Dimanche 4 mai 2008

Ils avaient mis une heure à rejoindre le quartier du port et quand ils avaient enfin aperçu l’embouchure sombre du fleuve et les premiers mâts des navires marchands à quai, le soleil était déjà bas perché derrière le promontoire. Une animation fiévreuse avait occupé les quelques rues du quartier, alors que dans le reste de la ville, tous les habitants s’étaient déjà claquemurés chez eux, comme il se devait, ou tout au moins étaient sur le point de le faire. Il était bien connu que seul les criminels et les désœuvrés traînaient dans les rues après le coucher du soleil, et Ewald s’était senti perdu au milieu de ses silhouettes sans visage se rendant à des rendez-vous mystérieux et probablement défendus. Julius, lui, avait semblé parfaitement à l’aise dans ce monde d’entre chien et loup et il avait entraîné son ami vers une rue d’où montaient des éclats de voix et l’écho d’une musique assourdie. La rue en question était déjà éclairée par l’entrée de plusieurs tavernes, dont la lumière des lanternes révélaient le nom gravé sur des enseignes : Le ventre de la Baleine, l’anguille adamantine, l’espadon étincelant…Des noms faisant références à ces passages mineurs du Saint Livre, à ces paraboles les plus antiques où la morale naïve était tout juste différente de celles des contes de fées, et qu’Ewald connaissait mal.

Ebahi, Ewald avait accompagné son ami, descendant les quelques marches menant au Roc brisé, un endroit situé tout au fond de la rue longeant le vieux parapet qui protégeait l’entrée du port. A l’intérieur, une lourde odeur stagnante de tabac chaud les avait accueilli. La taverne était constituée d’un simple comptoir, de quelques tables reposant sur des tapis élimés, et de buveurs effondrés sur leurs chaises. Ils s’étaient installés à une table et pendant qu’Ewald avait jeté des regards plein d’inquiétude aux clients aux trois quarts ivres autour de lui, Julius avait commandé deux larges pintes d’un liquide noire et écumant. D’un geste de réconfort, Julius avait passé son bras sur l’épaule de son ami :

« Pourquoi es-tu toujours tellement inquiet ? C’est comme si le ciel allait te tomber dessus en permanence.

-Je ne devrais pas être ici, c’est tout. Je ne devrais pas être ici à boire avec des licencieux, des gloutons et des pervers. (Il jeta un regard de dégoût aux buveurs lymphatiques qui leur faisaient face) J’ai l’impression d’étouffer, si tu veux savoir. Si jamais Elmar l’apprend…

-Il ne le saura pas, ne t’inquiètes pas. Tu devrais apprendre à te détendre. Nous sommes là pour nous amuser je te le rappelle. »

Ewald avait avalé une longue gorgée de sa bière et avait grimacé :

« Pouah ! Qu’est-ce que c’est que cette horreur ?

-De la bière. Bois-là peu à peu jusqu’à ce que tu t’habitues au goût et tu verras que tu finiras par aimer ça.

-Pas question. Pas étonnant que les prêtres n’aient pas le droit d’en boire.

-Oh, ils en boivent. Certainement pas à Osgord, et certainement pas devant tout le monde, mais crois-moi, dans les petites villes du Plétant, ils ne s’en privent pas.

-Dégénérés, avait marmonné Ewald.

-A ta santé, avait répondu Julius, souriant largement. »

Ils avaient ensuite parlé, s’il s’en souvenait bien, de la situation critique dans le sud du Plétant, ravagé par la population grandissante des annélites qui allaient jusqu’à mettre en danger les gouvernements humains. Là-bas, toute l’activité commerciale était considérablement ralentie et les risques de famine n’étaient pas négligeables. Les villes touchées par la présence corruptrice de ces parasites femelles, de ces succubes innombrables à la grâce maléfique qui tuaient ou provoquaient la ruine des hommes étaient de plus en plus nombreuses. Ces villes s’endormaient, devenaient semblables à de vastes fumeries d’opium. Leurs sociétés régressaient, devenaient lymphatiques, négligentes en tout point. La plupart des villes côtières du Plétant et du Riémont vivaient alors presque en autarcie, produisant juste ce qui leur fallait pour survivre. Seules les femmes échappaient à cette corruption.

« Elmar dit que c’est le manque de foi qui ravage le littoral. Les habitants de la côte et les méridionaux en général ont abandonné Eltor et Eltor les a abandonnés. Cela n’arriverait jamais ici, avait fièrement déclaré Ewald. Des soldats de la foi, voilà ce qu’il nous faudrait. Et c’est d’ailleurs sans doute ce qui va arriver.

-Qu’est-ce que tu veux dire ?

-J’en ai beaucoup entendu parler. Les prêtres d’Eltor veulent armer une troupe de fidèles combattants éradiquer la menace annélite. Je crois que c’est le grand projet d’Elmar.

-J’avoue que j’aimerais bien voir à quoi elles ressemblent. On dit que ce sont des séductrices innées, aux puissants enchantements.

