Jeudi 15 mai 2008
« Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-il, tandis que Leyda, revenue du bar, déposait devant lui, un verre rempli d’un liquide rouge qui ne lui disait rien qui vaille.
-Une liqueur à base d’algues. Un truc de marins. Bois, ça te fera du bien. Ça te réchauffera. »
Ewald trempa précautionneusement ses lèvres dans son verre et faillit s’étouffer. C’était effroyablement amer et incroyablement fort. Il voulut un instant retenir l’attention de Leyda, d’un geste de main et d’un regard, mais avant qu’il ait su que dire exactement, elle avait été distraite par la voix d’un de ses amis qui riait déjà, et l’interpellait de l’autre côté de la tablée. Et en quelques instants, autour de la table, les choses commencèrent à empirer. Dans le bruissement d’insectes de la conversation, il observa le même retour angoissant de l’haïssable bon sens critique qu’il connaissait déjà et qui, en dernière extrémité ne croit pas en la valeur de la passion, la défait, la commente, la raille pour la tenir éloignée et inoffensive comme un conte de bonnes femmes. Il devina dans ces commentaires banals des clients sur le quotidien, des railleries sur la brièveté des idylles et sur le ridicule des amants, incapable de comprendre leur propre naïveté. Le quotidien, maîtrisé par ces gens revenus de tout, ramenait tout à lui, à cette forme de déception tranquille qui était la norme et l’ennemi inconciliable de l’amour, de son amour pour Leyda. Ewald eut peu à peu l’impression d’étouffer. Et tandis que Leyda s’éloignait de lui, sautillante d’excitation et discourant avec l’un de ses innombrables et anonymes amis, d’un sujet dont il ne saurait rien, quatre mois d’une dévotion sans égal furent jetés bas, sans la moindre considération. - Quatre mois, se dit-il. Comme ils avaient passés vite et sans qu’il ait pu à aucun moment s’habituer à la présence de Leyda, ni s’éloigner d’elle plus de quelques heures. Quatre mois qui lui avaient suffit pour se livrer à elle, d’une manière irrémédiable et volontaire, pieds et poings liés. Deux mois de lumière éclatante, voués aux joies fugitives de l’été nordique et puis l’entrée progressive dans l’automne aux nuits déjà longues, avec pour le porter à travers le jour, le souvenir du poids de sa tête sur son épaule, aux moments de grand abandon. Elle avait aimé le provoquer, sachant avec quelle facilité elle parvenait à l’effaroucher. Elle montait sur la table des bars pour une danse furieuse et acrobatique entre les verres des clients. Elle grimpait sur le parapet, rue des quais, et s’avançait en funambule à vingt pas au-dessus de l’eau, non s’en feindre le déséquilibre et la chute à chaque fois. Au milieu du monde, pince-sans-rire, elle faisait des déclarations fracassantes sur ses performances sexuelles en s’amusant d’avance de sa réaction. Profitant d’un coin d’ombre et d’un instant d’intimité, elle lui faisait des avances et des promesses érotiques au creux de l’oreille, lui donnait un bref aperçu de sa totale nudité sous sa robe, puis, après un clin d’œil, retournait conquérante dans le cercle chahuteur de ses amis. Elle le laissait ainsi, fou de désir et tentant de se donner bonne contenance, jusqu’au moment où ils regagneraient sa minuscule chambre de serviteur, pour quelques heures à peine de total abandon. Cette spontanéité, ces actes de volonté imprévisibles, presque des actes de foi en sa faveur, le faisait se sentir homme, divine impression qu’il n’avait même jamais imaginée auparavant, et dont il ne pourrait jamais plus se passer. Il revoyait cette après-midi passé avec elle aux écuries de la ville. Elle avait été fascinée par la noblesse animale et la vitalité intense des chevaux de la garde, tandis qu’il en avait été, pour sa part, vaguement effrayé et honteux. Elle avait monté seule, devant son refus de même essayer, et ayant maîtrisé les premiers écarts tempétueux d’un jeune mâle noir, l’avait regardé en souriant, fière et exaltée. Regard vertical, porté du haut de sa monture, dont il avait eu honte, et qu’il ne parvenait pas à oublier. Aujourd’hui, il avait peur de devoir payer pour cette lâcheté, et il savait ne pas en pouvoir payer le prix. Muet, dans le babil sans signification pour lui des clients, il chercha à nouveau à toute force une solution pour se rapprocher de Leyda, et s’assurer de son amour. Il vida son verre d’un trait. Et puis, une solution simple, d’une extrême limpidité se fit jour à travers son esprit. Il fallait qu’il trouve un moyen pour la lier à lui, d’une manière certaine et irréversible. Il fallait qu’il trouve un moyen pour qu’elle partage sa vie jusqu’à sa mort. Il fallait qu’il trouve un moyen pour qu’il puisse respirer et rentrer au temple, soulagé, sachant que Leyda était à lui. Le mariage... Cela paraissait évident, une merveilleuse et ineffable idée. Bien sûr, l’union suivant les rites du culte d’Eltor poseraient quelques problèmes et quelques conditions -
« Ewald, il faut qu’on arrête, tu sais…murmura Leyda, qui s’était approché de lui sans qu’il s’en rende compte. »
-notamment la conversion de Leyda et son acceptation de vivre à présent selon la loi d’Eltor, mais rien ne paraissait insurmontable, simplement il fallait qu’il lui demande le soir même, sinon-
« Ewald, tu m’écoutes ? »
Le jeune acolyte se rendit enfin compte que Leyda lui parlait, qu’elle lui avait dit une parole qu’il n’avait pas comprise. Quelque chose à propos d’arrêter. Oui, elle avait raison. Lui aussi était fatigué.
