d’ailleurs, Ewald n’avait pas feint son émerveillement. Les capacités de guérisseur de son vieux maître le fascinant réellement.
« Ce n’était rien, vraiment, avait dit Elmar, agacé.
-Mais vous l’avez guéri, avait insisté Ewald, impressionné. Il aurait du mourir.
-Luane est un brave homme, et un fervent serviteur d’Eltor. Notre dieu a simplement décidé qu’il ne méritait pas de mourir à cet instant-là. Je te l’ai déjà répété : ce n’est pas moi qui l’ai soigné, mais Eltor par mon entremise. » Elmar avait soupiré : « Tu ne dois pas penser à cela. Cette guérison ne doit pas influencer ta foi en Eltor. Cette manifestation de son pouvoir n’est qu’une conséquence de la foi et surtout pas sa cause. J’aurais préféré que tu ne vois pas ça. »
Mais Elmar ne pouvait rien changé à cela. Ewald avait vu. Et de la même façon qu’un enfant se souvenait des fluides colorés et des tours de passe-passe frappant l’imagination dans une leçon de science, oubliant bien vite tout de leur principe, Ewald se souviendrait de cette guérison miraculeuse en en oubliant les circonstances.
Elmar avait désigné d’un signe de tête les travées de la chapelle et l’avait enjoint à retourner au travail.
Lorsqu’il eut terminé la préparation de l’office du matin : nettoyer l’ensemble des travées, polir et oindre la sainte épée de justice qu’il présenterait au prêtre au moment voulu, vérifier la bonne sécheresse des pigments rouges qui servaient à l’onction d’humiliation : un trait de cinabre tracé par la main du prêtre sur le visage des fidèles et représentant la honte de leurs fautes, Ewald avait passé sa robe informe et grise d’Acolyte, dont les seuls signes ostentatoires étaient les parements argentés en forme de T aux bas des manches et avait assisté Elmar durant toute la cérémonie. La cérémonie avait été brève, d’ailleurs, à peine plus longue qu’une collation. Les fidèles présents assistaient à l’office avant de se rendre à leur travail. Les paroles du prêtre devaient leur fournir matière à réflexion durant leur journée.
Ewald avait repéré dans la troupe sombre des fidèles le visage espiègle de son « ami », assis au troisième rang. Alors que la plupart de ceux qui assistaient à l’office avaient pris des airs affligés de pénitents, engoncés et timides dans leur pauvres vêtements, ensommeillés mais appliqués à ne pas commettre d’impair, Julius avait souri, impertinent. Il avait regardé Ewald, avec les yeux brillants de ceux qui partagent un secret et Ewald avait rougi violemment en détournant les yeux pour ne pas être démasqué.
Ce matin-là, Elmar avait fait une longue homélie sur le démon de la luxure et sur les multiples dangers de la séduction, devant le retable évocateur où Eltor, d’ailleurs, comme en une vivante démonstration, tranchait la tête du démon. Tous les fidèles avaient baissé la tête, gênés, sachant parfaitement que l’homélie désignait la femme adultère absente, dont la place à côté de son mari était restée inoccupée. Elmar avait pris un long temps de pause avant de conclure :
« La passion ronge l’âme et les chairs (les mots étaient encore présents dans l’esprit inquiet d’Ewald), et vous rend semblables à ces bêtes avides qui hantent la forêt boréale. L’homme dévoré par la passion est un être dépossédé de lui-même, qui n’a plus de sens commun, ni de force et qui renonce de lui-même à la bienveillante présence protectrice d’Eltor. N’espérez pas trouver dans un autre corps un refuge plus accessible à votre foi, ce ne serait que le foyer d’une grande douleur et d’une grande désespérance. Je vous le dis : il ne vous est pas donné d’aimer autrement qu’en Eltor ni d’aimer d’autre être que celui désigné par lui pour la croissance et la prospérité de son royaume dans ce monde. Tenez vous éloignés du désir de possession, des fausses joies de la séduction et du sexe. N’accusez pas votre faiblesse. Eltor vous a donné force et volonté pour résister à ces désastreuses tentations. Soyez digne et impassible comme lui et vous serez sauvés de la honte. Sinon…vous serez perdus à jamais.» Et ce disant, il avait plongé son regard dans celui du mari trompé. Mais le regard dur de l’homme était resté fixé sur le vide et les muscles de ces mâchoires s’étaient à peine crispés.
