Il eut un accès de honte à ce souvenir. Il n’avait pas trahi, s’insurgea-t-il contre lui-même. Pourtant, il savait en secret qu’il avait tout abandonné cet instant-là, en un battement de cœur, trahi Elmar et quitté la protection de son dieu. Ce bref instant avait recelé une éternité tronquée, un agglomérat d’émotions brûlantes, denses comme le cœur d’une étoile qu’une vie ne suffirait pas à déchiffrer. Quatre mois plus tard, il lui semblait encore ressentir l’effet rayonnant, dévastateur, de cette rencontre, de ce visage qui le regardait et qui faisait paraître absurde les obligations de la foi et la morne consolation du service. Quatre mois plus tard, il en recherchait encore le sens, se nourrissant de chaque infime détail avec un plaisir extatique proche de l’asphyxie. Il n’avait pas trahi. Bien sûr que non.
Bien sûr, elle s’était échappée. Et pendant un moment, il avait eu l’impression d’un désastre pire que la mort, pire que la trahison. Ce mélange d’effarante douceur, de bonté et de bienveillance badine, à peine entrevu, lui avait été retiré. Il avait été, d’un seul coup, replongé dans l’obscurité et dans la peur avant d’avoir eu le temps d’y rien comprendre. Dépassé par un nouveau groupe d’arrivants, il avait reflué, battu en retraite, comme une âme en peine, d’abord jusqu’au comptoir, pour l’une de ces pintes de bière noire, que semble-t-il tout le monde buvait, puis, peu à peu jusqu’à l’une des rares alcôves qui semblait encore inoccupée. Dans un état de confusion extrême, il avait bu, caché des autres, jusqu’à ce que le fracas de ces émotions intenses s’affaiblît ou plutôt jusqu’à ce qu’il ne devînt plus qu’une forme de chahut théâtral, ou tout se confondait, la trahison de Julius et l’incandescente rencontre de la jeune femme, dans des images distantes et des débats intérieurs qui n’avaient plus d’enjeu. Il était resté ainsi, pendant un temps qu’il lui avait été impossible d’évaluer. Puis, lorsque les clients s’étaient faits plus rares, que l’agitation de la taverne avait décru, il avait osé sortir de son recoin, se dirigeant vers la sortie, bien décidé à rejoindre le temple sans se retourner, protégé de la peur qu’il était par son ivresse. Il avait traversé la taverne sans un regard en arrière. Il revoyait à présent très exactement, ce parcours à demi flottant, à demi titubant dans les couloirs presque déserts de la taverne, jusqu’à cette porte qui s’était ouverte sur la nuit, avec, se découpant en clair-obscur dans la rue, juste devant l’entrée de la taverne, la silhouette saisie dans une posture un peu timide, un pied tourné vers l’autre, de Leyda.
Pouvait-il comparer cette jeune femme à la Leyda actuelle, qui le regardait à peine tandis qu’ils s’installaient à une table commune occupée déjà par certains de ses amis? Il paraissait impossible de croire un instant que ce fût la même personne. Pourtant c’était les mêmes immenses yeux rieurs, consolateurs -qui disaient en substance que rien n’avait d’importance après tout-, les mêmes bras fuselés au fin duvet d’un blond translucide presque blanc, la même démarche souple et sautillante un peu, comme les restes d’une enfance entêtée, un peu vaine. Oui, mais une certaine vertu d’héliotrope, une certaine manière d’incliner son cou délicat en sa direction pour lui prodiguer cet amour jaloux et exclusif avait simplement disparu. Et c’était cela qu’il lui fallait retrouver à tout prix.
« Que veux-tu boire ? lui demanda-t-elle, le tirant un instant hors de sa transe, son regard distrait, papillonnant et saluant les habitués qu’elle connaissait tous, tournés vers eux comme s’ils étaient la base de son existence .
-Quelque chose de fort, répondit-il» Peut-être qu’ainsi, ivre, il pourrait retrouver l’état d’esprit particulier qui avait présidé à leur rencontre. Peut-être qu’il pourrait enfin trouver les mots qui lui manquaient, s’il ne se possédait plus, s’il échappait à lui-même. Elle partit aussitôt vers le bar régler cette formalité.