« Il faut que tu arrêtes de me suivre, continua Leyda. C’est fini entre nous. Je pense que tu l’as compris depuis longtemps. »
Elle lui tendit, avec un sourire désolé, un autre verre qu’elle avait apporté pour lui et qu’il vida d’un seul geste. Il y eut un bourdonnement intense dans ses oreilles, puis quelque chose qui ressemblait au hurlement d’un chien ou d’un homme, mais très doux, très bas, l’empêchant seulement d’entendre ce que Leyda disait. Quelqu’un rit à côté de lui, très fort. Puis, il perdit pied. Dans la souffrance écrasante qu’avait créait cette révélation –un bruit féroce comme un souffle de bête hurlant à tout instant à son oreille- il reprit conscience à plusieurs reprises au milieu d’une forme de mirage d’alcool, se forçant à danser, à déplacer ses membres d’une manière organisée, invité à cela par Leyda qui revenait sans cesse le chercher, voulant changer l’atroce souffrance de cette séparation en un spectacle à la musique impitoyablement joyeuse. Leyda le tirait vers lui et le fixait de son regard apitoyé, qui le frappait plus sûrement qu’une gifle au travers du visage. Mais lorsque, ayant tout oublié, il essayait de l’attirer à lui à demi pour la supplier encore une fois, à demi pour l’embrasser, elle détournait simplement le visage, avec un rapide signe de dénégation. L’esprit d’Ewald était devenu une machine rhétorique implacable, occupée simplement à la résolution d’un seul et unique problème : comment ramener Leyda à lui ? Il évoqua et repoussa pour cela, en quelques instants des centaines de théories et de stratégies, se proposant des milliers de restrictions et d’épreuves qu’il s’imposerait volontairement, inventa des contrats et des pactes imaginaires avec une Leyda conciliante, non moins imaginaire, qui lui laisserait une chance, un délai pour « faire ses preuves ». Son discours prenait forme, et il se le répétait infiniment, le peaufinait, prévoyant des objections qu’il relevait, prolepses implacables qui le voyaient triompher de la raison momentanément obscurcie de la jeune femme. Il allait changer, se changer entièrement jusqu’à devenir autre, jusqu’à devenir acceptable, « aimable », et qu’importe ce qu’il devrait faire pour cela. Mais chacun de ses raisonnements, après qu’il se fut accordé toutes les concessions imaginables, aboutissait à la même conclusion, à la même proposition irréductible entièrement contenue dans le regard de Leyda: il l’aimait. Elle ne l’aimait plus.
Il but jusqu’à perdre conscience de ses actes. La nuit devint une succession de scènes, de tableaux horrifiques, d’une magnifique fluidité. Aussi longtemps que la nuit durerait, il le savait, tout serait encore possible. Il pourrait changer le cours des évènements, qui n’étaient encore qu’une forme de métal en fusion, possiblement déformable. La limite de l’aube avait disparu, Elmar était devenu une menace imaginaire, un coup de bâton factice dans un spectacle bouffon. Plus rien n’avait d’importance, tout à coup, et alors que les interdits tombaient, que l’image d’Elmar perdait son écrasante influence sur lui, il découvrait la souffrance liée à sa liberté, qui en était peut-être le prix. Alors qu’il s’éloignait un instant, en titubant, de la salle centrale, il lui sembla apercevoir à la limite de son champ de vision, la silhouette d’un homme dont le visage était clairement tourné vers lui. Lorsqu’il s’approcha, hagard, il découvrit, au seuil d’une alcôve, à demi dissimulé dans l’ombre, des cheveux en désordre, un regard qu’il reconnaissait parfaitement, un regard assorti d’un sourire doux, d’une infinie dérision ; celui de Julius. Alors qu’Ewald tentait de faire un pas vers lui- instantanément, Julius était redevenu pour lui un ami, un confident, quelqu’un qui pourrait sans doute le comprendre et l’aider- Julius se déroba et se dirigea vers la sortie, et Ewald se retrouva seul, prêt à prendre n’importe quel autre client à parti, à le tirer par la manche, pour lui expliquer son drame. Il lui semblait que n’importe qui serait à même de se rendre à son avis et de l’encourager à repartir à l’assaut. Leyda vint doucement le ramener dans la salle centrale. Il but à nouveau un verre de cette étonnante liqueur rouge, qui ne paraissait plus aussi forte, puis, chutant au-milieu des tables, il s’évanouit.
par David Lantano publié dans : Le Hurleur-dans-la-forêt
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