Après l’office, les fidèles étaient sortis sagement, en file indienne pour se rendre à leur travail. Ewald avait eu peur un instant que Julius n’en profitât pour lui faire un clin d’œil ou quelque signe de complicité désastreux mais il s’était contenté de sortir sans un regard pour lui. Ewald en avait été soulagé.
Et puis la matinée avait passé, Ewald avait étudié les textes sacrés sous la férule vigilante d’Elmar. Ce jour-là, il n’avait d’ailleurs pas commis la moindre erreur de mémoire sur l’une ou l’autre des six cents cinquante interdictions formelles ou sur les mille cinq cents restrictions découlant de l’exégèse osgordienne du Livre d’Eltor et Elmar l’avait même félicité d’un bref signe de tête.
Puis, il avait passé l’après-midi aux travaux ménagers : cuisine, lessive consciencieuse de ces vêtements et de ceux du vieil homme, et entretien du temple et du domicile d’Elmar, une petite maison sans jardin, aux murs blanchis à la chaux. Enfin, lorsque le soleil avait décliné, après le rapide office du soir, il était resté au temple seul, laissant son maître pour la nuit. Il y avait attendu Julius qui l’avait rejoint peu après sur le parvis du temple, avec son air d’arsouille, chafouin, les cheveux en bataille, incapable, avait-il semblé, de se départir de son petit sourire moqueur. Julius…
Une fulgurance douloureuse, teintée de honte et d’humiliation surgit à l’évocation du garçon qui avait été son ami.
Sa trahison restait, quatre mois après les faits, comme une brûlure encore vive, à laquelle il ne songeait pas volontiers. Surtout qu’il y avait, au-delà de cette honte de s’être laissé berné, un vague relent nauséeux de culpabilité dont il ne voulait pas découvrir l’origine…
« Tu as bien appris tes leçons ? lui avait demandé Julius. J’avais l’intention d’aller faire un tour, mais je ne sais pas pour toi. Tu n’as peut-être pas la permission.
-Julius, qu’est-ce qui t’as pris de faire des grimaces pareilles pendant le sermon ? tu es complètement fou. Je t’assure que si Elmar t’avais surpris tu n’aurais pas pu t’asseoir pendant des jours. Je devrais te dénoncer…
-Avec un nom pareil, tu devrais sans doute (Ewald était le nom d’un saint dans le Livre d’Eltor qui, adolescent, avait dénoncé toute sa famille à la garde parce qu’ils détroussaient les cadavres et qui, quelques heures à peine après son héroïque conduite, avait été tué par son frère.) Vous êtes tellement sérieux, vous, les osgordiens. Dans le Plétant, on ne fait pas de tels affaires pour si peu.
-Si peu ? Parodier l’office religieux est un blasphème qui pourrait t’envoyer en prison.
-Je ne parodiais pas, je me détendais les mâchoires. J’ai failli rester paralysé à force de serrer les dents, tu devrais comprendre.
Ewald était resté stupéfait de l’audace de son ami. C’était cela, c’était cette attitude qu’il avait admiré en secret chez lui, bien qu’il ait alors absolument refusé de le reconnaître. Il faut dire que Julius n’était pas un natif d’Osgord ce qui expliquait en partie son irrespect. Nouvel arrivé dans la sombre cité portuaire, venu d’une petite ville de l’intérieur du Plétant, sa foi n’était ni très forte ni très réelle. Le garçon s’était toutefois révélé pour Ewald une source de surprises excitantes, qui l’avaient émerveillé et lui avait fait honte à la fois. Des sensations mêlées qu’il croyait alors sans danger et qu’il n’avait eu aucune envie d’abandonner s’il pouvait l’éviter.
-Je t’assure que tu as tort de plaisanter. Elmar est un homme bon, mais il juge sévèrement et son pouvoir est immense par ici.