Oui, celle qu’il avait retrouvée au dehors, quatre mois plus tôt, avait été tout autre. Etrangement et soudainement intimidée, elle avait d’abord paru surprise, ne s’adressant à lui qu’avec réserve. Bien sûr, elle n’avait jamais voulu admettre qu’elle l’avait attendu. Elle avait prétexté le retour de son foulard, mais la première phrase qu’elle lui avait dite avait été :
« Pourquoi as-tu été si long ? » Et du reste, il n’y avait plus eu personne dans les rues à cette heure de la nuit. Elle l’avait entraîné près du parapet, et lui avait nommé, fièrement comme une écolière qui savait sa leçon, chacune des étoiles de la constellation du dragon, précisant que le vieil animal veillerait sur eux s’ils « ne faisaient pas trop de bêtises ». C’était tout ce qu’elle tenait en matière de religion. Puis, elle l’avait embrassé, riant de son air stupéfait, ne sachant sans doute pas elle-même quelle part de désir et quelle part de provocation elle mettait dans cet élan (il lui avait dit qu’il servait Eltor.). Baiser qui avait tiré, en tout cas, toute souffrance hors de sa poitrine comme le souffle de vie d’une immortelle et dont il sentait encore la chaleur rémanente sur ses lèvres. Le reste de la nuit avait filé comme une comète. Ils étaient rentrés, accrochés l’un à l’autre, comme un monstre siamois de vigueur et de vivacité jusqu’à cette vieille masure sur les quais où le douanier, muette figure de gargouille réprobatrice, les avait regardés monter l’escalier par l’entrebâillement de sa porte. Puis, ça avait été un grand bruit de draps défaits, de rires impatients et de baisers, et devant lui, soudain, le corps de Leyda dénudé à la va-vite lui était apparu dans son humaine perfection, étendue radiante d’une beauté inconnue et inespérée. Il avait du pousser un râle ridicule, de surprise, puis quelque chose comme la respiration que l’on prend avant de plonger dans les profondeurs, et ce n’est que bien plus tard, à peine dégrisé, serrant encore la tête endormie de Leyda contre sa poitrine qu’il s’était rendu compte de sa situation. La peur lui était revenue d’un coup, comme une vieille habitude venant le trouver jusque dans son repos. L’aube approchait, et Elmar l’aurait tué s’il ne l’avait pas trouvé au temple aux premières heures du matin. Il lui avait fallu partir à tout prix et espérer courir plus vite que le vent. Leyda s’était moquée de lui, le comparant à une créature de la nuit-un vampire !- qui craignait le retour du soleil, mais elle l’avait aidé à se rhabiller et l’avait mis dehors, encore ébahi, heureux et affolé. Absolument perdu.
Ce matin-là, Elmar l’avait longuement regardé, lorsqu’il l’avait trouvé de nouveau accroupi sur les dalles du temple. Il avait eu l’air inquiet, et vaguement réprobateur, mais, bien heureusement, il n’avait fait aucune remarque, ni posé aucune question à laquelle Ewald aurait eu à répondre. Ewald avait alors remercié Eltor d’avoir fait que le vieux prêtre n’ait rien su et avait tenté de dissimuler sa fatigue du mieux qu’il avait pu. La journée s’était déroulée presque normalement, s’il on avait excepté son air effaré, incapable de la moindre attention, attitude qu’Elmar, assez étonnamment, n’avait pas relevée. Le seul élément notable avait été l’absence de Julius aux offices, ce qui avait inquiété et rassuré à la fois le jeune acolyte. Inquiété car malgré qu’Ewald n’eut rien révélé à Elmar des événements de la veille, son absence était une accusation muette. Il avait l’impression que Julius avait craint qu’il eût dénoncé son comportement, et avait pris ainsi les devants d’une possible humiliante exclusion. Et rassuré car il aurait été incapable, de toutes façons, de soutenir son regard s’il s’était présenté. A partir de ce jour-là, d’ailleurs, on ne revit pas le jeune homme, celui qui s’était prétendu son ami, et si pendant quelques jours Ewald s’en était inquiété, il avait assez vite fini par l’accepter avec reconnaissance. De toutes façons, à partir de ce jour, il n’y avait plus eu de place pour lui, ni pour personne d’autre que Leyda dans sa vie.