-Tu risquerais d’y succomber. D’après ce que je sais, ta foi n’est pas suffisante.

-Je crois que je ne risque pas grand chose, avait déclaré Julius, gratifiant son ami d’un sourire énigmatique. »

Malgré sa réticence initiale, Ewald avait avalé de grandes lampées de sa bière. Il s’était senti traqué, observé de tous les coins de la taverne. Il n’avait pas su quoi faire de ses mains et de son corps en ce lieu. Il lui avait fallu faire un effort incroyable simplement pour ne pas s’enfuir en courant, simplement pour contrôler l’usage de ses membres. La bière l’avait aidé, c’était certain.

« Pourquoi seulement maintenant ? Pour quelle raison sont-elles devenues une telle menace aujourd’hui ? Autrefois, on entendait à peine parler d’elles. Elles n’étaient à peine plus qu’une légende…

-Autrefois les barbares occupaient le Riémont et une bonne part du Plétant. Elles n’avaient pas le dessus sur ceux-là. Je suppose que d’une manière ou d’une autre, ils contrôlaient leur population.

-Et maintenant ?

-Et maintenant nous sommes faibles comme des nouveaux-nés. Nous autres citadins indolents avons du sang de navet dans les veines…

-Parle pour toi. » 

Peu à peu, Ewald avait senti son angoisse se déliter, s’évaporer comme un produit volatil. Peu à peu, il avait senti l’emprise qui l’avait tenu écrasé- comme s’il s’était tenu sans défense dans le poing d’Eltor- se délier et le laisser respirer. Le soulagement avait été si intense qu’il s’était mis à pleurer sans bruit. Se méprenant sur son état d’esprit, Julius avait passé les mains dans les cheveux défaits de son ami et, à cet instant précis, tout s’était accéléré.

Il y avait eu un instant de gêne et de rire forcé pendant lequel Julius avait fixé son regard dans celui de son ami. Puis, prenant soudain une décision qu’il avait sans doute longtemps repoussée, Julius avait approché son visage de celui d’Ewald et avait posé ses lèvres sur les lèvres de l’acolyte stupéfait.

Tout avait volé en éclats. Ewald était tombé à la renverse, tenant son verre aux trois quarts vide, qui s’était brisé lorsqu’il avait atteint le sol. La main en sang, Ewald s’était relevé horrifié avec l’insupportable impression d’avoir été lamentablement floué. Les yeux fixés sur Julius, tout emplis d’une accusation muette, il s’était relevé comme un pantin mal équilibré et avait filé vers la sortie.

Il s’était retrouvé dehors avant d’avoir compris comment il était arrivé là, et il avait eu soudain peur. Il avait bu et le halo des lanternes avait plongé soudain la rue dans un clair-obscur de cauchemar. Les silhouettes d’hommes qu’il avait croisées avaient parues prêtes à le poignarder au passage, riant sauvagement de son incroyable naïveté. Il avait aperçu au bout de la rue, le gouffre noir de l’avenue qui le ramènerait au temple et il avait perdu tout courage. Il avait été littéralement pétrifié par l’idée d’être rejoint par Julius ou par un autre dégénéré. Plus que tout, il avait eu peur que Julius ne le suive et qu’il ne tentât de s’expliquer. Il n’aurait pas été capable d’affronter cela. Alors, marchant au hasard, il était entré à l’Anguille adamantine
par David Lantano publié dans : Le Hurleur-dans-la-forêt
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Commentaires

ah les succubes !
je les attends !
commentaire n° : 1 posté par : Jean de Lafontaine (site web) le: 04/05/2008 20:56:34
Ben, c'est justement le sujet du roman de fantasy sur lequel je bosse en ce moment. Une invasion de succubes: ce qui me permet de traiter mon thème préféré de la dépendance sous un autre aspect...
Cela dit je me demande si c'est pas une contrepèterie ce commentaire, connaissant ton esprit taquin :-)
réponse de : David Lantano (site web) le: 04/05/2008 21:08:49
il y a des sentiments mystérieux dans cet épisode. Cela fait beaucoup de découvertes pour le jeune moine en une soirée...
commentaire n° : 2 posté par : dick (site web) le: 05/05/2008 22:25:51
Salut Dick
Et encore, ça ne fait que commencer pour lui. Une de mes inspirations c'est le jeune moine joué par christian slater dans "le nom de la rose". ça joue beaucoup surtout le contraste...J'essaie de jouer sur l'opposition lourdeur/légèreté, toute l'histoire est construite comme ça...
réponse de : David Lantano (site web) le: 05/05/2008 23:16:47
j'avais pensé justement à celà, le jeune moine du nom de la rose et comme cela me semblait eloigné, je ne l'ai pas dit... j'aurais dû. Dans le film, la scène avec la fille était incroyablement érotique...
commentaire n° : 3 posté par : dick (site web) le: 06/05/2008 00:34:13

Oui, ce pauvre Christian Slater quasiment violé par cette sauvageonne....on aimerait être à sa place :-)


réponse de : David Lantano (site web) le: 07/05/2008 00:43:01

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