-Très bien, très bien avait soupiré Julius. Alors, tu viens ou pas ?
-Je viens. Laisse-moi me changer et j’arrive. Mais je t’en prie ne blasphème plus, c’est insupportable. »
Julius avait émis un petit grommellement moqueur mais il n’avait pas protesté.
Quand Ewald était revenu, habillé d’une courte tunique blanche hors d’âge, et de sandales de peau, Julius avait tout de même eu un mouvement de surprise ;
« C’est pas vrai. Tu n’as que ça à te mettre ? On dirait que tu as été habillé par ma grand-mère.
-Je ne sors pas souvent, tu sais bien. Et puis l’apparence n’a aucune importance.
-Pour nettoyer les travées de la chapelle peut-être, mais pour sortir en ville, j’en doute.
-Tu avais promis...
-D’accord, d’accord. Allons-y. »
Ils avaient descendu la petite rue du temple et s’étaient dirigés vers le centre de la ville. Le soleil déclinant avait redonné à Osgord le lugubre aspect martial qu’elle avait en partie perdu pendant le jour. C’était la silhouette d’une ville arrachée à la terre par la force de la conviction des hommes. Angles saillants, formes de casemates des maisons aux fenêtres petites, absence de décoration.
« Alors, Elmar est un homme à craindre, hein ? avait voulu savoir Julius.
-C’est un homme juste, simplement. Il récompense et il punit ainsi que le veut Eltor…
-J’imagine que ça ne doit pas toujours être facile pour toi… »
En réponse, Ewald s’était contenté de relever sa tunique et de présenter, non sans une certaine étrange fierté morbide, son dos à son ami. Même dans la demi-obscurité, il avait été facile de discerner les zébrures violettes qui envahissaient toute la surface de la peau entre les lombes et les omoplates.
« Cela ne fait pas vraiment mal, avait assuré Ewald. Il fait cela pour mon bien, pour m’éviter d’autres erreurs. J’ai de la chance d’avoir un guide comme lui.
-Mais qu’est-ce que tu as fait pour mériter ça ? avait dit Julius dans un souffle.
-J’ai refusé d’admettre que j’avais tort. C’était stupide. Je savais très bien que j’aurais du être là pour préparer la cérémonie mais j’étais sorti regarder les bateaux. Et il a du préparer tout lui-même. C’était bien fait pour moi. »
Ils avaient marché en silence pendant un moment, et s’étaient arrêtés sur le pont au-dessous duquel coulait la Rivière Noire (qui était en fait la dénomination plaisante du fleuve qui traversait Osgord et dont les eaux restaient sombres tout au long de l’année.)
-Et il est toujours aussi dur ? Avec tout le monde ? avait reprit Julius » Ewald avait semblé réfléchir un moment.
« Une fois, une jeune fille du quartier est venue le voir parce qu’elle était tombée enceinte. Elle était venue pour qu’il bénisse le futur enfant et qu’il lui pardonne car son mariage n’avait pas été consacré et qu’elle aurait du rester vierge.
-Et alors ?
-Il l’a renvoyée et a prévenu les parents de la jeune fille qui l’ont chassée. Puis il m’a expliqué pourquoi il devait faire cela. Je n’ai pas versé une larme sur elle, avait-il dit fièrement. Après tout, elle n’a eu que ce qu’elle méritait. Elle était folle, je crois.
-Qu’est-ce qu’elle est devenue ? »
Ewald s’était contenté de désigner l’eau noire d’un geste de tête indolent.
« Elle a choisi cette solution. Elle doit être en train de chercher son chemin à travers la forêt à l’heure qu’il est. Mais je doute que son fantôme soit beau à voir. Elle était gonflée comme une outre quand on l’a sortie de là. »
Julius était resté un instant stupéfait de son ton désinvolte, ne parvenant pas, par faiblesse sans doute, à condamner comme il le fallait l’aberrante conduite de la jeune fille.
« Le chemin est tracé, avait alors expliqué Ewald, citant les écritures. Il fallait qu’elle soit folle pour s’en écarter.
-Elle était sans doute désespérée, complètement perdue. Ne crois-tu pas que ce genre de choses arrive ? N’as-tu pas peur de t’en écarter toi aussi un jour ? »
Ewald s’était retourné brusquement et lui avait jeté un long regard inquiet :
« Oh, si, j’ai peur. J’ai tout le temps peur, tu entends. Tout le temps. C’est pour ça que ça ne m’arrivera jamais. » Puis s’étant rendu compte de la portée de ses paroles, il avait ajouté très vite :
« Mais tu ne parles que de sa sévérité, tu ne veux parler que des égarés. N’oublie pas qu’il aide les justes, dit-il. Qu’il les aide et les soigne. Lorsqu’il y a dix ans, un navire de pêche s’est fracassé sur le promontoire, de nuit et en pleine tempête, c’est Elmar qui a guidé les recherches.
-J’ai entendu parler de ça.
-Grâce à la puissance de sa foi, on voyait dans les eaux du port aussi clair qu’en plein jour comme si des rais de lumières avaient percé l’obscurité des eaux.. C’est comme ça qu’on a empêché la plupart des marins de se noyer. Et c’est ensuite lui qui a soigné les rescapés. Je me souviens très bien de ça. Je n’avais pas dix ans quand je l’ai vu faire. Il a fait transporter les blessés jusqu’au temple qu’il avait aménagé en hôpital et toute la nuit et tout le jour suivant, il est passé d’un blessé à un autre en leur imposant les mains, réduisant leurs fractures, refermant leurs plaies, jusqu’à en tomber d’épuisement. Pas un seul instant, il n’a fermé l’œil.
-Je sais, mes parents m’ont déjà raconté cette histoire. C’est un saint homme…
-Et tous les jours son travail est immense. Il juge et punit les assassins, les conspirateurs et les sorciers. Il recueille les petits enfants abandonnés et leur redonne un foyer. Il a ce pouvoir de guérir et de protéger ; il a ce pouvoir de changer les gens, comprends-tu ?
-Oui, je sais qui il est et ce qu’il représente, mais…
-Et puisque nous sommes derrière lui, puisque nous sommes ses enfants, qu’avons-nous à craindre ? avait achevé Ewald, en jubilant, gloussant avec une certaine euphorie maladive. »
Julius avait voulu d’abord répondre, très conscient des quelques menaces intimes, tapies bien au-dessous de la ligne de flottaison de la foi, qui échappaient à l’influence protectrice du vieux prêtre. Mais, il n’avait rien dit ne voulant pas faire de peine à Ewald et avait entraîné son ami vers les quartiers est.
« Où allons-nous ? avait demandé Ewald, après quelques centaines de pas.
-On change d’air. Cap vers le port, avait répondu Julius en souriant.
-Tu as raison. A cette heure les bateaux rentrent de la pêche. J’aimerais bien les voir décharger tous ces poissons ruisselants sur le sable…
-Je pensais plutôt à une taverne. »
Ewald avait eu un temps d’arrêt en dévisageant son ami. Julius l’avait déjà entraîné à des actes qui frôlaient de très près les interdictions majeures du Saint Livre. Le verre de vin qu’il avait bu la semaine précédente, par exemple, c’est à Julius qu’il l’avait dû. Il l’avait bu chez ses parents tandis qu’ils étaient sortis. Ce soir-là, il avait ri jusqu’aux larmes, sentant une douleur s’échapper de lui dont il ignorait l’existence même. Pour une fois, il s’était senti léger, échappant à l’écrasement d’une peur qu’il ne comprenait pas. C’était comme si elle s’était échappée de lui par la voie des airs.
« Les prêtres d’Eltor n’ont pas le droit de se rendre dans ce genre d’endroit, s’était-il mollement défendu.
-Tu n’es pas prêtre, mais un simple acolyte. Un larbin tout juste bon à nettoyer les sols, avait dit Julius en souriant à pleines dents. Et puis, personne n’en saura rien. Je n’imagine pas un membre de la congrégation s’y rendre non plus. Et si on en rencontre un, il sera bien forcé de se taire aussi.
-Bon, si tu le dis. Mais on ne reste pas longtemps, d’accord ? »